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CHARLES DE SAINTE-MARTHE
(1512-15.55)
J'IS m SAIi\TK-IIAIÎ'llllî
(i 5 1 2-1 555)
ÉTUDE SUIl LES l'HEMIÈHES ANNÉES
DE LA HKNAISSANCK FRANÇAISE
l'A U
C . I\ u L 1 Z - R E E S
Duclcur en Pliilusuijlde de l'iiiivcisité de Columbia, New-York
TKADUIT PAR
MARCEL BONNET
Anricii Elève de l'Ecole des Cliarles
Préface de ABEL LEP'RA>C, professeur au Collège de France
(iraviiro sur Ijois de Jacques Heltrand
PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR
EDOUARD CHAMPION
5 , O u A I MA L A QUAIS, 5
Pu
?/r
PREFACE
En arrivant d'Amérique, où je viens, pour la seconde
fois, de passer quelques mois inoubliables, je trouve les
bonnes feuilles du livre de Mademoiselle liuutz-Rees, et je
ne résiste pas au plaisir de dire aux lecteurs français de
cette savante étude sur Charles de Sainte-Marthe à quel
point un tel ouvrage peut être regardé comme un heureux-
témoignage du sérieux de la haute culture féminine aux
Etats-Unis en même temps que des belles espérances
que celle-ci nous donne le droit de concevoir. Quand un
jour, jeune auditrice des conférences d'Histoire littéraire
de la Renaissance, à l'école des Hautes-Etudes, Mademoi-
selle Ruutz-Rees se déclara prête à entreprendre le volume
que je souhaitais voir paraître sur Tune des figures les plus
attachantes de la poésie française de la Renaissance, j'éprou-
vai, je l'avoue, quelque hésitation. H fallait, pour mener à
bien une telle entreprise, une connaissance approfondie du
latin, quelque pratique du grec et même de l'hébreu, et sur-
tout une entente parfaite des recherches à poursuivre à
travers nos dépôts d'archives, nos bibliothèques et les col-
lections particulières. Mais mon incertitude fut de courte
durée et je ne tardai pas à me convaincre que l'air de réso-
lution de l'étudiante américaine correspondait à une culture
singulièrement ample et aussi à une volonté tenace qu'au-
cun obstacle ne ferait fléchir. A l'une de nos séances des
Hautes-Etudes, un passage fort difficile d'un texte latin du
xvi*^ siècle qui avait fait hésiter, un moment, les meilleurs
élèves du cours, docteurs et agrégés, fut expliqué par elle
avec une aisance et une clarté surprenantes. Dès lors, je
n'eus plus de crainte et je suivis avec une curiosité crois-
sante les étapes du livre projeté. L'obstination américaine
VlII PREFACE
se révéla en plus d'une circonstance. Un ouvrage de
Sainte-Marthe demeurait, malgré toutes les investigations,
introuvable ; enfin notre biographe réussit à apprendre
qu'un collectionneur de Châtellerault en possédait un
exemplaire. Ayant reçu la confidence de sa découverte et
voulant lui éviter un assez long voyage, au cours d'une
saison peu favorable, j'écrivis aussitôt à l'heureux détenteur
du livre pour lui demander de s'en dessaisir pendant quel-
ques jours en faveur de mon élève. Par le courrier suivant,
le précieux volume arriva à Paris, mais, pendant ce temps,
impatiente de le consulter. Mademoiselle Ruutz-Rees à qui
j'avais laissé ignorer ma démarche, dans la crainte d'un
échec, était partie pour Châtellerault, et là elle apprenait
que le livre tant désiré avait été déjà expédié dans la capi-
tale. Ainsi chacun avait obéi aux suggestions de son tem-
pérament national : le Français bibliophile s'était démuni
galamment, sur l'heure, de son cher volume, et l'érudite
Américaine n'avait pu contenir sa hâte de voir son ardente
poursuite couronnée d'un succès rapide. Peu de jours
après, un second exemplaire fut, d'ailleurs, retrouvé par
elle à la bibliothèque Sainte-Geneviève.
Grâce à ses recherclies intelligentes, Mademoiselle Ruutz-
Rees a réussi à faire revivre la physionomie vraiment inté-
ressante, de son héros, dont la carrière était jusqu'à pré-
sent pres(|ue totalement ignorée ; elle a reconstitué avec tout
le détail désirable l'ambiance et les amitiés du poète qui
tinrent une grande place dans sa vie, puisque son principal
recueil de vers est intitulé : Le Livre de ses Amys. Des docu-
ments nouveaux ont été produits touchant l'histoire de
cette extraordinaire famille de Sainte-Marthe qui occupe
dans l'histoire des lettres et des études savantes des xvi" et
XVII'' siècles une place si caractéristique. Les idées reli-
gieuses et philosophiques de notre auteur, son activité de
professeur, ses travaux philologiques et érudits, les
influences qu'il a subies ont été étudiées avec une atten-
tion toute spéciale. 11 faut souhaiter que nous ayons bientôt
des monographies de ce genre sur toutes les figures de
second plan do notre xvi" siècle littéraire. L'histoire de la
Renaissance française en deviendra alors beaucoup plus
aisée à écrire. Mais ce qu'il importe peut-être davantage de
PREFACE 1:^
retenir^, c'est la valeur certaine^ trop loni^lemps inéconnuc
de Charles de Sainte-iMarthe comme écrivain en prose. Son
Oraison funèbre do rincomparable Marguerite, lloyne de
Navarre, Duchesse d'Alençon (1550), est une œuvre vraiment
supérieure au point de vue du fond comme à celui delà Ibr-
mc^ Il me parait impossible d'étudier les origines de l'élo-
quence française pendant la première moitié du xvi'' siècle,
sans en tenir un grand compte. J'avais été frappé des
hautes qualités de cette œuvre chaque fois que j'avais
eu l'occasion de la relire au cours de mes études sur Margue-
rite de Navarre ; maintenant, après l'examen approfondi
poursuivi par Mademoiselle Rnutz-Iiees, les futurs histo-
riens de la littérature auront le devoir de lui attribuer
une place dans l'histoire de notre prose oratoire et philo-
sophique. Les pages dignes de figurer dans les Antho-
logies n'y sont pas rares, et celles-ci feraient peut-être
aussi bonne figure dans nos recueils de morceaux choisis
que tels autres extraits qu'il est de règle d'y introduire. Au
reste, en ce qui touche les cinquante premières années du
xvi" siècle, Calvin, avec son Institution chrétienne, est en
général presque seul admis à figurer dans les publications
consacrées, sous une forme quelconque, à l'histoire de l'élo-
quence française.
Il est curieux de constater, à ce propos, que l'écrivain qui,
après le Réformateur picard, a su donner un si remar-
quable élan à notre prose oratoire, fut, lui aussi, un adepte,
au moins pendant quelque temps, des nouvelles doctrines
religieuses et qu'il subit même de ce chet d'assez rudes
épreuves et, notamment, un emprisonnement de plus
d'une année. Une qualité qui frappe à un haut degré dans
l'examen de son style, c'est l'aisance et, si j'ose dire, la flui-
dité de sa syntaxe. Charles se rapproche, à cet égard, de sa
grande protectrice, Marguerite de Navarre, dont les Nou-
velies, aussi bien que les moralités qui terminent celles-ci,
sont rédigées en une langue si facile et si « fluente »,
suivant l'expression de IJayle, qu'on a peine à imaginer
1. On la trouvera reproduite au tome P'' de l'édition de VHcpta-
méron, donnée par Anatole de Montaig-lon (Paris, Eudes, 1880, 8°),
t. I"'', p. 23-130. Nous renvoyons plus bas aux pages de cette réim-
pression.
X PREFACE
que son recueil puisse être contemporain de tant d'écrits
dont la syntaxe demeure étonnamment pénible et compli-
quée. Il y a, en outre, dans la période de Sainte-Marthe une
ampleur et une harmonie relative qui méritent également de
retenir l'attention du critique. Peut-être les devait-il à son
commerce assidu avec les écrivains grecs, et spécialement
avec Platon, le maître entre tous de sa pensée philoso-
phique. Observons encore que, comme il arriva pour l'Insti-
tution chrétienne, VOraison funèbre de Marguerite a été tra-
duite par son auteur sur un premier texte rédigé en latin.
D'un côté comme de l'autre, l'influence de la langue
ancienne, de son nombre et en quelque sorte de son
rythme, est sensible sur ces premières productions de
l'éloquence française. Ajoutons, en ce qui concerne le
fond, que l'auteur de ce beau discours a su faire entrer dans
son cadre quantité de souvenirs émouvants, de notations
concrètes, de descriptions précises et de récits empreints
d'une réalité parfois saisissante (par ex. l'épisode de Bourg-
la-Ptcine, celui de la mort du roi, etc.) qui confèrent à son
œuvre une singulière valeur documentaire. Celle-ci est ins-
pirée, d'un bout à l'autre, par la tendresse et l'admiration
les plus pures. Les allusions et citations empruntées
en assez grand nombre à l'antiquité classique ne figurent
dans ces pages qu'autant qu'elles rencontrent une appli-
cation plausible à des faits ou à des particidarités de
la vie morale et intellectuelle de la reine de Navarre ;
elles ne constituent pas, comme il arrive souvent à cette
époque, un simple placage ; habilement fusionnées avec
la matière historique et psychologique que l'auteur avait
à traiter, elles ne donnent nullement l'impression d'un
vain étalage d'érudition. Les plus beaux enseignements
de la morale et de la philosophie anciennes se trouvent
ainsi heureusement évoqués, fraternisant, si j'ose dire,
avec ceux de la morale chrétienne, suivant l'habitude
chère aux platoniciens de la Renaissance.
On pourrait établir des comparaisons curieuses entre
certaines des conceptions présentées en belle place par
Sainte-Marthe et celles que Rabelais s'est plu à dévelop-
per vers le même temps ! Il y aurait également des don-
nées d'un grand intérêt à prendre dans VOraison de Mar-
PREFACE XI
guérite en ce qui touche l'histoire des idées féministes au
xvi'" siècle. Aucun texte ne nous permet de faire revivre
avec plus de vérité la vie intellectuelle et même religieuse
de la cour de Navarre, avec les doctes et aimables entretiens
et les discussions d'un tour si élevé que la reine inaugurait
au milieu de son noble entourage de femmes cultivées^ de
lettrés, d'érudits et do théologiens, contribuant ainsi à créer
ce qu'on a pu appeler le grand train de la conversation
française ^
Quelques courts extraits du remarquable portrait de la
Perle des Valois tracé par Sainte-Marthe, montreront tout
ce qu'il a su mettre dans cet ouvrage de charme et de sensi-
bilité vrais : : •
« Marguerite sçavoit tout cela et, pour ce, ne refu-
soit sa parole à personne; non qu'elle n'eust bien égard
aux qualités de ceuls qui parloient à elle, mais encores
qu'elle portast communément plus d'honneur aux gens
honorables, toutefois elle ne dédaignoit les infirmes et de
basse condition, mais elle escoutoit humainement tous
ceuls qui s'adressoient à elle ; et, si elle en veoioit d'aulcuns
qui eussent voluntiers parlé à elle, mais ne s'y osoient
adventurer, retardés de craincte et de honte, elle les appel-
loit et leur donnoit courage de luy dire franchement ce
qu'ils vouldroient, et escoutoit un chascun de telle doulceur
et humilité qu'à la veoir l'on ne l'eust prise pour une Royne,
ains pour une simple Damoiselle ; et, après qu'elle avoit
entendu des affaires de tous, elle conseilloit ceuls qui, à
son jugement, avoient besoing de son conseil ; consoloit
les aultres qu'elle veoioit en adversité ; elle donnoit espé-
rance aux ennuies, tristes et souciés, et à ceuls qui luy
demandoient quelque chose, ne refusoit rien.... (p. 61).
« Mais s'il estoit possible que tous ceuls à qui Marguerite a
aydé et fait du bien fussent assemblés en une place, oncques,
du temps de nos pères et du nostre, ne fut veue plus grande
armée que seroit leur compaignie. Tous les malades de
griefves maladies, tous ceuls qui souffroient nécessité et
indigence, tous ceuls qui avoient perdu leurs biens et aban-
1. E. Bourciez, Les mœurs polies et la littérature de Cour (1886,
8"), p. 395.
Xil PREFACE
donné leur patrie, tous ceulx qui i'uioient la persécution
de la mort, bref, tous ceuls qui estoicnt en ([uel({ue adver-
sité, fust du corps ou de l'esprit, se retiroicnt à la Roync de
Navarre comme à leur ancre sacré et extrême refuge de
salut en ce monde. Tu les eusses veus, à ce port, les uns
lever la teste hors de mendicité, les aultres, comme après
le naufrage, embrasser la tranquillité tant désirée, les aul-
tres se couvrir de sa faveur, comme d'un second bouclier
d'Ajax contre ceuls qui les pcrsécutoient. ISomme, les
veoiant à l'entour cestc bonne Dame, tu eusses dit d'elle
que c'estoit une poulie qui soigneusement appelle et
assemble ses petits poulets et les couvre de ses aèles.
« Où est celuy, si ce n'est un homme du tout aliéné
d'humanité, qui ne prise, qui n'aime, qui ne révère la can-
deur, la charité, la piété de ceste tant libérale, tant magni-
fique et tant vertueuse Royne ? (p. 88-89).
« Elle estoit la plus humaine et la plus libérale femme du
monde ; elle escoutcoit parler tous estats et toutes nations
d'hommes ; elle ne rcfusoit sa maison à personne ; elle ne
vouloit, quand on la prioit de quelque chose, que celuy qui
demandoit s'en allast refusé. Est ce merveille, si, entre
tant de gents différents de nations, d'estat, de profession,
on a veu dissimilitude de mœurs et d'opinions ? Mais toute-
fois, elle n'en aimoit d'aultres plus affectueusement que les
gens de lettres, et ceuls principalement qui à leur érudition
avoient conjoinct la piété et intégrité de religion. Elle faisoit
essay du sçavoir et de la doctrine de tous, mais, avec
l'Apostre, elle retenoit ce qui en estoit le meilleur, et,
quand elle avoit examiné les esprits des hommes, elle
embrassoit d'une maternelle affection ceuls qui apparois-
soient estre de Dieu... (p. 101).
« Encorvousdirayjcune autre chose, ô Alençonnais, qui
pourra fort confirmer le sainct Esprit n'avoir failly à Mar-
guerite. Car lors estoit Marguerite à Thusson quand
François, son frère, décéda, la mort duquel personne ne
lui osoit adnoncer, car ilsestoient ensemblement conjoincts
d'un si estroict et si ferme lien d'amour fraternel que, ne
de la mémoire de nos prédécesseurs, ne de la nostre, onc
n'en fut ne veu ne ouy de second. Son frère tant de fois
l'avoit priée par lettres, un peu devant qu'il mourust, qu'elle
PREFACE XIII
seretirast à la Court alliii (|uo rinclissolublc lien de leurs
cœurs et voluniés ne soulTrist que les corps fussent
séparés, et connue ils avoient esté enseinblement nourris et
institués en ce Monde, ainsi départissent ensemble de ce
Monde. » (p. 103-104). Suit le dramatique récit des circons-
tances dans lesquelles Marguerite apprit la mort de son
frère.
Ce qu'il faut souhaiter, c'est (ju'après son excellente bio-
graphie de Sainte-Marthe, Mademoiselle Ruutz-Rees nous
donne une réimpression de l'œuvre principale de cet auteur;
une telle publication prouvera mieux que toute démons-
tration, la valeur et la portée de ce discours qui, étant
donnée sa natr.re, n'a probablement pas son équivalent
dans la littérature française de la Renaissance.
Il est bon de dire, en terminant, que le livre qu'on va
lire ne représente qu'un seul aspect de l'activité de son
auteur. En même temps que ses savants travaux d'histoire
littéraire, Mademoiselle Ruutz-Rees poursuit une tâche
d'un autre genre qui réclame la plus large partie de son
labeur et de son dévouement : je veux parler de ses fonc-
tions de directrice du collège de Rosemary, à Greenwich
(Connecticut), dans les environs de New York. C'est là une
maison modèle, hautement appréciée dans tous les Etats-
Unis, et qui vaut à sa présidente la réputation la plus flat-
teuse, de l'autre côté de l'Atlantique. U m'a été donné
d'avoir une preuve de cette renoauuée, il y a quelques
années, lorsque, au cours d'un séjour à Boston, j'ai eu
l'occasion d'apprendre qu'il avait été question de lui con-
fier la direction d'un des établissements d'éducation fémi-
nine les plus importants de toute l'Union. J'ai fait connais-
sance, il y a deux mois, avec cette belle institution de Rose-
mary et j'ai vu Mademoiselle Ruulz-Rees dans le cadre fami-
lier qui lui est si cher. Une telle visite ne saurait être oubliée.
Tout ce qu'il m'a été permis de connaître, d'ailleurs, aux
Etats-Unis, touchant l'instruction et l'éducation des jeunes
filles, aussi bien dans les Universités que dans ces magni-
fiques collèges qui sont l'une des plus prospères et des
plus séduisantes organisations de la grande république
américaine, m'a singulièrement charmé et instruit. Quelle
vie nouvelle, aimable et variée ! Que de promesses à enre-
XIV PREFACE
gistrerde ce côté! Déjà la moisson lève... Notre école des
Hautes-Etudes a reçu, depuis quelque dix ans, toute une
pléiade déjeunes Américaines qui lui font honneur, comme
aussi à leurs premiers maîtres d'outre-mer. Après Made-
moiselle Ruutz-Rees, élève de l'Université Columbia, sont
venues Mademoiselle Laigle, Mademoiselle Rudolph, Made-
moiselle Harvitt et d'autres encore ^ Souhaitons que leur
exemple soit suivi et que les rapports entre les étudiantes
des Etats-Unis et nos grandes institutions d'enseignement
supérieur deviennent de plus en plus fréquents. A cet égard,
je le répète en achevant ces pages, l'ouvrage de Made-
moiselle Ruutz-Rees vient bien à son heure : il attestera
que les femmes américaines peuvent s'associer avec succès
au labeur scientifique de notre époque, même dans un
domaine historique qui, par sa date déjà lointaine et par
la pratique des langues anciennes qu'il exige, semblait
devoir leur demeurer fermé. C'est le cas de redire le mot
de notre grand Rabelais, magnifiant les conquêtes de la
Renaissance: « Que dirai-je? Les femmes et les filles ont
aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine. »
Abel Lefranc.
Paris, le 10 juin 1914.
1. Mademoiselle Laigle a publié un livre sur Christine de Pisan ;
Mademoiselle Rudolph a achevé une thèse sur Jean de Paris ; celle
de Mademoiselle Harvitt, consacrée à Eustorg de Beaulieu, est prête
à voir le jour. J'ajoute qu'un ancien élève de la conférence d'Histoire
littéraire, M. Hawkins, de Harvard, a terminé sa thèse sur Charles
Fontaine. Trois monographies relatives à des poètes français de la
première moitié du xyi" siècle nous viennent ainsi d'Amérique,
presque au même moment.
AVERTISSEMENT
J'ai essaj^é de faire connaître, dans ce livre, la vie d'un
homme de lettres des premières années de la Renaissance, d'ana-
lyser son œuvre et d'en déterminer la valeur. Une telle étude
devait, incidemment, éclairer certains aspects d'une période
importante, et j'espère également avoir atteint ce résultat.
La bibliographie d'un tel sujet est assez malaisée à préparer.
Son extrême pauvreté prêterait à une fausse interprétation si
l'on se bornait à y comprendre les ouvrages se rapportant
exclusivement au sujet de la biographie et, si l'on voulait
l'étendre à la période entière sur laquelle porte celle-ci, elle
devrait pratiquement comprendre les ouvrages de tous les con-
temporains, e* toutes les études modernes faites sur chacun
d'eux. J'ai eu recours à un moyen terme, qui, je l'espère, sera
jugé généralement satisfaisant. Sans avoir l'ambition de dresser
la bibliographie complète de la période étudiée — - 1530 envi-
ron à 1550 — j'ai choisi les ouvrages des contemporains et
des modernes que j'ai moi-même trouvé utiles pour comprendre
l'état des lettres, du goût et des opinions qui prévalurent pen-
dant ces vingt ans.
Une autre difficulté arrête l'étudiant, quand il s'agit d'une
étude portant sur la première moitié du x\t;^ siècle : elle pro-
vient de l'orthographe, de l'accentuation et de la ponctuation
de l'auteur dont il est question. Là j'ai quelque peu sacrifié
l'exactitude à la commodité. J'ai généralement respecté l'or-
thographe latine et française de Sainte-Marthe développant
seulement les abréviations de ses citations latines et françaises.
Quant aux signes diacritiques, je ne les ai changés que pour
rectifier des erreurs évidentes, ou pour rétablir l'unité dans un
même ouvrage, au cas de répétition fréquente d'un même mot
XVI AVERTISSEMENT
(comme d'à préposition ou verbe ou du participe passé féminin
en ée). Je n'ai pas relevé les irrégularités moins choquantes.
J'ai moins respecté ce qui concerne la ponctuation et j'ai opéré
quelques changements, lorsque le sens me paraissait l'exiger.
Dans l'Appendice, je ne me suis cru autorisée à faire aucun?
modification aux textss cités : J'ai reproduit pour l'oraison
funèbre de la Reine de Navarre, la réimpression de Leroux de
Lincy et Montaiglon en suivant ces deux éditeurs. Malgré
tous mes soins, je n'ai sans doute pas réussi à éviter toute
inexactitude dans mes citations et mes références. J'espère que
mon éloignement des documents et, par suite, la nécessité de
m'en rapporter à d'autres pour les vérifications et les références
me gagneront l'indulgence de mes lecteurs lorsqu'ils découvriront
quelque légère erreur.
Mon ouvrage, entrepris comme une des conditions exigées
pour l'obtention du Doctorat de Philosophie de l'Université de
Columbia, a été composé sous la surveillance de M. Adolphe
Cohn, professeur à cette Université qui m'a secourue et encou-
ragée et à qui je ne pourrai jamais assez exprimer ma recon-
naissance, autant pour les conseils patients et féconds qu'il me
donna sur les questions de style et de méthode, que pour cet
éveil de l'esprit à la véritable valeur de l'érudition qui doit
inspirer à un discipb les sentiments reconnaissants les plus
profonds qu'il puisse éprouver. Je ne suis guère moins rede-
vable à M. Abel Lefranc, professeur au Collège de France, pour
le sujet même de cette étude. Je tiens à lui exprimer ma gra-
titude, non seulement pour ce que lui doit tout étudiant qui
s'occupe des débuts de la Renaissance française, comme à l'au-
torité la plus considérable en ces matières, mais encore pour
d'utiles indications de sources et, de plus, pour l'intérêt per-
sonnel qu'il m'a manifesté par les encouragements qu'il n'a cessé
de me donner, dès que j'ai entrepris ce présent travail, alors
que je suivais ses cours sur l'Histoire littéraire de la Renais-
sance à l'Ecole des Hautes-Etudes.
Je veux encore reconnaître mes obligations envers M. H. A.
Todd, et M. C. H. Page, professeurs à l'Uni v^ersité de Columbia,
pour leur aimable concours et leurs critiques; envers mon
amie, Miss M. E. Lowndes, auteur de Michel de Montaigne,
pour son aide précieuse ; envers M. John L. Gerig, profes-
seur à l'Université de Columbia, qui mit à ma disposition
AVERTISSEMENT XVII
une lettre inédite très importante pour mon étude ; envers
M. Arthur Labbé, de Châtellerault, qui a généreusement mis
à ma disposition un livre précieux de sa bibliothèque et envers
mes camarades de l'Ecole des Hautes-Etudes, en l'année
1906-7, pour leurs utiles avis. Je voudrais rendre hom-
mage aux bontés de M. N. Weiss, directeur de la Biblio-
thèque de la Société du Protestantisme français, qui m'a
personnellement aidée dans les recherches que j'ai faites dans
cette bibliothèque, ainsi qu'à la courtoisie et aux bons offices
des fonctionnaires des autres bibliothèques où fut préparée la
plus grande partie de mon travail : La Bibliothèque Nationale, la
Bibhothèque Mazarine, la Bibliothèque de l'Arsenal, la Biblio-
thèque de l'Institut et la Bibliothèque de l'Université de Co-
lumbia, à New-York.
J'adresse enfin un hommage ému à la mémoire du regretté
M. Honoré Champion qui a tant de droits à ma reconneàs-
sance, do même que son fils, M. Edouard Champion : ayant
égard aux difficultés qu'une étrangère pouvait rencontrer au
cours de la publication d'un semblable travail, alors surtout
que l':-. responsabilité de Ir, correction des épreuves retombait
sur moi par suite de l'absence du traducteur, ils se sont
chargés, p.vec une amabilité extrême, du soin d'un gr^.nd
nombre de détails, qui n'incombent généralement paj à un
éditeur, si affable et obligeant qu'il puisse être.
Je tiens de même à remercier M. Paillart, l'imprimeur de ce
livre, de son concours dévoué comme de son inlassable patience.
C. R.-R.
INTRODUCTION
Le nom de Charles de Sainte-Marthe est peu connu des étu-
diants de la littérature française, peu connu même des étudiants
de la Renaissance française. Un auteur, s'occupant de ce sujet,
reconnaît en Sainte-Marthe « un érudit et un réformateur reli-
gieux de quelque importance », mais le juge « mauvais poète
et ennuyeux prosateur » ^. La première de ces opinions est
indéniablement justifiée ; la seconde est plus discutable, et
l'objet de cette étude sera, en partie, de montrer que les
deux oraisons funèbres de Sainte-Marthe, celle de la Reine de
Navarre et celle de la duchesse de Beaumont valent, à un certain
degré, que l'on considère leur auteur comme ayant élégamment
contribué à la formation de la prose française. Il n'est cepen-
dant pas certain que ses efforts en ce sens, ou que ses para-
phrases latines des Psaumes, un peu surchargées, aient une
assez grande valeur pour mériter une étude détaillée de la
vie et des œuvres de Sainte-Marthe. Son biographe en trouvera
plutôt la justification dans la place que cet écrivain occupe
dans l'histoire des genres littéraires.
Disciple dévoué de Marot, Sainte-Marthe précéda pourtant
les poètes de la Pléiade à plusieurs points de vue, particuliè-
rement en réagissant sous l'influence de Pétrarque, dont il fut
l'un des premiers interprètes. S'il devança par là la Pléiade, on
peut encore dire qu'il précéda l'école de Lyon en donnant une
expression au Platonisme qu'il partageait avec elle et qui
formait une partie si essentielle du Pétrarquisme, pendant les
dix premières années de son existence en France. Comme sa
Poésie Françoise fut publiée en 1540 et que la Délie de Scève,
1. Tilley, The literature of the Prench Renaissance, vol. I, p. 92.
XX INTRODUCTION
qu'on regarde généralement comme la primeur de l'école de
Lyon et du Platonisme en France, circulait encore en manus-
crit parmi les amis de l'auteur, à cette date, on peut le con-
sidérer plutôt comme précurseur que comme membre de ce
groupe poétique, qui donna à Lyon sa place particulière dans
l'histoire littéraire de la Renaissance Française. Tels sont,
brièvement énoncés, les titres particuliers que possède Sainte-
Marthe à une place spéciale dans l'histoire de la littérature
française.
Les principales sources de sa biographie sont, outre les
propres ouvrages de Sainte-Marthe, une généalogie de sa
famille faite au xvii® siècle (la Généalogie de la Maison de Sainte-
Marthe) et les Gallorum Doctrina illustrimn... Elogia ^, de Scévole
de Sainte-Marthe. Le manuscrit de Colletet, les Vies des poètes
français, contient une « vie » qui ne nous éclaire pas beaucoup.
La Bihliothèque française de Goujet lui accorde quelques pages
et les dictionnaires de Du Verdier et La Croix du Maine, de
Moreri et de Lelong renferment des notices qui ne nous ren-
seignent guère sur son compte. Nicéron, Odolant Desnos, Dreux
du Radier et Bréghot du Lut ont composé de brèves biogra-
phies d'inégale exactitude. La Biographie Universelle, la Noii-
velle Biographie générale et, surtout, La Fraîice Protestante
des frères Haag renferment d'utiles notices. On trouvera dans
un livre récent de P. de Longuemare, — Une famille d'auteurs
au XF/e, ZF//e et XVI 11^ siècles : Les Sainte- Marthe, —
une biographie plus étendue, sinon digne d'une entière créance.
Le Sébastien Castellion, de Buisson, contient des notes précieuses.
U Histoire du Collège de Guyeyme, de E. Gaullieur, nous fournit
quelques renseignements et l'on peut trouver, çà et là, quelques
brèves notices, dans des ouvrages traitant de cette période,
par exemple dans Viollet-le-Duc : Catalogue de sa Bihliothèque
poétique. On trouvera encore des données éparses dans les
archives municipales de Bordeaux, de Grenoble et de Lyon ;
dans un plaidoyer conservé au Mans ; dans le brevet qui créa
Sainte-Marthe Procureur général du duché de Beaumont ; dans
les poèmes de plusieurs contemporains, de Vulteius, de Gilbert
Ducher, de Habert, de Robert Breton et de Denis Faucher;
2. Pour la bibliograpliio complète de ces sources et des suivantes, cf. p. 360
et seq.
INTRODUCTION XXl
dans les lettres des deux derniers et d'Antoine Arlier (inédites)
et tians d'autres comprises dans la Correspondance des Réforma-
teurs d'Herniinjard. Enfin VHistoire Ecclésiastique des églises
réformées, de Théodore de Bèze, et le résumé fait par La Ferrière-
Percy du livre de comptes tenu par Frotté pour la Reine de
Navarre, entre 1540 et 1548, donnent d'intéressantes indica-
tions.
TABLE DES MATIERES
Pages.
Préface de Abel Lefranc vu
Avertissement xv
Introduction xix
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE I
Naissance ; premières années ; vie a l'Université 1
CHAPITRE II
Professorat de Sainte - Mabthe ; ses disgrâces. ; ses
voyages dans le Midi 21
CHAPITRE III
Tribulations a Grenoble ; vie a Lyon ; « la Poésie Fran-
çoise » 47
CHAPITRE IV
1541 ; la persécution de Grenoble 75
CHAPITRE V
Au SERVICE DE LA DUCHESSE DE BeAUMONT ET DE LA REINE DE
Navarre 93
CHAPITRE VI
Dernières années 111
XXIV TABLE DES MATIERES
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE I
(1 La Poésie Françoise » ; l'imitation de Marot et le
PÉTRARQUISME \2i
CHAPITRE II
« La Poésie Françoise » ; influences Platoniciennes 169
CHAPITRE III
Les oraisons funèbres 205
CHAPITRE IV
Les œuvres latines 248
CHAPITRE V
Conclusion ^, , , 'LU
Appendice 281
Pièces justificatives 317
Bibliographie 351
Index des noms propre;- 375
ERRATA
Page 17<S. — 6e ligne,
-lu lieu de : et de ce Cijrnbalum Mitiidi, lire: el ce Cymbalum Mmidi.
Page 180. — 2Ue ligne,
.lu lieu de: avant que n'aient paru, lire: avant que n'ait paru.
Page 370. — 17^ ligne.
Au lieu de : Moreri, Louis, lire: Moréri, Louis.
Page 371. — l'e ligne.
Au lieu de : Parnaso, Italiano, lire : Parnaso Italiano.
Même page. — 15*^ ligue.
Au lieu de: Petrarch, lire: Pétrarque.
Page 373. — 25^ ligne.
Au lieu de : Liri Antichi, lire : Lirichi Antichi.
Page 383. — Colonne 2, 11^ nom.
Au lieu de : Plettion, lire : Pléthon.
CHAULES DE SAINTE -MARTHE
(1512-1555)
PREMIERE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
NAISSANCE
ET PREMIÈRES ANNEES DE CHARLES DE SAINTE-MARTHE ;
SA VIE A l'université
Charles de Sainte-Marthe appartenait à une famille qui, déjà
distinguée, était destinée à le devenir encore davantage après lui.
Des guerriers remarquables avaient rendu illustre le nom de ses
ancêtres, entre autres Louis, son grand-père, qui avait suivi
Charles VIII en Italie i. Charles, qui mourut sans enfants, tient
la tête d'une série de brillants personnages qui portèrent son
nom et méritèrent de figurer en bonne place dans les annales de
la France, surtout dans ses annales religieuses et littéraires. Jus-
qu'au moment où leur nom s'éteignit par la mort du dernier des
Sainte-Marthe en 1779 2, chacune de leurs générations eut un
représentant remarquable et il ne manque point d'hommages
rendus à leur grandeur :
Si Samarthana; quœris insignia gentis
Qualia sint, Fusos ipsa Minerva dédit.
1. Cf. Longuemare, Une famille d'auteurs... Les Sainte- 31 arthe, pp. 10-19.
2. Cf. ibid., p. 244.
2 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1512
Ces vers, écrits au milieu du xvii^ siècle par René, Michel de
la Roche-Maillet, font allusion au second motif des armes des
Sainte-Marthe ^. Au xyiii^ siècle, la lecture de Nicéron ^ suggé-
rait à Voltaire ces paroles par lesquelles il exprima l'estime qu'il
avait pour eux : « Cette famille a été pendant plus de cent années
féconde en savants ^. »
Gaucher de Sainte-Marthe, père de Charles, « écuyer seigneur
de Villedan, de La Rivière, de la Baste-en-Coursai, de Lerné, de
Chapeau et des Landes-en-Aunis "* », ne fut pas le moins remar-
quable des membres de cette illustre famille. Il avait été soldat,
mais il avait quitté « les employs de Mars pour s'adonner entière-
ment à la Docte Minerve » ^; c'est-à-dire qu'il s'était mis à étudier
la médecine et, en 1506, il reçut le titre de médecin ordinaire de
l'abbesse et du couvent de Fontevrault *'. En 1512, lors de la
naissance de son second fils, Charles, il était de plus conseiller
et médecin ordinaire du Roi, et ses contemporains le regardaient
comme « un oracle de la médecine et un titulaire Esculape ' »,
Il jouait à l'abbaye le double rôle de fonctionnaire de confiance
et d'ami : L'abbesse avait souvent recours à lui, en des cir-
constances graves, et lui confiait des missions sans rapport avec
sa profession. Par exemple, lorsque Louise de Bourbon, qui avait
pris le voile à Fontevrault, fut élue abbesse de Sainte-Croix de
Poitiers, il reçut en son nom cette dignité. Quand Renée mou-
rante confia la direction de son abbaye de Fontevrault à cette
même Louise de Bourbon, il assistait à la scène comme témoin
et c'est lui qui fut chargé d'annoncer la nouvelle de cette mort
1. In fuf:OS Satnarthanœ Symbolum, Renati MichœUs Rupemellel Poemata,
p. 60.
2. Cf. Mémoires pour servir à Vhisloire des hommes illustres dans la République
des Lettres, vol. VII, p. 11.
3. Siècle de Louis XIV, éd. Moland, vol. XIV, p. 127. Voltaire a confondu
Charles avec son père Gaucher.
4. Cf. Dreux du Radier, Bibliothèque hist. et crit. de Poitou, vol. II. art.
Sainte Marthe ( Gaucher).
5. Généalogie de la Maison de Sainte -Marthe, fol. 7 v^'.
6. Son brevet, daté du 29 mars, se trouve dans la Généalogie de la Maison de
Sainte-Marthe. Dans le Cartid. Monasterii Fontis Ebraldi, le nom de Gaucher est
suivi des titres de « Docteur en Médecine ordre (je lad. Dame Abbesse de Céans
et de son Monastère « (vol. II, p. 359). La généalogie de la famille remarque
qu' « il estoit premièrement au service de Charles Connestable de Bourbon qui
l'aymait fort » (fol. 8 v°) ; mais il doit être entré plus tard à son service, car 1(^
Connétable naquit en 1490.
7. Généalogie de la Maison de Sainte-Marthe, fol. 8 r".
\.'}\-2] l'K k:\iikres ANNKICS ; Vl!': a i/univi'^rsttk 3
au Roi, lequel le noinina aussitôt médecin de la nouvelle abbesse^.
Ses biens de Lerné et de La Mare, dons du couvent et de l'ab-
besse ^, sont autant de preuves de l'estime que lui portait la
commiuiauté ; enfin on lui rendit Thonneur d'être inhumé dans
le chœur de la chapelle de Tabbaye, privilège jusqu'alors réservé
aux rois, aux princes et aux grands seigneurs ^.
Bien que l'abbesse et ses religieuses aient pu avoir d'amples
raisons de reconnaître en lui le (c sens, scavoir, expérience et
loyaulté » mentionnés, suivant la formule accoutumée, dans le
brevet de leur médecin, son caractère présentait d'autres traits
moins agréables. Un intérêt tout spécial s'attache à lui, comme
ayant servi de modèle à Rabelais, pour son Picrochole "*. Il
semble qu'il ait été d'humeur irascible et désagréable ^ :
« fort cholère », dit ce quelque peu mystérieux « Sieur Bou-
chereau ^ », qui affirme que Sainte-Marthe leva la main sur
Rabelais, un jour que celui-ci le consultait, et ce travers devait
avoir une fâcheuse influence sur la vie de son fils Charles.
Deux ans après avoir été attaché à la maison de Fontevrault,
Gaucher avait épousé Marie Marquet, fille de Michel Marquet,
receveur général en Touraine ; ce mariage l'avait apparenté
aux Budé, ainsi qu'à d'autres familles distinguées, et il semble
qu'il ait amené sa femme à vivre sur les terres de l'abbave. qui,
à part quelques rares séjours à Lerné ou au Chapeau, devinrent
à partir de ce moment la résidence ordinaire et le centre de sa
vie de famille. En tout cas, c'est à Fontevrault que naquit
Charles, le second de ses douze enfants. Foucaud Mônier, pro-
cureur de Fontevrault '^, le tint sur les fonts.
Le caractère de Charles de Sainte-Marthe laisse facilement
apercevoir l'influence qu'eut sur sa première jeunesse un milieu
aussi singuHer que celui de l'abbaye royale. La simple beauté et
1. Cf. Cartul. Fontis Ehraldi ; éd. de A. Parrot, Mémorial des Ahbesses de
Fontevrault, pp. 33, 45 et 47.
2. Cf. Généalogie, fol. 9 v".
3. Cf. Ibid., fol. 19 vo.
4. Cf. Abel Lefranc, Picrochole et Gauclier de Sainte -Marthe, Rev. des Etudes
Rabelaisiennes, vol. III, p. 241.
5. Cf. -ibid., p. 244 ; et Henri Cliizot, Les Amitiés de Rabelai.f en Orléanais,
ibid., p. 169.
0. H. C, Les notes de Bouchereau dans la collection Dupuy ; ibid, p. 405.
7. Sainte-Marthe lui fit une épitaphe : « Epitaphe de feu Monsieur nmistre
Foucauld Mosnier, procureur de Fontevrault et son parrain, parlant en sa per-
sonne », Poésie française, ]}. 53.
4 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1512
l'ancienneté des grands bâtiments de l'abbaye, situés dans une
fraîche vallée toute entourée par la forêt, étaient d'elles-mêmes
capables de produire une forte impression. A l'étrange tour
d'Evraud étaient attachés de sinistres souvenirs de meurtre et
de trahison et le transept de la grande église, le « cimetière
des rois », consacré aux statues et aux tombeaux des Planta-
genets, pouvait, aussi vivement que les traditions de Fonte-
vrault, impressionner l'imagination.
La règle singulière du couvent, qui commandait la soumission
de l'homme à la femme ^, la noblesse du sang royal de ses abbesses,
l'exercice de l'autorité sur de nombreses abbayes, qui dépen-
daient d'elle et lui permettaient de communiquer avec l'Angle-
terre, l'Espagne et la Flandre, toutes ces conditions lui créaient
une situation exceptionnelle au point de vue monastique.
Toutefois, pendant les premières années de la vie de Sainte-
Marthe, ce n'était pas ces privilèges qui constituaient les plus
grands charmes du couvent : L'âme d'une grande personnalité,
en effet, brillait au milieu de sa monotonie.
L'enfant dut voir souvent, malgré la règle de réclusion,
Renée de Bourbon ^, vêtue d'un voile noir et d'un habit blanc,
déhcate et chétive, d'une taille ne dépassant pas celle d'im
enfant de dix ans et qui contrastait avec son visage et son
attitude, empreints d'une grâce et d'une douceur « toute spiri-
tuelle, toute céleste ». H dut être frappé de la vivacité de sa
parole, qui révélait un esprit puissant, en apparence déjà dégagé de
son corps, mais qui n'exprimait jamais « rien de léger ni d'irré-
fléchi, ni d'immodeste », de même que celle qui la prononçait ne
fit jamais « rien inconsidérément, rien à la hâte, rien imprudem-
ment ^ ». Nul doute que ce jeune observateur ait été frappé de
l'histoire de la vigoureuse réforme opérée par Renée dans ses
1. « Nous avons déjà dit que la soumission des hommes envers une fille est le
sceau, l'esprit, la mai'que et la distinction essentielle de l'ordre de Fontevrault. »
Honorât Nicquet, Histoire de Vordre de Fontevrauld, p. 318. En 1534, au moment
de sa mort. Renée commandait à trente-quatre « couvents réformés ». Bosse-
bœuf, Fontevrauld, son histoire et ses monuments. Tours, 1890, pp. 13 et 21.
2. Vingt-troisième abbesse de Fontevrault (1491-1534), fille de Jean II de
Bourbon, comte de Vendôme et descendante directe de Louis IX. Son frère,
François de Bom-bon, comte de Vendôme, épousa Marie de Luxembourg et
eut pom* fils Charles de Bourbon, premier duc de Vendôme, qui épousa Fz-an-
çoise d'Alençon et fut le grand-père d'Henri IV.
3. Cartul. Fontis Ehraldi, vol. II, p. 141.
1533] TREMIÈRES ANNEES ; VIE A l'uNIVERSITÉ 5
couvents et ses monastères, — réforme accomplie en pleine rébel-
lion, en dépit du découragement, et qui ne put être parfaitement
menée à bien qu'après dix-sept années d'efforts, à l'époque où
('harles atteignait l'âge d'homme. Ce qui dut surtout le toucher,
c'est l'histoire des vœux, prononcés solennellement quelques
années avant qu'il ne fut né, et celle de la vente de ses trésors
pour la construction de la maison, construction qui fut pour-
suivie pendant toute son enfance : « Cum décore multo ac non
vulgata magnificentia edificavit », disent les chartes de l'abbaj^e ^.
Il ne serait peut-être pas téméraire de supposer que l'enthou-
siasme moral, la forte spiritualité et, même, les tendances fémi-
nistes qui caractérisèrent plus tard la vie de Sainte-Marthe pri-
rent naissance en lui grâce à l'influence de Renée de Bourbon.
Sainte-Marthe, par les dons naturels de son âme et de son
esprit, était bien fait pour se laisser pénétrer par l'atmosphère
où il fut placé dès sa première jeunesse. Il parle lui-même, non
sans une certaine naïveté, de ses dons intellectuels : « Dieu me
doua, en outre » écrit-il, « dès mon enfance, d'une inteUigence
si prompte, et si habile à comprendre toute science, qu'il n'en
est presque aucune à laquelle je ne paraisse, aux yeux même de
ses professeurs, avoir consacré la plus grande part de mon temps...
Je ne prétends pas posséder la science complète et absolue de
toutes les langues; mais, pour le peu que j'en possède, je me
trouve, pour ma part, devoir à Dieu, qui me l'a donné, les remer-
ciements d'un débiteur reconnaissant '^. »
H est probable que, malgré les charmes de ce miheu et l'activité
de son esprit, Sainte-Marthe n'eut pas une enfance complète-
ment heureuse ; car il se sentit plus tard reconnaissant envers
Dieu des accidents et des déboires par lesquels il avait éprouvé
sa patience dès sa jeunesse. Ces « déboires » peuvent avoir eu
pour cause le caractère irritable de son père; mais, quels qu'aient
pu être les désagréments qu'attira sur sa famille l'humeur de
Gaucher de Sainte-Marthe, au moins l'éducation de ses enfants
ne fut pas négligée. Il envoya Louis, son fils aîné, à Loudun,
pour qu'il y étudiât les humanités, puis à Poitiers, pour la philo-
sophie et le droit ^. Charles étudia le Droit à Poitiers, mais on ne
1. Cartul. Fontis Ebraldi, vol. II, p. 140.
2. In... Paalmum XXXIII Paraphrasia, p. 146.
3. Cf. Longuemare, op. cit., p. 29.
6 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1512
sait OÙ il reçut son instruction préparatoire. « Après avoir fini ses
Humanités, il étudia le Droit à Poitiers » ^, telle est l'expression
assez vague dont se sert Dreux du Radier. Avant 1533 il avait
obtenu le grade de bachelier 2, soit dans cette Université, soit
dans une autre ; probablement un an ou deux avant, puisqu'en
1550 il se dit avoir été « distraict presque l'espace de 20 ans de la
mamelle des bonnes lettres ^n. Pour lui, dans les « bonnes lettres »
était compris le grec, dont l'étude était encore chose très rare
à cette époque. Colletet rapporte en ces termes ce qu'il trouva,
au sujet de Charles et de son frère Jacques, dans le livre de
leur célèbre neveu Scévole : « Si est ce que tous deux ils furent
ensemble sur ce point, qu'ils se rendirent excellens dans la langue
grecque et que tous deux ils s'appliquèrent profondément à la
philosophie et à la cognoissance de tous les aultres arts libé-
raux *. »
L'étude du grec, qui était encore une nouveauté en France,
devait paraître sans doute encore plus nouvelle loin de Paris.
Lascaris venait juste de quitter le royaume — en 1528 ou 1529.
Le cercle formé par ses premiers élèves et ceux de son incapable
prédécesseur Hermonymus ^ était distingué, sinon très étendu,
et Budé, sa plus brillante étoile, venait seulement de persuader
au Roi d'instituer à Paris l'ordre des professeurs ou lecteurs
royaux ^. L'impression du grec était plus jeune que le siècle ' ; la
fonte des caractères était encore limitée, et Budé, qui n'avait
pas seulement écrit, mais encore imprimé ses traductions tout
à fait au début du mouvement helléniste ^, ne paraît pas avoir
1. Bibliothèque... de Poitou, art. Sainte- Marthe. Le petit nombre des biogra-
phes de Sainte-Marthe a accepté les données de du Radier et son intimité avec
le « Chevalier de Sainte-Marthe », à qui il les doit, pourrait inspirer quelque
confiance en ses indications.
2. Engagé cette année même comme professeur par Jean de Tartas, il avait
déjà reçu ce grade.
3. Oraison funèbre... de... Marguerite, Royne de Navarre, etc., p. 28.
4. Eloges des hommes illustres, p. 372. Sur Scévole de Sainte-Marthe,
cf. Auguste Hamon, De Scœvolœ Samarthanœ vita et latine scriptis operibus.
Paris, 1901.
5. Pour l'histoire de Hermonymus, cf. L. Delaruelle, Guillaume Budé, pp. 69-
73.
6. Fondé en 1530. — Les professeurs entrèrent en fonction en mars. Cf. Le-
franc, Histoire du Collège de France, pp. 101-113, et principalement p. 109.
7. Le premier livre imprimé en grec est de 1507.
8. C'est à savoir en 1503, 1505, etc. Cf. la bibliographie de L. Delaruelle, op.
cit., pp. xviii et XIX.
I53.'f| l'REMiÈRES ANNEES ; VIK A l'uNIVKRSITE 7
été imité avant plus de vingt-ans i. Dans ces conditions, il serait
intéressant de savoir ce qui orienta l'attention de Sainte-Marthe
vers des études qu'on ne pouvait poursuivre qu'avec beau-
coup de difficultés. Fut-ce l'influence de Budé ^, son illustre
parent, ou l'exemple d'un homme contre qui la famille de Sainte-
Marthe nourrissait, ou devait plus tard nourrir cramers ressenti-
ments 3 ? Rabelais, qui eut à surmonter de plus grandes diffi-
cultés pour apprendre cette langue, a pu être présent à Poitiers,
peu d'années seulement avant que Sainte-Marthe n'entrât à
l'école de Droit de cette viUe ^ — ^ et il est cUfficile de croire que la
nouveauté de cette science, jointe à son rare génie, n'ait incité
personne à poursuivre la même étude.
Quand Sainte-Marthe, après avoir fait ses Humanités, fut
entré à l'école de Droit de Poitiers, cette « aultre ville d'Athènes »,
— comme l'appelait plus tard un de ses étudiants, Jacques de
Hillerin ^, — était le siège d'une des plus célèbres Universités
de France ^ et la foule assiégeait les portes de ses écoles, surtout
de celle de Droit.
La discipline n'était pas trop sévère et, parmi les étudiants,
un bon nombre d'oisifs, « fliiteurs et joueurs de paume de Poi-
tiers )) ', avaient toujours assez de temps pour banqueter
K à force flaccons, jambons et pastez ».
1. Claude de Seyssel, Thucydides, 1527 ; VAnabase de Xénophon, 1529; Les
livres XVIII-XX de Diodore, 1530, etc. Cf. Tilley, Literature of the French
Renaissance, vol. I, p. 35.
2. Quoique le généalogiste de la famille ait affirmé que Budé s'exprimait sur
le compte de Sainte -Marthe d'une manière élogieuse, je n'ai pu vérifier cette
assertion. Quoiqu'il en soit, il semble que Budé ait été lié avec la famille de Gau-
cher, svu'tout avec Jacques, le jeune frère de Charles, qui écrivit son oraison
funèbre. Cf. Longuemare, op. cit., p. 56.
3. Pour l'histoire de cette haine de famille, cf. Lefranc, Picrochole et Gaticher
de Sainte-Marthe, loc, cit., p. 244 et séq.
4. i. e. (Selon la conjecture de M. Arthur ïilley) pendant qu'il remplit
l'office de secrétaire auprès de Geoffroy d'Estissac. Rabelais, p. 35.
5. 1578-1 663. Le chariot chrestien à quatre roues menant à salut dans le souvenir de
la mort, du jugement, de Venfer, et du Paradis. Paris, 1552. Cit. (sans lieu cité). Au-
ber, Jacques de Hillerin, Bulletin de la Soc. des Antiquaires de l'Ouest, 1850, p. 72.
6. Cf. Théodore de Bèze, Hist. EccL, pp. 1-63. Cf. pour l'histoire générale de
l'Université, Auber, op. cit., E. Pilotelle, Essai historique sur V ancienne Université
de Poitiers ; Mémoires de la Soc. des Antiquaires de l'Ouest, 1862 ; Dartige,
Notes sur l'Université de Poitiers. Niort, 1840.
7. Chasseneux, Catalogus gloriœ mundi, pars décima, cit. Plattard, L'œuvre de
Rabelais, p. 53, n. 1.
8 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1533
Ils se plaisaient, par exemple, aux jeux des mystères, à faire des
plaisanteries mal placées et à pousser des cris indécents ^, comme
Sainte-Marthe put sans doute s'en assurer par lui-même quand,
au moment où il y était, on joua à Poitiers ^ le mystère de la
Passion. Pourtant le spectacle de la mort, presque subite, dût
fréquemment réfréner cette exubérance, puisque pendant le
séjour de Sainte-Marthe la peste dévastait la ville et l'Uni-
versité, en faisant beaucoup de victimes parmi les jeunes gens^.
Sainte-Marthe, lui, était un des étudiants les plus sérieux,
comme Hillerin qui, « en sortant des grandes écoles pour retourner
à son logis, prit son chemin par le palais pour se divertir à enten-
dre plaider des causes » ^. Il trouva même le temps de joindre
l'étude de la Théologie à celle du Droit, achevant sans doute, à
l'école de Théologie de l'Université, ou au couvent des Domini-
cains ^, dont les cours institués depuis plus longtemps avaient
plus de prestige, le quinquennium de Théologie dont les deux
premières années conféraient le grade de bachelier ^.
Il nous a fait connaître les raisons pour lesquelles il poursuivit
ces deux études à la fois : « On pourrait demander, écrit-il, quel
rapport il existe entre la Jurisprudence et la Théologie. Je répon-
drais que je ne désire pas moins être théologien que juriste ;
d'abord, parce que j'ai à une certaine époque consacré toute mon
attention à la Théologie et, ensuite, parce qu'elle est semblable
à l'Opale, en laquelle brillent les couleurs de nombreuses pierres :
le feu délicat de l'Escarboucle, la Pourpre de l'Améthyste, la
lumière verte de l'Émeraude, qui toutes s'y mêlent d'une façon
incroyable. Ainsi l'on y trouve du même coup tout ce qui peut
plaire dans les auteurs « ethniques ». En outre, bien que la Juris-
prudence soit une étude fort louable, elle ravit la santé de l'esprit
1. Cf. Pilotelle, op. cit., p. 303.
2. Le 5 juillet 1533. Cf. Bouchet, Annales d'Aquitaine, p. 474.
3. 1531-1532. « Ces fièvres estoient mortelles inêmement en jeunes gens de
l'âge de vingt à trente ans dont moururent plus de riches que de pauvres. »
Bouchet, Annales d'Aquitaine, p. 469.
4. Auber, op. cit., p. 73.
5. Ce couvent était étroitement lié à l'Université et ses cours permettaient aux
élèves de passer les examens et de recevoir les gi-ades universitaires.
6. De ces cinq années, la première était consacrée à l'étude de la logique, de
la métaphysique et de la morale ; la seconde aux mathématiques et à la physique.
L'accomplissement du (j'um^MienniMTO conférait le droit d'entrer dans la carrière
ecclésiastique ou d'obtenir des bénéfices sans charge d'âmes. Cf. E. Pilotelle,
op. cit., pp. 310 et 311.
1533] PREMIÈRES ANNÉES ; VIE A l'uNIVERSITÉ 9
à celui qui s'y consacre entièrement et nous aveugle, en nous
inspirant une ambition immodérée pour la vaine gloire, et une
cupidité démesurée i. »
Les études de Sainte-Marthe doivent avoir été laissées ina-
chevées ; car, avant d'avoir été reçu docteur en Droit, il fut invité
en 1533, par Jean de Tartas, à entrer au Collège de Guyenne,
nouvellement établi à Bordeaux, « pour faire classe et règle à
composer et prononcer oraisons, dialogues, comédies, et lire
publiquement » ^. Quoique son contrat avec Tartas ^ soit daté du
4 décembre, il est probable qu'en réahté il entra en charge un
peu plus tôt ; car ce document le désigne comme « à présent
demeurant à Bordeaux», et il est possible qu'il ait été au nombre
des vingt professeurs, qui accompagnèrent le nouveau principal
à Bordeaux et furent présents à l'inauguration du collège, le
24 mai de la même année *. Sainte-Marthe se mit au travail sous
les plus favorables auspices. La ville de Bordeaux, impatiente de
participer à cette nouvelle science, était pleine d'un espoir
enthousiaste en la direction du collège qu'elle avait si vigoureu-
sement réorganisé ^, et d'ailleurs la réputation de Tartas,
« omnium Parisinorum gymnasiarcharum facile princeps » ^,
légitimait les plus brillants espoirs.
La plupart des professeurs qui l'accompagnèrent étaient des
jeunes gens pleins de talent et d'ambition, qui sortaient de leur
collège '. Plusieurs, comme Matthias Itterius ^, étaient de véri-
tables érudits et l'un d'eux, Gentian Hervet, qui fut par la
suite un abondant controversiste du parti orthodoxe, parta-
geait avec Sainte-Marthe la connaissance de la langue grecque ^
1. Dédicace à Jean Galbert, In Psalmum septimum et Psalmiim XXXIII
Paraphrasis, p. 15, cf. p. 325 et seq.
2. Cf. infra, p. 335.
3. Sur Tartas, cf. Ernest Gaullieixr, Hist. du Col. de Guyenne, chap. ii-iv,
pp. 25-76 et passim.
4. Cf. Nie. Clenardi Epist. libri duo, etc., Lib. II, p. 130. Cit. Gaullieur, pp. 41
et 51.
5. Pour les conditions primitives du Collège de Guyenne, cf. Gaullieur, op. cit.,
et M. E. Lowndes, Michel de Montagne. Cambridge, 1898, pp. 16-20.
6. Hervetus, De amore in patriam oratiuncula, Orationes, p. 88.
7. Cf. pom- les autres professeurs engagés par Tartas, Gaullieur, op. it.,
pp. 52-58 et 86.
8. Ainsi pensaient Scaliger et Breton, cit. Gaullieur, ibid., p. 56.
9. « Perhumanus erat et literis grsecis juxta ac latinis eruditus. » Roberti
Britanni Epist. libri très, fol. 39 v», cit. Gaullieur, p. 53. Sur Hervet (1509-1594),
cf. Gaullieur, op. cit., p. 118 n. ; et le Nouveau Dict. Hist., vol. IV, p. 423. Cet
10 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [15:]:}
comme peut-être Jean Visagier ^ qui, plus connu sous le nom de
Vulteius, acquit plus tard une assez belle réputation de poète
latin.
Outre le plaisir de se trouver avec de tels collègues et sous la
direction d'un homme très célèbre, fSainte-Marthe avait encore
la satisfaction de se sentir fort considéré. Le fait que ses hono-
raires de trente-cinq livres tournois lui furent entièrement payés
d'avance, avant même la signature du contrat, (( tant en robbes
et habillements que en or ^ », semble indiquer que le jeune savant
en avait un pressant besoin. Ses honoraires étaient pourtant plus
élevés que ceux de tous ses collègues, Visagier excepté ^. Ce
dernier, qui eut un sort malheureux ^. Sainte-Marthe, puis
Nicholas Roillet et Robert Breton ^ se lièrent d'amitié ; Breton,
le plus brillant, devint plus tard très connu comme Cicéronien,
comme épistolier et auteur abondant.
Un égal amour de l'étude fut Forigine des rapports qui s'éta-
blirent entre Breton et Sainte-Marthe. S'il ne connaissait pas de
grec à cette époque, Breton s'y intéressa bientôt, grâce peut-être
à l'exemple de Sainte-Marthe et d'Hervet, et il s'appliqua bientôt
à le savoir à fond ^. Son affection pour Sainte-Marthe était
évidemment durable. Tout en correspondant activement avec
Bembo, Scaliger, Guillaume du Bellay, Sadolet, Arnold le Ferron,
Matthieu Pac, Dolet, Guillaume Postel et d'autres personnages
non moins distingués '', il trouvait le temps d'écrire d'affectueuses
ouvrage le fait assister « avec éclat » au Concile de Trente avant son professorat
à Bordeaux, ce qui est évidemment impossible. La liste de ses nombreux ouvra-
ges, consistant principalement en controverses et en traductions, se trouve dans
Nicéron, op. cit., pp. 190-200.
1. C'est ce que suppose Richard Copley Christie, mais en s'appuyant sur des
raisons qui semblent cejDendant légères. Etienne Dolet. p. 299. Quant à l'identi-
fication de Vulteius avec Visagier, nommé généralement Voulté et parfois
Faciot, cf. Gaullieur, op. cit., p. 57 ; Cliristie, op. cit., p. 298, et M. B., Réponse,
Quel est le véritable nom du poète Rémois Joannes, Vulteius ? Rev. d'Hist. Litt.
(1894), p. 530.
2. Cf. infra, p. 336.
3. Cf. Gaullieur, op. cit., pp. 53-57.
1. Il fut en effet assassiné le 30 décembre 1542 par son adversaire dans un
procès.
5. Je n'ai pas trouvé de données satisfaisantes sur Breton. L'histoii-e de Gaul-
lieur (op. cit., pp. 84-86) ne nous renseigne pas. Consulter, povu' la liste étendue
de ses œuvres le catalogue de la Bibliothèque nationale.
6. Cf. infra, p. 28.
7. Cf. ses deux volumes de lettres : Epist. libri très, 1536 ; et Epist. lihri duo,
1540.
ir);}4| l'l{K.MIIOKES années; ViK A l'uNI VEKSITK II
lettres à Sainte-Marthe et le souvenir de leurs relations à Bor-
deaux lui resta longteinj)s cher : « Le souvenir que j'ai gardé de
Fabrice, de Duchêne, de Borsale, de Bolonne et de Sainte-Marthe
est encore fort et vif ; — écrivait-il plusieurs années plus tard à
son ami Pierre Cocaud ^ — Sainte-Marthe fut pour moi à Bor-
deaux un collègue et un ami >>.
Breton entra au collège après Sainte-Marthe, peut-être pour
y occuper une place vacante, comme y entrèrent un ou deux
autres professeurs, parmi lesquels André Zébédée, personnage
querelleur, violent, vain, intraitable, dénué de tact, qui, devenu
plus tard protestant, fut une épine au pied de Calvin 2. Selon
toute apparence, lui aussi entra en relations avec Sainte-Marthe^,
dont les rapports avec ses amis de Bordeaux ne devaient cepen-
dant pas durer longtemps.
L'œuvre du nouvel état-major du collège de Guyenne fut
bientôt interrompue par des querelles avec le Principal ; car
Tartas, quelles qu'aient été son expérience et sa réputation,
manquait des dons nécessaires au succès de sa direction '*. Son
caractère déraisonnable et chicaneur fut cause d'ime constante
mésintelligence entre lui et ses subordonnés et, finalement, de
son départ volontaire, le 11 avril 1534. Cet abandon soudain de
ses fonctions entraîna la dispersion, au moins partielle, des pro-
fesseurs engagés par lui : Visagier alla à Toulouse, pour étu-
dier le Droit et y faire des cours ; Hervet à Orléans, pour y
occuper une chaire, pendant que, selon toute probabilité, Sainte-
Marthe passait un an en différentes villes de Guyenne. Pour-
tant ni le Principal ni les professeurs ne semblent avoir quitté
Bordeaux sur-le-champ. Tartas, en effet, tarda plusieurs mois
et continua même, comme membre du Collège, à exercer cer-
taines fonctions après l'arrivée et l'entrée en service de son suc-
1. C'est-à-dire entre 1536 et 1540, dates de publication des deux volumes de
lettres de Breton. Epist. libri duo, fol. 19 v°.
2. Sur Zébedée, cf. Herminjard, Correspondance des Réformateurs, vol. V,
p. 98 et vols V-IX passim, et F. Buisson, Sébastien Castellion, vol. I, p. 235. En
1542, étant pasteui- d'Orbe, il était capable de prêcher de sept heures à onze
heiu-es, dans le seul but d'ennuyer le prêtre catholique de l'endroit — « et tous-
jours eust sermonné si ne fust que le gouverneur de la ville le fist à descendi"e
de la chaize. »
3. Cf. la lettre de Breton, infra, p. 29, bien qu'elle ne soit jDas une preuve
définitive.
4. Pour ces détails et les suivants, cf. Caullicur, op. cil., chap. v et vi.
12 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1534
cesseur en juillet ^. Le départ de Sainte-Marthe, dont la date
exacte reste aussi inconnue, ne fut pas plus hâtif. Il resta à Bor-
deaux au moins jusqu'au 16 mai 1534 ; car il reçut officiellement,
ce jour là, les officiers venus pour publier une ordonnance muni-
cipale défendant aux collégiens de porter des armes dans la ville 2,
injonction qui permet de supposer que le désordre régnait au
Collège.
Quoiqu'il ne fût pas, comme ses amis Breton et Zébédée, au
nombre des huit professeurs retenus officiellement par la
nouvelle administration, son contrat avec Tartas le conservait à
la disposition du Collège jusqu'au 4 décembre 1534 ; il est donc
probable qu'il ne quitta pas la ville avant une date avancée de
cette année après avoir été témoin des débuts d'un meilleur
régime, et fait la connaissance d'André de Gouvea ^, le nouveau
Principal, celui-là même qui fut l'objet de l'admiration de Mon-
taigne. Il semble aussi qu'il connut l'humaniste Maturin Cordier,
professeur dévoué * dont la vie était aussi pure et modeste que
la science était grande. Ce dernier était l'ami de Vulteius, qui
célébra en ces vers latins la beauté de son caractère :
Te docuit Cliristus veruinque fidemque docere ;
Te docuit Cliristus spernere divitias;
Te docuit Cliristus teneram forniare luventam ;
Te docuit Cliristus nioribus esse bonis ;
Te docuit Christus, nulla niercede parata,
Viva literulas voce docere bonas ;
Te docuit Cliristus cœluiii vitanique beatarn
A se imniortali, non aliunde, dari, etc.
Cit. Buisson, vol. I, p. 126, n. 4.
Cordier, beaucoup plus âgé que ses collègues, s'était enfui de
1. Roberti Britanni epist. libri très, fol. 70 r°, cit. Gaullieur, p. 118.
2. « Est faicte inhibition aux escholiers, parlant à maistre Charles de Sainte
Marthe, de ne aller par ville avec armes sous poyne d'amende ». Archives de
Bordeaux, BB Registres de la Jurade (1534), vol. VI, p. 312; cii. Gaullieiu",
p. 76.
3. Sur Gouvea, cf. Gaullieur, p. 72 et chaps. v et xiv. Quicherat, Hist. de Sainte
Barbe, Paris, 1860, pp. 130-218, 222, 228 et seq., et Braga, Historia de Univer-
sidade de Coimbra, etc. Lisbonne, 1892, vol. I, p. 484 et seq.
4. Stir Cordier, cf. Lefranc, Hist. du Collège de France, pp. 140 et 141. Buisson,
op. cit., vol. I, pp. 125-129 et passim ; Herminjard, op. cit., passim ; Massebieau,
Les colloques scolaires du XVI^ siècle, pp. 204 et seq., cit. Lowndes, op. cit.,
p. 236 n. ; Weiss, Le Collège de Nevers et Maturin Cordier, Revue Pédagogique,
1891, pp. 400-411.
1535] PREMIÈRES ANNEES ; VIE A l'uNIVERSITÉ 13
Paris vers Bordeaux, pour rester fidèle à ses opinions religieuses ^ ;
c'est en qualité de régent, au nombre des cinq que Gouvea avait
été chercher à Paris tout à la fin de l'année, qu'il fit ce voyage.
Si i:>ainte-Marthe resta jusqu'à son arrivée, il doit avoir connu
aussi Jacques de Teyve '^, Grouchy et Fabrice ^, et il lui a été
de même possible do faire la connaissance d'Antoine de Gouvea,
le brillant frère cadet du Principal, pour qui ses contemporains
avaient une immense estime *. Antoine lui a adressé un couplet
latin :
Carolo Marthano.
Dicunt pastores, dicunt me, Carole vateui,
Dicunt pastores : sed non ego credulus illis 5.
Pourtant il semble qu'il n'ait connu Antoine que plusieurs
années plus tard ^ ; il se pourrait donc que celui-ci soit arrivé
à une date postérieure à celle qu'on accepte généralement.
Quoiqu'il en soit, après avoir quitté Bordeaux, Sainte-Marthe
doit avoir passé mi an en province. Il séjourna quelque temps à
Bazas, d'où il repartit pour Marmande, où, pendant une courte
période — « ahquot dies », dit Breton ' — il fut maître à l'Ecole
1. Cf. la Préface de ses Colloques, cit. Weiss, op. cit., p. 401, et la France Prot.,
2e éd., vol. V, col. 881.
2. C'est la conclusion de Théophile Braga ; mais il se base siu- des données tout
à fait incorrectes. Il identifie San Martinho, mentionné par Diogo de Teive à
l'occasion de son procès en 1550, avec Charles de Sainte-Marthe, et croit que c'est
de son nom (Samarthaniis) que dérive celui de San Martinho. Op. cit., vol. I,
p. 546, n. 1. Mais, pour ne retenir qu'une objection, le San Martinho de De
Teive était docteur en médecine, marié et établi à Paris, et fut un moment
tuteur des fiils de deux nobles Gascons. Ibid., jjp. 538, 542, 545.
3. Sur Nicolas de Grouchy, cf. Sainte-Marthe, Elogia, La Croix du Maine,
Bih. Franc. ; De Thou, Historia sui temporis, livre LIV, pp. 715-716; Hallam.
Literature of Europe, vol. II, p. 44, cit. Lowndes, op. cit., p. 236. Quant à Fabrice,
le titre même de son volume de lettres prouve sa distinction .• Arnoldi Fahricii
Vasatensis Pelluhetani, viri Latinitatis purioris, in primis studiosi doctique,
Epistolœ aliquot.
4. Cf. ce qu'a dit de lui De Thou, op. cit., livre XXXVIII, cit. Lowndes, op.
cit., p. 236 et Quicherat, op. cit., vol. I, pp. 131-133.
5. Ant. Gouveani opéra... éd. Jacobus van Vaasen. Rotterdam, MDCCLXVI,
p. 699.
6. Cf. infra, p. 29, la lettre de Breton. II pourrait sans doute n'être question
que d'un autre frère, Mai'tial de Gouvea, qui fut un certain temps professeur à
Poitiers ; mais il resterait à expliquer pom-quoi Sainte-Marthe emploj^ait le
singulier « nostri Gouveani ». GauUieur n'indique pas de soiu'ces relatives t\
l'arrivée d'Antoine.
7. « Reliquit Basacum Samartanus, Marmandae aliquot dies egit, et praefuit
academiae, nunc vero se ad sucs recepit. » Lettre à Antoine Gerot, datée de
14 CHARLES DE SAINTE -MARTHE [1535
municipale. Cette vie errante paraissait dure à Sainte-Marthe et
il n'avait d'autre consolation que sa muse, comme il le dit, bien
que ce ne fût peut-être pas à cette occasion :
Et oultre plus qu'est ce qui nie soubliève
L'adversité que je porte si griefve.
Allant ainsi par pays tant divers,
Que le plaisir que me donnent mes vers ?
Si le dur sort au penser me désole
Soubdainement ma muse me console,
A mon esprit donnant tant de jDlaisir,
Qu'elle met hors soubdain tant desplaisir.
Poésie Françoise, p. 150.
Il trouva d'autres consolations dans l'amitié. Il resta en effet
en relations avec son ami Breton. Ce dernier passa l'été de 1535
à voyager, pour retrouver la santé dans les eaux des Pyrénées.
Malade et moralement abattu, il finit par ne plus trouver de
consolations dans la poésie, qui ne s'adresse qu'aux cœurs
joyeux, et, à ce sujet, il dédia à Sainte-Marthe l'amer quatrain
suivant :
Ad Carolum Samartanum.
Carole cur laudas mea carmina, cm" tua damnas ?
Hic vester fimdvis, podia vestra jacent ;
Jampridem ista gravis solatia maeror ademit.
Vis apte carmen scribere ? scribe hilaris.
Carm. liber unus, fol. 15 v°.
En septembre, Breton était arrivé à Toulouse, sa santé s'étant
un peu améhorée ; il y fit un séjour assez long et y rencontra
Visagier ; c'est de cette ville qu'il envoya ses félicitations à
Sainte-Marthe, quand celui-ci résolut enfin de retourner dans sa
famille et se dirigea vers le nord, pendant l'hiver de 1535 ^.
Toulouse, le 18 décembre, Epist. libri très, fol. 96 v". GauUieur (op. cit., p. 76) dit
que Sainte-Marthe séjo\irna plus d'un au à Bazas et Buisson se range à son avis
(op. cit., p. 180). Il ne donne que la lettre de Breton poui" justifier son assertion,
mais elle ne semble pas constituer une garantie suffisante.
I. M. Gaullieur (op. cit., p. 77) donne, comme date d'arrivée de Sainte-Marthe
dans sa famille, la fin de l'année 1530 ; de même, pour l'arrivée de Breton à
Toulouse, le mois de septembre de la même année, au contraire de Copley
Christie qui donne comme date de cet événement 1535 (op. cit., p. 299). Comme
les lettres adressées par Breton à Sainte-Marthe et à Gerot (cf. siipra) sont
datées de Toulouse, la date de son arrivée en cette ville fixe celle des voyages de
Sainte-Marthe. Malheureusement Breton, en vrai Cicéronien, laisse l'année de
côté et on se trouve réduit aux conjectures entre certaines limites. C. R. Clii'is-
1535] PREMIÈRES ANNÉES ; VTE A l'uNIVERSITÉ 15
« Vous êtes revenu vers les vôtres ; — dit-il dans sa lettre datée
(lu 7 décembre — je vous approuve et souhaiter de tout mon
cœur en faire autant. .Fai pourtant décidé de commencer
par essayer de tout et je vous imiterais, si je recherchais un
plan assuré plutôt que les honneurs. Ecrivez-moi et ménagez
votre santé. » i
A son retour, Sainte-Marthe constata différents changements
chez lui et au couvent. Une de ses sœurs avait pris le voile à
Fonte vrault, une autre à Tusson ^. Deux de ses frères, René et
Louis, s'étaient mariés et ce dernier ^ avait quitté Fontevrault
pour s'établir à Loudun. Le mariage de Louis avec Nicole
Lefèvre, principalement, aUia les Sainte-Marthe aux familles les
plus distinguées de France, entre autres à celles des Briçonnets
et des de Thou. Mais, en cette même année, où s'agrandissait
ainsi le prestige de leur famille, ils furent plongés dans le deuil
d'une inestimable amie : Renée de Bourbon mourut le même mois*
où avait été célébré le brillant mariage et rendit « son bienheu-
reux esprit entre les paroles d'oraison^ ». Sa nièce, Louise de
Bourbon, qui lui succédait, n'était pas moins favorablement
disposée qu'elle envers Gaucher, qui resta le médecin de l'abbaye.
On ne sait pas exactement combien de temps Sainte-Marthe
resta chez les siens, avant de retourner à Poitiers, afin d'y acqué-
rir les dernières connaissances indispensables pour être reçu doc-
treur en Droit. A son arrivée, l'Université était vivement inté-
ressée par une récente visite de Calvin ^. Si l'éloquence et le talent
tie est justifié par l'achevé d'imprimer des Epistolarum lihri très, 1536, d'où
sont tirées les deux lettres en question : « Impressum Tholosse per Nico-
laum Vieillardum X Calend. Januarii Anno a Nativitate Dei millesimo quingen-
tesimo trigesimo sexto ». Puisque la lettre adressée à Gerot est datée du 18 dé-
cembre, son insertion dans un livi-e achevé le 22 décembre de la même année
semble tout à fait improbable. Je pense donc que ces lettres fm-ent écrites
en 1535.
1. Cf. infra p. 343.
2. Cf. Longuemare, op. cit., p. 27.
3. Sainte-Marthe a dédié à son frère Louis une épigramme intitulée : A
Louys de Saincte Marthe, son frère, que vertu n'est contaminée par détraction
des meschants, P. F., p. 11.
4. Le 9 octobre 1534.
5. Lettre de faire-part envoyée par le couvent de Fontevrault aux autres cou-
vents ; Bouchet, Epistres, Elégies, Epigrammes, etc. Fol. Hiij.
6. La date du séjour- de Calvin à Poitiers est incertaine, mais doit être entre
le mois de novembre 1533 et mai 1534, période pendant laquelle ses actes nous
sont mal connus. Cf. A. Lefranc, La jeunesse de Calvin, p. 1 i(J.
16 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1536
de persuasion de celui-ci n'étaient pas parfaits, son vigoureux
génie ne pouvait manquer de produire son effet sur une ville
comme Poitiers, où les penseurs et les controversistes avaient
depuis longtemps élu domicile. En effet, comme le dit un histo-
rien, qui n'est pas, tant s'en faut, partisan de Calvin : « la
science tout ainsi que la vertu fait bientost aimer et chérir, et les
excellens esprits, soit au mal, soit au bien, disoit Philon, pa-
roissent incontinent, et n'ont besoin du temps pour estre
cogneus. C'est un commerce qui unit et ralie les personnes les ,
plus estrangères. Elle fut cause que Calvin ayant donné quelques
mois à avancer ses cognoissances, eust en peu de temps fait pro-
vision d'amis ^ ». Les amis et les convertis du jeune apôtre avaient
été principalement des universitaires, « hommes de lettres »,« gens
d'eschole » ; mais, parmi eux, se trouvaient aussi quelques person-
nages de rang plus élevé, entre autres le lieutenant général Ré-
gnier, dans le jardin de qui Calvin avait cessé de parler « à demi-
mot », comme auparavant, et avait exposé ouvertement sa
doctrine : « Comme nos premiers pères furent premièrement
enchantez et deceus dans un jardin, aussi dans ce jardin du
lieutenant à la rue des Bassestreilles, cette poignée d'hommes
fut enjollée et coiffée par Calvin » ~. Il est facile de se repré-
senter l'effet que produisirent sur mi étudiant du caractère de
Sainte-Marthe les rumeurs répandues au sujet de Calvin.
Nous avons vu combien était austère le milieu religieux dans
lequel s'était écoulée sa jeunesse. Si, depuis son enfance, son esprit
était familiarisé avec le terme de (( réforme », pris dans son sens
général seulement, la chose elle-même préoccupait les gens qui
l'entouraient depuis ses premières années. En outre, les faits ne
manquent pas pour prouver que le collège de Guyenne, s'il
n'était pas encore ce « foyer de la propagande » dont on a parlé ^,
éprouvait déjà à l'époque où il y séjournait, cette inquiétude
rehgieuse ^, qui caractérise le commencement de ce siècle pen-
1. Florimond de Rsemond, Histoire... de Vhérésie de ce siècle..., livre VII,
pp. 890-891.
2. Ibid., p. 892.
3. Buisson, Sébastien Castellion, vol. I, p. 127.
4. Quelques-uns des premiers règlements de Gouvea semblent indiquer qu'elle
se faisait sentir même avant son arrivée : « Premièrement les escholiers seront
religieux et craignant Dieu. Ils ne sentiront ou ne parleront mal de la religion
Catholique ou orthodoxe. » Règle affichée par Gouvea dans la salle principale du
Collège. Gaullieur, op. cit., p. 106.
1530] PREMIÈRES ANNÉES ; VIE A l'uNIVERSITÉ 17
dant lequel « tout se désunit et devisa en schismes et hérésies » ^.
!Sainte-]\larthe se trouvait donc disposé, par les circonstances
mêmes, à la méditation des questions religieuses et sa nature
favorisait encore cette disposition. « Homme de gaillard esprit »,
ainsi l'appelle Théodore de ]>èze ^, il aspirait vers une vie spiri-
tuelle et pure, ce qui devait à coup sûr diriger son attention vers
les réformes que Calvin venait de prêcher à Poitiers •"*.
Le miheu particulier dans lequel se trouva le jeune poète
devait présenter des opinions très variées sur la nouvelle doc-
trine. Un dizain obscur, dédié par Sainte-Marthe à Gabriel de
Pontoise, qui épousa sa sœur Louise, se rapporte peut-être à ces
différends "*. LTn intérêt commun pour l'abbaye de Fontevrault
doit avoir été l'origine des relations qui s'établirent entre Sainte-
Marthe et l'infatigable rinieur Jean Bouchet. le procureur de la
ville, dont les opinions étaient d'une orthodoxie absolue, quoique
ses relations avec Rabelais aient pu élargir ses vues. Telles
étaient probablement celles de René Lefèvre ^, doyen de la
cathédrale et professeur à l'Université, et celles d'un autre
régent, Charles de la Ruelle '^, docteur en Droit, père de Louis de
la Ruelle, qui est mieux connu, tous deux alliés à Sainte-Marthe.
D'autre part, celui-ci semble avoir pu compter sur la sympathie
de son cousin, Jean de Sainte-Marthe '. En outre Roillet (ou
Roullet) ^ et Fabrice ^, l'infatigable rat de bibliothèque, tous
1. Floriniond de Raeraond, op. cit., livre VII, p. (i.
2. Hist. Ecd., p. 63.
3. Gaullieur (op. cit., p. 77), dit que Sainte-Marthe était rentré en relations
avec Vernou, que Calvin avait laissé là « pour gaigner le plus qu'il pouvait
d'escholiers dans sa ville de Poitiers », mais je n'ai pas trouvé de données sur
lesquelles puisse s'appuyer cette assertion.
4. P. F., p. 15, cf. mfra p. 294.
5. Sur Lefèvre (1502-1569), cf. Dreux du Radier, Bib. de Poitou et la Gallia
christiana, vol. II, col. 1218 D. Pour l'éiDigramme que lui dédia Sainte-Marthe,
cf. mfra, p. 294.
6. Sur De la Ruelle, cf. Du Radier, op. cit. ; Bouchet, Annales d'Aquitaine,
p. 68, et Actes de François /<'''. Il fut répétiteiu- à l'Université de Poitiers, con-
seiller en la sénéchaussé de Poitou et une fois maire de Poitiers. Il épousa
Isabelle Lefèvre, sœm- de René Lefèvre. Sainte-Marthe lui dédia un poème :
A Charles de la Ruelle, que toute amytié doibt estre fondée sur vertu, P. F., p. 12.
7. Cf. les vers que Sainte-Marthe lui adressa, infra p. 294.
8. Sur Roillet, cf. la lettre de Breton, infra, p. 20. Je supjîose que Roulletus et
Roillet ne font qu'un. C'est peut-être celui que visait l'épigiamme de Marot,
intitulée « A Roullet », Œuvres, vol. III, p. 93.
9. Fabritius (ut audio) agit Pictavi : et totos dios cum libris, needum ab iUo
2
18 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1536
deux, selon toute apparence, habitant alors à Poitiers, doivent
avoir été pour le moins d'esprit libéral ; tandis que l'ami de
Calvin, Laurent de Normandie ^, et ce membre de la famille
Etienne — peut-être était-ce Robert lui-même ^ — que Sainte-
Marthe comptait parmi ses amis, penchaient déjà aussi forte-
ment du côté de la « Réforme )> que le peu recommandable Jean
Ferron ^. L'intimité de Sainte-Marthe avec un homme de l'espèce
de ce dernier n'est explicable que par le fait que sa nature le por-
tait vers d'ardentes, mais parfois peu clairvoyantes amitiés. Per-
ron était un hypocrite coquin, capable de précipiter les troubles
naissants et dont, au moins, l'atmosphère était agitée. Par la
situation qu'occupait sa famille dans la province, Sainte-Marthe
était un personnage en vue dans cette petite ville universitaire
et, vu les sympathies qu'il manifestait, il ne pouvait éviter les
attaques envieuses des détracteurs ^. Il se refusa à leur répondre,
autant par fierté que par piété, comme il le dit lui-même à Ferron :
On s'ébahist que je n'ay respondu
Par mes escripts à tous mes Envieux :
Et je responds que Dieu a défendu,
Pour se venger, dicts contumelieux.
Quand l'eust permis, encore j'ayme mieux
Ne faire d'eulx aulcune mention.
Et, en cela, c'est mon intention,
Les mesprisant, mainteiair ma coustume.
Je sens aussi que telle nation
Est en tout cas indigne de ma plunie.
.4 Jean Ferron, pourquoi/ na respondu à ses adversaires. P. F., p. 15.
Les rumeurs hostiles n'empêchèrent pas Sainte-Marthe de
inexhaiisto, nec injucundo sibi legendi, et scribendi labore diseessit ». Rob.
Brit. Epist. libri duo, fol. 14 v".
1. Sur Laurent de Normandie — Norniandius — ■ cf. Lefranc, La jeunesse de
Calvin, pp. 106, 127, seq. et passini.
2. Cf. infra, p. 24.
3. Sainte-Marthe lui écrivit une épitre en vers en forme de coq-à-l'âne :
« A Jean Ferron. Coq à Lasne », P. F., p. 141. Je suppose qu'il ne fait qu'un
avec le Jean Ferron de Poitiers qui, appelé à Genève en 1548, fut renvoyé
l'année suivante à cause de sa scandaleuse conduite. Il était un de ces
espions qui rapportèrent les conversations de la Mare qui servirent à prouver
son hostilité envers Calvin, ce qui eut pour résultat les efforts de celui-ci pour
le faire exclure du sacerdoce, cf. La France Prot., 2^ édition, vol. VII, p. 238.
Buisson semble croire que Ferron était à Genève en 1544 ; il rapporte aussi sa
déposition, op. cit., vol. I, pp. 212 et 218.
4. Cf. la lettre de Breton « Moi aussi », infra, p. 1 9.
\~)'M] PREMIÈRES années; VTE A l'uNIVERSITÉ 10
passer avec succès son exanu'ii de ThéoIogi(\ })r()bablemcnt au
commencement de 1537 ^, et il fut encore reçu docteur en Droit,
après s'être brillamment distingué dans ces argumentations pu-
bliques qui précédaient l'obtention de ce grade ^. Robert Breton
lui écrivit, pour le féliciter de cet honneur, et renoua avec lui ses
relations. Il semble que Sainte-Marthe adressa à son ami quelque
avertissement, ou remontrance, au sujet de ceux de ses cours
que l'on blâmait vivement. « Il n'est pas étonnant, dit Breton
dans sa réponse à cette lettre, que je n'aie pu vous oublier,
puisqu'à Bordeaux nous avons vécu ensemble d'une manière
parfaitement agréable. La chose dont je ne puis assez m'étonner
est que vous ayez jamais pu craindre que cela n'arrive. Ce doute
est excusable parce que » — ceci semble répondre à une exagé-
ration affectueuse de la part de Breton — « vous ignoriez
depuis de nombreuses années où j'étais, de même que je n'étais
pas moi-même certain de votre adresse. Je me soucie peu des
blâmes nombreux que m'attirent mes actes, et dont vous me
parlez dans votre lettre. Je puis les supporter sans m'en affecter ;
n'est-il pas difficile « de désarmer Momus ? » Moi aussi, j'ai eu
les oreilles rebattues des insolences de détracteurs, qui chaque
jour essayent d'inspirer la crainte, non seulement par leur mali-
gnité, mais aussi par leur force, leur nombre, la puissance de
leurs moyens. Je suis résolu cependant à supporter tout ce qu'il
est possible de supporter ; mais s'ils me débordent et m'acca-
blent de plus graves outrages, je recueillerai mes forces, et leur
répondrai, dans les limites compatibles avec ma dignité, d'une
manière qui leur suffira !
Ce fut naturellement une joie pour moi d'apprendre que vous
avez été élu au nombre des théologiens. Il me serait encore
plus agréable de voir votre travail, par l'explication de cette
science divine et excellente, recueillir des fruits abondants, et
non seulement d'autres choses louables et dignes de recherche,
mais encore l'honneur et la gloire.
1. Si la lettre de Breton qui fait allusion à ce succès avait été écrite en 1536,
elle am'ait été probablement comprise dans le volume publié cette année, à
moins qu'elle ne date que des derniers mois. En outre les termes « midtis annis »
qu'il applique à la période pendant laquelle il perdit de vue Sainte-Marthe,
semblent se rapporter au moins à plus d'une partie de l'année. Ils s'étaient rap-
prochés en décembre 1535.
2. Dreux du Radier, loc cit.
20 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1537
« Que VOUS dirai- je de moi ? Vous m'avez inspiré mi grand
désir d'imiter votre départ dans votre pays. Je ne sais pourquoi,
je ne cesse d'y penser, perdant de vue les intérêts très considé-
rable qui m'occupaient auparavant. Et je suis en quelque sorte
heureux de penser que « rien n'est plus doux pour l'homme que
son propre pays, son père et sa mère ». J'espère cependant vous
revoir bientôt. Si Roullet se trouvait par hasard à Poitiers,
saluez-le de ma part ; je lui aurais écrit si j'avais été certain
qu'il s'y trouvât. Adieu ^. »
1. Voir le texte, infra, p. 343 et acq.
1537J
CHAPITRE II
PROFESSORAT DE SAINTE-MARTHE. SA DISGRACE ;
SES VOYAGES DANS LE MIDI
Le souhait qu'exprimait Breton devait être réalisé presque
immédiatement : Sainte-Marthe obtint, peu de temps après, le
poste de « Professeur royal » de Théologie à l'Université, à la
suite d'un entretien flatteur qu'il eut avec François I^^" et sa
sœur. Il avait vu, étant enfant, le Roi et Marguerite, alors qu'ils
faisaient une visite à l'abbaye de Fontevraud. En 1517, Fran-
çois I^r, accompagné de la Reine de Navarre et de son mari, de
Louise de Savoie et de la Reine, y avait emmené sa sœur illégi-
time, Magdeleine d'Orléans, abbesse de Jouarre, afin qu'elle
tirât son profit des réformes qui y avaient été accomplies ^. Or
voici qu'au début de sa carrière, Sainte-Marthe était de nou-
veau l'objet de l'attention de la Reine, qui exerça sur sa vie
une si puissante influence et dont il a laissé un si vivant por-
trait. C'est vers la même époque qu'il captiva l'intérêt de la
fille du Roi, Marguerite de France ; car en 1540 il publia les vers
suivants, écrits pour lui rappeler ce qu'elle lui avait promis
quatre ans auparavant :
Je ne scay point, Madame, si depuis
Qu'en ceste croix (quatre ans a) tunibé suis
Si grand malheur m'est bien peu advenir
De n'estre plus en vostre soubvenir.
Il est possible (ainsi qu'un long espace
Communément nostre mémoire efface)
Possible est (dy je) aussi, que ne scavez
Le serviteur que retenu avez.
A Madame Marguerite, fille unique du Roy. P. F., p. 123.
Il est vrai qu'il ne vit pas se réaliser les espérances qu'il avait
pu fonder sur l'intérêt qu'il lui avait inspiré :
1. Cart. Fontis Ehraldi, cit. supra, fol. 355 r".
22 CHARLES Dïï SAINTE-MARTHE [1537
... ce grand heur ne m'est onq' advenu
Que j'ays esté des vostres retenvi.
Ihid., p. 124.
Mais Marguerite lui prouva du moins quelle était la générosité
de son cœur :
Qu il n'y a rien dans vostre noble cœur
Qu'humanité et toute grande douceur.
Ihid., p. 123.
Et il est très possible que l'intérêt qu'elle lui portait ait été
une des causes qui disposèrent son père en faveur du jeune étu-
diant.
Ni la date précise de sa nomination, ni le lieu de l'entrevue
ne sont sûrement connus. Peut-être eurent-elles lieu à Amiens, ou
dans ses environs, en mars 1537, car le Roi était alors dans ces
parages et sa sœur, selon toute probabilité, l'y rejoignit dans le
courant du même mois ^.
Possédant une chaire et « cuirassé pour s'acquitter des devoirs
de sa vocation )>, Sainte-Marthe s'adonna à la composition d'un
ouvrage de Théologie, et commença de plus ses cours. Puis,
encouragé par le caractère libéral de la pensée à l'Université
et les inclinations religieuses de quelques-uns de ses professeurs,
ou confiant, sans doute, en la sécurité de la position qui lui avait
été directement assurée par le Roi, il renonça à toute discrétion
et donna de justes sujets de plainte à des âmes qui déjà étaient
exaspérées contre lui. C'est ce que nous apprend la lettre ^ qu'il
écrivit à Calvin au mois d'avril, au sujet de la publication de la
1. Cf. Catalogue des Actes de François I^'' ; Génin, Nouvelles lettres de la Reine
de Navarre, n<"* 80 et 81 ; et Lettres de Marguerite d' Angoulênie, n°^ 132 et 133.
Toutefois, on ne peut se fier entièrement aux dates des lettres, qui leur ont été
données par l'éditeur. Il est possible que Sainte-Marthe ait reçu sa nomination
en 1536 ; mais, entre autres choses, le fait que les trois lettres de félicitations de
Breton (cj. supra pp. 19, et infra, 27) ne se trouvent pas dans son volume de
1536, mais dans celui de 1540 semble prouver le contraire. En ce cas, l'entrevus
aurait eu lieu dans le Midi, où le Roi fit campagne toute l'année et où sa sœur
le rejoignit plus d'une fois, comme par exemple à Lyon au mois de juillet.
Archives de la ville de Lyon, BB, Reg. 55, cit. La Ferrière-Percy, Marguerite
d^Angoulênie, etc., p. 5, et Génin, Lettres de Marguerite d^Angoulêtne, n°^ 115,
116, 121, 127.
2. Garolus Sammarthanus sacrarum Uterarum in Pictaviensi Achadeinia regius
professor, D. Joanni Galvino Lausanensi Ecclesiastœ vivo pio juxta et erudito.
Herminjard, Correspondance des Réformateurs, vol. IV, n° 625.
1537] PROFESSORAT ; EXIL 23
Religionis Christianœ Institutio ^. Rien ne pourrait mieux que ce
document prouver son absolue témérité :
« De nombreuvses considérations, savant Calvin, — écrit-il —
pourraient m'arrêter, au moment où je me prépare à vous écrire,
et m'en dissuader complètement. Si je vous les énumérais, vous
trouveriez peut-être qu'elles sont communes et régulièrement
alléguées en ces sortes d'accusations ; elles ont pourtant à mes
3"eux une grande importance, car les comprenant profondément,
je sens bien que ceux qui osent correspondre pour bavarder
avec des hommes tels que vous, si intelligents, si perspicaces,
si parfaits en tous leurs travaux, interrompre leurs sérieuses
études et importuner de cette manière de si sensibles oreilles,
trafiquent de leur réputation. Car, outre que je ne vous suis
connu ni de nom, ni de vue, je sens que je manque de tout ce
qui est nécessaire pour écrire ou parler. Et pourtant, je suis si
audacieux qu'il n'y a rien dont je doute moins que de la réalisa-
tion de mes désirs, puisque notre ami commun. Normand, qui
est responsable de mon audace, m'en assure, en comptant sur
votre rare humanité. J'espère que l'intérêt des lettres, le lien
plus étroit encore que créent entre nous des études semblables,
enfin le zèle ardent pour la piété que nous partageons la dispose-
ront en ma faveur.
« Et il est peu probable qu'un homme bienveillant et très
humain refuse ce que ne défendent pas les lois de l'amitié chré-
tienne. D'ailleurs, en vous faisant la prière suivante, je ne pen-e
qu'au Christ et à la majesté de sa parole : C'est que vous daigniez
inscrire Sainte-Marthe au nombre de vos amis, puisque la même
profession implique la même volonté et l'alliance des esprits ;
ce sera là un remède qui adoucira sa maladie.
« Je ne chercherai pas maintenant, à la manière des hommes
du siècle, à conquérir directement votre amitié en faisant l'éloge
de votre divine piété et de vos divines vertus, qui vous firent
compter pour rien votre famille, votre patrie et vos richesses et
vous dépouiller afin d'enrichir autrui, le tout au péril de votre
vie. Et, bien que je ne puisse douter que cela ne réussisse à tous
ceux qui vous ressemblent, comme à vous-même, je souhaite
pour ma part qu'il y ait beaucoup de Calvin, beaucoup d'hom-
mes doués de vos talents, et même beaucoup qui soient prêts
3. La première édition latine avait paru à Bâle en mars 1536.
24 CHARLES DE SAINTS-MARTHE [1537
à accueillir aussi bien les imitateurs de Calvin. Je ne vous envie
rien, et cependant je suis affligé de ce que vous nous a^^ez été
enlevé ^, et de ce que cet autre Calvin, VInstitutio Christiana
ne nous soit pas parvenue. J'envie rAlleniagne, qui peut obtenir
ce que nous ne pouvons. Ici, nous avons peut-être cet agrément
d'appartenir à une Université libre et fréquentée par des hommes
pieux et savants ; mais de temps à autre, l'hydre renaît pour-
tant et se dresse la nuit pour semer l'ivraie, bien que par la grâce
du Christ je me cuirasse pour m'acquitter des devoirs de ma pro-
fession. Tout cela, à cause de ma nouvelle dignité et de ma jeu-
nesse et aussi de mon zèle pour l'étude, a suscité contre moi une
foule de délateurs, races possédées d'un génie malfaisant, et
monstres de la pire espèce ; mais il s'en faut que je leur cède,
et j'opposerai ma vie même à l'émotion de l'esprit, si Dieu le
permet. Nous prions Dieu qu'il fasse avancer rapidement vos
affaires, commencées sous de très heureuses auspices. De votre
côté demandez-lui pour nous que l'esprit du Christ nous soit
donné, afin que nous prêchions l'Evangile avec dignité et sans
crainte au milieu même des flammes et de nos ennemis. Estienne-,
le porteur de ces lettres — savant en grec et en latin, modeste,
éloquent et ami de la vérité — s'en va vers vous afin de pouvoir
apprendre et parler librement ; il vous dira quels progrès fait
l'Evangile en ces lieus. Je vous recommande pieusement cet
homme, au nom de la patrie et de la piété évangélique. Conciliez-
nous où vous êtes de semblables amis, et approuvez notre audace.
Que Jésus, notre Seigneur et notre Dieu favorise vos entreprises,
et vous conserve longtemps, remph de sa grâce, pour la propaga-
tion de son Evangile! Poitiers. En hâte, ce 10 Avril, 1537. Votre
frère dans le Christ, C. Sam. »
Cette lettre ne laisse aucun cloute sur les sympathies de Sainte-
Marthe. Les derniers mots prouvent que son auteur avait prévu
les conséquences de ses propres procédés et était prêt à les
1. Herminjard considère que le silence de Sainte-Marthe sur le sujet prouve
que Florimond de Rœmond, Merle d'Aubigné et Bonnet ont exagéré l'impor-
tance des rapports précédents de Calvin avec les Evangéliques de Poitiers. Op.
cit., vol. IV, p. 223.
2. Si une autorité aussi digne de confiance qu'Herniinjard ne déclarait pas
que ce Stephanus n'a pu être identifié, on serait tenté de supposer que Robert
Estienne se disposait à se retirer à Genève dès cette époque, treize ans avant de
le faù-e réellement. Il est au moins singulier de voir ce nom associé à l'érudition
classique et aux tendances evangéliques.
15.') 7] PROFESSORAT ; EXIL 25
affronter. Cependant tel n'était pas on vérité le cas, comme nous
le verrons en suivant le cours de sa vie. Enthousiaste et impulsif,
de plus faisant partie de ces « Nicodemites » méprisés de Calvin,
qui « convertissent à demy la clirestienté en philosophie » et
(( imaginent des idées platoniques en leurs têtes ^ », Sainte-
Marthe se préoccupait avant tout de la vie spirituelle et, sans
doute, ne saisit-il pas, ce qui fut aussi le cas pour certains autres,
toute la signification, ni même la tendance générale de l'enseigne-
ment de Calvin. Comme nous l'apprend la lettre de ce dernier, la
Religionis Christianœ Institutio n'était pas encore en grande cir-
culation ; les éditions en avaient été presque immédiatement
épuisées ^ et on ne pouvait pas facilement se la procurer.
Un certain vague pouvait encore subsister à ce moment, puis-
que c'est à l'aide de cet ouvrage que le « Lycurgue du Christia-
nisme )) ^ devait le dissiper à jamais, et, même parmi ceux qui
en avaient saisi le sens, pour beaucoup il n'était question que
d'un retour aux vraies sources, en religion comme en littérature.
A ceux qui s'y étaient engagés, la lutte religieuse doit avoir paru
un combat, moins entre les réformateurs et l'Autorité déjà
établie, qu'entre deux partis de l'Église catholique. Les « Évangé-
liques », en effet, comptaient parmi eux beaucoup d'autorités
ecclésiastiques et poh tiques. De temps à autre, il est vrai, ceux
qui voyaient la Réforme d'un œil favorable étaient victimes des
persécutions périodiques qui ne devinrent le régime constant que
pendant les dix ans qui précédèrent la mort de François I^^' ^.
Mais cela parut aux innovateurs n'être que la conséquence
d'un malentendu, l'œuvre d' « ennemis » et non pas celle d'une
autorité active réagissant contre des rebelles. En 1535, Calvin
pouvait encore faire appel au Roi contre les fureurs d' « aucuns
iniques », pouvait encore croire que François I^r ne se montre-
rait pas sévère, une fois qu'il l'aurait comprise, envers « la doc-
trine, laquelle ils estiment devoir estre punie par prison, bannisse-
1. Excuse... à Messieurs les Nicodemites, col. 600.
2. Au sujet du rapide épuisement des éditions de la Chris. Rel. InsL, rf. Her-
ihinjard, op. cit., vol. IV, p. 223, note 5.
3. « Le cliristianisme eut son Lycurgue », Lerminier, Rev. des Deux Mondes,
1842, p. 515.
4. C'est-à-dire après l'entrevue d'Aigues-Mortes de juillet 1538. Pour la i)oIi-
tique générale du Roi envers la situation religieuse, cf. Buisson, op. cit., vol. I,
pp. 66-77.
26 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1537
ment, proscription et feu » i. Cela, il l'exprimait dans la dédi-
cace de ce même livre qui devait définir la nouvelle doctrine,
avec une clarté telle qu'aucun lecteur ne pouvait se demander si,
oui ou non, ses opinions s'accordaient bien avec celles de la nou-
velle « Réforme ». Au moment où Sainte-Marthe faisait ses cours
à Poitiers, on avait encore gardé un vif souvenir de « l'affaire des
placards » ^•, mais, quoique des victimes innocentes aient été
punies, il y avait eu, même aux yeux des « évangéliques » ^, une
grave provocation et, depuis lors, le cruel édit de janvier 1535
avait été annulé * et une période d'apaisement s'en était suivie.
C'est pendant celle-ci que fut envoyée la lettre à Mélanchton ^,
que Marot fut rappelé d'exil et que furent publiés des édits
conciliants concernant les hérétiques **. La défiance était alors
endormie et il est probable, en outre, que Sainte-Marthe avait été
lancé plus loin qu'il ne l'avait prévu, par son enthousiasme pour
la question et par l'exaltation dans laquelle l'avaient mis les
applaudissements suscités par ses talents de rhétoricien ; car il
était, suivant son neveu Scévole, « aurae popularis avidior » '.
En tous cas, le jeune professeur put jouir d'une tranquillité
parfaite pendant plusieurs mois. En octobre, il reçut une autre
lettre, que Breton lui écrivit de Bordeaux. Il semble que celui-ci
lui avait écrit dans l'intervalle, pour lui demander aide ou conseil.
Il avait maintenant appris la nouvelle de la nomination de son
ami et lui envoya ses félicitations :
« Bien que, en attendant que vous me donniez votre opinion
sur ces matières, comme je vous en ai prié dans ma dernière
1. Au Boy de France très chrestien, etc. ; Institution de la Religion Chrétienne,
col. 9 et 10. La première édition latine fut publiée en 1536. La lettre de dédicace,
imprimée en tête de la traduction française de 1541 (basée sur une édition
latine de 1539), conserve la date de 1535. En effet il y a une différence de trois
semaines entre sa date « le premier jovir d'aoust » et celle de l'original « X calen-
das septembres ».
2. Du 22 janvier 1535. Cf. sur ce sujet, le Journal d'un Bourgeois de Paris,
pp. 441-447. Le même jour, le Roi jDublia un édit contre les hérétiques qui con-
damnait ceux qui leiu- donnait asile à la même peine que ceux-ci et promettait
aux dénonciateurs le quart des possessions confisquées. Actes de François I^^,
no 7486.
3. Sturm qualifie de « furiosi » et « stultissimi homines » les auteurs de ces
violences. Cit. Chastel, Histoire du Christianisme, vol. IV, p. 107.
4. Par l'édit de Coucy, 16 juillet 1535. Actes de François I^^, n° 7990.
5. Du 23 juin 1535. Cf. Herminjard, op. cit., vol. III, p. 301.
6. Du 31 mai et du 30 juin 1536. Actes de François /er, n^s 8476 et 21077.
7. Gallorum... illustrium... Elogia. Cf. p. 283.
15.*n] PROFESSORAT ; EXIL 27
lettre, je ne doive pas vous importuner en vous en envoyant une
autre, je ne puis nie résoudre à ne pas vous envoyer quelques
lignes, puisqu'un de nos amis, qui nous est dévoué et a surtout
pour vous beaucoup d'afïection, va faire route dans votre direc-
tion. Vous prendrez vous-même une décision au sujet de mes
affaires, comme je vous l'ai écrit récemment. Je serai satisfait
de ce que vous ferez : quoi que ce soit, je penserai que cela est
pour le mieux. Je vous félicite de votre nouvelle dignité de
professeur. Je me réjouis chaque jour davantage de ce que ce
brillant honneur vous ait été décerné. Adieu. Bordeaux, 12 octo-
bre ^. »
Quel est l'ami qui se chargea de cette lettre ? Il est permis de
hasarder que ce fut Visagier, car il pouvait s'être déjà mis en
route pour Paris, afin de s'occuper de la pubUcation de son
volume d'épigrammes, qui y parut en 1538 '^. Une d'entre elles,
adressée à Sainte-Marthe, fait allusion aux avantages de sa
situation et à l'affection de l'auteur pour lui. L'auteur assure
que ce serait porter de l'eau à'ia rivière que de donner de l'argent
à Sainte-Marthe, dont les doigts sont alourdis de pierres pré-
cieuses, tandis qu'aux siens nuUe ne brille.
Quant aux livres, sa bibliothèque n'en contient que peu, et il
n'en possède aucun que son ami n'ait pas lui-même. Pour ce qui
est des costumes, il n'en a qu'un, qui n'irait d'aiUeurs pas à
Sainte-Marthe. Son cœur même appartient déjà à son ami. Il
ne peut donner que l'assurance qu'il n'a rien qu'il puisse lui
offrir ^.
En attendant, Sainte-Marthe avait répondu à la première
lettre de Breton, lui donnant, à ce qu'il semble, le conseil qui lui
avait été demandé, plus des détails relatifs à sa situation et à
son travail de Théologie. La réponse de Breton, non datée *, lui
fut portée par une personne non moins remarquable que le plus
jeune des Gouvea. « Vous m'écrivez, dit-il, que vous avez été
reçu avec des honneurs et une cordialité incroyables par le Roi
1. Cf. texte, infra, p. 344.
2. Tout ce qu'on sait de cette période de la vie de Visagier, c'est qu'il fut présent
au banquet offert à Dolet en luars 1537, à Paris, et qu'il fut probablement à
Lyon vers le milieu de l'année, où il publia son second livre d'épigrammes.
(Christie, op. cit., p. 314). On peut également supposer pour la même raison
qu'il était à Paris en 1538.
3. Texte mfra, p. 349 et seq.
4. Texte infra, p. 344.
28 CHARLES DE SAINTE-MAKTHE [1537
et sa sœur, cette femme si admirée et distinguée. J'ai reçu ces
nouvelles avec beaucoup de plaisir, non seulement parce que je
pense que vous en êtes digne par la grandeur de votre intelli-
gence, mais encore parce que. considérant vos mœurs, votre vie,
la perfection de votre style, je suis pour ainsi dire réjoui et en-
couragé en apprenant que vous avez eu la récompense que l'on
s'accorde à décerner à la constance et à la vertu des hommes
excellents et modestes. Cela donc m'a fait grand plaisir, ce qui
n'est que naturel ; mais j'ai été encore plus heureux d'apprendre
que le même Roi vous a appelé avec autant d'honneur que de
mansuétude à la profession des lettres sacrées, en vous offrant
des honoraires très suffisants et très honorables pour vous récom-
penser de vos glorieux travaux. C'est une profession qui rapporte
à celui qui l'embrasse beaucoup de considération, de crédit, et
d'honneurs et nous rend favorable, non seulement les hommes,
ce qui toutefois a une grand :^ importance, mais la Providence
divine, ce qui en a une bien plus grande. Je suis en train de me
mettre sérieusement à cette étude, ainsi que vous me priez
instamment de le faire. Mais j'y mettrai encore plus de zèle et
de soin, quand je penserai avoir fait assez de progrès dans les
lettres grecques. « Pourtant, dites- vous, il n'est pas raisonnable
de négliger cette étude si facile pour cette autre si difficile et si
longue. » Ce n'est pas du tout mon intention d'abandonner l'une
pour l'autre, et je ne pourrais en admettre l'idée. Mais, puisque
je vois que j'aurai plus de facilité à exceller en la première si je
connais l'autre, j'ai décidé de lui consacrer un peu plus de temps.
Cela fait, je me tournerai de nouveau vers la Théologie, comme
vers le plus sûr et le meilleur abri contre les soucis et les anxiétés
de toute sorte. J'approuve ce que vous m'écrivez au sujet de mes
affaires, car je désirais ardemment qu'elles puissent ainsi tourner,
et cela semblait avoir la plus grande importance pour mes
intérêts. Cependant je vous prie et vous supplie de ne rien né-
ghger. Peut-être pousserai-je bientôt, si cela m'est possible, une
rapide pointe jusqu'à vous, en me rendant à Paris. Alors nous
pourrons librement discuter de toutes ces choses. Quant à l'ou-
vrage de Théologie dont vous me parlez en même temps, je désire
vivement que vous me le donniez aussitôt qu'il sera reproduit
et publié. Je n'ai rien à vous apprendre sur mon compte de plus
que ce que je viens de dire ; je pense chaque jour à Paris, mais
différents bruits de guerre m'ont effraj'é, de sorte que j'ai à peine
1537] PROFESSORAT ; EXIL 29
pu faire ce que je m'étais proposé ; mais tout cela viendra en son
temps.
(( Enfin, voici ce que vous vouliez savoir au sujet de l'exacti-
tude des bruits qui couraient sur la mort de Durasius. Sachez
qu'il est à Bordeaux et n'a jamais été mieux portant ; mais je
crois que des gens assez habiles et assez lettrés ont fait courir
le bruit de sa mort, parce qu'il vient de perdre un procès qu'il
avait au sujet de sa femme et, comme il a maintenant perdu
l'espoir qu'il avait tant caressé, ils le font passer pour mort.
Je crois que vous connaissez comme moi cette parole de Caton
que l'âme de l'amant vit dans le corps d'un autre. Je vous
recommanderais le porteur de cette lettre, si sa science et son
talent et même, par Hercule, cette élégance qu'il possède au plus
haut point n'étaient suffisantes à le recommander d'elles-mêmes.
C'est le frère de notre Gouvea. J'ai fait parvenir votre lettre à
Cordier et à Zébédée. J'espère que vous m'écrirez aussi souvent
que possible : Quant à moi, si je reste, — et jusqu'à présent je
ne puis rien vous dire de certain — je vous importunerai par le
nombre et la prolixité de mes lettres. Adieu. »
Il est probable que les deux amis ne se rencontrèrent pas ;
car ce doit être peu après que la conduite de Sainte-Marthe devint
provocante au point de lasser la patience des autorités. Peut-
être, voyant quelle tempête il avait déchaîné, fit-il quelques
efforts pour se rétracter, ou tout au moins se dérober. Ces paroles
de Bèze le laissent supposer : « Et par ces moiens l'ardeur de
quelques-mis creut tellement que l'an 1537 un jeune homme
nommé Sainte-Marthe, l'un des fils du premier médecin du Roy,
homme de gaillard esprit, commença à faire des lectures en Théo-
logie, mais pource qu'il n'avoit point de fond et qu'a la vérité
y avoit en luy plus de légèreté que de vray zèle, il y eut en son
faict plus de fumée que de feu ^. » En tous cas, il n'eut pas à
souffrir de plus grave punition que l'obligation « de quitter sa
patrie et se retirer au pays étranger » ^, événement qu'un de ses
amis, A. de Villeneuve ^, déplore en ces vers :
1. Hist. ecc, vol. I, p. G3.
2. Généalogie, fol. 21 vo.
3. Je n'ai pas pu l'identifier. A de ViUeneulve, à la Ville de Poictiers, sur le
département de S. Marthe. Livre de ses Amys. Poésie Françoise, p. 23().
30 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1538
Si tu scavois, o Ville de Poictiers
Ce que tu as en un moment perdu :
Tu te mettrois en effort voluntiers
A celle fin que te fust tost rendu.
Ton Honnevir as, et ton salut vendu.
Changeant le tien à un sot estranger :
Si tu avois ton vray bien entendu,
Helas. qu'aniair te seroit le changer.
Chassé de Poitiers, Sainte-Marthe voyagea un an ou deux en
« maintes Keux » où il souffrit, d'après son ami le duc de Mon-
tausier, « plusieurs adverses fortunes » i. Ces divers lieux doivent
avoir été le Dauphiné, la Provence et le Languedoc ; car il avait,
en 1540, année où il publia son volume de vers, de nombreuses
relations en ces régions. Il est possible qu'il se soit trouvé à
Lyon en 1530 avec Marot^. C'est à Vienne qu'il dut entrer en
relations intimes avec les trois frères Grolée-Mévouillon, d'une
famille ancienne et distinguée, dont le grand-père avait été
lieutenant-général du Dauphiné, le père, Aimar Antoine, bailli
de ses montagnes et qui, tous trois, se distinguèrent pendant
les premières guerres du règne de François I^^a ^ Antoine, le
plus âgé, baron de Bressieux et d'Argilliers, Sainte-Marthe
adressa plusieurs poèmes; l'un faisant l'apologie de l'amitié, en
général et demandant la sienne, en particulier :
... araytié telle que veoyons estre
Entre mi Valet et son Seigneur et Maistre 4.
Il exprima ses sentiments envers François, le second des trois
frères, en un poème intitulé : A nohle Seigneur, Monsieur Fran-
1. Cj. injra, p. 342.
2. Les nombreux et intimes amis qu'il comptait à Lyon, et sm'tout la familia-
rité des i^oèmes qu'il adi-essa en 1540 à Dolet, Dalechamps, aux Scève, et sur-
tout à Maïuùce, son « très cher ami Scève », à Tolet son « singulier amy », etc..
indiquent que Sainte -Marthe avait déjà été à Lyon avant le court séjour qu'il
y fit en 1540.
3. Cf. Dict. de la Noblesse, vol. IX, p. 893. Bull, de la Soc. d'Archéologie de la
Drôme, vol. XXIV, p. 284. Guy Allard, Bibliothèque du Dauphiné, I, p. 199.
Gallia Christiana, vol. XVI, col. 160. D. Bull, de la Soc. de Statistique de l'Isère,
vol. XXVI, p. 7. Guy AUavd, Hist. généalogique de la Maison de Grolée, Grenoble,
1688, pp. 12 et 29. Mermet, Hist. de Vienne, Vienne, 1853, passim.
4. P. F., pp. 170-172. Les autres sont : De quoy nous sommes au monde débi-
teurs, P. F., p. 72 ; D'îin qui médisait de luy en son absence, P. F., p. 59 ; De la
misère de procès, P. F., p. 29. Egalement seigneur de Serres, Neyrieu, Juis,
Cornillon, Antoine de Grolée mourut sans héritiers, léguant ses possessions,
par testament daté du 4 septembre 1544, à son frère Aimar-François.
1530] PROFESSORAT; EXIL 31
cois de Muiïlîon, seigneur de Rihhiers^, en le remerciant des biens
qu'il luy a faictz et dans une longue épître pleine d'une affection
sincère : A Monsieur de Rihbiers^. Le troisième^, Anne ou Annet,
qui devint abbé du monastère de Saint-Pierre de Vienne ^ :
Abbé très vénérable,
Sur tous Prélats la flœur incomparable,
fut le troisième Grolée détenteur de cette dignité. De même que
son frère, il eut d'innombrables bontés pour Sainte-Marthe, assez
au moins pour donner naissance à d'envieux commentaires dans
la région ; c'est à quoi font allusion ces vers de son protégé :
J'ay tant receu que la main libérale
En a esmeu. la nation ruralle.
Car quelques Sots, ne cognoissants j^ourquoy
Il vous plaisait faire estime de nioy.
Et me jugeants, par leiu* trop grosse teste,
Qu'estre debvois (conune un chaseun d'eulx) boste,
Ont contre moy à la fin machiné, etc.
A R. Père en Dieu, Monseigneur Anne de Grolée, abbé de S. Pierre de
Vienne. P. F., pp. 167 et 168.
Sainte-Marthe eut aussi pour amis d'autres parents des Grolée :
leur grand'tante, Antoinette de Bressieux, rehgieuse qui fut
plus tard abbesse de Vemaison ^ ; Exupère ^ et Louis de C'ia-
1. Egalement seigneur de Laiiris, Puget, Baume, Falevaux, Cordon, Ruinât,
Sainte-Colombe, Pinet et Barrât, chevalier de l'ordre du Roy, et gentilhomme
de la Chambre du Roi. Il épousa Catherine d'Oraison, et laissa cinq enfants.
Une de ses lettres, écrite en 1553 au duc de Guise, existe encore. Elle est signée
'( Bressieux » et annonce au duc que Grolée a fait connaître à la Coiu* de Gre-
noble le vœu qu'il émit pour que les hérétiques soient sévèrement punis.
2. P. F., pp. 34 et 188. Il lui dédia aussi le huitain : Qu'il fautesprouvcr l'amy,
P. F., p. 73.
3. Les Grolée avaient un autre frère, Laui-ent, et trois sœurs.
4. Il fut abbé jusqu'en 1660. En 1547, Henri II ayant décidé, pour récompen-
ser la ville de sa loyauté, que le cœur du Dauphin serait enterré à Vienne, Anne
de Grolée reçut la mission d'aller le chercher à Toiu'iion. Il se trouve des vers
latins d'Ennemond Daviolet à son adresse dans le Dictionarium Ciceronianuin
d'Hubert Sussannée (Paris, 1536), fol. 78 r°. Enemondus Davioletus Grationo-
poliianus ad reverendissimum Dominuni D. An. netu Groleanû divl Pétri Vien-
nen. Ahhatem.
5. Sainte-Marthe lui écrivit un rondeau, .4 Madame V Abbesse de Vemaison.
P. F., p. 100. Cf. Gallia Christiana, vol. XVI, p. 354 ; Dictionnaire de la Noblesse,
vol. IX, p. 892, art. Grolée.
6. Sainte-Marthe écrivit pour lui quatre poèmes : Au Seigneur de Parnans.
De quelcun qui disoit qu'il aymoit trop s'Amye, P .F., p. 31 ; Au Seigneur de Par-
32 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1538
veyson, respectivement seigneur et prieur ^ de Parnans ; l'abbesse
de Laval, couvent cistercien fondé par les Bressieux^. Sainte-
Marthe adressa à cette dernière le poëme intitulé : A Madame
VAhhesse de la val en Daulphiné, estant malade^, dans lequel il
insiste de façon curieuse sur le pouvoir de la volonté sur la
maladie. Citons encore, parmi ses autres amis, Anne d'Arbigny,
dame de Laval'*, et son maître d'hôtel, le Seigneur de la Rivière ^.
A Vienne, Sainte-Marthe se lia de plus avec Pierre de Marillac,
abbé de Pontigny ^, frère du célèbre Charles de Marillac, qui
devint archevêque de Vienne '. C'est là aussi, probablement,
qu'il fit la connaissance du chevalier Grenet, son « frère et amy
perfaict » ^.
Il se rendit cher à d'autres Dauphinois : à Paule de Fay d'Es-
nans. Qu'mijourd'huy on est plus obéissant à Vice qu'à Vertu, P. F., p. 87 ; Au
Seignenr de Parnans. Quoy que deux Amys se séparent Vun de Vaultre, que toute-
fuy, sont tousjours présents, P. F., p. 35 ; ^ noble Exupère de Claveyson, Seigneur
de Parnans, responce à son Dixain, P. F., p. 24. Le dixain en question fut incor-
poré au Livre de ses Amys, P. F., p. 223, par son auteur, Claveyson. A propos
d'une curieuse controverse sur l'existence de ce personnage, cf. La Croix du
Maine, Bib. Franc, et la note de La Monnoye ; Rochas, Biog. du Dauphiné ;
AUard, Bib. du Dauphiné ; J. Vossier, Bull, de la Soc. d'Arch. de la Drôme,
vol. XV, p. 63 ; et A. Lacroix, Exupère de Claveyson et Biaise Volet, ibid. ,
vol. XXVIII, p. 166. Exupère de Claveyson était en effet fils de Guillaume de Cla-
veysoii. Sa mère, Phillipine de Bressieux, dame de Parnans, porta le nom et les
armes de son père et les légua par son testament à son fils Exupère, qui prit le
nom de Bressieux. Il se maria deux fois et son testament est daté du 12 fé-
vrier 1561.
1. Sainte-Marthe lui adi-essa l'épigramme intitulé : A Frère L. de Claveyson,
prieur de Parnans. Que l'habit ne fait pas le moyne, P. F., p. 60.
2. Cf. Gallia Christiana, vol. XV, p. 212, et Guy Allard, Dict. du DaupJiiné.
3. P. F., p. 28.
4. Le rondeau de Sainte-Mai'the, dont le thème est le noin même de cette dame,
A Madame Anne d'Arbigny, Dame de La Val en Datdphiné, P. F., p. 89, permet
de supposer que celle-ci et l'abbesse de Laval étaient une seule et même personne.
Le ton de l'épigramme adressée à cette dame par Marot rend pourtant cette
hypothèse douteuse. Cf. Œuvres, vol. IV, p. 58.
5. Au Seigneur de la Rivière, maistre d'hôtel de Madame de la Val. Comment on
doibt estre cault à faire un Amy, P. F., p. 96.
6. A P. de Marillac. Comment on doibt prendre ce terme Fortune, P. F., p. 30.
Il se convertit au protestantisme à quarante ans, puis se retii'a à Genève.
7. Après 1557. Sur les frères Marillac, cf. La France Protestante ; Aigueperse,
Biog. d' Auvergne ; Dict. de la Noblesse. La Généalogie de la Maison de Sainte-
Marthe, cit. supra, mentionne les Marillac dans la Table des Maisons alliées à
celle de Sainte-Marthe.
8. Non identifié. Je suppose que ce nom est le même que celui de Granet, porté
par une famille vivant aux environs de Vienne. Cf. Bull, de la Soc. d'Arch. de
la Drôme, vol. XXVII, p. 250.
I r)3!) I PROFESSORAT ; EXIL 33
table et à sa sœur ^ ; à Frère I. Marron, « Amy Marron ^ » ; à
Madame de Molans et à Mademoiselle Beconne ^, — grande
dame selon toute apparence, — qui admirait ses talents et à qui
il offrit le platonique hommage de ses vers. Il visita Vaucluse ^
et fréquenta l*ierre Pasclial à Avignon ^. On ne sait pas de
manière si certaine où il rencontra Guillaume Bigot •', homme que
tout le monde lettré de cette époque se plaisait à honorer. Bigot
publia son Somnium à Paris en 1537 et, depuis ce moment
jusqu'à la fin de l'année 1540, date à laquelle il se fixa à Nîmes,
il voyagea sans relâche dans le Lyonnais, le Dauphiné, le Pié-
mont et en Italie. Son amitié pour Sainte-Marthe était en
quelque sorte assez pointilleuse. Il ne manifesta aucun intérêt
pour les vers composés par un homme qui, d'après lui, aurait
mieux fait de se consacrer
... aux Sciences,
Oesqvielles as du Seigneur les semences.
P. F., p. 229.
Cependant Sainte-Marthe avait la plus grande admiration pour
Bigot, le considérait comme « très consommé en Philosophie »,
et lui donnait les noms de « Vray Philosophe et de filtre et
de faicf ». Léon de Saint-Maur, le vieux Duc de Montau-
1. A Noble Paule de Fay, Seigneur d'Estahles, P. F., p. 79. A Mademoiselle
d'Estahle, sa seur d' aliénée, P. F., p. 159. Cf. Guy AUard, Nobiliaire du Dau-
phiné, art. Fay et Bib. du Dauphiné, vol. II, p. 455.
2. A F. I. Marron. Pourquoy le vray bien est interdit, P. F., p. 56. Sur Marron,
rf. La France Prot., 2^ éd., vol. VII, p. 316 a.
3. A Mademoiselle de Beconne, P. F., p. 193. Un certain de Beconne, \Taisem-
blablement le père ou le grand-j^ère de cette dame, était en 1485 capitaine de
ôOO hommes, gouverneur de Dun-le-Roi et de Crest, et, en 1503, maître des eaux
et forêts de Dauphiné. Bull, de la Soc. d'Arch. de la Drôme, vol. VII, p. 13 et
vol. VIII, p. 36.
4. C'est ce qu'on peut conchu-e de son poème : Sur la fontaine de Vaucluse.
près laquelle jadis habita Petrarche, P. F., p. 21. Cf. infra p. 297.
5. « Audii Petrum Paschalium virum eruditissimum et mihi aliquando Ave-
nione cognitum, statuisse Regina^ vitam litteris mandare. » Sainte-Marthe in
obitum... Margaritœ... oratio funebris. Candido lectori, p. 4. Cf. infra, p. 334.
6. Cf. au sujet de Bigot, M. J. Gaufrés, Claude Baduel et la Réforme des études
au XVI^ siècle. Bayle, Dict. Hist. et Critique, remarque que « On imprima quel-
ques-uns de ses vers françois avec la poésie de Charles de Sainte-Marthe, oncle
de Scévole ». Ces « quelques-uns » se réduisent à un seul long poème : Epistre
de Bigotius à Saincte Marthe, dans le Livre de ses Amys, P. F., j). 229. Il fut
réédité par Gaufrés, op. cit. p. 313.
7. Dans le rondeau A Gaillaume Bigot homme très consoinmé en philosophie,
avec pour refrain « Vray Philosophe <>, P. F., p. 93.
3
34 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1538
sier 1, était aussi de ses amis et cela peut être l'indice d'un
voyage de Sainte-Marthe à Hyères, d'où Saint-Maur datera plus
tard une lettre amicale qui lui sera destinée ^.
C'est pourtant à Arles que Sainte-Marthe forma les amitiés
les plus durables, probablement dans le courant de 1538. Sans
compter son intime amitié avec Antoine Arlier^, lieutenant à
Arles du sénéchal de Provence, ses relations amicales avec
Michel de Saint- Jean, « jeune homme de grand jugement sans
lettres * » et avec au moins un membre de la famille de la Tour ^,
Sainte-Marthe fît la connaissance, par lettres sinon autrement,
de (( noble Loys de Sainct-Martin ^ ». Ce dernier l'avait profon-
dément obligé, en lui offrant sa vive et agréable sympathie, à
l'occasion de ses malheurs, et Sainte-Marthe lui exprima ses
sentiments reconnaissants en ces vers :
A vous je suis débitevir d'une debte
De tant hault pris qui si c'estoit recepte
D'or ou d'argent, voire et encores plus,
Je le confesse, or il reste au surplus.
Vu avez sceu ce qui m'est survenu
Et, par pitié de mon grand infortune,
Ma passion vous a esté commune.
A noble Loys de Sainct Martin d'Arles, luy estant malade, P. F., p. 139.
Il fit aussi la connaissance à Arles de deux hommes qui jouèrent
dans sa vie un rôle plus important : Jacques de Raynaud, sieur
1. Second duc du nom. Il prêta hommage poiu- ses terres en 1479. Cf. Dict. de
la Noblesse, vol. XVIII, p. 201 et Moreri, Le grand Dict. historique. Dans sa
lettre à Sainte-Marthe, on le voit nommé Léon de Saint-More, dit de Montho-
zier ; c'est là vraisemblablement une faute d'impression, car on n'a aucun doute
sur son identité. Miu-et a composé pour lui une épigramme Pro Carolo Montau-
serio ad Margaritam reginam Navarrœ, Juvenilia (Paris, 1553), p. 80.
2. Cf. infra, pp. 53 et 342.
3. Au sujet d'Arlier, cf. Picot, Rabelais à Aiguës -Mortes, Rev. des Et. Rab.,
1905, pp. 333-335, et J. L. Gerig, Notes sur Paulin Séguier,... et sur Antoine
Arlier, Annales du Midi, octobre 1909, p. 488.
4. A Michel de Sainct Jhean d'Arles, jeune homme de grand jugement sans
lettres, P. F., p. 27.
5. A Madame Magdaleine de la Tour, sa sa^ur d'alliance, P. F., p. 70. A Arles
\i\'ait une famille de ce nom.
(>. Peut-être est-ce le même que le Sanctus iMartiiius qui correspondit avec
Breton. C]. Rob. Britanni Epist. libri très, fol. 83 r".
1539] professorat; exil 35
d'Alein i, et le savant moine Denis Faucher 2. Alcin, citoyen
distingué, « bien instruict aux Sainctes Ecritures et docte en
Droit civil », d'après le témoignage de Théodore de Bèze, et qui
avait pour amis les gens les plus en vue s'il n'était pas lui-même
très connu en France, avait au moins des tendances libérales en
religion et sympathisait évidemment avec Sainte-Marthe au
sujet de la fameuse question féministe, qui préoccupait divers
lettrés de cette époque ^. L'influence que pouvait exercer Alein
en faveur de la nouvelle Réforme fut certainement compensée
par celle de l'humaniste * Denis Faucher, dont la fidélité à
l'Église était d'un caractère sévère et détermmé. Occupé à
l'achèvement de ses réformes monastiques à Tarascon, Faucher
doit être allé de temps en temps rendre visite à la ville voisine
d'Arles, où il était né, et c'est probablement à cette époque que
Sainte-Marthe conçut pour son aîné cette admiration affec-
tueuse ^, qui gênait presque celui qui en était l'objet.
L'amour non moins que l'amitié embellit Arles aux yeux de
Sainte-Marthe. Nous ne savons de l'objet de sa passion. Mademoi-
selle Beringue, ou Beringue de Loytaulde, que ce que son amant
nous en a dit. Elle était pauvre et parut, aux yeux de Sainte-
Marthe, belle de sa « tendre et première jemiesse » et, d'un sourire,
elle s'empara de son cœur :
1 . Ce nom fut orthographié différemment : Alein, Allein, Alen, Alenc. Pour la
part qui lui revient dans la résistance de Chasseneux à exécuter le décret de
1550 contre les Vaudois, cf. Crespin, Histoire des Martyrs persécutez et tuis à mort
pour la vérité de V Evangile, etc., Théodore de Bèze, Hist. Ecc, vol. I, p. 38 ; La
France Prot., art. Raynaud (Guillaume) et Masson (Pierre) ; cf. aussi Gaufrés,
op. cit., p. 197 et seq. et 222-225.
2. Originaire d'une honorable famille d'Arles, Faucher prononça ses vœux à
à Saint-Benedict de Padolinore, à Mantoue, en 1508. Envoyé à l'île de Lérins,
quand le monastère de l'île fut réformé et réuni au sacré Collège de Saint-Justin
de Padoue, il se voua à l'étude des œuvres de saint Paul. Il avait la réputation
d'être aussi érudit humaniste que théologien, et peignait avec habileté. A
l'instigation du Cardinal du Bellay, il entreprit la réforme du monastère de
Saint-Nicholas de Tarascon, qui dépendait de la congi'égation de Lérins. Il
est l'auteur de traités religieux, de poèmes, d'hymnes, de sermons et d'ouvrages
concernant les réformes monastiques. Il moiu-ut en 1562, à l'âge de 70 ans.
Cf. Chronoloyia Sanctorum... Sacrœ Insulœ Lerinensis, p. 222. Cotnpendium
vitœ Reverendi Patris Domini Dionisii Faucherii, auctoris prœsentis operis et
monachi Lerinensis.
3. A monsieur d'Alein d'Arles. Que Vltomme médisant de la femme médict de
soy-mesme, P. F., p. 14.
4. Parmi ses correspondants, on compte les cardinaux du Bellay. Charles de
Lorraine et Sadolet, Bigot, Vulteius, Macrin, Dampierre.
5. Cf. infra pp. 51 et 347.
36 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1538
Par un soubris, qui rien ne me senibloit
Et seulement entour la bouche aloit.
Qui m'eust prédit que j'eusse cette peine ?
Un Ris a il puissance si haultaine
De captiver celuy là c^ui le veoit ?
A Madamoiselle GacineUe Luytauldc, Mère de Beringue s'Amye. P. F.,
p. 88.
Il a laissé une vivante description de ses charmes :
Vostre Beaulté, en ce n'y a rien fait,
Quoy qu'Œuvre soit de Natiu-e perfaict.
Œuvre divin, et splendeiu" Angélique,
Encore moins Désir qui fust lubrique.
Vostre vertu seule m'y a induit,
Et par Amovir très honneste conduit.
Une doulceiu" en vous tresgenuine.
Une Bonté traicte en face bénigne.
Et (qui a fait plus ferme le lyen)
Un sentiment du tout semblable au mien.
A Madamoiselle Beringue, De leur honneste et irrépréhensible Amour.
P. F., p. 147.
Ils rencontrèrent des rivaux et des ennemis, mais l'affection
mutuelle des deux amants resta constante :
Puisque m'aymez, et aymer je vous veulx.
Nos deux vouloirs, (au plaisir des haults Dieux)
Ensemble joincts, aviront toute puissance.
Or poursuivons d'une grande constance
Quoyque sur nous machinent Envieux
C'est pour néant.
A Madamoiselle Beringue, Que leur Am,our ne se pourra ininucr pour
les mesdisants. P. F., p. 86.
Les bavards ne gardèrent pas non plus le silence sur la médio-
crité des biens que Mademoiselle Beringue pourrait apporter
en mariage :
Les mesdisans m'ont souvent fait reproche
Qu'elle ne peut me donner le grand bien.
En dépit de tout, il maintint sa détermination « Jasent leur
saoul », s'écrie-t-il,
leur parler ne me touche.
Elle me plaist, je m'en contente bien.
Il ne faut donc qu'ilz estiment combien
I. ").•{!» I professorat; exil 37
Qn'ollo n'ait pus grand rento et grand uAoir,
Que je délaisse en faire mon debvoir
De mettre fin à ma première attente.
D'aulcuns mesdisauti, luy faifians reproche de la pauvreté de .s'Amye.
r. F., p. 33.
Le dernier biographe de Sainte-Marthe, M. de Longuemare,
suppose que Mademoiselle Beringue n'avait pas grand pouvoir
sur l'affection du poète et qu'il ne la célébrait que pour suivre la
mode poétique ; mais, quoiqu'il soit vrai que Sainte-Marthe ait
réahsé, à l'égard de sa maîtresse, ses théories poétiques, il est
impossible de lire ses poèmes attentivement sans y percevoir
la sincérité de sa passion. Elle apparaît surtout dans la prière
pour la guérison de Mademoiselle Beringue, qui souffrait des
« fiebvres ». Le passage suivant pourrait difficilement n'être
qu'mi développement délibéré de sensibilité poétique.
O doulx Seigneur...
Ta gTand' doulcem' icy venir m'appreste.
Pour humblement te faire une requeste,
C'est de donner par ta grâce secours
A celle là qui prend vers toy recours.
Qui maintenant est au lict en malaise
Pour une Fiebvre aspre, longue et maulvaise
De laquelle est son corps fort tourmenté,
Si des siens est le dur mal lamenté.
Si ses Amys en ont grande tristesse.
J'en ay (sur tous) la mortelle destressc,
Je suis celuy qui, avec le tovu'ment,
Ne puis avoir aultre contentement
Que par sa Mort, une Mort qui m'est seiire,
Prenant santé de la mesme morsure.
A Jésu Christ. Supplication pour obtenir guarison à Madamoiselle
Beringue, estant malade des Fiebvres. P. F., p. 184.
L'amour et l'amitié ne furent pas les seuls sentiments que
Sainte-Marthe éprouva à Arles. Il eut à y souffrir non seulement
une blessure, mais encore d'obscures persécutions, auxquelles
fait sans doute allusion son poème à Saint-Martin. C'est d'une
façon extrêmement vague qu'il parle de ses mésaventures en
s'adressant à la ville d'Arles :
38 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1538
Tu a voulu me priver de la \ie
Du coup mortel de ma senestre Main.
Persécuté fus après par Envie
D'aulcuns des tiens.
^4 la Ville d' Arles en Provence, d'où est natilve Madamoisclle Bcrin<iue,
s' Amie. En forme de complainte. P. F., p. 25.
Et il ne nous éclairera plus davantage ni sur la cause de la
persécution, ni sur la nature de sa blessure. Comme il n'est fait
allusion à la perte d'une main ni dans les ouvrages postérieurs
de Sainte-Marthe ni dans l'histoire écrite par son neveu ^, il est
permis de croire que l'accident — s'il y eut accident — n'eut
pas de conséquences plus graves que n'en eut la perséciition, qui
finit dans la confusion de ses auteurs :
Mais l'effort inhumain
A (Dieu mercy) à la fin esté vain.
Donc chascvin d'eulx Faultre en honte regarde.
Ibld.
Les autres pérégrinations de Sainte-Marthe dans le Sud de la
France peuvent l'avoir conduit jusqu'à Chambéry, car il adressa
des vers à Boy sonné ^, nommé juge au Parlement et à la Cour du
Roi de cette ville dans le courant de 1538 ^ ; jusqu'à Grenoble
aussi, où il eut certainement des amis, entre autres Saint-Romans,
Jean Galbert et Jean d'Avanson ^, personnages ayant tous un
office public dans la ville ou au Parlement ; outre ceux-ci,
Maurice Chausson, membre d'une famille qui s'était signalée
dans les affaires municipales de cette ville, voua à Sainte-Marthe
une ardente amitié, que celui-ci lui rendait bien ^. Durant cette
période il éprouva des difficultés budgétaires et peut-être même
1. Il est possible que ceci soit simplement une allusion obscure au père du
poète qui donna peut-être l'exemple, suivi par son plus célèbre neveu, de tra-
duire en latin son nom de Gaucher poiu" en faire Scévole.
2. Cf. infra.
3. Sur Boysonné, cf. Georges Guibal, De Joannis Boysonnei vita ; F. Mu-
gnier, La vie et les poésies de Jean Boysonné ; R. C. Cliristie, op. cit., passim.
4. Cf. infra, pp. 51, 53 et passim.
5. Sainte-Marthe lui adressa un dixain intitulé : A Maurice Chausson, vers
Alexandrins, P. F., p. 66. Sa contribution au Livre de ses Amys, de Sainte-Marthe,
consiste en un huitain complimenteur : Maurice Chausson à Sainte-Marthe,
P. P., p. 234. Un des membres de la famille, l'apothicaii'e Louis, fut membre
du Conseil municipal en 1554 et Consul en 1555. Les documents en nomment
un autre, Jean, jiarmi les jjersonnages présents aux assemblées municipales.
If),'}!»] PROFESSORAT ; EXIL 39
s'adressa-t-il eu vain au lichc Boys(3Uué. Cette hypothèse uous
est suggérée par le ton des vers que Sainte-Marthe lui adressa ;
ils semblent quelque peu aigres, si l'on songe que ses amis
étaient nombreux :
A Monsieur Boissonné, Conseiller a Chambcrif. Qu'on se doibl
fier au seul Seignevr, non aux Hommes.
J"ay veu beaucoup et jay beaucoup souffert,
Et au besoing j'ay trouvé peu d'Ainys,
Tel s'est à moi de paroUes offert
Qui à l'effect ne m'avoit rien promis,
Mais le Seigneur a tout ceci permis,
Voulant qu'en luy, non aultre, me confye.
Malheureux est qui en FHomme se fye.
P. F., p. 57.
Qu'il ait fait ou non une demande d'argent à Boyssoné, il est
sûr qu'il en fit à d'autres. Il écrivit à Louis de Saint-Remy,
habitant de Grenoble ^, ou de Lyon, alors qu'il était à Vincentz,
aux alentours de la ville ^, et dans la nécessité ; sur un ton plai-
sant il lui demande cent écus, et François de Grolée poussa cer-
tainement ses bontés envers Sainte-Marthe jusqu'à l'aider de sa
bourse.
Une lettre d'Antoine Arlier, reçue au mois de janvier de
l'année précédente (1539), en est encore une preuve^. « J'ap-
prends par votre lettre, écrit-il, quels mauvais coups la fortune
vous porte, quoique vous ayez pratiqué la charité en paroles et
aux dépens de votre patrimoine. Si cette vertu est particulière
à ceux qui s'occupent de philosophie, soyez assuré qu'elle vous
conduira droit et sûrement au port. Moi-même, mon cher Sainte-
1. A Monsieur de S. Remy luy estant en nécessité à Vincence, P. F., p. 92. Ces
vers furent plus tard attribués à Marot ; cf. infra, p. 135, n. 4. C'est probable-
ment le même personnage que Louis de Saint-Remy, conseiller à Grenoble, qui
fut plus tard, en 1555, citoyen de Genève. (Cf. La France Protestante) ; peut-être
est-il aussi le même que M. de Saint-Remy « qu'on dit estre fort expert quant
aux réparations et fortifications des villes », qui se trouvait à Lyon, entre 1542
et 1544, et fut consulté par les autorités au sujet des défenses de la ville. Ai-chives
de la ville de Lyon, Actes consulaires, BB, 61, Registre.
2. Seule explication du nom de Vincence qui se présente à l'esprit.
3. Arlerius Carolo Samarthano. Pom- le texte, cf. infra ji. 346. Je dois cette
lettre à l'obligeance de M. John L. Gerig, professem- à l'Université de Colum-
bia, qui doit publier les lettres d'Ai-lier en collaboration avec M. Emile Picot.
La date de celle-ci se trouve fixée par la mention qu'Arlier fait de sa récente
nomination (14 déc. 1538). Cf. E. Picot, loc. cit., p. 335.
40 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [158!)
Marthe, je vous offrirais de vous aider, si je n'étais contraint de
partir dans un court délai, pour la Cour, où je dois porter mes
remerciements au Roi très-chrétien qui m'a — peut-être ne le
savez-vous pas — confié l'office de Sénateur à Turin. De plus il a
l'intention de me donner pour toujours la charge de Lieutenant
du Sénéchal à Arles. J'ai besoin pour ce voyage d'emprunter de
l'argent pour payer les chevaux, les vêtements et les serviteurs,
car je n'en ai pas suffisamment. Jugez en quelle malheureuse
situation je me trouve, forcé de partir pour la Cour, avec les
apparences de la prospérité et obligé d'importuner mes amis et
de vous répondre à vous, le plus cher de tous, en vous refusant
ce que d'autre part je devrai rendre à d'autres. Adieu ; comptez
que je vous écrirai de Valence à la première occasion. Je suis
fort heureux de la célébrité que vos savants écrits confèrent à
mon nom. Je prendrai garde dorénavant que vous ne vous repen-
tiez pas d'avoir ainsi travaillé. Arles, l^"" janvier (1539). »
Quels qu'aient été les dates et l'ordre de son itinéraire dans le
Midi, Sainte-Marthe était arrivé à Romans vers la fin d'octobre
1539. Là aussi, il se lia avec de puissants amis, parmi lesquels
André Tardivon, « Courrier » de l'endroit, à qui il adressa le
rondeau : A André Tardivon, Courrier de Romans. Aulcune fois
mal sur mal estre santé ^.
Il avait encore pour amis les Rocoules ^, alliés aux Tardivon ;
le savant Jean Merlin ^, à qui Sainte-Marthe dédia le dizain
intitulé : A Jean Merlin. Que yious sommes Aveugles en nos faicts^
et, peut-être, faudrait-il ajouter à cette liste Edmond Odde de
Triors ^, personnage d'importance dans la région. Les vers que
1. P. F., p. 98. Cet Andi-é, originaire d'une famille très connue à Valence et
à Romans dès 1426, était fils de Guillaume de Tardivon, également courrier de
Romans. Il épousa Françoise de Galbert de Rocoules et eut un fils, Exupère,
qui embrassa la religion réformée et partit dans le Vivarais pour y vivre. Cf.
Bull, de la Soc. d'Arch. de la Drôme, vol. XXVI, p. 352.
2. Sainte-Marthe dédia deux poèmes à Jeanne de Rocoules : A Madamoi-
selle Jeanne, de Rocoulles. Que la cognoissance de Dieu oïdtrepasse tous autres
dons, P. F., p. 36, et A Mademoiselle Jeanne de Roucoulles, P. F., p. 153.
3. Sur Jean-Raymond Merlin, son i^rotestantisme et sa « mission » en France'
cf. La France Protestante, et Rochas, Biog. du Dauphiné. Né à Romans, il quitta
la France « dans sa jeunesse » pour s'établir à Lausanne, oîi il fut professeur
d'hébreu à partir de 1 53 1 , ou 1 548. Cette dernière date paraît plus probable à
cause de ses relations avec Sainte-Marthe.
4. P. F., p. 68.
5. Sur Edmond Odde, seigneur de Triors (mort on 1572), « voisin et singulier
Iô3!»] PROFESSORAT ; EXIL 4Ï
Sainte-Marthe lui adressa povin'aient bien renfermer une inten-
tion satirique. Si ce n'est pas le cas, l'emploi de son nom consti-
tue tout seul un compliment :
De quoy sert-il avoir maison sans porte ?
De quoy sert-il quand belle Bovu-ce on porto
Plaine d'Argent, si na point de lien ?
Cela bien peu proflfite ou du tout rien.
Et moins la langue, encor que soit diserte
S'a tous propos sans closture est ouverte.
A noble Edmond Odde, Seigneur de Triors. Du cloistre de la Langue.
P. F., p. 72.
Il se fit aussi des ennemis, peut-être Edmond Bourel, Canon
de Romans ^ et, sûrement, le maître de l'école municipale, Hon-
dremar 2. Cet homme s'était rendu coupable de méfaits aux-
quels ces vers de Sainte-Marthe font allusion :
Tu le scais bien que tu m'as irrité.
Et fait des tourts lesquels je ne racompte.
Tu le scais bien que je dy Vérité.
Tu le scais bien, ce qu'en as mérité.
Ton propre faict, Houdremarc, te fait honte.
De me venger par escript ne tiens compte,
Laisser debvrons à Dieu toute vengeance,
Combien que j'ay de ce faire puissance.
A Antoine Hondremarc, maistre d'Escholle à Romans. P. F., p. 69.
Hondremar, ou Hondremarc, d'après Sainte-Marthe, était un
savant et un professeur expérimenté ^. Il n'est pas douteux que
amy de la communauté >-, cf. Biotj. Univ. et Bull, de la Soc. d'Arcli. de la Diômc,
vol'. XXIV, 135-145.
1. La ballade adressée à Bourel laisse au lecteur les mêmes doutes que ses vers
à Odde de Triors, J. Edmond Bourel, chanoine de Romans en Daulphiné. Que
(suivant Vordonnance de Dieu) mieulx vault se marier que d'entretenir Palliardes,
P. F., p. 57. En 1556, Bourel, en tant que membre du chapitre de Saint-Bernard
de Romans, fut choisi pour garder les sceaux jusqu'à la nomination et l'instal-
lation du nouvel évêque, Charles de Marillac. Cf. Bull, de la Soc. d'Arch. de la
Drôme, vol. XVIII, pp. 22 et 24.
2. Le nom est ainsi orthogi-aphié dans les archives municipales de Romans.
Dans celles de Grenoble il est orthogi-aphié Oudremare.
3. Il avait été, peu avant, maître d'école à Avignon. ('/. Archives municipales
de Grenoble, 15 juillet 1532. Hondremar apparaît dans les Archives de Romans
comme remplaçant Josias, le titulaire précédent, en 1538. Le 9 avril 1541, fut
enregistré dans ces mêmes archives un article relatif au maintien d'un maître
d'école célibataire. La veuve du maître d'école décédé — sans doute Hondre-
mar — est chargée d'entretenir ses commensaux. Archives de Romans,
registre BB 5 et BB G.
42 CHARLES DE SAINTE-MARTHE 110.']!)
la réputation d'hétérodoxie qui s'attachait à Sainte-Marthe
n'ait suffi à le mal disposer contre lui, car il avait justement été
mis à la place d'mi hérétique notoire ^ et on comprend facile-
ment que ce fut bien pis quand, à la fin d'octobre, les Autorités
municipales de Grenoble proposèrent à Sainte-Marthe de venir
enseigner à l'école municipale ^, Hondremarc avant lui-même
demandé sans succès, quelques années plus tôt, semblable poste
en cette ville ^.
La situation à laquelle Sainte-Marthe était appelé était celle
1. Josias, un des premiers prédicateurs protestants du Dauphiné. Je dois cette
information à l'obligeance de M. Jules Chevalier, de Romans.
2. Année 1539, Ai-chives municipales de Grenoble, BB 12, f" 267. Dimenche
XXVI™e jour d'octobre, dans la maison de Monsieur le premier Cosse a este
appelé le conseil, auquel se sont trouvés :
Noble Guigo-Coct et maistre Lam-en Bozon, consulz ; maistre François Ber-
nard, sire Jehan Verdonay, Pierre Audeyard et Jehan Desuellis, conseilliers ;
Monsieur Guillaume de Puteo, médecin ; sii-es Jehan Maximi, Anthoyne Cons-
tantin et maistre Anthoyne Ruffi : Proposé que tmg maistre Charles, maistre
d'escoUe, auquel l'on avoit parlé pour venir demourer et régenter aux escolles
de ceste ville a envoie de lettres despuis Romans pour en avoir nouvelles
assevires, desquelles lettres a este fecte lectxire, et demandé que sera defferé.
Conclu que maistre Adam baille requeste au Conseil de la ville, par laquelle
il declaire ce que il demande à l'occasion du dict maistre Charles, et puis l'on
luy fera reponce au premier Conseil.
Fo 268. (' Mardi 28 d'octobre dans la Tour de l'Isle a esté appelle le Conseil
auquel se sont trouvés : Noble Guigs Coct et Jehan de Fabro, consulz, despuis
maistre Jehan Matéreni, vénérable home messire Anthoyne Guiffrey, Chanoyne
de l'église Nostre-Dame de Grenoble, égrégie personne George Fiquel advocat,
maistre Jacques Pillosii, Jeham Sernandi, Pierre Audeyard, Claude Reynaud,
Jeham du Port et maistre Jeham Jouvencel, noble Pierre Chappellain, cappi-
taine de Porte Freyne, et sire Jeham Verdonay, despuis Aymo Repellin et mon-
sieur Pou Actuher, advocat.
Poiu" les escolles et maistre Charles Saincte-Marthe. — Proposé : Quant aux
affaires des escolles de la présente cité et de ce que maistre Adam, moderne pré-
cepteur des dites escolles n'a tenu ni observé le contenu de l'instrument sur ce
faict et que de nouveau avons heu novivelles d'ung nommé maistre Charles de
Saincte-Marthe, lequel c'est offert vouloir venir servir ausdites escolles, par quoy
demande que sera defferré. Conclu que l'on envoie au dit Charles Saincte-
Marthe, à Romans, une lettre au nom de la ville pour scavoir de luy le partir
qui veult avoir pour servir aux escolles de la présente cité ; et quant l'augment
que demande le dit maistre Adam ; que entresi et la Tousainctz prochein l'on
appellera le Conseil Général pour le mettre en délibéracion. » L'inventaire des
Archives induit en erreur. Vol. I, p. 34. « On écrira à M^ Chai-les Sainte-Marthe,
maître de l'école à Romans, pour savoir s'il veut venir remplacer le précepteur
de l'école de Grenoble qui ne s'acquitte pas convenablement de ses fonctions. »
On observera que le document lui-même n'indique pas que Sainte-Marthe
devait remplacer Adam ni qu'il eut aucune fonction bien définitive à Romans.
3. Cf. Arch. de Grenoble, 5 juillet 1532.
153!' I PROFESSORAT ; EXIL Ali
de « baclielior » ; doux de ceux-ci ctaiciit les assistants ordinaires
du directeur, Adam Primet, qui semble avoir désigné Sainte-
Marthe comme capable de devenir son collègue. Le Conseil poussa
les négociations jusqu'à s'informer des honoraires que deman-
derait Sainte-Marthe ^. Ce fut son entretien qu'il demanda et
celui d'un domestique, plus trois couronnes par mois. A ce propos,
on découvre, en étudiant les archives municipales, la fin d'un
état de choses litigieux qui divisait le maître d'école et le Conseil
municipal, au sujet du paiement des émoluments de l'assistant.
Primet, qui s'était en fait engagé par son contrat à payer deux
bacheliers compétents, avait, à ce qu'il semble, demandé de nou-
veaux subsides pour payer Sainte-Marthe, et le Conseil, qui avait
bien cédé jusque-là à ses nombreuses exigences, avec une indul-
gence remarquable - (car c'était un excellent maître que l'on
souhaitait garder), perdit cette fois patience et répondit assez
rudement que, si Primet n'observait pas les termes de son con-
trat, il veillerait lui-même à l'engagement de deux assistants
capables et qu'en tout cas, il ne fournirait rien de plus, ni
pour Primet, ni pour Sainte-Marthe, que ce qu'il s'était en-
1. Archives de Grenoble, f'^ 269 v". Mardi quatrième joiu* de novembre a esté
appelé le Conseil dans la maison de la ville, auquel ce sont trouvé :
Maistres Laurens Bozon, sires Jeham de Fabro et Jeham Manein, consulz ;
monsieur Pons Actuher, advocat, noble Gaioct de Briansson ; inonsieur Guil-
laume de Puteo, médecin ; maistre Henri Matheron, secrétaire des Comptes,
Jeham Sernandi, Jeham Chosson, Anthoyne Constantin, Enymond Claquin,
Jeham Desmellis, Jeham Mainni, André de Vares, maistre Claude Raynaudi :
Fol. 270. Proposé que dernièrement fust conclu envoler une lettre à maistre
Charles estant à Romans, poiu* sçavoir de luy le partir qu'il vouldi'oit avoir pour
servir aux escolles de la présente cité, qu'a esté fect et lequel mande une lettre
aux consuls de la présente cité, par laquelle il mande que il veust estre noiu'ri,
luy et ung serviteur et avoir de gages tous les moys troys escus, parquoy de-
mande si l'on doit retenir le dist maistre Charles et luy donner les ditz gaiges
qu'il demande. Les voix ouyes et aussi avoir ouy la teneur de la dicte lettre
envoie par le dict maistre Charles, atandu aussi que maistre Adam, moderne
précepteur des dictes escolles, par la teneur de l'instrument faict avecque la
ville est tenu fournir aus dictes escolles (sic) de deux bacheilleurs suffisans à ces
despans, conclu avi dict maistre Adam faire observer de que par la teneiu* du-
dict instrument est obtenu faire, aultrement que la ville y poiu-voira, et audict
maistre Adam et maistre Charles ne faire aulcun augment de gaiges ne sallaires
oultre ceulx que audict maistre Adam ont esté promis.
2. Cf. Archives municipales de Grenoble, année 1537, BB 1 1, fol. 282 (10 nov.),
284 (27 nov.), 294 (7 déc), 295 v», 298 (8 déc), 299 v» (10 déc), 300 (11 déc),
302 v" (12 déc), 303 v» (14 déc). Année 1538, BB 12, fol. 14 (18 janv.), 22 v^
(1" fév:r), 76 v" (24 mai), 92 (12 juillet), 107 vo (Aug. 30). 153-154 v» (20 déc).
Année 1539, BB 12 fol. 211 (18 avril).
44 CHARLES DE SAINTE-MARTHE | lÔ.'Ji»
gagé à fournir. La prudence d'Adam Primet et la fermeté du
Conseil firent, pour cette fois, échouer les négociations entre-
prises avec Sainte-Marthe.
Que ces négociations indiquent ou non qu'il ait professé à
Romans ^, à quelque titre que ce soit, peut-être comme un des
« bachehers » d'Hondremar, supposition qui expliquerait ses
mauvaises relations avec le maître d'école — car la discorde
régnait partout entre les maîtres et leurs subordonnés — , peut-
être encore comme un de ces « pédagogues », qui semblent avoir
été les précepteurs privés des fils de certaines familles à l'école
même, et dont, là comme ailleurs, le titulaire officiel se plaignait
sous le prétexte qu'ils « luy tondent l'herbe sous les pieds « ^, il
avait au moins quelque expérience d'une vocation qui doit avoir
présenté beaucoup d'attraits à un homme de sa nature. Grâce à
l'ardent intérêt que prenaient les hommes de ce temps aux
études et à l'éducation, une quantité de jeunes lettrés remar-
quablement érudits suivaient la carrière du professorat ; d'une
renommée plus qu'ordinaire, beaucoup d'entre eux avaient des
opinions libérales et regardaient leur situation comme un poste
privilégié pour la propagation des nouvelles idées ; car, d'après
la sage recommandation de Calvin ^, les maîtres d'école étaient
à ce moment les prosélytes préférés du nouveau mouvement.
Un goût prédominant pour la vie errante, surtout parmi les
hommes de lettres, rendu plus vif par les chances d'élévation
qu'offrait le patronage de la science, avait créé l'habitude des
changements constants de titulaires, ce qui enlevait toute
monotonie à la vie des maîtres d'école et rendait possibles les
voyages, les aventures et les rapports avec les hommes de goûts
semblables. Sans doute, après avoir pris connaissance des docu-
ments municipaux de cette époque, peut-on se demander quel
effet durent avoir ces changements incessants sur cette éducation,
1. Il n'était sûrement pas le maître d'école officiel. Les archives de Romans
ne le disent pas et les entrées cit. supra ne permettent pas de le supi^oser.
2. Archives de Romans, Registre BB 5, 15 avril 1530. « Plainte d'Adam contre
certains magisters qui tiennent des commensaulx et lui ôtent son profit. »
23 avril 1527 : « Josias se plaint de certains pédagogues en la ville qui tiennent
commensalité et lui tondent l'herbe sous les pieds >>, etc.
3. « Leur addresse première estoit tousjours chez les régents maistres d'es-
choles selon l'instruction de Calvin... Calvin et ses apostres, lesquels par l'entre-
mise de ses régents fièrent couler leur dangereuse doctrine dans les escholes
principalement de Guienne. » Florimond de Rsemond, op. cit, livre VII, p. 864.
ir)3!i] professorat; exil 45
alors tant recherchée. Malheureusement, l'amour du changement
ne fut pas la seule cause du manque de fixité des titulaires, et
les archives municipales mentionnent le renvoi des maîtres
d'école pour négligences, pour inattention, ivrognerie, rixes ou
dévergondage ^ et, aussi, pour hérésie. Cette dernière accusation
était si facile à porter et voilait si facilement les rancunes per-
sonnelles, que les maîtres d'école en tombèrent facilement vic-
times, en raison même de leur distinction, et Sainte-Marthe
lui-même eut à se plaindre de ce que les impies pouvaient
accuser d'hérésie l'objet de leur haine, s'ils ne trouvaient d'autres
chefs d'accusation "-. Jusque-là cependant, sa réputation d'ortho-
doxie n'était pas assez obscurcie pour qu'on ne pût considérer
Sainte-Marthe comme un très bon candidat au poste d'assistant
du maître d'école officiel de Grenoble.
1. Cj. par exemple injra, pp. G3 rt scq. jjour le renvoi d'un pédagogue bien
connu.
2. Ea est hodie impiorum tanta perversitas ut quem ]3erdituin ac extinctiini
esse vêlent, cuin aliter non possunt perdere, hsereseos accersant, ac eo nomine
non principibus solum ac potentibus viris, veruni etiam vulgo ipsi ac rudibus
idiotis invisum et odiosum reddant. In Psalmum Septern... Paraphrasis, p. 20.
irao]
CHAPITRE III
TRIBULATIONS A GRENOBLE ; — VIE A LYON.
« LA POESIE FRANÇOISE ».
Les négociations entre Sainte-Marthe et les Consuls de Gre-
noble n'eurent pas de résultat immédiat et l'on peut deviner
que Primet se contenta d'un collaborateur moins précieux, plus
modestement rémunéré, puisque la ville se refusait à partager ses
frais. Sainte-Marthe resta à Romans, on ne sait trop en quelle
qualité, et y était encore au mois de février de l'année suivante.
Le 9 de ce mois, le Conseil municipal de Grenoble se réunit
pour déUbérer sur la décision à prendre au sujet de l'école, car
Adam Primet venait de mourir « ces jours passés » et sa place
se trouvait vacante i, bien qu'il remplaçât temporairement le
titulaire précédent, Droin, qui ne donnait pas satisfaction, étant
tombé malade, et qui avait été par la suite complètement éclipsé
par le vigoureux « maistre Adam ». Les Consuls délibérèrent,
l. Arcluves municipales de Grenoble, année 1540, BB 12, fol. 325 r" et v".
9 Fév.
« Proposé que ces joui'S passés maistre Adam, précepteur des escolles de la
présente cité, est aie de vie à trépas et a laissé les escolles de la présente cité
impourvues de preceptem", et pom* ce que lediet affaire est chose préjudiciable
à la chose publicque de la présente cité, et que est chose nécessaire de y pour-
voh- activement pour obvier au debouchement des enfans et eschoUiers de
ladicte cité et pur ce que maistre Susaneus, home sçavant et soufifisant pour le
régime desdictes escolles, est en la présente cité qui à l'aventure vouldroit
prandre en charge les dictes escholles, aussi a l'on ouy parler de ung inaistre
Charles de Saincte Marthe, à présent estant à Romans, est home sçavant, et
aussi de maistre Droyn estant dans la présente cité sçavant, lequel d'iceulx l'on
pourra avoir et retenir pour lesdictes escolles, l'ung d'iceulx ou tous troys, et
comment l'on y procédera le plus tost et le meillem*.
Conclu que l'on retienne maistre Susaneus in capite jusques à la Sainct Jehan
prochien avecque faculté à messievu-s les cosses de eulx despartir des conven-
tions à faii'e avecque luj^ s'il y a chose notable à dire en son administra-
tion, et ce à la seule discrétion de messieiu's les cosses, sans aultre procès.
Item, de retenir une lesson de maistre Droyn do matin à salaire rayson-
nable, duquel l'on les acordera. Item, on acordera aussi do maistre Claude,
qui demeure chie le secrétaire Mathernon, ainsi qui sera avisé... «
48 CHARLES DE SAINTE MARTHE [1540
après la mort de Primet, pour savoir si Droin reprendrait ses
fonctions, et ils avaient encore le choix entre deux candidats :
Sainte-Marthe, « à présent estant à Romans », et Hubert Sussan-
neau. Celui-ci était un jeune homme brillant, dissipé et violent.
Docteur en Droit et en Médecine, il avait déjà acquis une certaine
réputation dans le monde littéraire, grâce à ses nombreux ouvra-
ges d'érudition ou originaux i ; mais la ville de Grenoble le con-
naissait d'une façon plus particulière, car il y avait été, quatre ans
auparavant, l'assistant de Droin, et, s'étant livré à certaines vio-
lences, il avait dû abandonner ce poste pour s'enfuir de la
ville 2.
Pourtant, sa brillante réputation l'emportant sur le souvenir
que l'on avait gardé de son caractère, le choix du Conseil se fit en
sa faveur et Sussanneau fut engagé in capite, à l'essai seulement,
mais entouré d'une stricte surveillance. Il était convenu qu'il
engagerait Droin pour donner une leçon par jour; mais, au lieu
de Sainte-Marthe, ce fut un nommé maistre Claude qui fut pris
comme second assistant.
Malgré son désappointement, car nous pouvons imaginer qu'il
était au courant des mesures prises par le Conseil, Sainte-Marthe
se rendit à Grenoble, ou en quelque endroit situé dans la juri-
diction de son Parlement, dans le courant du printemps. Qu'il
y ait été appelé malgré tout pour être l'assistant de Sussanneau,
ou qu'il ait pris ce parti de sa propre initiative, il eut de bonnes
raisons de le regretter, car il y fut emprisonné à cause de ses
opinions. Il semble qu'il ait fait des conférences, ou quelque sorte
de leçons ayant pour objet la conciliation des partis religieux.
« Vous en êtes témom », déclare-t-il dans sa Paraphrase du
Psaume vu : « je n'ai jamais pensé à rien moins qu'à troubler la
paix publique, mais je n'ai reculé devant aucun obstacle qui put
1. Pétri Rosseti... Christas. Paris, Colin, 1531 ; Apologia Pétri Sutoris... Paris,
1531 ; Dictionarium Ciceronianujn et ejusdem epigramm. lihellus. Paris, Colin,
1536; P. Rosseti... Paulus... Paris, N. Buffet, 1537; Julii Cœsaris ScaUgerii
adv. Des. Eras/ni dialogum Ciceron. oratio secunda. Paris, 1537 ; De ratione
componendarum Versuum, 1538, cit. Biog. Univ. ; Hub Suss... Ludorumlibri...
Paris, Colin, 1538 ; Lamentatio Europœ, 1538, cit. Biog. Univ. ; P. Virgilii
Maronis opéra ornnia... Paris, Macé, 1540.
2. Archives municipales de Grenoble, année 1536, BB. 10, fol. 90 r°
4 août. « Quia dominus Ymbertus Suzaneus hiis novissimis diebus ad certas
\'iolencias in hujus modi civitate processit, propter quas ab eadem aufugit,
dictus nobilis Hehardi, etc. »
lr)40] GRENOBLE ; LYON 49
in"(Mn})ê('her de j)roelanier la vérité sans scandale, afin que puisse
être rétablie parmi les chrétiens l'harmonie qui avait été anéan-
tie ^. ))
Il est certain que Sainte-Marthe montra peu de discernement
en choisissant Grenoble, ou ses environs, pour y étaler ses opinions.
Le Parlement, qui espérait avoir définitivement frappé les Luthé-
riens quatorze ans auparavant ^, n'était pas d'humeur bienveil-
lante pour les réformateurs, d'autant moins que la torche de la
persécution venait d'être rallumée ^, et que des instructions
spéciales pour la poursuite des hérétiques venaient d'être
envoyées *. La conséquence fut que Sainte-Marthe passa quelque
temps en prison et que sa vie même fut menacée. Il est probable
qu'en cette occurence, comme en d'autres plus tard, les instiga-
teurs de la lutte qu'il eut à soutenir furent François Faysan et
Théodore Mulet, juges au Parlement. Faysan et Edmond Mulet,
frère du premier, juge également, furent les promoteurs d'une
querelle qui avait divisé le Parlement et le Conseil municipal,
et qui durait depuis le mois de janvier de l'année précédente^;
en sorte qu'un candidat, que les conseillers considéraient favo-
rablement et étaient prêts à accepter, risquait d'encourir, s'il en
fournissait quelque motif, les préventions du Parlement. Théo-
dore Mulet menait une vie dissolue, étant ignorant et vindicatif,
s'il faut en croire Sainte-Marthe, et, d'après la même source
d'information, Faysan ^ , bien qu'il exerçât les attributions
d'avocat général, non seulement n'avait aucune éducation, mais
encore avait l'esprit affaibli par l'âge. Leur victime était d'avis
que tous deux ignoraient tout de la loi et étaient aussi inca-
1. In Psalmum Septimum... Paraphrasis, p. 58.
2. « En 1526 les Luthériens commencèrent d'y paroître et d'y enseigner leurs
dogmes. Le Parlement les en chassa. » Guy Allard, Œuvres diverses, Grenoble,
1869, vol. I, p. 328.
3. Edits du 10 décembre L538 (rf. Herminjard. op. cit., vol. VI, p. 60) du
1" juin 1540 et du 24 juin 1540, Actes de François 7", n"« 11509 et 1 1072.
4. Cf. Actes de François /«"f, n» 11125.
5. Cf. Archives mvmicipales de Grenoble, BB 12, Registre 1539, 19, 22, 29 jan-
vier et 1" février 1539.
6. Sur Mulet et Faysan, cf. Fleury V^indi-y : Les parlementaires français au
XVI^ siècle, vol. I, pp. 61, 67, 68, 74, 97. Le nom de Mulet apparaît dans la dédi-
cace d'un volume d'Etienne Forcadel : Stephani Forcatuli epigrammata veris
adventus, ad Augerium Latanum sanctœ crucis abbat. et Theodomm Ahdetum in
magna consil., éc Fr. de Nuptiis ac P. Pappum Tholos. senatores. Ce volume con-
tient aussi (p. 131) un quatrain Ad Theodorum.
4
50 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1540
pables de l'appliquer que des ânes de jouer de la l3^re i. L'inimitié
de ces hommes, qui au début n'était sans doute pas un sentiment
personnel, fut exaspérée — c'est du moins ce que pensait Sainte-
Marthe — par l'antipathie qu'éprouvent naturellement les
ignorants à l'égard des gens instruits.
« Comment pourraient-ils traiter avec bienveillance et selon
leur devoir, s'écrie-t-il, celui qui grâce aux bons arts, a acquis
quelque science, eux qui sont tout à fait étrangers aux Muses et
privés des bienfaits des bonnes disciplines ^ » ?
Quel que fût le rôle qu'aient joué les rancunes privées dans
ce premier emprisonnement de Sainte-Marthe à Grenoble, il est
certain que la froideur que lui montrèrent sa famiUe et certains
de ses amis aggrava beaucoup sa détresse. Il était sans argent,
(( la meilleure arme des accusés à notre époque », et c'est en
vain qu'il fit appel à sa famille. Les poèmes qu'il publia au cours
de l'année ^ contiennent de mordantes épigrammes contre ses
parents et leur indifférence ; l'un des rondeaux semble prouver
qu'à leur mauvaise volonté à le secourir, ses parents ajoutèrent
une véritable cruauté :
Grand cruavilté estre aux bêtes trouvons,
Quand leurs petits dévorer le sçavons,
Ou (qui moins est) leur nier nourriture,
Car par l'instinct de la seule Natvire,
Un incredible Amour y concepvons.
Que dirons nous si nous appercevons
Ceulx vers lesquels retirer nous debvons
Encontre nous monstrer en toute injure
Grand cruaulté ?
O Pauvre temps. Monsieur, que nous avons,
O le forfaict, qu'ainsi nous poiu-sviivons
Sans pieté nostre propre facture.
C'est im grand cas, c'est une chose dure.
Que, contre droict, d'iceulx nous recevons
Grand cruaulté !
A Monsieur le chevalier de Monthozier. P. F., jj. 162.
Quelques années plus tard Sainte-Marthe, faisant sans doute
allusion à cette affaire et à une autre semblable, se peignit sous
1. Dédicace adressée à Avanson. In Psalmum... XXXIII Paraphrasis,
p. 140.
2. Ibid., p. 141.
3. A aulcuns de ses parenl/^, P. F.,r,. IH, D^Aulcuns s^ens parents, mais maul-
vais amys, P. F., i^. 53.
1540] GRENOBLli ; LYON 51
les traits truii pauvre, dont les parents et les amis, bien que
très riches, ne voulurent pas donner un sou pour soulager sa
misère ^. Il s'en plaignait en outre à la Reine de Navarre, dans
une épitre composée probablement pendant sa captivité. « Ma-
dame, n'est-ce assés » s'écrie-t-il,
Ne veoir aiilcun qui vexé me soiiHaoe,
Que (d'où mon mal s'augmente davantage)
Infestément ma Nature me fuit ?
Me destitue, et (qui plus est) poursuit ?
A la Royne de Navarre. P. F., p. 120.
Pourtant Sainte-Marthe trouva au moins quelques amis qui le
soutinrent mieux que sa famille, et il déclara franchement ce
qu'il en pensait :
... un seul Ainy perfaict
Vault cent fois mieulx que mille telz Parents.
P. F., p. 53.
Quand il s'aperçut que la prison le guettait, il eut l'impression
qu'il pourrait demander secours à Saint-Romans -, tout en s'en
excusant :
Pardonnez moi, Monseigneiu*, si je faulx
Faulte d'argent fait perdre toute honte. •
Si nous ignorons le résultat de cet appel, nous savons que Je;n
Galbert, dont il fit la connaissance grâce à ses amis les Tardivons
et les Rocoules ^, fournit à Sainte-Marthe Tindispensable. pen-
dant qu'il était en prison et presque épuisé par la faim et la
maladie. Une lettre de Denis Faucher fait mention de ce fait.
Celui-ci semble avoir été assez ému, par le récit des malheurs de
Sainte-Marthe et assez inquiété par les accusations d'hérésie
portées contre lui, pour s'enquérir activement de son état auprès
d'un de ses neveux.
Nous apprenons, d'après ce qu'il dit des nouvelles que lui donne
ce neveu, que Sainte-Marthe enleva une feuille du livre de
Calvin, en faisant appel, pour sa justification, à l'autorité des
1. In Ps... XXXIII Paraph., p. 1()2. Son frère Louis avait réceinment été
nommé procurem* du roi à Loudun (avril L538).
2. A Monsieur de Sainct-Ronians, Conseiller de Grenoble, P. P., p. 30.
3. André Tardivon avait épousé Françoise de Galbert de Rocoules. Sur Gal-
bert, cf. Fleury Vindry, op. cit., pp. 02 et 78.
52 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1540
Pères : « Bien que ma lettre ne puisse vous apporter que bien
peu de consolation )>, écrit Faucher, « puisque mes lettres ne sont
pas de celles qui peuvent le faire et que je suis moi-même si
touché de vos malheurs que je semble plutôt avoir besoin moi-
même de consolation que de pouvoir en donner, cependant,
comme l'esprit abattu par les adversités et les épreuves est moins
bon juge de ce qui le concerne que de ce qui ne le touche pas,
j'ai voulu vous écrire ces quelques mots, afin que vous voyez
combien je vous aime, et aussi pour que mon conseil ne vous
manque pas, à vous qui m'aimez tant. J'ai été consterné, très
cher Sainte-Marthe, d'apprendre que vous êtes tombé en un
danger si grave que votre vie même en a été menacée ; surtout
j'ai été accablé de douleur en entendant dire que vous pensiez
mal de notre religion et souteniez obstinément les opinions des
hérétiques. Mais lorsque mon neveu m'apporta votre lettre,
j'eus la joie d'apprendre par elle et de sa bouche même que vous
étiez mieux et plus libre qu'auparavant et que, la calomnie
s'étant apaisée, vous seriez remis en complète liberté. Car,
lorsque le Parlement apprendra que vous vous attachez à suivre
les pas des Saints-Pères et que quelques-uns de ses membres
vous ont fourni de quoi subvenir aux nécessités de l'existence
alors que vous luttiez contre la maladie, votre innocence sera
vite reconnue. Enfin, cher Sainte-Marthe, je vous exhorte et
vous supplie, au nom de notre mutuelle affection, de vous mon-
trer tel qu'aucune opinion mauvaise ne puisse vous écarter de la
fermeté et de la sincérité de la foi catholique et de ne laisser
aucune tribulation ébranler votre équanimité, ou amoindrir
votre dignité d'homme sage. Je vous écris ceci non dans un senti-
ment de doute à l'égard de votre constance, mais avec la certi-
tude que vous réfléchirez à ce que je vous ai dit, au nom de notre
amitié et de notre affection mutuelle. Que Dieu, le consolateur
de ceux qui souffrent, fasse que vous nous reveniez bientôt libre.
Cependant, efforcez- vous de recouvrer votre santé, et souvenez-
vous de votre Denis. Tarascon, 21 juin 1540 ^. »
Avant que la lettre de Faucher ait pu parvenir à Sainte-
Marthe, son espoir s'était déjà réalisé : Son ami avait été remis
en liberté. Si c'est à cette époque que Sainte-Marthe envoya deux
1. Dionysus Carolo Samniartano, Clironologki Sanctorum Sacrce Insulœ Leri-
ncnsis, p. 273. Texte infrap. 316 et seq.
1540J GRENOBLE ; LYON 53
longues épîtres en vers à Marguerite de Navarre et Marguerite
de France, par lesquelles il leur rappelle leurs bontés passées, se
plaint de son emprisonnement et rappelle assez mystérieuse-
ment quatre années de souffrances ^, il est possible que la reine
et la princesse soient intervenues en sa faveur. Mais l'influence
d'un puissant membre» du Parlement, Jean Marcel d'Avanson ^,
le (( Pliœbus d'Avanson » de Ronsard ^, fut certainement un fac-
teur plus efficace de sa délivrance. « Celuj^ lequel au besoing (ou
l'amj^tié s'explique) » — c'est ainsi que Sainte-Marthe le nomme
dans une lettre de dédicace publiée la même année * — « s'est
monstre par efïect mon Amy )). Or on ne pouvait trouver un
meilleur avocat qu'Avanson pour la défense d'un homme accusé
d'hérésie, car non seulement il était lui-même très connu, mais
encore il appartenait à une famille rigoureusement orthodoxe ''.
Quelle qu'ait été la manière dont Sainte-Marthe obtint sa
liberté, le collège de la Trinité de Lyon, de tendances libérales,
lui offrit peu après une chaire. Une lettre que Saint-Maur lui
écrivit pour le féliciter de sa nomination porte une date d'un jour
antérieure à celle de Faucher. (( Et nonobstant qu'as soubtenu
plusieurs adverses fortunes », lui écrivit ce dernier le 20 juin 1540,
« es paj^s loingtains, à toy toutefoy prospères ; as esté dernière-
ment bien venu et mieulx receu en ce tant honorable Collège de
Lyon : estant des scavants trouvés capables à la profession publi-
que des quatre tant estimées et utiles langues, Hebraïcque,
Grecque, Latine et Gallicque ^ ».
L'allusion de Saint-Maur à l'hébreu est intéressante : car, à
cette époque, la connaissance de cette langue était exception-
L Publiées en 1540. ^4 la Royne de Navarre et A Madame Marguerite, fille
unique du Roy, P. F., p. 119 et 122. Cf. supra, pp. 21 et 50. En considération des
difficultés qu'on éprouve à dater ces poèmes, j'ai l'ejeté les conjectures basées
exclusivement sur eux.
2. Sur Avanson, cf. Rochas, Biographie du Dauphiné ; Bull, de la, Soc. Statis-
tique de l'Isère, vol. II, p. 72 et passim, vol. XXVI, et passim ; Fleury Vindiy,
op. cit., pp. 63 et 81, et Ambassadeurs franc, au XVI'^ siècle, p. 38.
3. A J. d'Avanson, Œuvres, vol. V, p. 335, cf. aussi ibid., volumes I, i^p. 423,
425 ; IV, p. 87 et V, pp. 245-271, la dédicace des Regrets de du Bellay, Œuvres,
vol. II, p. 163, et Regrets, p. 157; Utenhove, Xenia, dans Georgii Buchanani
Scoti pœtœ... Pœmata, p. 64.
4. Du Livre de ses Amys, P. F., p. 226, cf. infra p. 320 et seq.
5. Son frère François et son fils Guillaume se firent remarquer par le caractère
belliqueux de leur catholicisme.
6. Léon de Saincte-More, dit de Monthozier, chevalier de l'ordre de Sainct Jean
de Jhérusalem, A Charles de Saincte-Marthe. Cf. infra p. 342.
54 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1540
nelle et toutes les indications sur le lieu ou l'époque où Sainte-
Marthe l'apprit nous font défaut. L'étude de l'hébreu n'avait
pas cessé d'être traditionnelle en France depuis l'existence du
Collège de Constantiîiople, c'est-à-dire depuis le milieu du xm^ siè-
cle, l'Eglise ayant des raisons d'ordre pratique pour maintenir
l'étude des langues orientales ^. Or cette tradition avait été
momentanément interrompue et décidément menacée à la fin
du xv^ siècle ; mais, depuis le recteur de l'Université de Paris,
Aleandro, et les cinq années de professorat d'Agostino Giusti-
niano, cet enseignement se frayait un chemin étroit mais continu,
en dépit de l'opposition de la Sorbonne. Parmi les professeurs
royaux de 1530, Vatable et Guidacerius occupaient avec dis-
tinction deux chaires d'hébreu. Pourtant c'était Ljon et non
Paris qui pouvait se glorifier de posséder le plus grand hébraïste
du siècle. Sanctes Pagnini était mort depuis un an ou deux ^
seulement, quand Sainte-Marthe, d'après nos hypothèses, par-
courait le Dauphiné et le Lyonnais et tous devaient répéter son
nom, surtout dans ces provinces dont Lyon constituait le centre
intellectuel. En outre, Gabriel de MariUac, le frère de l'abbé de
Pontigny, que Sainte-Marthe connaissait, s'était fait l'avocat
des professeurs royaux, en 1534 ^, et nous pouvons supposer que
par suite ce prêtre, s'il ne se voua pas absolument à l'étude du
grec et de l'hébreu, s'y intéressa au moins. D'autre part, Merlin,
l'ami de Sainte-Marthe, était considéré comme un hébraïsant
capable d'occuper une chaire. Il est donc facile de concevoir que
Sainte-Marthe se trouva stimulé par ces exemples et se mit à
étudier l'hébreu et à se perfectionner dans cette langue. Sanctes
Pagnini devait avoir laissé après lui des élèves capables de
continuer son enseignement et Sainte-Marthe, spécialement
doué pour les langues, n'aurait eu besoin que de peu de temps afin
d'acquérir le fonds nécessaire pour s'acquitter de ses fonctions.
Rien de plus heureux que d'y être nommé ne pouvait arriver
à l'mfortuné érudit et l'on ne pouvait rendre un plus bel
hommage à ses capacités et à sa réputation. Une situation
à Lyon était en outre très désirable pour un homme de talent,
exposé par ses opinions aux persécutions. Cette ville à moitié
1. Pour ce passage et les détails qui suivent, cf. A. Lefranc, Histoire du Collège
de France, pp. 3-5 ; 6-15 e^ passim.
2. Il mourut en 1536.
3. Cf. Lefranc, op. cit., pp. 145 et 146
1040] c.Ki<]N()nLE ; lyon ^5
italienne, par suite à moitié païenne, offrait depuis longtemps
une liberté intellectuelle relative à ceux qui avaient des opinions
douteuses. Les idées libérales y recevaient un accueil favorable ;
non pas que Lyon ait été spécialement prédisposée en faveur de
la nouvelle religion, mais parce que sa véritable religion, comme
on Fa justement remarqué, était le Platonisme et qu'en somme,
la ville avait un fonds d'indifférence sur les questions de doctrine.
La diffusion des opinions non orthodoxes garantissait la protec-
tion à chacun en particulier, et les autorités restaient au moins
inactives, sinon indifférentes. Le cardinal de Tournon même avait
traité Lyon avec indulgence, pendant quelque temps, et les
Trivulce et Jean de Peyret, lieutenant du gouverneur, em-
ployèrent leur activité à protéger la science des attaques moti-
vées par les questions d'opinion ^. Pourtant cet état de choses
venait de se modifier ; car le changement d'humeur, qui s'était
produit en France depuis Tentrevue d'Aigues-Mortes, avait eu
sa répercussion jusqu'à Lyon. Les édits de Lyon et de Coucy
avaient été rapportés (10 décembre 1538), des lettres patentes
adressées à tous les Parlements, pour organiser les persécutions
contre les hérétiques (24 juin 1539), et le sévère édit de Fontai-
nebleau venait d'être promulgué précisément le premier jour du
mois où Sainte-Marthe arrivait à Lyon ^. Le cardinal de Tournon,
nommé récemment chancelier, l'instigateur même de l'édit ^,
pensa sans doute que le moment propice était venu de donner
une leçon à la ville de Lyon autant qu'aux autres. Trois Luthé-
riens furent brûlés vifs au commencement de l'année et un mar-
chand d'Annonay, venu à Lyon pour voir la foire, subit la même
peine pour avoir refusé de s'agenouiller devant une image ^. Tou-
tefois, quelque dure qu'ait été la leçon, elle ne toucha pas le
monde lettré de Lyon. Sans doute un de ses membres, Eustorg
de Beaulieu ^, avait-il trouvé prudent de s'enfuir à Genève trois
ans auparavant, mais ses imprudences avaient réellement été
extrêmes. En règle générale, les savants ne furent pas inquiétés
et, s'ils avaient perdu leur plus puissant protecteur en la personne
1. Cf. R. C. Christie, op. cit., pp. 168, 238, 314 et passim.
2. Actes de François I", n°^ 11072 et 11509
3. Cf. H. Lutteroth, La Réformation en France, p. 34.
4. Cf. Buisson, op. cit., vol. I, p. 91.
5. Sur Beaulieu, cf. La France Protestante, 2^ édit. (1879). Une thèse de
Helen J. Harvitt sur co personnage paraîtra bientôt dans le Remanie Remew.
56 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1540
de Pompone de Trivulce ^, Jean de Peyrat vivait encore pour les
soutenir. Même Dolet, malgré sa conduite imprudente, n'avait
pas été sérieusement inquiété jusqu'alors ^. Généralement, on
peut dire qu'un hérétique discret pouvait encore trouver à Lyon,
un asile sûr.
Cette ville ne se distinguait pas moins au xvi^ siècle par l'in-
tensité que par la liberté de sa vie intellectuelle. Sa prospérité,
son luxe et son éclat n'émoussèrent point, mais au contraire
stimulèrent sa vie émotionnelle. « L'activité pratique, l'industrie,
le commerce, les intérêts et les richesses qu'ils créent », écrit
un auteur de nos jours, « n'y étouffent pas les ardeurs mystiques,
les exaltations âpres ou tendres, les vibrations profondes ou
sonores de la sensibilité tumultueuse... Au xvi^ siècle... la vie
de l'esprit y était intense : Dans ce monde inquiet et ardent, les
poètes étaient nombreux et les poétesses presque autant ^ ».
Parmi ceux-là, deux des plus admirés, Maurice Scève et Gilbert
Ducher, étaient déjà les amis de Sainte-Marthe. Il avait connu
Ducher, alors son collègue au Collège de la Trinité *, presque
depuis son adolescence et c'est bien à la manière de deux jeunes
gens qu'ils firent connaissance : Par admiration pour sa science
et ses vertus, le jeune homme fut poussé à se rapprocher de
Ducher, à « s'offrir entièrement à lui » en des vers latins que ce
dernier publia avec ses propres épigrammes, parmi les Epi-
grammata Amicorum, en 1538 ^. Ailleurs Sainte-Marthe le place
au rang des poètes illustres, le déclare supérieur à Ovide et
l'égal de Virgile. Ces compliments ne sont pas parvenus jusqu'à
nous, car Ducher se refusa modestement à les publier, peut-être
parce que, comme il dit avec justesse, il jugeait cette apprécia-
tion « ridiculum et mehercule falsum )>. Cela ne l'empêcha pas
toutefois de déclarer les vers de Sainte-Marthe dignes d'Apollon,
dans une des deux épigrammes qu'il lui adressa en réponse ^.
1. Il mourut en octobre 1539.
2. Cf. R. C. Clii-istie, op. cit., pp. 390 et 392.
3. Gustave Lanson, Hist. de la littérature française, éd. de 1909, p. 276.
4. Cf. L. Gerig, Le Collège de la Trinité, p. 206. Les vers que Ducher lui adi-essa
(texte infra p. 348) doivent avoii- été composés au plus tard en 1529, date du
mariage de François I'''' avec la sœur de l'Empereur. Quoique Ducher soit cons-
tamment mentionné dans les ouvrages concernant cette période, on sait en
réalité peu de chose de lui. Cf. Buisson, op. cit., vol. I, pp. 31 et 32.
5. E plgrammaton libri duo, p. 160, cf. infra p. 304.
6. Ibid., p. 117, cf. infra p. 349.
[lilU) GRENOBLE; LYON 57
Scève, (( trescher Amy Scevc » i, que son Arion, sa trcaduction
(le la Déplorable fin de Flamète ^ de Juan de Florès, et, par-dessus
tout, sa découverte supposée de \i\ tombe de Laun^ au début
de 1533, avaient déjà rendu célèbre, était l'objet de l'admiration
sans bornes de Sainte-Marthe. Attiré vers le poète lyonnais,
comme l'acier l'est vers l'aimant — ainsi le lui déclare-t il en
alexandrins, forme nouvelle à cette époque — , frappé par sa
gravité de savant, sa profonde éloquence, son admirable carrière,
Sainte-Marthe se demandait si Scève n'était pas une créature
plus divine qu'humaine. Il le cite parmi les « Poètes Francoys,
divins et trescrudits ^ » et a laissé de lui « petit de corps, d'un
grand esprit rassis )> un portrait agréable dans son Temi^e de
France *, tandis que Scève lui répondait par un dizain destiné
à exprimer son admiration, mais remarquable principalement
par son obscurité ^. Sainte-Marthe rendit en outre un poétique
hommage aux vertus et à la renommée de la femme de Mathieu
de Vauzelles, Claudine Scève, cousine ou sœur de Maurice, (( de
vertu et d'honneur dame pleine » ^, et il s'adressa aussi à une
dame de Lyon encore plus fameuse. Marié de Pierre vive, la
généreuse et hospitalière Dame du Perron ', à qui il fit compli-
ment sur
... le los, le nom et bruit
Duquel chascvm par tout en honneur bruit.
Celle-ci se fit la patronne zélée des lettres et des arts et sa
munificence fut célébrée par Eustorg de Beaulieu ^, poète et
1. A Maurice Scève Lyonnais, homme très érudit. Vers Alexandrins, P. F., p. 50.
Sainte -Marthe lui dédia un autre poème qui porte le titre : A Maurice Scève
Qu'il vault niieulx donner que prendre, P. F., p. 80.
2. Pub. Lyon. Fr. Juste, 1535.
3. P. F., p. 226 ; cf. infra p. 320.
4. Elégie du Tempe de France, P. F., p. 102, cf. infra p. 301.
5. Livre de ses Amys, P. F., p. 232.
6. A Madame Claude Sceve, femme de Monsieur VAdvocat du Roy à Lyon,
P. F., p. 157. Mathievi de Vauzelles avait été juge-mage à Lyon depuis 1517.
7. A Madamoiselle Marie de pierre vive. Dame du Peron, P. F., p. 137. La Croix
du Maine, Bibl. française. Vol. II, p. 89, s'en rapporte, sur la valeur de ses efforts
littéraires, à sa réputation. «J'ai vu plusieurs louanges de cette dame, faites par
beaucoup d'écrivains de son tems, mais je n'ai pas connoissance de ses écrits. »
Cf. le Père de Colonia, Hist. litt. de Lyon, pp. 4C2-464 et Pernetti, Recherches
pour servir à Vhistoire de Lyon, vol. 1, p. 435 II faut espérer que ce que
rapporte Brantôme n'est que pure calomnie. Œuvres, vol. VI, p. 265.
8. Divers Rapportz, fol. g. VIII v".
58 CHARLES DE SAINTE MARTHE [1540
musicien. Italienne de naissance, elle s'était mariée avec Antoine
de Gondi et était devenue la confidente de Catherine de Médicis.
Sans doute son influence encouragea-t-elle puissamment le
charme, la liberté d'esprit, l'intérêt pour les occupations intel-
lectuelles, qualités des dames de L\on, qui les rendaient sem-
blables aux Italiennes de ce temps. Outre Claudine Scève et sa
sa sœur Sybille, les « belles et bonnes » comme les nommait
Marot 1, le groupe des brillantes dames, dont la renommée était une
des gloires de Lyon, comprenait Pernette du Guillet, Clémence de
Bourges, Jeanne GaiUarde et, plus tard, la plus fameuse de
toutes, Louise Labbé, qui était encore une toute jeune fille à
l'époque où Sainte-Marthe arriva dans la ville.
Scève et Ducher, Claudine Scève et Marie de Pierrevive, ne
furent pas les seuls amis influents de Sainte-Marthe. Dolet, qui
y était établi depuis 1534, était alors au comble de sa célébrité
et la querelle qu'il eut avec Ducher ^ n'affaiblit pas son amitié
pour Sainte-Marthe. Celui-ci avait déjà manifesté, par deux
poèmes de tendance féministe, sa sympathie pour lui à l'occa-
sion de son attaque sur Gratian, ou Sébastien du Pont, sieur
de Drusac. L'un de ces poèmes s'adresse personnellement à Dru-
sac : A Drusac, détracteur du sexe féminin — et l'autre qui, l'on
peut le supposer, avait circulé plusieurs amiées sous la forme
manuscrite, portait un titre plus général : Aux détracteurs du sexe
féminin ^.
Sainte-Marthe manifesta encore sa fidéhté à Dolet, à l'occa-
sion d'une de ses innombrables querelles, en lui adressant l'épi-
gramme : A Monsieur Dolet, d'un détracteur mesdisant de luy ^
et ne tarda pas à dire ce qu'il pensait du dernier livre ^ du grand
1. Cf. son heureuse épigramme, A deux sœurs Lyonnaises, œuvres (Ed. Jarmet)
vol. III, p. 41.
2. Cf. R. C. Cliristie, op. cit., pp. 274 n., et 495 n.
3. P. F., pp. 94 et 82. Réimprimé par Charles Oulmont, Gratian du Pont et
les femmes, Rev. des Etudes Rabelaisienne, vol. IV, p. 5. Les deux poèmes
datent probablement de 1534 (ou suivant R. C. Christie de 1533), l'année même
de la publication des Controverses des sexes masculin et féminin de Du Pont
et de la réplique de Dolet, sous forme de « six mauvaises petites odes ». (La Croix
du Maine.) Sur cette controverse, cf. Lefranc, Le tiers-livre de Pantagruel et la
querelle des femmes. Rev. Et. Rab., vol. II, jjp. 1-10 et 78-109. Charles Oulmont,
op. cit., pp. 1-28 et 135-151; R. C. Cliristie, op. cit., pp. 113-117, Cf. infra,
p. 295.
4. P. F., p. 33, cf. infra, p. 292.
5. La manière de bien traduire d'une langue en aultre : D'avantage, de la punc-
1040] GRENOBLE ; LYON ")!)
iinpriineur dans un autre dizain, Au lecteur Francoy, ajouté au
volume, en guise d'épilogue, et aussi dans un poème plus long et
plus prétentieux : Aux Francoys, en recommandation du Livre de
Dolet 1. Peut-être son admiration de Dolet est-elle encore plus for-
tement exprimée dans les alexandrins par lesquels il lui reconnaît
le don de l'éloquence au suprême degré : De la transportation
d^ Eloquence en divers régions, par divers aiges et divers person-
naiges. Vers Alexandrins ^. Dolet répondit à cette marque d'es-
time en faisant un éloge un peu exagéré de son style français :
c'est le huitain qui a pour titre : Etienne Dolet à S. Marthe,
que ce dernier publia av^ec ses propres poèmes ^.
Lié d'une amitié très étroite avec Dolet, si étroite que, d'après
Sainte-Marthe, une lettre était la seule différence qui les dis-
tinguât *, le médecin Tolet ^, qui exerçait la médecine au « grand
hospital », était aussi le « singulier Amy » de Sainte-Marthe.
n aimait et était aimé d'une dame qui était, nous dit Sainte-
Marthe, l'un des beaux esprits de Lyon et dont les écrits étaient :
... d'une telle facture
Que par iceulx on cognoist ta nature.
Escripts spirants lui esprit tout divin
Et excédants le sexe féminin ;
Escripts perfaicts en tout, sans luie faulte ;
Escripts monstrants ta nature estre haulte ;
Escripts qui ont ma Muse (à bref parler)
Contraint vers toy, malgré qu'en eust, aller.
A la Dame et bien aymée de M. P. Tolet, rnedicin du grand Hospital
de Lyon, son singulier Amy. P. F., p. 172.
L'amour qu'éprouvaient l'un pour l'autre Tolet et sa maîtresse
tuation de la langue Francoyse, plus des accents d'ycelle. Cf. R. C. Chi'istie,
op. cit., p. 354. Sa publication précéda de quelques mois celle de la Poésie
Françoise. Cf. infra, p. 142.
1. P. F., p. 177, cf. infra, pp. 142-145.
2. P. F., p. 61, R. C. Christie cite ce poème comme « ode ».
3. Livre de ses Amy s, P. F., p. 232, cf. infra, p. 303.
4. Sur l'amitié de luy et de Dolet, P. F., p. 11. RéimiDrimé par Cliristie, op. cit.,
p. 346 et cf. C. B. (Breghot du Lut), Mélanges, p. 361.
5. Sur Tolet (cire. 1502, post. 1582), cf. Biog. Lyonnais ; La Croix du Maine
et du Verdier, Bihs. Franc, et Pernetti, op. cit., vol. I, p. 391. Dolet écrivit pour
lui une épigi-amme, cf. Carminum libri quatuor, p. 55- Rabelais le mentionne
parmi ses amis (Œuvres, vol. II, p. 167) Charles Fontaine dans sa Fontaine
d'amotir donne les surnoms de Phœbus, Machaon et Podalyro à Canapé, Vace
et Tolet (fol. Pij ro).
60 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1540
contenait un élément platonique que Sainte-Marthe admirait
et exaltait, tandis qu'à son tour Tolet vantait la pureté des vers
de Sainte-Marthe, dans le dizain qu'il dédia aux poètes français
de son époque : P. Tolet, medicin, aux Poètes Francoys, du Livre
de S. Marthe i.
Jacques Dalechamps ^, qui possédait, d'après Charles Fon-
taine ^, une science remarquable en même temps que la grâce
divine, se trouvait aussi parmi les amis de Sainte-Marthe. Il est
probable qu'il visitait seulement pendant les loisirs que lui lai-
saient les études, qu'il faisait à Montpelher, la cité dont il devait
plus tard être l'ornement. Les deux jeunes gens paraissent avoir
eu les mêmes ennemis, qui les poursuivirent avec « art cault et
damnable » ^, et l'on peut sans crainte supposer que la raison de
cette poursuite était le peu d'orthodoxie que présentaient leurs
opinions.
C'est probablement à Lyon aussi que Sainte-Marthe rencontra
un autre ami, ou protecteur de Charles Fontaine, François Ver-
iust, canon ou doyen de Mâcon '', « noble de sang et noble de
Vertu » à qui il adressa une élégie sur la vraie noblesse : V Elé-
gie à Monsieur Veriust, Doyen de Maçon : De la vraye Noblesse ^.
1. P. F., p. 234.
2. Sur Dalechamps (1513-1588), cf. Moreri, La France Protestante, Pernetti
op. cit., et Brunet. Son portrait se trouve dans la même collection que celui de
Sainte-Marthe (cf. infra, p. 124) ; il porte la légende : « Sieur d'Alechamps,
un des plus doctes et rares personnages de nostre temps, tant en sa jDrofession
qu'en tout genre de bonnes lettres. »
3. Charles Fontaine à Jacques Dalechamps, Médecin.
« Tu marche avant dedens les champs
De l'immortelle Médecine,
Chassant maux les mortels fauchans,
Amy et voisin Dalechamps :
Aussi avec science insigne
Tu as une grâce divine. )>
Odes, Enigmes et Epigrammes, p. 97.
4. Cf. infra, p. 293.
5. Cf. Charles Fontaine, A Monsieur maistre Francoys Verius, Chanoine de
Mascon. La Fontaine d'Amours, fol. Lij v°. Il est possible qu'il soit le fils de
Thomas Le Conte, dit Verjust, dont le décès se trovive mentionné dans les
Actes de François I^^, à la date de 1519, et qui laissa un enfant en bas âge. La
Gallia Christiana, vol. IV, col. 1110 A, parle de lui en ces termes : N. Verjust,
« quem Carolus Sammarthanus a generis clai'itate ingenio virtutibus laudavit
carminibus editis anno 1540 ». Dolet, de son côté, écrivit une épigramme à
Jacob mn Veriusium, Carmina, p. 33.
0. P. F., p. 210.
ir)40] GRENOBLE ; LYON 61
C'est peut-être encore en cette même ville qu'il connut Villiers, ce
« musicien très perfaict », en faveur duquel il écrivit un rondeau
contre les ennemis de la musique ^, et qu'il rencontra Charles du
Pu3^ qui semble avoir été lieutenant particulier en la séné-
chaussée de Lj^on ^. Le vieil ami de kSamte-Marthe, Visagier
qui, comme Ducher, venait de rompre d'une manière pénible
avec Dolet ^, n'était sans doute pas à Lyon, non plus que Marot,
qui n'y était pas revenu depuis 1538, autant que nous pouvons
en être sûrs. Il est d'ailleurs difficile de préciser l'endroit où
Sainte-Marthe aurait pu avoir noué avec ce dernier l'amitié
intime et affectueuse qui paraît, d'une façon si évidente, dans
les poèmes qu'il adresse à son « père d'alliance "* » et qui re-
monte, selon toute probabihté, à l'époque où Sainte-Marthe
était étudiant •^.
De tels amis doivent avoir facilité à Sainte-Marthe la connais-
1. A Villiers, musicien très perfect, P. F., p. 97. Rabelais le cite parmi les
musiciens « mignonnement chantans » qu'entendit Priapus. Œuvres, vol. II,
p. 263. Cf. Fetis, Biographie universelle des musiciens.
2. En admettant qu'il ne fasse qu'un avec celui à qui Charles Fontaine
adressa un poème, dont la fin est pleine de préciosité :
« Mais je crains, car tu es grand Puys,
Et je suis petite Fontaine. »
Il est dédié : A Monsieur du Puys, lieutenant particulier en la Sénéchaussée de
Lyon. La Fontaine d^ Amour, fol. Lijro ; c/. Ruisseaux de Fontaine, p. 171. Ce
Charles pourrait être le fils de Guillaiime Dupuy, qui fut médecin d'abord à
Grenoble, puis à Romans, et dont le fils, Louis, fut plus tard médecin à Poitiers.
Dreux dvi Radier, op. cit., Bull, de la Soc. de Stat. d'Isère, vol. III, p. 352. Un
Dupuy de Die fut reçu docteur en droit en 1536 à l'Université de Ferrare.
Picot, Les Français à V Université de Ferrare au XV^ et au XVI'^ siècles. Le
Livre de ses Amys de Sainte-Marthe contient im poème de lui.
3. Cf. Chi-istie, op. cit., pp. 314-317.
4. Pour les poèmes adressés à Marot, cj. infra, pp. 67, 131, 133 et 293.
5. Sainte-Marthe écrivit poiu* Marot le poème « Du faulx bruict de sa inort »
(cf. infra, p. 293). Avec celui ci, il est naturel de citer le poème de Marot : A
Cravan, sien amy, malade. Œuvres, vol. III, p. 63.
« Amy Cravan, on t'a faict le rapport
Depuis un peu que j'estois trespassé ; ,
Je jDrie à Dieu que le diable m'emporte
S'il en est rien, ne si j'y ay pensé.
Quelque ennemy a ce bruyt avancé », etc.
La maladie de Marot, était en effet la peste. (Cf. Guiffrey : Vie de Clément
Marot, Œuvres de Clément Marot, vol. I, p. 162) qui sévissait en 1531, époque
à laquelle Sainte-Marthe était étudiant à Poitiers, et l'on est fortement tenté
de croire que c'est pour lui que Marot écrivit : A un jeune escalier docte,
griefvement malade, ibid., vol. III, p. 78, « Charles mon filz prenez courage », si
62 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1540
sance des autres Lyonnais, à qui la ville devait sa glorieuse situa-
tion de centre de la Renaissance française et qui formaient une
société brillante, au milieu de laquelle un savant à ses débuts
avait toutes raisons de se croire en bonne posture. Le grand rôle
qu'y jouaient les femmes lettrées garantissait un accueil favo-
rable aux défenseurs de leur sexe. Or c'est précisément, nous
l'avons vu, le rôle que Sainte-Marthe avait choisi. Sa réputation
de poète et d'étudiant de l'antiquité classique était également
bien étabUe à ce moment. Dès 1538, Ducher le tenait pour
K docta poeta ». Déjà, pendant son séjour à Poitiers, il avait composé
un ouvrage de Théologie ; Arlier avait parlé de ses « savants
écrits », Montausier de sa « bien réputée renommée » et Sainte-
Marthe, lui-même, fait, avec assez de naïveté, allusion à sa
propre réputation, dans ces vers adressés à Claudine Scève :
C'est bien grand cas, en bruit estre nommé,
Par un autlieur lequel soit renommé.
P. F., p. 158.
C'est probablement à cette époque que l'état prospère de ses
affaires provoqua l'animosité d'Hubert Sussanneau, dissolu et
méchant, malgré sa science, et bien connu pour sa mauvaise
langue ^. Les origines des mauvaises dispositions de Sussanée
ne sont pas difficiles à trouver : Il est possible que le méconten-
tement qu'il conçut de l'amitié qui unissait Sainte-Marthe à
Dolet, avec qui Sussanée s'était querellé, y soit pour quelque
chose ; mais elle doivent avoir de plus profondes racines dans
l'incident de Grenoble. On se souvient, en effet, que Sussanée était
établi dans cette ville quand Sainte-Marthe y fut emprisonné ;
qu'il peut y avoir été son supérieur hiérarchique pendant un
court laps de temps ; enfin qu'il peut même l'avoir dénoncé aux
l'on rapproche cette pièce des conclusions de deux épigrammes adressées par
Sainte-Marthe à Marot :
'( Qui reprendra l'enfant qui suit sou Père ? « (P. F., p. 55, cf. infra,
p. 131) et « Ays de ton tilz, (o Père) souvenance » (P. F., ihid., cf. infra,
p. 67).
Le généalogiste de la fainille dit que Marot parlait de Sainte-Marthe d'une
manière flatteuse ; cette assertion n'est peut-être fondée que siu* la tradition
que cette épigramme lui était destinée. (Cf. Généalogie de la Maison de Sainte-
Marthe, fol. 30 vo.)
1. Pour les attaques de Sussanée contre Tartas, par exemple, cf. Gaullieur,
op. cit., p. 63 ; poiu- sa riiptiu-e avec Dolet et ses épigi-aiumes contre lui, ci.
11. C. Christie, op. cit., pjD. 37, 38 et la note.
1540] GRENOBLE ; LYON 03
autorités, car l'orthodoxie de Sussanéc était d'une espèce vindica-
tive. En tout cas, s'il eut la satisfaction d'être élu maître de l'école
de Grenoble, dignité qu'avait ambitionnée Sainte-Marthe, elle dut
être écUpsée par la jalousie en son cœur rancunier, quand son
rival obtint le poste plus élevé de professeur au collège de la
Trinité. On recoiuiaît la voix du dépit et de la jalousie dans
répigramme qu'il adressa à Sainte-Marthe.
C'est en 1542 que parut, pour la première fois, cet épigramme
dans une édition des Quarditates d'Alexandre de Villedieu ^ ;
mais, comme Sainte-Marthe se trouvait alors en prison ^, il est
clair que cette satire fut composée à une époque antérieure et
plus heureuse de sa vie. L'amiée même de sa publication, Sussa-
née fut renvo3'é par les Consuls de Grenoble pour ivrognerie,
blasphème, rixe et infidélité à ses devoirs ; il en appela au Parle-
ment ^ :
In Samarthem,
Te jactas evangeliciun, tibi Christus in ore est,
Dicis Apostolieo vivere dulce modo.
Dispieiamus an id vere falsone loquaris ;
Subdola nani multis vox tua verba dédit.
Pauperiem Christus cominendat. Vives ciir te
Lautius, o gurges, spendidiusque juvat ?
Tu sublimis equo veheris, servator Jésus
Hue illuc pedibus conficiebat iter.
Non tenuis pannus, sed corpus serica vêlant,
Mutua sunipta tibi reddere nosse ferunt,
Gloriosae vanse turpine cupidine flagras ?
Quam credis cœlo vix quoque posse capi,
Cum sis tam mollis, tam luxu perditus onini,
Sin an Apostolieo vivere more putas.
L Quantitates Alexandri Galli, vulgo de villa dei, correctione adhibita ab Hu-
berto Suasannœo locupletatœ, adjectis utilUaitnis adnotationibus, minimeque vul-
garibus. Accesserunt Accentuum regulœ omnium absolutissimœ, ex variis doctissi-
inis que autoribus (sic) collectée, per eundem Sussannœum. Additus est Elegiarum
ejusdem liber. Paris, 1542, fol. 70. Je dois cette indication à l'obligeance de M. le
professeur Abel Lefranc.
2. Cf. infra, p. 80.
3. Archives municipales de Grenoble, BB 13, fol. 22-23. On se plaignait de ce
qu'il était « homme de mauvays exemple et tel que quant il a commencé d'ung
livre il ne continue, sinon deux ou trois chappitres et puis en commence ung
aultre et puis est blasfémeur de Dieu et la plupart du temps yvre, monstrant
mauvais exemple aux escolliors pourtans espéez, se bâtant avecques l'un et
avecques l'aultre, ne continuant la lecture et plusieurs aultros insolences et
64 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1540
Si peu justifiée que soit cette satire, elle constitue, en faveur de
la situation de Sainte-Marthe, un témoignage qui n'est pas à
négliger. D'ailleurs, la prospérité et la considération dont il jouis-
sait dans la capitale du Midi lui firent penser qu'il était assez
Lyonnais pour essayer d'apaiser la querelle des maîtres impri-
meurs et des ouvriers, où son ami Dolet avait épousé la cause
des ouvriers ^, et c'est à ce propos que Sainte-Marthe composa
le rondeau : Aux maistres et com'paignons de rimprimerie de
Lyon, estant ensemble différents ^.
Mais certains troubles qui le concernaient plus particulière-
ment eurent lieu à Lyon. Les affaires du Collège de la Trinité^,
où il occupait une nouvelle chaire, étaient dans un état alar-
mant. Transformé d'École en Collège, en 1527, et placé sous le
contrôle de la municipalité, il avait eu au nombre de ses Prin-
cipaux des hommes graves et de grande réputation. Toutefois,
sa condition présente était loin d'être satisfaisante ; car, par suite
de l'incapacité de son directeur, Claude de Cublize, le désordre
s'y était introduit.
Depuis le mois d'avril précédent, les régents et les pédagogues
étaient sans cesse en révolte contre celui-ci et avaient cessé de
faire leurs cours. « Dissolutions et insolences » s'ensuivirent,
assez graves pour que les conseillers municipaux aient eu à
à craindre pour l'existence même du Collège ^. Le plus distingué
de ses régents, Barthélémy Aneau ^, qui était probablement
arrivé vers 1523 et y professait la rhétorique, avait préparé, le
29 avril, le plan d'un règlement destiné à améliorer la disci-
pline. Ses idées, pleines de bon sens, avaient plu aux conseillers
et le 4 mai il parut devant eux, leur demanda de lui confier le
poste de Principal et s'offrit à aller à Paris, chercher de bons pro-
fesseurs ^. La candidature du futur auteur du Quintil Horatien
avait bien des raisons de plaire au Conseil. On avait reconnu en
maiilvaj'S exemple qu'est le grand dommaige, pi-ejudice et interest des enfans
escolliers et de toute la ville ».
1. Cf. R. C. Christie, op. cit., jjp. 335, 398, 463.
2. P. F., p. 104, cf. infra, p. 296.
3. Sur ce collège, cf. J. L. Gerig, Le Collège de la Trinité. Paris, Revue de la
Renaissance, 1910.
4. Cf. Ai-chives de la ville de Lyon, BB 58, 29 avril 1540.
5. Sur Aneau, cf. J. L. Gerig, Barthélémy Aneau, Revue de la Renaissance,
vol. XI, p. 182 ; XII, pp. 1 et 80 (à sui\Te).
6. Cf. Ai-chives de la ville de Lyon, BB 58, fol. 01. Le 4 mai 1540.
1540] ORENOBLK ; LYON 65
lui les qualités d'un professeur de talent et la publication récente de
son Chant natal ^ venait de donner un nouveau prestige au Collège,
Si le Conseil jugea nécessaire de délibérer longuement, nous pou-
vons avancer que ce fut la conséquence des opinions religieuses
d'un honiine qui avait étudié sous la direction du protestant
Melchior VVohnar, opinions dont, finalement, il fut lui-même
martyr '-. La délibération s'acheva toutefois par la nomination
d'Aneau ^, qui partit pour Paris à la recherche de ses auxiliaires.
Il n'avait pas encore terminé sa mission quand Sainte-Marthe
entra en fonctions au Collège, sous les ordres de Cublize, son chef
nominal, qui n'avait pas encore été informé de son remplace-
ment. Il est même possible que la nomination de Sainte-Marthe
ait été un effort de sa part pour sauver la situation ; mais ce fut
peut-être aussi le résultat d'une décision du Conseil, ou d'une pro-
position d'Aneau. Celui-ci, qu'une vive amitié unissait à Dolet *,
était ardent admirateur de Marot, dont il se proposait de conti-
nuer la traduction des Métamorphoses ^. Il partageait donc les
sympathies de Sainte-Marthe, tant religieuses que littéraires, et
pourtant, après le renvoi de Cublize en date du 6 juillet, renvoi
qu'on dût lui signifier à nouveau le 20, à cause de sa résistance^,
nous voyons Sainte-Marthe présenter au Conseil municipal, le
4 août, un projet de règlement pour le Collège, que l'on mit de
côté pour le comparer avec celui d'Aneau '. Sans doute pensait-il
que ce qu'il avait vu jadis à Bordeaux le rendrait utile, dans des
circonstances si étrangement identiques à celles de la crise du
Collège de Guyenne. En même temps, cela pourrait bien indi-
1. Gryphe, Lyon, 1539.
2. Le 5 juin 156L
3. Cf. John L. Gerig, Barthélémy Aneau Rev. de la Renaissance, t. XII,
p. 17. Selon Charvet, Etienne Martellange, pp. 216 et 217, il démissionna en
1550 et ne reprit ses fonctions en 1558 que pour sauver le collège de la ruine.
4. Cf. sa contribution en 1539 à la traduction du Genethliacum de Dolet :
Uavant naissance de Claude Dolet, fils de Estienne Dolet, etc. R. C. Christie,
pp. 342 et 345.
5. Trois premiers livres de la Métamorphose d'Ovide, trad^^ictz en vers français
le premier et le second par Clément Marot, le tiers par Barthélémy Anrau, etc.
Lyon, Guil. Roville, 1556.
6. Archives de la ville de Lyon, BB 50, fol. 81 et 84 v".
7. « Le mardy quatriesme jour d'aoust mil cinq cens quarante. Messire Sa-
martains, régent au colliège de la Trinité, est venu au présent Consulat exhiber
certains articles contenans la forme de régir et gouverner le colliège de la Trinité
lequel a esté veu par le Consulat et ordonné le conférer avec les articles qu'a
baillé M. Barthélémy Aigne. » Ai-chives de la ville de Lyon, BB 58, fol. 88.
5
66 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1540
qiier qu'il n'était pas en bons termes avec Aneau ; ce qui est
d'ailleurs confirmé par ce fait que le volume de poèmes qu'il
publia en septembre ne contient pas la moindre mention de ce
dernier. Etant donné tout cela, il ne paraît pas improbable
que ce fut à Aneau qu'étaient adressés certains vers de Sainte
Marthe, où il fait crûment allusion à la rhétorique :
D'un qui reprenoit ses Œuvres.
Pour passe temps, en François et Latin,
J'ay composé quelqvi' Œuvre poétique.
Eslevé s'est un glorieux mutin,
Qui me réprend. O Juge tresinique.
Qui tant scavant te dys en Rhétorique
Ay je failly ? monstre moy mon deffault,
N'ay je failly ? qu'est ce donc qu'il te fault,
Pour te mesler ainsy de mon affaire ?
Cognois un peu que jugement te fault.
Tu me reprends et n'en sçaurois tant faire i.
Il est probable, s'il est vrai que les relations de Sainte-Marthe et
d' Aneau n'étaient pas amicales, que l'entrée en fonctions de ce
dernier détermina le départ du poète. Les régents étaient déjà
arrivés avant le 20 juillet et c'est, peut-être, pourquoi le délai
accordé à Cublize fut diminué du l^^" octobre à la fin d'août.
On perd la trace de Sainte-Marthe à Lyon le l^r septembre. C'est
de ce jour qu'est datée la dédicace à la Duchesse d'Etampes de
son premier ouvrage de quelque importance, sa Poésie Françoise '^.
Cette dédicace, obtenue de lui par son ami le duc de Montausier,
fournit à Sainte-Marthe le moyen de plaire à Saint-Maur, de se
faire une puissante amie dans la personne de la Duchesse et de
se rendre agréable à la Reine de Navarre, à qui Anne de Pisselieu
était liée par des liens d'intérêt et peut-être d'affection ^. La
1. p. F., p. 58 ; voyez aussi A un qui le dehortoit de mettre ses Œuvres en
lumière, P. F., p. 52 ; cf. infra, p. 296.
2. Il est probable que Sainte-Marthe avait songé à publier quelques années
auparavant ses poèmes. Il adressa un huitain à Colin, abbé de Saint-Ambroise
près de Bourges pour lui demander son jDatronage : A Monsieur l'Abbé de
Sainct-Ambroise, il luy recommande ses Œuvres, P. F., p. 70. Mais Colin cessa en
1537 d'être en faveur à la cour. (Cf. A. Heulhard, Rabelais, pp. 44, 222, 269 ;
Guiffrey, éd. Marot, vol. II, pp. 182 et 287, notes, et vol. III, pp. 192 et 193,
notes. Guiffrey, toutefois, sans s'occuper de la différence des dates, cite une
partie du poème adressé à Colin qui, d'après lui, prouverait qu'il était un
protecteur des lettres.) Le volume de Sainte-Marthe ne contient ni privilège
ni achevé d'imprimer permettant d'en fixer la date avec plus de précision.
3. Cf. Florimond de Rsemond, Histoire de Vhérésie, livre VII, p. 849.
15401 GRENOBLE; LYON 67
haine dont on ne cessait de poursuivre l'hérésie, cause même
des inimitiés contre Sainte-Marthe, suffit à le recommander à hi
Duchesse ^ et il attendit dès lors beaucoup de l'intérêt qu'il
pourrait inspirer à la « Perle de France ^ ». C'en était assez pour
soulager toutes ses misères et il pria Marot de donner son appro-
bation à son œuvre, afin d'obtenir plus sûrement la faveur de
la Duchesse :
Tu veois, Marot, quel moyen j'ay trouvé
Donnant mon Œuvre à la Perle de France,
De me tirer hors de toute soviffrance.
Approuves lé, desjà est approuvé
Reproues lé, desjà est reprouvé,
Ays de ton Filz (o Père) souvenance.
A luy rnesme, luy recommandant ses Œuvres, vers Madame Içt, Duchesse
d''Esta7npes. P. F., p. 55.
Ce bon conseil relatif à la dédicace de son livre ne fut pas le
seul service que Saint-Maur rendit à Sainte-Marthe. Il semble
qu'il ait essayé de réconcilier l'étudiant vagabond avec sa
famille : a Si ton Père, que je cogno}^ bien estimé par ses Vertus
et lettres, peut au long estre adverty, ta pérégrination avoir
esté exercée en scavoir et louable vie, aura merveilleusement
aggréable ton heureux et désiré retour, faisant le debvoir pater-
nel. De tes Frères, ils ne fauldront au naturel et deu commandé,
et te peux persuader que tu en as aulcuns desquels useras comme
de toy ^. »
Quoique Sainte-Marthe semble, dans sa réponse en vers déjà
citée, '* traiter cette idée avec une indifférence voulue, l'insertion
1. Cf. ibid., p. 847.
2. Outre la lettre de dédicace, Sainte-Marthe adressa, ou dédia à la duchesse
les sept poèmes suivants :
1° A Madame la Duchesse d'Estampes, luy présentant ses Œuvres. P. F., p. 9.
Huitain ;
2° De Madame la Duchesse d'Estampes, P. F., p. 20. Huitain ;
3. A Madame la Duchesse d'Estampes, P. F., p. 37. Huitain ;
4" A Madame la Duchesse d'Estampes, P. F., p. 62. Dizain potn- la ]-irier de
lui accorder son patronage ;
5" A Madame la Duchesse d'Estamjws, luy recommamlant son Œuvre, P. F.,
p. 82. Rondeau ;
60 A Madame La Duchesae d'Estampes, P. F., p. 125. Epitre de 120 vers;
7° Elégie. Du Tempe de France, en l'honneur de Madame la Duchesse d' Estampes,
P. F., p. 197, cf. infra, p. 298 et seq.
3. Cf. infra, p. 343.
4. Cf. supra, p. 50 et seq.
68 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1540
dans le volume du poème adressé : A son Seigneur et Père, Medicin
& conseiller ordinaire du Boy. Il luy rend raison de sa Poésie
Françoise le consolant de ses adversités ^, donne lieu de croire à
une détente.
La lettre que Saint-Maur lui écrivit à ce sujet, datée d'Hyères,
du 20 juin, fut insérée par Sainte-Marthe dans le Livre de ses
Amys, en une collection terminant son ouvrage, à la mode de
l'époque 2, et formée des compliments en vers que lui adressèrent
ses amis de plus grande valeur. Les noms de ceux-ci sont inté-
ressants : Ceux de Bigot, Dolet, Scève, parmi les plus distingués,
sont placés en cet ordre au premier rang. Puis viennent ceux de
Pierre de Marillac, d'Exupère de Claveyson, de Tolet, de Maurice
Chausson, de Jean Roboam, de Jean Benac, d'A. de Villeneuve,
de Charles du Puy ^, du chevalier Grenet. L'ensemble du recueil
fut dédié par Sainte-Marthe à Avanson, par reconnaissance pour
les bontés qu'il avait eues pour lui, alors qu'il était à Grenoble ^.
Ses poèmes furent publiés quelques mois après son arrivée à
Lyon. Ceci semble prouver que Sainte-Marthe se sentait suffi-
samment à l'abri des attaques dirigées contre ses opinions ; car
ce volume, bien qu'il contint un poème ou deux destinés à effacer
les doutes qu'on pouvait concevoir sur son orthodoxie, — par
exemple : A tous Chrestiens, En la personne de la vierge, Mère de
Dieu et Qu'on cognoist la, vive & vraye Foy par les Œuvres ^ — , ne
laissait pas de présenter des points capables de faire naître le
soupçon. Telle était par exemple son insistance à interpréter
certains aspects de la Foi sur lesquels l'Eglise, à dessein, ne se
prononçait pas à cette époque. Cette insistance devenait de plus
en plus caractéristique chez les nouveaux réformés. La doctrine
de la Grâce, par exemple, est exposée avec intransigeance dans
le poème par lequel débute le livre troisième de la Poésie Fran-
çoise :
A Dieu, Confession de son infirmité, et Invocation de sa Grâce.
Je scay (Seigneur) je scay, telle est ma Foy,
Que les Humains ne peuvent rien de soy,
1. P. F., p. 148.
2. Mode suivie par exemple par Ducher, Dolet, Boiu-bon, Duchesne, Salet, etc.
3. Charles du Puy, a Madamoiselle Beringue, l'Amye de Monsieur de S. Marthe,
Livre de ses Amys, P. F., p. 236.
4. Cf. infra, p. 326 et seq.
5. P. F., pp. 45 et 62.
154(11 GRENOBLE; LYON 69
Que se donner aulciin bien ilz no peuvent
Né décliner le mal, quand ilz le treuvent,
Si telle force ilz n'ont par ton moyen.
De toy (Seigneur) vient le mal et le bien, etc. i
De même, le salut par la Foi constitue le thème dominant de la
longue Elégie du vray bien et nourriture de F Ame ^ et le poète
insiste plus d'une fois sur la Prédestination, comme par exemple,
dans une élégie ^ où il célèbre :
Le puissant uueil
De celuy-là, qui sur nous seul domine.
Et qui les maulx augmente, ou bien termine.
Ainsi qu'il veult, à iceulx mesmement.
Qui sont Esleux, des leur commencemœnt ;
ou bien encore dans certains vers de V Elégie de VAme parlant au
Corps et monstrante le proffit de la Mort ^ :
Considérant en toy, que tous, jeunes et vieulx,
Ont l'heiu-e de leur mort du Seigneur destinée,
Pour jouyr de la gloire aux bons prédestinée.
Ces sentiments, déjà assez suspects, le devenaient davantage
par l'omission de toute allusion aux Saints ou à toute interces-
sion autre que celle du Sauveur ^. Sa paraphrase imitée de Marot,
du psaume cxx, ^ que le grand poète n'avait pas composée, n'était
pas faite pour recommander Sainte-Marthe aux orthodoxes,
non plus que son insistance sur la nature purement spirituelle
du Sacrement de l'Eucharistie dans la : Balade double, contenant
la promesse de Christ, sa Nativité, Passion, Résurrection, & précieux
sacrement de Son Corps, icy à nous délaissé pour gaige de salut "^ :
1. P. F., p. 115 et cf. le poème entier, p. 113 et seq. Cf. aus^ le di.tain : Qu'on
ne se doibt en rien trop priser nédepriser et A Dieu, Invocation de sa grâce. Ibid.,
pp. 65 et 81.
2. P. F., p. 210.
3. Elégie en forme d'Epistre, à Monsieur le Chevalier de Monthozier Que à qui
Jésus ayde, rien ne peut nuyre, P. F., p. 207.
4. Vers alexandrins, P. F., pp. 214-216.
5. Omission qui semble surtout remarquable dans la Balade du protpt de la
Mort de Jesu Christ, P. F., pp. 108-110 et dans le dizain : Jesu Christ estant en
Croix parle à un chascun Chrestien, ibid., p. 73, qui contient ces paroles : « Seul
suis ton Dieu, seul suis ton saulvement » et « Viens droict à moy sans avoir
deffiance ».
6. P. F., p. 48.
7. P. F., pp. 110-112.
70 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1540
Car il luy est un seur et riche gaige.
De prendre part au Céleste héritaige,
Si par Foy veult son Cueur y arrester,
Et l'arrestant, par Foy plus le gouster
Que Tpar la Chair, qui le contraire clame,
Car on ne peut de ceste chair taster
Le divin j^ain, nourriture de l'Ame.
Ce passage de Sainte-Marthe frise, pour le moins, une des doc-
trines de Luther qui furent solennellement condamnées, en 1521,
par la Faculté de Théologie de Paris, savoir : celle qui consiste
à croire qu'en la Foi réside l'efficacité des Sacrements ^. Il n'est
pas davantage sur un terrain plus sûr quand il parle des Ecritures
comme étant le pain incorruptible de l'âme :
Nourrisez la du pain incorruptible :
C'est l'escript sainct, c'est la sacrée Bible 2.
Le jeune poète fit preuve d'encore moins de discrétion en
attaquant les docteurs en Sorbonne, les traitant de « Sophistes »
dans un rondeau double ^, bien qu'il n'eût pas grand chose à
craindre en s'attaquant à ces ordres religieux, victimes habi-
tuelles des satiristes. Deux de ses épigrammes sur les Francis-
cains ^ méritent d'être citées pour elles-mêmes :
Epitaphe d'un Cordelieb, lequel en sa vie avoit tousjoubs pbesché
QUE SES MERITES ESTOIENT SUFFISANTS A LE SAULVER, SANS LA GrACE
DE Dieu.
Icy repose un grand religieux
De Sainct François, qui, pour porter la haire,
Et d'un habit, à plusieurs odieux.
Par le dehors l'homme sainct contrefaire,
A heu pouvoir par ses Œuvres perfaire
Ce que n'ont peu les Apostres jadis.
O benoist froc, qui à peu le bien faire
De mériter sans Grâce, Paradis.
1. Cf. Jervis, Hist. of the church of France, vol. I, p. 116.
2. Elégie du vray bien et nourriture de l'Ame, P. F., p. 213.
3. Aux Sophistes, P. F., p. 95. Dans son oraison funèbre de Marguerite de
Navarre, neuf ans plus tard, Sainte-Marthe écrivit : « Le nom de sophiste, jadis
tant honorable, est aujoiird'huy odieus à tous bons esprits par l'opiniastreté
d'un tas de babillards questionnaires », p. 42.
4. P. F., p. 46.
1")-1(»] GRENOBLE; LYON 71
Du MESME, PARLANT APRES SA MORT A SES FreRES 1.
Sus, lisez tous, Frères, diligemment
Que dit l'Escot du mérite condigne.
Car l'on m'a dit icy apertement
A me saulver mon Mérite ostro indigne.
Mais j'ay monstre à Jesu Christ, par signe,
Qu'il ne debvoit me faire tel excès.
Lisez, lisez, en ce Docteiu- tresdigne.
Car j'ay espoir d'en gagner mon procès.
L'impression que l'on garde de l'étude de ces poèmes, impres-
sion que renforce la liste des personnages dont Sainte-Marthe
escompte la protection, c'est qu'il ne penchait pas moins qu'à
Poitiers vers la Réforme, quoi qu'il ait voulu faire croire à Fau-
cher. La protection de Marguerite de Navarre et de la Duchesse
d'Etampes, suffisamment puissante pour défendre un hérétique,
n'était pas faite pour donner à celui qui en bénéficiait une grande
réputation d'orthodoxie. Beaucoup anathématisaient encore le
nom de Marot et les sympathies de Montausier paraissent suffi-
samment dans la formule finale de sa lettre : « Je suppl}^ l'Eternel,
nostre justificateur et dateur de toutes grâces, nous conduire en
spirituelle vie ».
Bien que ses relatives hbertés de langage montrent qu'il se
sentait en sûreté, la situation de Sainte-Marthe à Lyon, à cause
de ces hbertés même ou pour d'autres raisons, n'était pas si
sûre qu'il le croyait sans doute. En réalité, nous ne connais-
sons ni les raisons majeures, ni la date de son départ. Il est pro-
bable, nous l'avons déjà vu, que le renvoi de Cublize ne fut pas
entièrement étranger à l'événement ; peut-être aussi, son vo-
lume venant d'être publié, avait-il des raisons de craindre que,
malgré tout, les imprudences de la Poésie Françoise ne fussent
dangereuses à mie époque où les persécutions devenaient tous
les jours plus graves et plus nombreuses, surtout dans le Dau-
phiné et en Provence ^. Ses poèmes furent assurément « receus
du publique selon les divers sentiments des personnes de ce
temps là ^ », comme le remarque sagement le généalogiste de la
famille.
L Elle est suivie de l'épigramme : .4 un du pareil ordre, qui en preschant,
donna la Foy au Diable.
2. Cf. la lettre de Viret, cit. infra.
3. Généalogie de la Maison de Sainte-Marthe, fol. 25 r".
72 CHARLES DE SAINTE MARTHE [1540
Il semble extrêmement probable que, Sainte-Marthe ayant
quitté Lyon vers cette époque, Marguerite de Navarre, tou-
jours prête à secourir ceux qui étaient « persécutés pour la jus-
tice », le prit à son service. Il fit sûrement partie de sa suite
quand en décembre, de cette année sans doute, elle quitta Paris
et se hâta vers Plessis-les-Tours, pour y prendre des nouvelles de
la santé de Jeanne d'Albret. Dans son oraison funèbre de la
Reine, Sainte-Marthe a laissé un vivant récit de ce voyage,
qui ne peut être l'œuvre que d'un témoin oculaire, même si l'on
veut bien tenir compte des artifices de l'art oratoire ^
Le caractère particulier de son récit est mis en lumière par le
contraste frappant qu'il présente avec le passage qui le précède
immédiatement, c'est-à-dire celui où il raconte la mort du fils
de Marguerite et dans lequel les détails sont rapportés d'une
façon beaucoup plus banale, comme l'est l'expression de son
émotion 2. S'il ne s'était appuyé sur ses souvenirs personnels,
Sainte-Marthe se serait exposé à de sévères critiques de la part
de l'auditoire pour qui l'oraison était composée, c'est-à-dire un
auditoire parfaitement au courant des faits ; car de nombreuses
phrases telles que celle-ci : « Mais, ô Seigneur Dieu, de quelle
affection d'esprit et de quelle ardente foy elle parloit à toy ^ ! »
supposent évidemment sa présence aux événements. La date
du voyage en question, sujette aux conjectures, peut être
fixée avec quelque chance de probabilité, grâce aux événements
certains de la biographie de Sainte-Marthe. Génin assigne celle
de 1537 à ce voyage, ainsi qu'à la lettre de Marguerite sur le
même sujet ^ et à une autre lettre qui s'y rattache moins directe-
ment ^. Il suppose que les deux lettres datent du mois de
1. Or. fun. de Marguerite de Navarre, etc., pp. 52-55. Cf. infra, pp. 241-
244.
2. Or. fun., pp. 50-51.
3. Ihid., pp. 54-55.
4. Lettres de Marguerite d' Angoulême, n° 146. La mention faite dans cette
lettre du fait que la nouvelle de l'amélioration de la santé de sa fille arriva à
Marguerite après minuit et de ce que l'enfant « a perdu sa fiesvre et fort diminué
son flux du ventre » et l'allusion aux fatigues de l'auteur dues à la « vie
que j'ay mené despuis que je partis » coïncident bien avec la description de
Sainte-Marthe de la précipitation du voyage et de l'arrivée de l'évêque porteur
des nouvelles de l'enfant « que la fiebvre l'avoit laissée, que son flux de sang
estoit arresté », cela seulement après que la Reine eût soupe et passé quelque
temps à prier et à lire. Cf. infra, pp. 241-243. Cf. aussi Génin, Notice biogra-
phique, ibid., p. 65.
5. Nouvelles lettres de la Reine de No.varre, n" 102. Cette lettre se rapporte
1540] GRENOBLE ; LYON 73
décembre, en s'appu\ant sur rassertion de Sainte-Marthe que
(( ce fut aux plus courts jours ». Pourtant la date de 1537 ne
peut être bonne, puisque Tévêque qui vint annoncer à Margue-
rite, pendant qu'elle voyageait, que sa fille allait mieux, Ni-
cholas d'Angou, que Sainte-Marthe appelle « Nicholas d'An-
gu\e, lors évêque de Saix, maintenant de Mande «, ne fut pas
évêque de S:iix avant le mois de juin 1539. Quant à Sainte-
Marthe, il était, nous le savons, à Romans en novembre 1539 ^
comme aussi en février de l'année suivante et. par conséquent,
il est vraisemblable qu'il y resta entre ces deux dates ^. Vers la
fin de 1541. il fut, ainsi que nous le verrons ^, emprisonné à
Grenoble et y resta jusqu'au printemps de 1543. En 1544 il
entra au service de Françoise d'Alençon et il est peu probable,
d'après les expressions qu'il emploie, qu'il ait été au service de la
Reine de Navarre immédiatement auparavant ^. Le voyage eut
donc lieu, selon toute probabilité, en décembre de l'année 1540 5.
C'est sans doute grâce à l'intérêt qu'il avait inspiré à Margue-
rite, à une date plus reculée, que Sainte-Marthe put faire connais-
sance avec un des Bénacs, dont la famille eut pour chef le premier
baron de Béarn, à qui il adressa le poème A Jean Benac, de soy '^,
lequel à son tour apporta, comme contribution au volume de
Sainte-Marthe de 1540, un élogieux huitain ''. Le Bénac dont il
s'agit est peut-être Jean-Marc, baron de Montault et de Bénac,
ou plus probablement, comme le ferait supposer le ton de la dédi-
cace, un de ses fils, ou quelque autre parent ^. I! est aussi très
vraisemblablement que, grâce au même intermédiaire, Sainte-
Marthe se lia avec Guillaume de Balzac d'Entraigues^, dont le
probablement à une maladie différente, car on voit cette fois ISIarguerite assister
elle-même l'enfant. « A ce matin elle a pris de la reubarbe, dont je la trouve
amendée. »
1. Il faut noter que dans l'utile publication de MM. Lefranc et Boulenger,
Comptes de Louise de Savoie et de Marguerite d^ Angoulênie, il n'est pas fait men-
tion de Sainte-Marthe à l'année 1540.
2. Cf. supra, p. 42 et p. 46.
3. Cf. infra, p. 80, n. 2.
4. Cf. infra, p. 93 et p. 99.
5. On doit pourtant remarquer qu'il n'est pas fait mention de Sainte-Marthe
pendant cette année dans le livre de dépenses de Frotté, 1540-48, ni, à \-rai dire,
jusqu'en 1548.
6. P. F., p. 93.
7. Jean Benac A Sainte- Marthe, P. F., p. 235.
8. Cf. Moréri, Dict., et La France Prot., art. Montault.
9. Sur la naissance de la fille de Monsieur le Baron d' Entrai (jues, P. F., p. 30.
74 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1541
le père fut tellement lié avec la Reine de Navarre qu'il la dési-
gna comme tutrice de son fils, et qu'il connût Madame de
l'Estrange, peut-être cette même dame de la Cour qui inspira
les deux poèmes de Marot : A Madame de l'Estrange.
Sainte-Marthe ne resta auprès de la Reine de Navarre que
quelques mois ; car au début de l'année suivante il avait pris
une décision compromettante : Suivant l'exemple d'Eustorg de
Beaulieu, de Cordier et de Zébédée ^, — il avait été chercher
refuge à Genève. Le 6 février 1541, Viret parle de lui, dans une
lettre qu'il adresse à Calvin ^ pour le pres.?er de retourner à
Genève, où tous souhaitent de le revoir et où tout réclame sa
« main guérisseuse ». « Sainte-Marthe, — continue Viret — homme
de grande science, dont je crois que vous connaissez bien le
nom, est arrivé ici aussitôt qu'il eut appris que j'}^ étais moi-
même et que vous y étiez attendu.
« Nous espérons facilement le convaincre de se fixer ici, aussitôt
qu'il aura terminé certaines de ses affaires et spécialement lors-
qu'il se sera occupé de la jeune fille à laquelle il est fiancé depuis
peu de temps... »
(1517-1555). La Reine obtint des lettres royales la relevant de sa tutelle en 1531.
Plus tard, d'Entraigues suivit le duc de Guise, fut blessé sur le champ de ba-
taille, en 1555, et mourut au bout de quelques jours. Il était le père du « bel
Entraigues ». C'est probablement sa sœur cjui est citée au nombre des « filles
damoiselles » de la Reine de Navarre en 1529-1530.
1. Maturin Cordier avait atteint Genève en 1537; mais, depuis son bannisse-
ment à la fin de 1538, il avait fait partie du iDersonnel du collège de Neuchâtel.
Cf. Buisson, op. cit., pp. 127-129. Zébédée avait été pasteur à Orbe depuis 1538.
Il était encore bien vu par les réformateiu'S, qvioique son estime pour Zwingle
ait déjà offensé Calvin. Cf. Herminjard, op. cit., vol. VI, p. 191.
2. Herminjard, op. cit., n" 939, vol. VII, p. 13.
1541
CHAPITRE IV
LA PERSÉCUTION DE GRENOBLE
C'était le sort de Sainte-Marthe d'arriver au moment des
troubles dans chaque collège où il fut appelé à professer. Celui
de Genève, réorganisé par le même Conseil qui avait proclamé
la Réforme en 1536, avait bénéficié de l'intérêt que lui portait
Calvin jusqu'en 1538, date à laquelle celui-ci en fut banni.
Depuis lors, son chef, Saunier, et son grand collaborateur, Cor-
dier, étant en exil, il avait langui sous la direction de professeurs
de hasard. Il était à ce moment-là régi par l'incapable malade
Agnet Buissier ^, auquel Sainte-Marthe, proposé au Conseil le
14 février ^^ par Jacques Bernard et Champereaulx, « Seigneurs
prédicans », fût invité à succéder. Dans sa lettre à Viret, datée
du 2 avril, Calvin donne son approbation à ce choix, en même
temps que les raisons pour lesquelles il ne voulait pas retourner
à Genève ^.
Plusieurs semaines avant que cette lettre ait été écrite, Sainte-
Marthe s'était de nouveau hasardé en France, dans l'espoir d'ar-
ranger ses affaires et de faire venir à Genève sa fiancée, Mademoi-
selle Beringue très probablement. En fait, il s'aventura non
seulement en France, mais encore dans la juridiction même du
Parlement de Grenoble. Il avait quitté Genève le dernier jour
de février et le Conseil l'attendait encore en insistant pour que
Buissier restât jusqu'à son retour^.
1. Cf. Buisson, op. cit., vol. I, p. 129.
2. <t Les seigneurs prédicans Jaques Bernard et Champereaulx hont exposé
comment ils hont entendus que maystre Agnet, régent des eschoUes ne peult
satisfayre az son office, et que il y az icy ung home bien propice poiu" exercy ledit
office, nommé Martanus, priant il havoyer ad\'^'s. » Registre du Conseil de
Genève, lundi 4 fé\Tier, 1541. Cit. (partim), Herminjard, op. cit., vol. VII,
p. 15, n. 7.
3. « De Sammarthano placet quod Senatus ei honam spem fecit ». Herminjard,
op. cit., vol. VII, n" 958, cit. Buisson, op. cit., vol. I, p. 132, n» 3.
4. « Pour ce que maystre Martanus doybt venjT régenter les escholes, ordonné
que maystre Agnet serve jusquez à sa venue en le contenant de sa poienne, et
76 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1541
Ce n'est qu'en avril qu'on reçut à Genève de tristes nouvelles
de Sainte-Marthe. Il était arrivé en France au moment où les
persécutions, augmentant de violence, étaient particulièrement
graves à Romans et à Grenoble ^, et il avait encore été jeté en pri-
son dans cette dernière ville. Viret en informa les pasteurs de
Zurich, le 27 avril, et sa lettre indique suffisamment de quelle
considération jouissait Sainte-Martlie :
« Il n'est personne », dit-il, « quoique tous nous soient chers,
dont la captivité nous ait causé autant de peine que celle de
Sainte-Marthe, homme , d'une grande science et d'une grande
piété. Nous espérions que par ses soins le Collège de Genève,
tombé en si misérable état, pourrait en être heureusement relevé,
que les Belles-lettres retrouveraient grâce à lui leur ancien lustre,
après avoir été, à la suite du bannissement de nos frères, aban-
données dans la poussière, négligées et méprisées ; surtout qu'à
cette époque le Seigneur avait eu si grande pitié de cette malheu-
reuse Église que les fruits et le succès de l'Evangile avaient
dépassé toutes les espérances. Mais le Seigneur en a jugé diffé-
remment, de peur que la félicité s'étende à toutes choses ; c'est
Lui qui a décidé que nous ne jouirions pas de joies parfaites et
sans mélange sur cette terre. Les affaires des Genevois promet-
taient de devenir très heureuses et s'amélioraient de jour en jour ;
mais ce malheur nuit grandement à nos efforts, tout dépend
maintenant de nous ; le moment et la meilleure occasion sont
venus de relever tout ce qui était tombé en décadence. Mais les
hommes recommandables par leur science et leur piété, capables
de le faire, font défaut ■^. »
On conçoit qu'un homme si estimé à Genève ait été une proie
agréable à l'élément intolérant du Parlement de Grenoble. Ce
qui est remarquable, c'est que Sainte-Marthe n'ait pas de lui-
même compris le danger qu'il courait. Non content de s'aventurer
une fois de plus — quelques bonnes raisons qu'il ait eu de le
faire — dans la juridiction de ce Parlement, il n'hésita pas à
attaquer la réputation personnelle de ses ennemis et à s'efforcer
de les faire condamner. Si, pour lui ôter la vie, ils risquaient leur
puys après, qu'il soyt rnuys az Sategnyez poiir predicant soub le salayre de deux
cent florins. » Registre du Conseil de Genève, lungdi dernier februarii 1541, cit.
Buisson, op. cit., vol. I, p. 132, n. 2, et Herminjard, op. cit., vol. VII, p. 15, n. 7.
1. Cf. Viret aux Pasteurs de Zurich, Herminjard op. cit., vol. VII, n» 968.
2. Herminjard, op. cit., vol. VII, n" 968.
1541] PERSÉCUTION DE GRENOBLE 77
fortuiK' l'I Unir bien-être, leur grand mobile, comme Ta dit leur
victime, était la crainte qu'ils avaient « d'être traités comme ils le
méritaient et d'être peints sous leur vrai jour i, par son activité
et celle de ses amis » ; « ce qui leur est impossible d'éviter », ajoute
Sainte-Marthe, qui a laissé d'eux, en effet, un portrait bien
vivant : Nous y revoyons le rancunier hypocrite Mulet, admi-
nistrateur ignorant, époux cruel et infidèle, suborner les témoins,
fausser les jugements, avide de vengeance, dévoré de haine et de
méchanceté ^ ; tandis que Faysan, honteux et illettré radoteur,
instrument de son acol}i:e plus habile, abuse de sa charge pour
satisfaire ses passions privées ^. Contre de tels ennemis, si haut
placés, l'issue de la lutte n'était pas douteuse. « Je sais, ô Sei-
gneur », s'écrie le jeune homme dans sa paraphrase du psaume vu,
« qu'on subit un mauvais sort quand on tombe entre les mains de
celui avec qui on est engagé dans une lutte à mort * ».
Il était facile d'attaquer Sainte-Marthe. Même en supposant
qu'on ait oublié en partie les motifs de son emprisonnement pré-
cédent, il avait cette fois ajouté à ses offenses la publication de
ses poèmes et sa visite, sinon sa fuite, à Genève. Toutefois, pour
plus de sûreté et en prévision de l'influence de ses puissants
amis, on donna à l'accusation portée contre lui une couleur poli-
tique. « On me traîne comme un maKaiteur », écrit la victime,
<( devant les conseils des puissants et l'on m'amène devant les
juges comme mi scélérat et un ennemi de l'ordre public '" ».
« Je les entends crier », dit-il encore, « qu'il périsse, qu'il soit
brûlé vif ; c'est un agitateur de la populace ; c'est un imposteur
et un propagateur d'impiété et de fausses doctrines. Il s'est
détourné de la Religion Chrétienne pour rejoindre les hérétiques,
et s'est si bien compromis dans leurs factions qu'il ne peut se
1. Déd. à Avanson, In Psahnian XXXIII... Paraphrasis, p. 141. Cj. injra,
p. 329.
2. Professus quidam apud Ecclesiam, set quid juvat Clu'istianum nomen
profiter! et non Christiané vivere ? Adulterio thorum maritalem polluere et
loco rep.udiatse sine caussa uxoris scortum alere, testes corrumpere, judicia
invertere vindictse cupiditate deflagi-are et innoxivim sanguineni sitire, si vera
esset Chi-istianismi non soripsisset Paulus, etc. » In Psahnum Se.ptimum...
Paraphrasis, pp. 112 et 113. • «- Isti cupiditatem vindictse ac crudelitatis suœ,
nullo sanguine satiare possiint. « In Psalmum... XXXIII Paraplirasis, p. 106.
3. Déd. à Avanson. In Psalmum... XXXIII Paraphrasis, p. 140.
• 4. In Psalmum Septimum... Paraphrasis, p. 27.
5. Ibid., p. 70.
78 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1541
séparer d'eux... Il pervertit notre nation ; il méprise nos institu-
tions, et ne répand que des idées directement contraires à la Foi
catholique». « Ils m'assourdissent, moi et les juges, de ces outra-
geantes accusations ^ ». « Vous pouvez témoigner », écrit-il plus
loin, (( de l'injustice d'une accusation capitale dirigée contre moi,
qui n'ai jamais été séditieux et n'ai jamais influencé, ou — ce
dont on m'accuse — séduit le peuple par mes doctrines ^ ».
Il était facile de confondre les théories politiques avec les reli-
gieuses dans la première moitié du xvi^ siècle, parce que les doc-
trines des réformateurs étaient en vérité mal comprises par beau-
coup. Ceux qui les soutenaient et, d'autre part, leurs adversaires,
avaient sans doute conscience, quoique d'une manière vague, de
l'élément dangereux pour le pouvoir établi qu'elles contenaient.
Ceux qu'on pourrait appeler les hérétiques orthodoxes parta-
geaient avec les cathohques orthodoxes la cramte générale de
l'enseignement anabaptiste qui, pour eux, mettait trop d'em-
phase sur ce vague élément et les réformateurs mettaient
autant de soin à ne pas encourir la haine du nom et de la doctrine
anabaptistes, que leurs ennemis en mettaient à confondre toutes
les opinions orthodoxes.
Poinct ne suis Liitheriste,
Ne Zuinglien et moins Anabaptiste.
Ainsi Marot ^, près de quinze ans auparavant, désavouait-il
les trois sectes qui, dans l'opinion générale, composaient toute
l'hérésie. « On ne fait pas de différence », écrivait Sturm, de
Paris, dès 1535, « entre un Anabaptiste, un Erasmien ou un
Luthérien. — Ils sont tous sans distinction opprimés et livrés à
la justice ; personne n'est sauf que le Papiste ^ ». Cette énumé-
ration de Sturm prouve que ce que les humanistes et les auteurs
de la Réforme avaient d'idées communes tendait précisément à
la confusion de leurs doctrines avec celle des Anabaptistes. Le
droit au libre examen, aussi cher aux humanistes qu'aux réfor-
mateurs, ne menaçait pas que l'autorité de l'Eglise ; elle s'op-
posait aussi à la tendance à l'unité qui était la politique de l'épo-
1. In Psaltnuni Septinum... Paraphrasis, p. 24.
2. Ibid., p. 30.
3. Marot à monsieur Bouchart, docteur en théologie. Œuvres, vol. I, p. 153.
4. Sturm à Bucer, 10 mars 1535. Herminjard, op. cit., vol. III, p. 273, cit.
Guiffrey, Œuvres de Clétnent Marot, vol. III, p. 71, n.
1541] PERSÉCUTION DE GRENOBLE 7!»
que. Ou voit aisciucnt ce que les bigots foncièremcut dénués ch^
scrupules ])ouvaient tirer do la méfiance naturelle des princes
ou de l'inquiétude du peuple ignorant à l'égard des nouvelles
doctrines. Sainte-Marthe s'en plaint très vivement : « Tantôt
ils nous chargent de crimes qui pourront facilement irriter la
foule frivole ; tantôt de méfaits assez graves pour enflammer
contre nous le cœur des princes : Ils nous accusent de soulever le
peuple par notre doctrine ^ «. « Combien y a-t-il aujourd'hui »,
s'écrie-t-il plus loin, <( de satrapes de cour, de chasseurs de ri-
chesses, d'hypocrites de toute sorte, qui murmurent aux oreilles
des princes et des magistrats : Que les prédicateurs évangéliques
enjoignent la communauté des biens et, conséquemment, leur
ravissent le gouvernement, les honneurs, la puissance, l'épée
même, condamnent le bien et répandent la confusion ^ ». Quel-
ques années plus tôt, l'année ou Sturm écrivit sa lettre, un
homme bien plus célèbre que Sainte-Marthe avait élevé la même
plainte : « Tre-? excellent Roy », écrivit Calvin dans la dédicace
à François I^r, de son grand ouvrage, « par combien faulses
calumnies elle [c'est-à-dire la nouvelle doctrine] est tous les
jours diffamée envers toy ; c'est à scavoir qu'elle ne tend à autre
fin sinon que tous règnes et police soient ruinés, paix soit trou-
blée, les loix abolies, les seigneuries et possessions dissipées ; bref
que toutes choses soient renversées en confusion^ ». Ce désaveu
était nécessaire ; car le roi était disposé à accepter cette concep-
tion de la religion de Luther, « disant qu'elle », dit Brantôme,
« et toute autre nouvele secte tendoient plus à la destruction des
royaumes, des monarchies et dominations nouvelles, qu'à l'édi-
fication des âmes ^. »
La Poésie Françoise contenait bien un dizain qu'un critique
sévère aurait pu juger favorable à l'une des doctrines anabap-
tistes; mais nous ne savons cependant pas qu'il en ait été ques-
tion :
FoY, Espérance et Charité n'estre qu'un.
Foy sans Amour ne peut estre Foy vive,
Car vive Foy œuvre par Charité.
Et de ces deux. Espérance dérive
Qui nous conduit à vivre en purité.
1. In Psalmum Septùnum... Paraphrasis, p. 40.
2. Ibid., pp. 127-128.
3. Institution de la Relig. chrest., p. vu. Cf. supra, p. 20, n. 1.
4. Œuvres, vol. VIII, p. IIG.
80 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1541
Nous espérons ce que la Vérité
Nous a promis, en croyant, par ainsy
Accomplissons ce qu'il commande aussy, .
C'est d'avoir tout (comme Frères) commun
Par Charité. Donc je metz par cecy.
Foy, Charité, et l'Espérance en un.
P. F., p. 44.
Quoiqu'il en soit, c'est comme Luthérien et fauteur de troubles
que Sainte-Marthe, ainsi sans doute que beaucoup d'autres ^,
fut jeté en prison sans jugement ^. Il a laissé vin vivant récit des
1. Quand il fut mis en liberté, il s'adressa en ces termes à ses compagnons de
prison : « Vos itaque, qui mecum communem habuistis carceris asperitatem
et persecutiones, quam tam longo tempore sustulisti, incredibilem prope mo-
lestiani ; ostendite vere fratres et amicos esse vos, et mecum, ob consecutam a
Deo libertatem, gaudete et exultate. » In Psalmum ... XXXIII Paraphrasis,
p. 153.
2. Tous les biographes, depuis le généalogiste de la famille jusqu'à M. de Lon-
gnemare, placent cette persécution et cet emprisonnement de Grenoble, cjuand
ils en parlent, avant l'entrée de Sainte-Marthe au Collège de la Trinité à Lyon,
et la publication de la Poésie Françoise. Pourtant, la France Protestante émet en
note l'hypothèse que le séjour de Sainte-Marthe à Lyon peut avoh* été antérievu'
aux événements de Grenoble. Même Herminjard (op. cit., vol. VII, p. 91 n.)
ajoute dans une note sm* l'emprisonnement de Sainte-Marthe : « On ne peut pas
concliu-e que ce fut en 1541 qu'il fut jeté dans un affreux cachot à Grenoble et
retenu prisonnier pendant deux ans et demi. » Voici les faits :
Faucher, le 29 juin 1540, et Viz-et, le 27 avril 1541, parlent de Sainte-Marthe
comme s'il était présentement en prison ; mais les félicitations que Montausier
lui adressa, sur sa nomination à Lyon, arrivèrent presque en même temps que
la lettre de Faucher, ce qui montre clairement que Sainte-Marthe était déjà en
liberté à l'époque où ce dernier écrivit ses condoléances. Son incarcération à cette
époque n'am'ait donc pu durer deux ans et demi, comme le dit Sainte-Marthe,
car il était à Romans le 1 1 février précédent. Si nous supposons que Faucher
eut des nouvelles tardives d'un long emprisonnement à Grenoble que Sainte-
Marthe aiuait subi avant son séjour à Romans, il faudrait alors que cet
emprisonnement ait commencé dans le courant de trois semaines après que
Sainte-Marthe ait écrit sa lettre de 1537 à Calvin (cf. supra, -p. 22), étant alors
professeur à Poitiers. Outre c^u'il est peu probable qu'il ait été chassé de Poitiers,
qu'il ait fait dans le Dauphiné les connaissances que nous savons antérieiu-es à
1540, qu'il soit arrivé à Grenoble et y ait subi un emprisonnement de deux ans et
demi, le tout dans l'espace de temps admissible, il serait pour le naoins extraordi-
naire qu'il ait demandé de Romans un poste à Grenoble, immédiatement après
s'en être échappé banni et ruiné, et l'accueil du Conseil serait encore plus surpre-
nant. De plus la lettre indignée adressée à Dufoiu" et les dédicaces adressées à
Galbert et à Avanson, datées respectivement du 7 avi-il, du 15 juin et du
1er juillet 1543 (cf. infra), ont évidemment rapport à des malheurs récents. On
s'en rend encore plus nettement compte quand on compare les généralités de la
dédicace à Avanson de 1540 avec la chaleur et l'indignation de celle de 1543,
dans laquelle il prie Avanson de défenche sa réputation, certain qu'il est d'être
attaqué par des ennemis avides de son sang dont ils ont été frustrés — ce qui
1543] PERSÉCUTION DE GRENOBLE 81
souflraiiccs qu'il subit pendant son incarcération. « Traité plus
cruellement que ne le sont les assassins, les voleurs, les meur-
triers, ceux qui dérobent, ravissent et s'acharnent dans le
crime », on le laissa aux prises avec la vermine dans une tour
noire, solitaire et fétide. Il avait toutefois une consolation, car on
lui avait laissé un exemplaire des Psaumes. Ils firent mieux que
le consoler. En réfléchissant sur le Psaume xxxiii (le trente-
quatrième dans notre version) et sur les circonstances qui l'ins-
pirèrent, c'est-à-dire la fuite de David de chez le roi de Gath,
il pensa à employer à son profit le stratagème de David. Il simula
la folie et on lui donna à l'instant plus de liberté. — Il put du
moins circuler dans quelques passages de la prison ^.
Ce privilège le consola un peu et lui rendit espoir. « Cette
petite liberté », écrit-il à son protecteur Avanson, « m'inspira
l'espoir et la certitude que Celui qui avait commencé à me délivrer
petit à petit me rendrait enfin quelque jour ma complète liberté.
Toutefois mes ennemis ne le désiraient pas et ne s'y attendaient
pas non plus et, même, ceux-là qui souhaitaient de me voir libre,
aussi ardemment que s'il s'agissait d'eux, commençaient aussi
à désespérer. Cet homme entêté (dont la fonction serait plus
digne d'un gardeur de porcs ou de vaches que d'un homme)
a remué toutes les pierres afin de me faire brûler vif, à n'importe
quel prix - ». Mulet et Faysan firent d'extraordinaires efforts
afin d'obtenir contre lui la sentence capitale : « Grenoble connaît
assez ces deux hommes », continue Sainte-Marthe, « Grenoble
sait qu'ils ont consacrés toutes les forces de leur esprit à ma ruine
serait une prière bien étrange, si elle avait été écrite trois ans après les événe-
ments (Cf. infra, pp. 323 et 330). Les poèmes de 1540, dans lesquels il se plaint de
son sort offrent encore une preuve corroborative ; leur ton modéré et imprécis
contraste vivement avec les dédicaces des Paraphrases, qui expriment un
amer ressentiment. Etant donné que Sainte-Marthe précise qu'il fut emprisonné
« menses propre triginta » (Déd. à Galbert, In Psalmum Septimum... Para-
phrasis, p. 10. cf. infra, p. 324), on i^eut à bon di-oit conclure que le premier
emprisonnement ne fut qu'un prélude du second, qui dura au plus (en supposant
que la lettre à Dufovir, cit. infra, p. 85 et seq., fut écrite de la jarison) du 14 à la
fin de février 1541 fc/.swprapiD. 75-76), jusqu'au 15 juin 1543, ou quelques jours
avant (cf. infra p. 91), et dura au moins, en supposant que Sainte-Marthe était
libre quand il écrivit à Dufour, du 27 avril 1541, ou peu avant (cf. supra p. 76),
au 9 mars 1543, ou peu avant (cf. infra p. 86).
1. Pour ces détails, cf. la Déd. à Avanson, In Psalmtmi... XXXIIl Paraphra-
sis, p. 139, cf. infra, p. 328 et In Psalmum Septimutn. . .Paraphrasis, p. 21.
2. Déd. à Avanson, In Psalmum... XXXIIl Paraphrasis, pp. 139 et 140,
cf. infra, p. 329.
6
82 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1541
et n'ont négligé aucun stratagème pour éteindre de mon sang la
soif insatiable de leur vengeance )>. « Ils ont juré ma mort, même
s'il leur en coûtait leur fortune, même s'il leur en coûtait leur
sûreté personnelle ^. » « Sauvez-moi de mes ennemis visibles »,
s'écrie-t-il dans sa Paraphrase du Psaume vu, « qui veulent me
voir supplicié, pour la fausse accusation qu'ils portent contre moi,
et qui se sont dressés contre moi avec toutes leurs forces. Ils
sont hauts et puissants et je suis humble ; ils sont armés, je
suis désarmé ; ils sont riches et moi pauvre ; ils sont honorés et
moi méprisé ; ils sont libres, je suis captif ; ils sont les vainqueurs,
je suis le vaincu ; ils sont heureux en ce monde et moi, abattu,
le plus misérable d'eux tous, si toutefois c'est être malheureux
et misérable que de souffrir le mal pour Ton nom et pour la
justice 2 ». « Il n'est pas de sang », déclare-t-il encore, « qui puisse
satisfaire leurs désirs de vengeance et de cruauté ^. »
Le résultat d'une haine si vigoureuse ne semblait pas dou-
teux. « Qui donc ne craindrait pas pour sa sûreté, au milieu de
dangers si nombreux et si grands? ^ » C'est Sainte-Marthe qui le
dit. Mulet essaya d'abord par persuasion et par menace d'amener
les amis personnels de l'accusé à porter témoignage contre lui.
N'y ayant pas réussi, il essaya avec plus de succès de suborner
d'autres témoins. « C'est à vous mon Ennemi, que je m'adresse »,
ainsi s'exprime Sainte-Marthe, « à vous qui avez remué toutes
les pierres afin de me faire condamner pour un crime capital
et qui, lorsque vous avez vu que mon innocence était si manifeste
qu'elle était au-dessus de tout soupçon, avez acquis des témoins,
dont vous avez acheté à prix d'argent les faux témoignages.
Vous brûliez du désir de me voir détruit, et ne désiriez rien de
plus que de contempler ce misérable corps réduit en cendres au
milieu des flammes ^. » Cependant le complice de Mulet, que
Sainte-Marthe appelle Sisamnis — c'est presque sûrement un
nom qu'il donne à Faysan et qui renferme quelque allusion, qui
nous échappe aujourd'hui, — adoptait ses plans « comme le
couvercle s'adapte sur le pot », et jouait simultanément le double
1. Déd. à Avanson, In Psalmuni... XXXIII Paraphrasis, pp. 140 et 141.
2. In Psalmum Septinium... Paraphrasis, p. 21.
3. In Psalmum... XXXIII Paraphrasis, p. 166.
4. Ibid., Déd. à Avanson, p. 141.
5. In Psalmum Septimum... Paraphrasis, p. 112.
1543] PERSÉCUTION DE GRENOBLE 83
rôle de plaignant et de juge ^. Ils essayèrent tous deux d'en
imposer à Sainte-Marthe, ou peut-être de le prendre au piège
de quelque aveu, ou de quelques concession compromettante,
en répandant triomphalement le bruit qu'il était pris sans espoir
de salut. « Les lions », dit-il tristement, <c n'ont que des dents et
des griffes, des membres visibles dont ils se servent pour attaquer ;
mais ceux-là ont des langues aiguës et empoisonnées, des mem-
bres cachés, par le moyen desquels ils me chassent de mes
retranchements et essayent de me transpercer. Plus je me suis
humilié, plus ils se sont montrés pleins de rage ^. »
Cependant, malgré tous leurs efforts, ils ne purent persuader
au Parlement de Grenoble de le condamner. Galbert, son ancien
ami, juge au Parlement, épousa la cause de Sainte-Marthe avec
ardeur, même au risque de se compromettre, et il semble qu'il
ait formellement entrepris de le défendre ^. Avanson, qui était
même à cette heure un patron des lettres, — Sainte-Marthe parle
de sa « in meliores literas propensissima voluntas ^ » — s'inté-
ressa vivement au sort d'un érudit à qui il se trouvait déjà
obligé par une dédicace, et à qui il avait déjà manifesté ses
bons sentiments. En outre cette persécution, si visiblement ins-
pirée par des motifs privés, avait provoqué un scandale et
ému la sympathie publique. « Ceux qui n'étaient pas entière-
ment pour moi », dit Sainte-Marthe, « lorsque je fus jeté en
prison, devinrent à l'instant mes intimes amis et les plus ar-
dents défenseurs de ma cause. Ceux qui ne me connaissaient
que de vue, ou ne savaient que mon nom, et même ceux à qui
j'étais entièrement inconnu ont pleuré à l'histoire de mes mal-
heurs, ont plaint ma situation et mon état, voué mes ennemis à la
perdition et, autant qu'ils l'ont pu (car ce ne leur était pas tou-
jours permis), m'ont aidé de leurs biens ^. » Sainte-Marthe se
trouvant appuyé par ces forces, son procès ne pouvait pas facile-
ment se terminer de manière hâtive et cruelle. Il traîna deux ans
ou davantage, tandis que l'infortuné savant languissait en prison,
attendant à toute heure une mort ignominieuse et cruelle, bien
1. In Psalmum Septimurn... Paraphrasis, p. 40 et Déd. In Psalmum...
XXXIII Paraphrasis, p. 140, cf. infra, p. 329.
2. In Psalmum... XXXIII Paraphrasis, p. 165.
3. Déd. à Galbert, In Psalmum Septimurn... Paraphrasis, p. 13, Cf. infra,
p. 325.
4. Ibid., p. 42.
5. In Psalmum... XXXIII Paraphrasis, p. 164.
84 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1541
décidée depuis longtemps, pensait-il ^. Mais le Parlement s'il ne
voulait pas le condamner, ne voulait pas non plus le relâcher.
Comme les Parlements de Paris, de Bordeaux, de Dijon et de
Rouen, celui de Grenoble reçut précisément pendant l'empri-
sonnement de Sainte-Marthe, des instructions spéciales, lui
enjoignant d'exécuter rigoureusement les ordonnances contre
les hérétiques ^, et Sainte-Marthe, comme d'autres suspects,
en supporta sans doute les conséquences.
Il se trouvait déjà dans une triste situation. Ruiné, besogneux,
délaissé et dépouillé de tous ses biens ^, attaqué aussi dans sa
réputation, exilé de son pays dans une « contrée barbare et
Scythienne », loin de ses amis et de ses parents, il n'aurait pu
espérer d'eux aucun secours ^, même s'ils avaient été disposé à
lui en donner, ce qui n'était pas très certain.
« Je puis garantir que beaucoup de parents et de connais-
sances » écrit plus tard Sainte-Marthe <( me saluent maintenant
que je suis libre, qui se conduisirent d'une manière indigne,
tant que j'ai langui en prison, non seulement de parents et
d'amis, mais même de simples connaissances, tant ils étaient
loin d'accomplir leur devoir de parents et d'amis ^. »
Et pourtant — s'il eut bien des peines — Sainte-Marthe,
comme nous l'avons vu, ne manquait pas d'amis puissants, et
il se souvint alors d'un autre, capable de le soutenir effective-
ment. Son emprisonnement lui avait donné le temps d'écrire
plusieurs paraphrases des Psaumes, une du septième, la plainte
de David en butte à la même calomnie que celle dont il était
victime, et mie du Psaume cxviii, qui ne nous est pas par-
venue. Il envoya la première de ces paraphrases à Louis Dufour ",
un des moines de cet Ordre Dominicain capables, en tant qu'in-
1. In Psalmum... X.X^X.111 Paraphrasis, p. 155.
2. Actes de François I<^^, no 12709.
3. « Obscurus vivo, abjectus, egens, destitutus, ac meis plane rébus omnibus
spoliatus. Ego pauper, adflictus oppressas, infamia a mundo aspersus, explosus,
et qui tôt sum in carcere incommoda perpessus. » In Psalmum... XXXIII Para-
phrasis, p. 162.
4. Atque eripuit (Deus) ab iis (tribulationibus) me et Parentum, Amieorum
atque omnium prope hominum ope auxilio destitutum. » Ihid., p. 147 et Déd.,
p. 191. C/. infra p. 329.
5. In Psalmum... XXXIII Paraphrasis, p. 190.
(). Il n'a pas été mieux identifié. La Généalogie de la Maison de Sainte-Marthe
traduit ainsi Furnœus. On pourrait autrement voir en lui un membre de la
famille Fom-nier de Lyon. C'/. R. C. Cliristie, op. cit., \i. 208 n.
154o] PERSÉCUTION DE GRENOBLE 85
quisiteurs officiels de la Foi, de rendre un immense service à un
homme dans les conditions où se trouvait Sainte-Marthe. Peut-
être avait-il connu Dufour quand il étudiait la Théologie à Poi-
tiers ; en tous cas le moine approuva la Paraphrase, après
avoir fait quelques réserves, et s'efforça de gagner pour son ami
l'approbation de son Ordre.
Sainte-Marthe le remercia dans une lettre datée du 9 mars 1543 ;
lettre qui, il faut l'avouer, l'entraîna dans des sentiments regret-
tables dus à son impatience d'écarter de lui tout soupçon ^.
« Je suis heureux, très cher Louis », écrit-il, « de savoir que
ma Paraphrase a plu aux frères de votre Ordre, Cathohques
savants ; non seulement parce que l'approbation d'hommes
excellents doit être considérée comme le plus bel éloge, mais
aussi parce qu'à une époque aussi tourmentée que la nôtre, c'est
un don que Dieu n'a pas fait à beaucoup que de plaire aux théo-
logiens et à ceux à qui l'inquisition a été confiée. Car certains,
fiers de leurs titres de docteurs et de théologiens, éclatent presque
de rage si un homme, remarquable par la doctrine, même s'ils
sont sans titre ^, émet quoique ce soit qui ressemble à une
méditation théologique. Cependant, vous m'écrivez que rien dans
ma Paraphrase n'a paru inadmissible à votre Ordre, mais que
l'on craint que ce que j'ai écrit sur les mauvais princes, les juges
corrumpus, les impies ^, les ennemis de la vérité, puisse être
interprété dans un esprit différent du mien ; c'est-à-dire que l'on
prenne le tout pour des attaques contre ceux qui poursuivent
et punissent en ce moment les sectaires séditieux et ceux qui
pensent mal de notre religion. Je déteste si bien tous les héré-
tiques, les athées, les Anabaptistes, les ÉvangéHques charnels et
tous les hommes venimeux et turbulents de cette espèce, que je
voudrais les voir déjà tous détruits, tant je suis loin de vouloir
me rebeller contre les magistrats qui les punissent le plus
sévèrement.
1. Texte mfra p. 330 et seq.
2. Sine nomine.
3. Le passage en question est dans la Paraphrase du psaume vu, pp. 128
et 129. « Interea, Principes multi, consiliis hujusmodi persuasi ac graviter irritati
Sedechile sunt in Hieremias saevientes, et misère illos ac tyrannicé in carcerem
conjiciontes ; sunt Salomones, à vero Dei cultu abducti colentes Deos aliènes,
et iis templa construentes. Sunt Darii mittentes in lacuni Leonum permultos
Danieles. Sunt inquam Herodes, in odium veritatis, Joannes quam pluiùmos
ultime supplicie adficientes » etc.
86 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1543
« En blâmant les Princes qui, après avoir écouté les mauvais
conseils, font rage contre les bons et les hommes pieux, je pen-
sais à ceux dont les actes montrent assez le caractère : Tels ceux
qu'a souvent connu l'Italie et l'Angleterre, il n'y a pas si long-
temps 1. Mais je n'ai pas jugé bon de les désigner par leur nom,
puisqu'il est dangereux d'écrire même la vérité au sujet de ces
princes. Quant à ce que j'ai écrit sur les mauvais juges et les
impies, vous savez à qui cela s'adresse. C'est à ceux qui, sous le
faux prétexte que j'étais Luthérien, ont exercé sur moi, un inno-
cent, leur cruelle vengeance ; j'affirme qu'ils privent, par leurs
jugements, l'innocent du commerce des hommes et l'excluent du
sein même de l'Eglise. Je puis en parler moi-même qu'ils se sont
efforcés de séquestrer dans un sombre lieu et, bien plus, ont privé
du très-saint Sacrement de l'Eucharistie, comme un Juif ou un
Turc, bien que je n'aie été convaincu d'aucun crime. Quoi !
N'est-ce rien de chasser quelqu'un du sein de l'Eglise ? N'est-ce
rien que d'attaquer la vérité ? Car il l'attaque, celui qui avance
ce qui est faux et n'admet pas ce qui est vrai. Quant au reste,
je sais qu'il s'est toujours trouvé des hommes et qu'il s'en trouve
actuellement pour calomnier tout ce qui est bien, pour ma]
interpréter tout ce qui est douteux, pour exagérer de petites
choses et qui sont, en tout, juges d'une telle inclémence qu'ils
aboutissent plutôt à détruire qu'à guérir celui qui par hasard a
fait un faux pas. Mais je ne doute pas que les vrais théologiens»
c'est-à-dire les justes, les bons et les savants, me feront justice;
surtout si je soumets mes œuvres, quelles qu'elles soient, au
jugement de l'Eglise. Je vais revoir rapidement mon commen-
taire du Psaume cent-dix-huit et, cela fait, je vous l'enverrai,
ainsi que vous me le demandez. Adieu, très-savant Dufour.
Encouragez votre Ordre à me continuer sa faveur, que vous
m'avez déjà obtenue, de telle sorte qu'elle grandisse chaque jour.
Grenoble, le 9 mars 1543. »
Il faut bien reconnaître que cette lettre n'éclaire pas le lecteur
sur les vrais sentiments de Sainte-Marthe. Il est probable que
l'on en trouverait la clef dans cette allusion à « celui qui a fait
un faux pas », et qu'on pourrait voir ici une sorte de rétracta-
tion ou d'acte de soumission. Plus d'un hérétique, tel que l'ami
1. Allusion évidente à la mort de Sir Thomas More, huit ans auparavant,
(1535) et à celle de Savonarole.
154;} 1 PERSÉCUTION DE GRENOBLE 87
de Sainte-Marthe, Boysonné i, avait trouvé la coupe de la persé-
cution amèrc à boire, et Sainte-Marthe, lui-même, confessa la
faiblesse de son cœur : « Notre chair (je l'avoue et le confesse
d'après mon expérience personnelle), )- écrit-il dans sa Paraphrase
du Psaume trente-troisième, « est en elle-même si faible et chan-
geante et même si aveugle, que non seulement elle refuse de
goûter aux fruits de la Croix, mais ne peut être convaincue que
les tribulations servent à notre profit ^ ». Il est, en réalité, pro-
bable que les irrégularités religieuses de Sainte-Marthe n'allèrent
pas jusqu'au désir de se séparer de l'Eglise et, à l'idée qu'il
pourrait être excommunié, il manifeste un désespoir que l'on
sent sincère.
Sept ans plus tard, il affirma solennellement son désir de rester
dans le sein de l'Eglise et de se soumettre à son autorité. S'il
s'était jamais attardé à la pensée d'un schisme, — ce qu'implique
son voj^age à Genève — il avait maintenant reçu une leçon dont
il avait profité, bien que sa soumission puisse paraître étonnante,
de la part d'mi homme qui flétrissait ceux qui « connaissent bien
la vérité, mais n'osent la confesser ouvertement, craignant pour
eux-mêmes la persécution, la prison, l'exil, la perte de leurs
biens, la diffamation ou la mort violente ^ ». Cependant les Para-
phrases composées pendant qu'il était en prison, soutiennent
les idées Augustiniennes, peu goûtées à cette époque. Si, par pru-
dence, l'Eglise évita la condamnation et aima mieux reconnaître,
en les atténuant, des doctrines dont on pouvait retrouver la
source, — bien que ce fût à travers VInstitutio — chez le Père
de l'Eglise, de telles vues ne pouvaient en la circonstance rendre
Sainte-Marthe persona grata aux Autorités qu'il cherchait à,
apaiser *.
Ce fatalisme où beaucoup voient le fruit naturel de la doctrine
de la Prédestination y est exposé avec une sorte de franchise
surabondante. « Il m'a choisi de lui-même avant la création de
ce monde ^ ». s'accorde naturellement avec tel passage que
1. Il s'était rétracté publiquement, environ onze ans auparavant.
2. In Psalmum... XXXIII Paraphrasis, pp. 158 et 159.
3. In Psalmum Septimum... Paraphrasis, p. 26.
4. Les Dominicains, s'ils avaient examiné la Poésie Françoise, n'aïu'aient pas
goûté non plus les railleries répétées à l'adresse du Frère Dœmonique, nom qui
semble bien être un calemboiu* sur celui de l'Ordre.
5. In Psalmtim XXXIIII... Paraphrasis, p. 146.
88 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1543
celui-ci : « Mais quoi que les tyrans puissent faire soujffrir à
notre corps, c'est par la Volonté Divine qu'ils le peuvent, sans
le commandement de laquelle rien ne peut nous arriver de
fâcheux. C'est pourquoi, de même que nous ne pouvons changer
l'heure et la nature de la mort qui nous a été destinée et fixée
par lui, ainsi les impies ne peuvent sûrement pas nous ôter la
vie avant notre jour ^. » Il expose la doctrine de la Grâce avec
non moins de clarté. : « Comment notre nature si corrompue
aura-t-eUe de semblables sentiments et obéira-t-elle si parfaite-
ment sans la grâce du Saint-Esprit ? Certes, certains Pélagiens
présomptueux ont osé se prévaloir de ce pouvoir et de cette
liberté et enseigner que la force naturelle, à elle seule, peut nous
inspirer de tels élans intérieurs, sans le secours du Saint-Esprit ;
mais les hommes pieux et les fidèles n'en furent jamais persuadés,
car cette doctrine tendrait à cacher les bienfaits de Jésus-Christ,
notre Sauveur. Notre instinct naturel nous enseigne l'existence
de Dieu, mais l'horrible corruption de notre nature nous a si
bien voilé cette connaissance, que notre esprit ne veut plus l'ad-
mettre... Celui qui n'exerce que ses facultés naturelles, c'est-à-
dire qui vit d'après sa raison et ses sens naturels, ne peut, sans le
secours du Saint-Esprit, croire en Dieu et le craindre ^. » Il
n'insiste pas moins, dans ses Paraphrases, sur l'importance
qu'a la Bible comme source de doctrine, qu'il l'avait déjà fait
dans les poèmes de trois ans antérieurs, L'auteur dénonce « nos
Pharisiens, qui, pour avoir une religion qui s'accorde avec leur
sensualité, défendent la lecture de ton Evangile, parce qu'il établit
une doctrine contraire à leurs actions ^ ». Et son apostrophe à Gal-
bert ne sonne d'une manière moins suspecte : « C'est être couronné
que d'être outragé pour l'Evangile ; c'est être honoré que d'être
bafoué pour l'Ecriture ; c'est être admis au nombre des citoj-ens
du ciel que d'être chassé de son pays et forcé d'émigrer pour
l'Ecriture ; c'est être sauvé que d'être détruit pour l'Ecriture ;
enfin, souffrir pour l'Ecriture, c'est être au comble du bonheur.
C'est ce que veulent dire ces paroles du Christ : — Heureux ceux
qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est
à eux *. » Sainte-Marthe s'attaque aussi aux abus de l'Eglise qu'il
1. In Psalmum XXXIII... Paraphrasis, p. 197.
2. In Psalmum Septimum... Paraphrasis, pp. 118-119.
3. Ibid, p. 67. Cf. aussi Déd., ibid, p. 9. Cf. infra, p. 323 et seq.
4. Déd., ibid., p. 6.
1543] TERSÉCUTION DE GRENOBLE 89
suffisait de mentionner pour être soupçonné de Luthéranisme.
u Que quelqu'un condamne les abus », écrit-il à Galbert, « intro-
duits dans l'Eglise, au plus grand dommage de la République
chrétienne, par l'avarice sans bornes de certains : il doit être
Luthérien. D'autre part, qu'on déclare que l'autorité du Pontife
Romain et des autres ministres de l'Eglise doit être confirmée et
qu'on approuve certaines cérémonies vénérables, qui refrènent
et pour ainsi dire endiguent les désirs humains : on sera ignomi-
nieusement qualifié de Papiste ^ ».
En somme, il est probable que ce dernier passage nous instruit,
sinon des sentiments religieux de Samte-Marthe, du moins de
ceux qu'il désirait se faire attribuer. C'étaient ceux que parta-
geaient beaucoup de gens aux vues larges, parfaitement ortho-
doxes, qui souhaitaient ardemment qu'une réforme fut opérée
au sein de l'Eglise et qui, tout en reconnaissant l'autorité du
Pape, étaient trop Gallicans pour aimer le nom de Papiste, au
moment où le Concordat venait de concentrer à nouveau l'atten-
tion sur les réclamations d'indépendance de leur Éghse ^. Il est
possible que l'expérience brièvement acquise par Sainte-Marthe à
Genève ait quelque peu modifié ses vues. Ses allusions aux
« Evangélistes charnels » donnent l'impression d'mie certaine
désillusion sur la Réforme ou tout au moins les réformateurs.
« n y a aujourd'hui », écrit-il, « beaucoup d' Evangélistes de cette
espèce, qui n'ont que l'Evangile à la bouche, mais dont le cœur
ne persévère point avec vigueur et puissance dans la Charité
Evangéhque. A quoi leur sert-il d'avoir mie doctrine sincèrement
pieuse, si elle est étoufi^ée par les passions mauvaises et si leur vie
est bornée par les convoitises de ce monde. Mais l'amour de la
gloire, l'amour de l'argent, du plaisir, le désir de la vengeance, la
fausse honte, la crainte de la douleur et de la mort les possèdent
si bien qu'ils sont non seulement incapables d'instruire la foule
des sots par leur exemple, mais qu'eux-mêmes et, avec eux, la
1. In Psalmum Septimum... Paraphrasis, pp. 6 et 7.
2. Pour l'histoire des longs débats entre l'église de France et le Saint-Siège, cf.
Gervis, Hist. of the church of France, vol. 1. Imbart de la Tour, Les Origines de
la Réforme. Vol. II, Livre I, chap. ii et m, Livre IV, chap. i.
« La Pragmatique, disait le chancelier du Prat, en 1517, nous a isolés, entre
tous les peuples Catholiejuos, et nous a fait considérer connue enclins à l'héré-
sie, peut-être même comme attaints déjà par ses doctrines. » Le marquis du
Prat, Vie d^ Antoine du Prat, Paris, 1857, p. 152, cit. Henri Lutterotli, La Refor-
mation en France, p. 2.
90 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1543
piété évangélique deviennent un objet de mépris, puisqu'ils ne
pratiquent pas ce qu'ils enseignent. Si vous les exhortez, d'une
manière toute chrétienne à ne pas convertir la hberté évangéli-
que (la vraie liberté de l'esprit) en hberté de la chair, mais à
unir aux pieuses doctrines luie pieuse conduite et si vous les
réprimandez plus vivement devant leur obstination, ils vous
flétriront de l'accusation d'athéisme ^. »
Quelque peu déçu donc, par les conséquences qu'eut le nou-
veau mouvement religieux chez ses partisans et par son éloigne-
ment de ce spiritualisme philosophique avec lequel il s'était
d'abord confondu 2, désabusé par son dogmatisme déjà marqué,
dompté et soumis par d'amères expériences et, cependant,
cherchant ardemment à justifier ses vues devant les Autorités, "
tout en désirant sincèrement garder sa place au bercail, ainsi
pouvons-nous nous représenter Sainte-Marthe à la fin de son
emprisonnement .
Sa libération ne devait pas tarder. Le Parlement mit en effet
son prisonnier en liberté « una hora et verbo uno ^ » et non pas,
semble-t-il, en vertu d'un acquittement, mais d'un jugement qui
le condamnait à une peine moins grave que celle qu'espéraient
obtenir les ennemis du jeune savant — la peine capitale. Sainte
Marthe fut banni, ses biens furent confisqués ; mais les machina-
tions de son ennemi personnel semblent n'avoir abouti qu'à sa
confusion. « A quoi a-t-il enfin réussi, sinon à m'avoir fait long
temps séquestrer ? « dit Sainte-Marthe. « Mais un bon nombre de
princes et de nobles, en vérité le Christ lui-même ont été empri-
sonnés. Il m'a dépouillé de tous mes biens ; ce qu'il a ravi, ce
n'est pas à moi qu'il l'a ôté, mais à la Fortune, à qui appartenait
ce que je possédais. Le Seigneur me l'avait donné, le Seigneur me
l'a ôté. Il peut me rendre de meilleures choses et en plus grand
nombre. Peut-être m"a-t-il déshonoré ? Il l'a essayé, mais il n'a
pas réussi ; car, de même que lorsqu'on mouille ou qu'on immerge
la capillaire elle semble rester sèche, de même la calomnie ne
s'attache pas à l'homme de bien, ni le déshonneur, quoiqu'on
fasse pour cela. Mais il prit soin de me déposséder entièrement.
1. Déd. In Psalmum Septimum... Paraphrasis, jîp. 7 et 8, cf. infra, p. 322
et se-q.
2. Cf. Abel Lefranc, Le Platonisme et la Littérature en France (1500-1550),
Kev. d'Hist. litt., 1896, pp. 9, 12-13.
3. Déd. Ln Psalmum Septimum ...Paraphrasis, p. 13.
154:} I PERSÉCUTION ])E GRENOBLE 91
Eh bien ? Me croyait-il semblable à la fourmi, ou à l'abeille, qui
émigrent si elles sont chassées de leur fourmilière, ou de leur
ruche ? Mais un homme brave et bon vit partout avec sérénité,
comme un navire à Fancre est en sûreté dans tous les ports ^. »
L'influence des Dominicains, sans doute aussi la défense de
Galbert et la protection d'Avanson peuvent avoir joué un rôle
dans cette décision du Parlement ; mais sa soudaineté traduit les
efforts d'une influence encore plus puissante. Marguerite de
Navarre ne serait-elle pas intervenue cette fois, sinon dans une
précédente occasion, en faveur de son protégé, comme elle
avait si souvent fait pour d'autres ? Un passage introduit par
Sainte-Marthe, plusieurs années après, dans sa Paraphrase du
Psaume xcix, donne quelque force à cette supposition : « Si
nous avions des ennemis appliqués à nous détruire, et que nous
ne puissions leur échapper et qu'mi prince nous promît son appui
et la liberté par lettre, ou par message, et nous prît sous sa pro-
tection, quelle nouvelle pourrait mieux que celle-là ranimer notre
courage ^ ? »
Libre, mais misérable, le banni retourna à Lyon, son premier
refuge. Il y était déjà le 15 juin, car la dédicace à Galbert de sa
Paraphrase du Psaume vu est datée de ce jour et de ce lieu. Le
l^^ juillet il dédia à Avanson une autre paraphrase, celle du
Psaume xxxiii, qui l'avait si bien inspiré. Il l'avait composée
à Grenoble, ou à Lyon, immédiatement après avoir recouvré la
liberté. Cette année même il publia à Lj'on les deux paraphrases
avec leurs dédicaces ^, en un seul volume qui comprenait aussi sa
lettre à Dufour et une intéressante épigramme dirigée contre ses
ennemis. Cette épigramme nous donne les noms de ses persécu-
teurs et constitue mie dénonciation de la part qu'ils ont prise dans
les deux condamnations de Sainte-Marthe à la prison. Etant
donné son caractère mordant, l'épithète de « gentil épigramme^ »
que lui donne le généalogiste de la famille est amusante :
1. Déd. In Psalmum Septimum... Paraphrasis, p. 11.
2. In Psalmum XC... pia Meditatio, fol. 17.
3. In Psalmum Septimum et Psalmum XXXIII Paraphrasis per Carolum
Samarthanum. Je dois à l'obligeance de M. Arthur Labbé, de Châtellerault,
d'avoir vu ce volume. Il me prêta son exemplaire presque unique (reliure en
maroquin rouge par Du Senil, aux armes de Caumartin Saint-Ange). J'en ai
depuis découvert un second à la Bibliothèque Sainte-Geneviève (n" B 1515).
Texte des dédicaces, cf. infra pp. 321-330. Ce volume est la seule source d'in-
formations dont nous disposions pour les événements de Grenoble.
4. Généalogie de la Maison de Sainte- Marthe, fol. 22 r°.
92 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1543
Ad F. Faysanum apud gratianopolim senatobem et Theod. Mule-
TUM IN EOD. SeNATU ADVOCATUM BEGITJM SaMARTHANUS.
Me volucris rostro, me Bestia calée petivit,
Nec nocuit Volucris, Bestia nec nocuit.
Iiiunerito vinctum Menses vexasse triginta\
Inque meam frustra pervigilasse necem,
Ac nudum diu-o eduxisse e carcere, pulsuiu
Ingrate, Getico, barbaricoque Solo ;
Hsec fecisse (inquam) fas contra, juraque contra.
Ni insonti graviter sit nocuisse Reo :
Ut potuere igitur solum nocuere, nec ultra,
Ut voluere etenini non nocuere, sat est i.
1. In Psalmum Septinium et Psalmum XXXIII Paraphrasis, p. 1-44.
1544]
CHAPITRE V
AU SERVICE DE LA DUCHESSE DE BEAUMONT
ET DE LA REINE DE NAVARRE
Le second séjour de Sainte-Marthe à Lyon fut de courte durée.
Il n'y était pas depuis plus d'un an quand, en 1544, il entra au
service de Françoise, Duchesse douairière de Vendôme et de
Longueville ^, qui venait d'être dernièrement créée Duchesse
de Beaumont ^. Dans l'oraison funèbre composée en 1550 pour
sa patronne, Sainte-Marthe dit de lui-même qu'il fut « son
domestique serviteur six ans continuels ^ ». En réalité, il est clair
que c'est grâce à la duchesse et non pas, comme on l'a crû géné-
ralement, à Marguerite de Navarre, qu'il vit se lever l'aurore
de jours plus fortunés. Quand elle mourut, moins d'un an après
Marguerite, Sainte-Marthe pleura en ces termes la mort de ses
deux protectrices : « L'une avoit été le premier fondement de
mon avantage sur lequel l'autre avait commencé un bastiment
qui eut poeu contenter le désir de mon esprit à l'entretien &
continuation de mes études. L'une decedee, ce commencement
a este ruiné et ne m'estoit plus demeuré que le fondement ; mais si
tost que l'autre a délaissé le monde, mon fondement s'est crevé
en sorte qu'il ne reste plus en mo^^ de ce que j'estoisles deux
vivantes, sinon une triste image de ma ruine ■*. » La « première
pierre » des succès de Sainte-Marthe fut le poste de procureur
général du nouveau duché, qu'il obtint dans l'année même de
son entrée au service de la Duchesse ^.
L Fille de Renée d'Alençon, et sœiir de Charles, Duc d'Alençon, premier
époux de Marguerite de Navarre, elle était veuve depuis six ans de Charles de
Bourbon, Duc de Vendôme, son second époux. Le premier avait été François
d'Orléans, Duc de Longueville.
2. En septembre 1543, quand lo vicomte de Beaumont et les baronnies de La
Flèche, Château-Gontier, Sainte-Suzanne, etc., furent réunies en sa faveur
en un duché-pairie sous le nom de Beaumont.
3. Oraison funèbre... de Françoise d'Alençon, etc., fol. 13 v°.
4. Ibid., fol. 7 vo et 8 r».
5. Odolant Desnos, Métnoîres historiques sur la ville d'Alençon, vol. II, p. 546,
94 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1544
A ce poste était attaché le titre de membre du Conseil de la
Duchesse ^. Françoise avait probablement vu le jeune Sainte-
Marthe avant qu'il ne quittât son foyer pour l'Université, car
elle avait assisté à Fontevrault, en 1529, à la réception d'une de
ses filles comme novice ^ et elle avait, en tout cas, des relations
étroites avec le couvent. Ces relations, sans doute, suffisaient à
l'intéresser en faveur de Sainte-Marthe ; mais il est aussi possible
que les Dominicains aient attiré son attention sur leur remar-
quable pénitent. Le confesseur de Françoise, Frère Simon Ber-
nard, était un Dominicain et il est fort possible qu'il ait rappelé
Sainte-Marthe à son souvenir ^.
La sûreté du refuge que lui offrait le service de la Duchesse
était un don du ciel pour Sainte-Marthe ; car, bien qu'il eût reçu
l'approbation des Dominicains, le sévère édit de Paris, promulgué
un mois ou deux après son arrivée à Lyon *, doit Favoir fait
trembler et davantage encore celui de septembre de la même
année, qui définissait clairement la doctrine orthodoxe, d'après
la Sorbonne, et énonçait les mesures prises contre tous ceux qui
prêchaient contre l'un de ses vingt-six articles^. La maison de
la Duchesse ne lui offrait pas qu'un simple refuge : Cette pieuse
maîtresse — dont l'orthodoxie était au-dessus de tout soupçon —
se plaisait à la lecture des Psaumes, de la Bible et des Hymnes
et le tour d'esprit « évangélique » de Sainte-Marthe fut bien
apte à conquérir sa sympathie.
Le protégé de Françoise a laissé une vivante peinture de la
personne physique et des qualités de sa protectrice, « la bonne
entre les bonnes et la humaine entre les humaines ». Ses yeux
lui refusaient leur service. Elle était de si forte corpulence qu'elle
si^écifie que les lettres-patentes lui conférant cet office sont datées du 14 mai
1545. M. de Longuemare, op. cit., p. 46, donne poiu" date le 18 mai, mais sans
citer de sources. Cf. les lettres -patentes d'Antoine datées de 1550, infra,
p. 336 et seq.
1. La chronologie de l'histoire des relations de Sainte-Marthe avec la Duchesse,
donnée dans la Généalogie de la Maison de Sainte-Marthe, fol. 26 v°, est erronée.
2. Magdaleine de Bourbon, Cart. Font. Ehrald., fol 357 v°. Sainte-Marthe,
Or. fun. de Françoise d'Alençon , fol. 39 r", donne la date du 25 octobre. Elle
prononça ses vœux le 14 octobre 1534.
3."« ... frère Simon Bernard, de l'ordre des Jacobins, son pbre confesseur et
ecclésiaste ordinaire, vertueuse et docte personne. » Or. fun..., fol. 34 v°.
4. Le 30 juillet 1543. Actes de François I^^, n» 13343.
5. Ibid., n"s 13353 et 13354. Cf. aussi Lutteroth, op. cit., pp. 37 et 38,
1548] LA DUCHESSE ET LA REINE 95
no pouvait prendre part aux travaux domestiques, que les doc-
teurs lui avaient interdit le repos et qu'ils l'obligeaient à « faire
exercice par deambulations » ; niais, malgré cela, la noblesse de
son maintien no pouvait échapper à personne.
u \'ergilo, parlant do Vénus », écrit Sainte-Marthe, « dit qu'au
marcher elle se monstra estre vraye Déesse ; mais, s'il eust
cogneu Françoise, il eust poeu dire que sa parole, son maintien,
son port, son marcher, ses gestes, encore qu'elle eust esté dé-
guisée et couverte d'autre habit, portoient assés de tesmoignage
quelle estoit Princesse i. » Elle qui avait une intelligence virile,
cette femme « qui sçait si noblement tenir son reng entre les
Princesses que ses vertus souveraines avoient donné à nostre
France grande occasion de se complaindre de Nature de quoy ne
l'avoit faicte homme ^ », se montra mère tendre et dévouée pour
ses treize enfants. Sainte-Marthe, qui en fut le témoin oculaire 3,
fait un émouvant récit de sa conduite pendant la longue et dou-
loureuse maladie de son fils Antoine : « La mère qui, en l'absence
de son enfant, de pitié et compassion de ses douleurs arrousoit
sa chambre de larmes, quand retournoit vers luy, ne voulant lu}-
augmenter sa peine par sa tristesse et désolation, reprimoit
ses douleurs et le consoloit avec un visage si constant qu'elle
entretenoit son enfant en espoir de guarison, encore que la
maladie fust de touts déplorée. Et l'enfant qui, en l'absence de sa
mère, par les doloreuses plainctes de son mal, faisoit fondre les
assistants en pleurs, advertis de la venue de la débonnaire Dame,
se contenoit en si magnanime courage qu'il sembloit ne sentir
aucune douleur ^ ». Pendant que son fils recouvrait la santé,
sa mère recevait la nouvelle de la mort soudaine de son second
fils, le vainqueur de Cérisolles ^. Frappée de douleur, elle s'ap-
pliqua à le cacher au jeune malade : « Qui les eust veu l'un devant
l'autre, quand elle le fut reveoir, en n'eust poeu juger qu'elle
heust aucune fascherie et tristesse ; ne luy qu'il souffrist aucun
mal ^. »
L Or. fun., fol. 13 r" et 14 v°.
2. Or. fun... de... Marguerite de Navarre, p. 44.
3. « Nous estions lors à Chasteaui-egnauld. " Or. fun... de Françoise d'Alençon,
fol. 34 r«.
4. Or. fun... de Françoise d'Alençon, fol. 33 v".
5. Le 16 février 1546. Il fut tué par un coffre de linge qui tomba d'une fenêtre
pendant qu'il jouait avec Je Dauphin et quelques seigneurs de sa suite.
0. Or. fun... de Françoise d^Alençon, fol. 35 r".
96 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1544
La Duchesse maintenait chez elle une stricte disciphne. Elle
s'occupait minutieusement du costume, de la tenue et des
amusements de ses dames d'honneur. « Elle faisoit aussi venir
en sa chambre toutes les Demoiselles, et (après) les avoir regar-
dées l'une après l'autre, elle reprenoit celle qui luy sembloit
faire contenance et maintien rustique ; elle blasmoit celle qui
estoit moins que proprement et modestement parée ; elle prenoit
l'ouvrage de chascune, s'il y avoit faulte l'amendoit, si le peu
d'avancement portoit tesmoignage de sa négligence et paresse
la tenceoit... Que si aucun leur vouloit parler d'amour, falloit que
ce fust de l'amour permis... car oncques Ullyxe n'estouppa si
bien ses aureiUes contre le deceptif chant des Sirennes, qu'elles
estoient sourdes a tels propos comme filles prudentes et rendantes
bon tesmoignage de leur nourriture... Ains permettoit qu'elles
allassent se pourmener & esbastre ou aux jardins, ou en quelque
honorable maison, ou qu'elles balassent, ou qu'elles jouassent
de lues, de guitternes, d'espinettes & autres instruments de
musique ^. » Profondément religieuse, elle ne leur permettait
d'autre lecture que celle de la Bible ou de « quelque historio-
graphe qui ne donnait aucune mauvaise et impudique doctrine »,
ni d'autres chants que les Psaumes ou les odes de la Reine de
Navarre ^. Elle imita même sa belle-sœur, en faisant adapter des
hymnes à des airs populaires, « tourna les lascives chansons de
l'impudique Venus en hymnes et cantiques spirituelles ^ ». Ces
compositions étaient généralement l'œuvre de Charles de Bil-
lon ^, son maître des Requêtes, mais Sainte-Marthe fut quelque-
fois chargé de leur composition : « Quelque fois me faisoit tant
d'honneur », écrit-il, « que de m'en commander autant ; & quand
j'avoie escript quelque Elégie qui parloit des bénéfices de Jésus,
de la bonté & miséricorde de Dieu & d'autre telle matière chres-
tienne, me la faisoit distinctement lire devant elle en la présence
de ses Damoiselles, pour les exciter tousjours ala crainte et amour
de Dieu et leur faire gouster le fruict de pieté ^ ». Françoise ne
surveillait pas moins vigoureusement la conduite des gentils-
1. Oraison funèbre de François cV Alençon, iol. lér^elvo.
2. Ibid., fol. 15 i-o.
3. Ibid., fol. 15 vo.
4. « Son maistre des requestes, homine d'angelic esprit & de grande érudi-
tion. » Or. ftin... de Françoise d'' Alençon, fol. 16 r".
5. Ibid., fol. 15 v».
1548] LA DUCHESSE ET LA REINE 07
hommes de la maison. Elle considérait qu'une seule réprimande
devait suffire, tant pour « les mutins joueurs, blasphémateurs,
oultrageus » que pour ceux qui « entreprirent sur les autres
estats & offices qu'elle leur avoit distingués » ; après quoi ils
étaient conduits en prison pour y subir « bonne justice » ^.
Si elle avait de nombreuses vertus, elle ne manquait pas non
plus de fautes. Généreuse, pardonnant aussi vite qu'elle se
fâchait, incapable de rancune, affable, facile d'accès, pieuse et
charitable, — la Duchesse avait les défauts de ses qualités -.
La présomption l'irritait autant qu'un véritable vice et on l'en-
tendit déclarer « tout hault et devant touts » que jamais
serviteur ne la gouvernerait ^. Elle avait toujours de lourdes
dettes et certains murmuraient qu'elle n'avait jamais de sa
vie payé ses serviteurs *. Sainte-Marthe a tracé un curieux
tableau de la vie au jour le jour que menait cette Princesse
ro3^ale. Quand elle recevait de l'argent, ceux qui avaient la
chance de l'apprendre et de lui réclamer le paiement de ce qui
leur était dû n'essuyaient jamais de refus ^, et elle s'arrangeait
pour donner satisfaction aux gens de sa maison en leur donnant
des charges aussitôt qu'il y en avait de vacantes. Pourtant, quels
qu'aient été ses défauts, Françoise d'Alençon n'en était pas moins
capable de gagner l'affection de ceux qui la servaient, et fut
sincèrement regrettée après sa mort. « O franc cœur de Fran-
çoise » s'écrie Sainte-Marthe (( o bonté incroyable, o rare
exemplaire de miséricordieuse Princesse, que tu as aujourd'hui
en chrestiente petit nombre de Princes, a toy en cela sem-
blables ^ ».
Après une période qu'il doit avoir passée entre Vendôme, La
Flèche et Beaumont, Sainte-Marthe fut aussi appelé auprès de
Marguerite de Navarre, à titre de conseiller et de maître des
requêtes, tandis qu'il remplissait aussi les fonctions de lieute-
nant criminel à Alençon. Comme Sainte-Marthe dit lui-même
L Or. fun. de Françoise d'Alençon, fol. 15 v° et 16 r".
2. Cf. ibid., fols. 30 ro, 26 v", 12 v°, 34 v".
3. Par exemple « Et encor que l'advis et opinion de son conseil luy semblast
bonne, elle la reprouvoit, non pour ne la vouloir croire (car, après, elle la niettoit
a exécution), mais pour oster toute occasion aux gents de son consei de se
jacter de la gouverner. » Ibid., fol. 16 r*" et 17 r".
4. Ibid., fol. 29 r» et 31 r».
5. Ibid., fol. 31 r» et v».
6. Ibid., fol. 23 r".
98 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1548
qu'il était « et leur domestique et de leur conseil ^ », on peut
deviner qu'il appartenait simultanément aux hôtels de la Du-
chesse et de la Reine, ce qui est une autre preuve de l'étroite
affection qui jusqu'à la fin unissait les deux femmes, malgré
qu'elle ait été menacée par le refus de la Reine de consentir
à marier sa fille à Antoine de Bourbon ^ et, plus tôt, par le
procès qu'intentèrent les sœurs de Charles d'Alençon, après la
mort de ce dernier, pour recouvrer l'usufruit du duché concédé
à sa veuve ^.
Il est difficile de fixer la date de l'arrivée ou plutôt du
retour de Sainte-Marthe chez la Reine, puisque nous avons
établi la supposition qu'il faisait partie de sa suite en 1540. Il
n'est pas fait mention de lui avant 1548, dans ce livre des dépenses
de la Reine que tenait Frotté ^ entre 1540 et 1548 ^, et son nom,
suivi des titres de conseiller et de maître des requêtes *', apparaît
pour la première fois précisément en novembre 1548, c'est-à-dire
pendant ce mois de fêtes données à l'occasion de la visite de
Marguerite à Vendôme, la nouvelle demeure de Jeanne d'Al-
bret ' : c'est alors que « Charles de Sainte-Marthe, conseillier et
maître des requêtes est chargé de taxer les dépenses de la séance
de l'échiquier tenue à Alençon au mois de septembre dernier ».
La présence probable de Samte-Marthe à Vendôme et chez
Françoise rend donc plausible l'hjrpothèse que la Reine choisit ce
moment pour attacher une fois de plus Sainte-Marthe à sa per-
1. « J'ay donc ample matière de plorer la mort de mes maîtresses qui les ayant
perdues ay tout perdu : et seray tesmoing croyable à la prédication de leurs
vertus, qui ay esté, et leur domestique et de leur conseil. » Or. jun. de Françoise
iV Alençon, fol. 8 r°.
2. Cf. Ruble, Le Mariage de Jeanne d'Albret, pp. 250-268. A Lefranc. Les Der-
nières Poésies de Marguerite de Navarre, préface, pp. xx-xxii ; F. Frank, Les
Marguerites de la Marguerite, préface, pp. xvii et xviii.
3. En 1259. Le procès fut terminé l'année suivante. Cf. Anselme, Histoire
généalogique et chronologique de la Maison Royale de France (Paris, 1726-1733),
vol. I, p. 277 et Génin, Nouvelles lettres, p. 123.
4. Le secrétaii-e de la Reine. Sainte-Marthe en parle en ces termes : « ... son
secrétaire Jehan Frotté — sien le dy je pource qu'il estoit de son privé
Conseil comme son premier et trèseprové Secrétaire, homme de grande expé-
rience et de bon esprit, prudent et hayant peu de semblables au debvoir et à la
diligence de son office, etc. » Or. fun... de M. de N., p. 63.
5. Edité, ou plutôt analysé, d'une manière satisfaisante par le comte de la
Ferrière-Percy. Marguerite d'Angoidême, son livre de dépenses (1540-1549).
6. Ibid., p. 131.
7. Cf. Ruble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, vol. I, pp. 3-5; La Fer-
rière-Percy, op. cit., p. 131.
1548] LA DUCHESSE ET LA REINE 99
sonne. L'appui qu'apporte à cette supposition l'oraison funèbre de
la Reine est presque entièrement négatif. Sainte-Marthe n'était
pas avec Marguerite quand mourut François I^r, le 31 mars 1547 :
— « elle mesmes le m'a depuis ainsi dit » — c'est en ces termes
qu'il parle du rêve que fit ce jour-là Marguerite au sujet
de son frère ^ ; mais il n'est pas douteux qu'après être entré à son
service il n'ait été étroitement attaché à la personne de la Reine
de Navarre. « Nous estions lors au monastère de Thusson ^ »,
écrit-il, en racontant un incident de la vie de la Reine comme s'il
faisait réguhèrement partie de sa suite. Il se peut que sa nomina-
tion comme lieutenant criminel d'Alençon^ ait eu lieu avant
qu'il soit devenu le serviteur de confiance de Marguerite, mais ces
fonctions n'auraient pu lui donner de fréquentes occasions de
voir la Reine, qui passa ses dernières années à Pau, à Mont-de-
Marsan et à Nérac, sauf quelques exceptions au nombre des-
quelles nous ne pouvons compter aucun voyage à Alençon
après 1544. Il est donc probable que Sainte-Marthe ne devint
un intime de la maison qu'un an à peine avant la mort de la
Reine. Pour Marguerite ces derniers jours furent remplis de
chagrin, de désenchantements et de désillusions, et la gratitude
d'une âme de nature semblable à la sienne, comme l'était celle
de Sainte-Marthe, doit avoir été pour eUe une source de consola-
tions.
Sainte-Marthe se sentait en effet redevable d'une dette im-
1. Or. fun... de M. de N., p. 104.
2. Ibid., p. 70. 1. La mention du monastère de Tusson, où Marguerite
chercha une retraite aussitôt après la mort du Roi, ne doit pas forcément
indiquer que la Reine et le poète étaient déjà en relations à une date plus
ancienne que nous l'avions supposé ; car on peut raisonnablement supposer
que Tusson était resté un des endi'oits où la Reine séjoiu-nait le, plus volon-
tiers.
3. (i Comme ce fut par sa favexir qu'il obtint la charge de lieutenant criminel
de la ville d'Alençon, » etc. Scévole de Sainte-Marthe (Colletet), loc. cit. Scévole
ne parle pas de la charge de « Conseillier à l'échiquier et au conseil d'Alençon »
qu'aurait eu Sainte-Marthe d'après Odolant Desnos, op. cit., vol. VII, p. 646,
qui ajoute « après l'extinction de l'échiquier, il fut lieutenant criminel d'Alen-
çon ». On ne peut pas se fier à Odolant Desnos, puisque on peut voir par
son assertion que Sainte-Marthe était encore lieutenant criminel d'Alençon
en 1562, alors qu'il était mort depuis sept ans à cette date. La généalogie de la
famille s'exprime ainsi (fol. 25 v") : « Marguerite... l'honnora de la charge de
lieutenant criminel d'Alençon, ou selon le témoignage de l'histoire de Perche,
de l'office de lieutenant général en cet exchiquier. » Nous pouvons, il me semble,
conclure que Scévole n'aurait pas manqué de mentionner aucvm des titres
d'honneur de son oncle.
100 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1548
mense envers celle qui, d'après ses propres paroles, « de sa grâce
m'a fait tant de bien et d'honneur que je lui de vois et ce qui
est à moy & moi-mesmes, tel que je sois ^ ». Son amour et son
admiration pour cette « femme incomparable qui n'eut onc rien
en ce monde sinon le corps commun avec les aultres mortels ^ »,
« les vertus de laquelle quand on vouldroit dignement exprimer
la fertilité d'Homère en deviendra stérile, le torrent de Démos-
thène en déseicheroit, la lumière et splendeur de l'éloquence
Tulliane en seroit estainte ^ )>, rendent éloquente l'oraison
entière ; lui inspirent des termes affectueux qui — s'ils sont moins
forts que ceux d' « Esprit abstraict ravy et exstatic » qu'emploie
Rabelais, ou de « corps féminin, cœur d'homme et teste d'Ange »,
ceux-ci de Marot — nous dépeignent très bien les manières et les
mœurs de la Reine. Sa candeur, « ingénuité de franc cœur », sa
(( force et magnanimité », sa « gravité tempérée conjointe avec
l'humilité et doulceur », sa courtoisie, sa « doulceur et bonté »,
son « excellent esprit », sa « profonde et abstruse érudition » et
« une telle mâle majesté que celui qui avoit offensé eut déjà
voulu estre cent pieds soubs terre » — telles sont les qualités
que Sainte-Marthe aime à rappeler ^. Il fait aussi remarquer que
la Reine mettait en pratique dans la vie ses connaissances philo-
sophiques ; qu'elle protégeait et encourageait les lettres ; qu'elle
distribuait avec désintéressement les charges dont elle disposait,
à une époque où leur distribution était une fertile source de
revenus ; que, constante dans l'infortune, elle pardonnait géné-
reusement les injures ; que la discipline qu'elle avait établi sur
sa maison était raisonnable et douce ; qu'elle payait avec promp-
titude et exactitude « le salaire du serviteur » ; qu'elle se montrait
libérale envers tous, même les méchants et les vicieux : « Elle
estoit le plus humaine et la plus libérale femme du monde »,
s'écrie-t-il, « elle escouteoit parler tous états et toutes nations
d'hommes ; elle ne refuseoit sa maison à personne ; elle ne vou-
loit, quand on la prioit de quelque chose, que celuy qui deman-
deoit s'en allast refusé ^ », « Tous les malades de grief ves mala-
dies », écrit-il ailleurs, enthousiasmé pour en avoir lui-même
1. Or. fun... de M. de N., p. 28.
2. Ibid., p. 26.
3. Ibid., p. 28.
4. Ibid., pp. 99, 64, 60, 80, 31, 84, 49-52, 56-59, 65-67, 83, 87, 88 et passim.
5. Ibid., p. 101.
154!)J LA DUCHESSE ET LA REINE 101
bénéficié, « tous ceuls qui souffroient nécessité et indigence, tous
ceuls qui avoient pertlu leurs biens et abandonné leur patrie,
tous ceuls qui fuioient la persécution de la mort, bref tous ceuls
qui estoient en quelque adversité, fust ce du corps ou de l'esprit,
se retiroient à la Royne de Navarre comme à leur ancre sacré et
extrême refuge de salut en ce monde. Tu les eusses veus, à ce
port, les uns lever la teste hors de mendicité, les aultres, comme
après le naufrage, embrasser la tranquillité tant désirée, les
autres se couvrir de sa faveur comme d'un second bouclier d'Ajax,
contre ceuls qui les persécutoient ^ ».
C'est à regret que Sainte-Marthe reconnaît une seule imper-
fection en Marguerite : Une « legierté de croire », un « esprit si
muable que facilement on la tourneoit çà et là » et, même si
c'était vrai, « il fault havoir égard au sexe ». Il l'excuse aussi,
ainsi qu'il convenait pour son auditoire, d'avoir accordé sa pro-
tection à des hommes (( qui sentoient bien peu chrestiennement
de nostre foy et religion ^ ». Il s'agit probablement de l'infortuné
Des Périers, dont la disgrâce^ lui fournit une preuve de l'ortho-
doxie de son idole : « Mais ceuls qui n'estoient de Dieu, je dy
ceuls desquels les faicts répugnoient à la parolle, ceuls de qui la
vie estoit scandaleuse, ceuls de qui la doctrine estoit doctrine
inspirée des Démons, une doctrine impie, sacrilègue & qui deust
estre dégetée, après qu'elle les avoit aigrement tencés, après que
leur avoit monstre leur faulte, après que trèshumainement les
avoir voulu remettre au chemin de vérité, s'ils ne vouloient se
recognoistre et amender, selon le précepte de S. Paul qui com-
mande d'éviter l'hérétique après la première ou seconde admoni-
tion, incontinent les dechasseoit de sa Maison, de sa famille et
de sa compagnie * ».
Il était naturel que Sainte-Marthe, en tant qu'érudit et pro-
fesseur, ait eu beaucoup à nous dire de l'éducation de la Reine,
grand sujet de souci pour son père et pour sa mère, « mirouer très
lucide de prudence et matronale gravité ». Soumise à une disci-
pline d'une sévérité persanne, on lui inculqua des principes
« pudiques et humains, sévères toutefois et vraiment Royaulx »
L Or. fun... de M. de N., pp. 88-89.
2. Ibid., pp. 96-lOL
3. Sur cet incident, cf. La Ferrière-Percy, op. cit., p. 41 et seq ; L. Lacoiir,
Œuvres Françaises de Bonaventure des Pericrs, vol. I, p. 1 et seq.
4. Or. fun... de M. de N., pp. 101 et 102.
102 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1549
et son éducation intellectuelle fut dirigée par des hommes « bien
expérimentés en maintes bonnes choses, prudents et excellents
en toute manière de science i, des experts et sages instructeurs ».
L'oraison funèbre, qui diffère peu d'une biographie, donne
des détails non seulement sur l'éducation de Marguerite, mais
encore sur ses ancêtres et les principaux événements de son
existence : Ses deux mariages, les négociations avec l'Empereur
qui voulait obtenir sa main, la naissance de ses enfants, sa mis-
sion en Espagne, l'activité politique qu'elle déploya chez elle,
la mort de son enfant, « ravy devant son aige par l'envie des
fatales Déesses ^», y sont racontés avec exactitude et éloquence.
Pourtant, c'est surtout à raconter, puisant dans ses propres
souvenirs, la façon dont vivait sa maîtresse adorée qu'il réussit
le mieux. Il ne veut pas que le lecteur suppose que Marguerite
était « semblable aux Dames de court qui passent le jour en
oisiveté et vaines paroUes, ou ne s'empeschent qu'aux occupa-
tions et exercices féminins. Certes il n'est pas ainsi », continue-t-il,
« car, comme elle passeoit toutes celles de son sexe de vivacité
d'esprit, et havoit en un corps féminin un héroïque et virile
cœur ; ainsi vouloit elle passer le temps aux arts dignes de l'oc-
cupation de l'homme et aux honnestes et louables exercices ^ ».
Dans ces pages de Sainte-Marthe, elle nous apparaît donc acces-
sible aux grands et aux petits, écoutant chacun « de telle doul-
ceur et humilité qu'à la veoir on ne l'eust prinse pour une Royne
ains pour une simple Damoiselle », dictant ou même écrivant de
sa main des lettres de recommandation pleines de douceur, d'hu-
manité et d'affection, en recommandant « si affectueusement
ceulsàlafaveur desquels elle escrivoit qu'à veoir la lettre on l'eust
jugée escrire pour son affaire propre ». Nous la voyons qui donnait
des conseils, des consolations, des encouragements à ceux qui en
avaient besoin ; et « après qu'elle avoit ainsi preste l'aureille à
toutes personnes & par ordre, elle demeuroit ancor un peu là &
attendoit s'il y en avoit d'aultres qui voulussent parler à elle ».
Nous la voyons tantôt distribuer ses aumônes « secrètement
& sans se nommer... afïin qu'elle ne sembleast vouloir achapter
la faveur du peuple », tantôt recommander le soin des pauvres
1. Or. jun... de M. de N., pp. 38-44.
2. Ibid., pp. 44-45.
3. Ibid., p. 76.
1548] LA DUCHESSE ET LA REINE 103
à ses officiers « ... à joinctes mains & la larme à l'œil » ou, si mic
réprimande était nécessaire, mêler « du miel avec cest aloès » en
parlant doucement et familièrement au coupable i.
Sainte-jNIartlie nous a aussi représenté la Reine engagée en des
recherches plus intellectuelles, seule en sa chambre, aux mo-
ments où son mari était absent, tenant « entre ses mains un livre
au lieu de la quenouille, une plume au lieu du fuseau, la touche
de ses tablettes au heu de l'éguille ». EUe excellait toutefois dans
Fart de la tapisserie et en d'autres travaux d'aiguilles et, pen-
dant qu'elle s'y livrait, « elle havoit près d'elle quelcun qui luy
lisoit ou un Historiographe, ou un Poëte ou un aultre notable &
utile auteur, ou elle luy dicteoit quelque méditation ». Son élogieux
historien la vit lui-même dicter en même temps à deux secré-
taires, à l'un une lettre, à l'autre « des vers françois, qu'elle
composoit promptement. mais avec une érudition & gravité admi-
rable 2 ». Pendant les repas, bien qu'elle considérât les « propos
joj'eux et recréatifs » aussi nécessaires que le sel, elle bannissait
cette grossièreté qui plaisait tant aux hommes de cette époque,
et préférait s'entretenir de médecine, d'hygiène « et des... choses
naturelles » avec ses médecins Schyron [Scuronis], Cormier et
Esterpin [Sterpin] ; d'histoire et des préceptes de philosophie
« avec d'autres très érudits persoimages dont sa maison n'estoit
jamais dégarnie » ; de la foi et de la rehgion chrétienne avec
Gérard, évêque d'Oléron. Samte-Marthe rapporte minutieuse-
ment ime telle conversation tenue à table, à Tusson. Le sujet en
était la parole du Christ : « Si vous n'êtes faicts comme les
petits enfants, vous n'entrerez jamais au Royaulme des Cieuls. »
Après que Le Roux, le chapelain de la Reine eut cité saint
Augustin, Régin saint Jérôme et que Sainte-Marthe lui-même eut
cité saint Jean Chrysostome, Théophylacte et Saint Hilaire, la
savante Reine — ^ « 0 seigneur Dieu de quelles parolles & gravité
de sentences ! » — développa son opinion personnelle, au grand
dépit d'un gentilhomme espagnol de la compagnie, qui se plaignit
par la suite « chez un Cardinal » d'avoir entendu Marguerite
« disputer de choses frivolles & de nulle valleur avec je ne scay
quels bonnets ronds, sans ha voir en sa compagnie que deus ou
trois gentilshommes », et « de ce qu'elle ne luy dist un seul mot ».
1. Or. fun... de M. de N., pp. 61-64.
2. Ibid., p. 76.
lot CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1549
« O complainte digne d'un tel personnage ! » ajoute Sainte-Marthe,
qui traite l'Espagnol de « beste & homme sans aulcun juge-
ment » ^.
Sainte-Marthe fait un touchant tableau des vertus conjugales
de Marguerite, portrait plus heureux de sa vie d'épouse que ceux
qu'on a coutume de présenter. D'après lui, Henri de Navarre
<( aimeoit la Royne sa femme d'amour marital ». Il n'était pas
non plus de ceux qui s'opposent à ce que (( les femmes se meslent
des estudes & de parler des lettres ». Au contraire, «. il a tousjours
révéré l'esprit & l'érudition de Marguerite & a fait mesme insti-
tuer sa fille Jheanne es bonnes disciplines & sciences par Nicolas
Bourbon ». Henri n'était pas pour son propre compte un des « en-
nemj^s capitauls des Muses & de sçavoir », au contraire, ainsi que
sa femme, « il tint souvent propos des bonnes Lettres & ayma
grandement les gents lettrés ^ ». L'éloge n'est pas excessif pour
un homme comme Sainte-Marthe qui maniait aussi habilement
le compliment que le blâme ; mais au moins ce portrait dif-
fère-t-il de celui auquel on est accoutumé et qui représente le roi
de Navarre, non seulement comme infidèle à sa femme, mais
même comme la maltraitant ^ et comme étant à son sujet dans les
plus mauvaises dispositions grâce à sa jalousie de leur fille ^ ».
Quant à Marguerite, elle se conduisait en épouse d'un tact par-
fait. Elle n'entamait jamais de discussion philosophique ou reli-
gieuse en sa présence, avant que lui-même ne l'eût fait. De
même que Sara, elle « le recognoissait comme son seigneur, l'ho-
noroit, luy obéiss^oit comme à son chef ». C'est ainsi qu'elle
« gagneoit sa grâce & s'i entretenoit par toute humilité & obéis-
sance. Quand il commandeoit quelque chose si tost ne l'avoit
dit, qu'il estoit faict, car jamais ne lui contredisoit & tant l'ai-
meoit qu'elle n'a craint d'entretenir sa grâce à son détriment
& dommage ^ ».
Elle poussa si loin en effet son dévouement qu'elle suivit
Henri en Béarn, alors que ses médecins lui prédisaient que le
changement de climat mettrait sa vie en péril •^. En effet, s'il
1. Or. fun... de M. de N. pp. 68-71.
2. Ibid., p. 73.
3. Cf. Ruble, Mariage de Jeanne d'Albrcl, pp. î)0-91 et 267 ; F. Frank, op. cit.,
p. XVII. Per contra Olhagaray fait un vivant portrait du désespoir d'Henri à la
mort de sa femme. Hist. de Foix, de Béarn et Navarre, pp. 505-507.
4. Cf. lettre de Henri II à Montmorency, cit. A. Lefranc, op. cit., p. xxiii.
5. Or .fun... de M. de N., pp. 73-74.
I54!l| LA DUCHESSE ET LA REINE 105
faut en croire Sainte-Marthe, elle paya de sa vie cet acte de
dévouement. Elle mourut le 21 décembre 1579 après une brève
maladie à Odos en Bigorre i.
Quelques jours avant sa mort, Marguerite (à qui son frère était
apparu en songe le jour qu'il mourut) fût elle-même avertie de
sa propre mort par une vision, après laquelle son activité s'étei-
gnit : « Elle abandonna tous ses biens & en laissa l'administration
au bon plaisir du Roy de Navarre, son mari... désista de passer le
temps à ses accoustumées compositions, commença s'ennuier
de toutes choses, & de ce qu'elle prévoieoit devoir arriver après
sa mort elle en escrivit au long à ceuls ausquels les affaires pour-
roient un jour toucher, & aiant ainsi donné ordre à toutes
choses, tumba en sa dernière maladie, où, avoir esté vingt jours
fort tourmentée... sur les 59 an de son aige, est allée de vie
à trépas ^ », a Ceuls qui ouïrent les propos qu'elle tenoit de l'immor-
talité de l'Ame & de la béatitude céleste un peu devant qu'elle
départist de ce monde », dit Sainte-Marthe, « sçavent trèsbien
qu'elle craignoit peu la mort, ains qu'elle Fattendoit à visage
riant, comme sentant trèsbien qu'elle lui était fort proche ^ ».
Trois jours avant de mourir elle perdit l'usage de la parole,
n'interrompit son silence que pour prononcer trois fois le nom de
Jésus et mourut avec ce nom sur les lèvres ^.
Les funérailles de la Reine furent célébrées avec grande pompe
à l'église de Lescar ^. Ce n'est pas en vue de cette cérémonie que
Sainte-Marthe composa l'oraison que nous avons citée. Elle avait
été préparée pour un service qui devait être célébré à la mémoire
de la Reine à Alençon ^, et il est douteux qu'elle ait jamais été
prononcée, bien qu'elle ait pu l'être dans le courant de l'année
suivante '. Sainte-Marthe l'écrivit en latin quinze jours seule-
L Sainte-Marthe doit être mieux renseigné slit ce point que Brantôme qui
dit qu'elle mourut au château d'Andaus (Andaux, Basses-Pyrénées). Œuvres,
vol. VIII, p. 123.
2. Or. fun... dp M. de N., p. 108.
3. Ibid., p. 113.
4. Ibid., p. 103.
5. Cf. Génin, op. cit., pièces justificatives, p. 457.
6. « Ut me Alenconii pronuntiaretur, si Reginse nostrœ funebris pompa cele-
brata fuisset ». Lectari candido. In obitum... Margarihe... Navarrorum Reginœ
Oratio funebris, p. 4, cf. infra, p. 334.
7. La Généalogie de la Maison de Sainte-Marthe, à laquelle il no faut pas tou-
jours accorder créance, déclare (fol. 26 r") qu'il fut prononcé : « L'année suivante,
à la prière des citoiens de la ville d'Alençon, qui preparoient de célébrer funé-
railles pour leur Dame, Charles fut invité de célébrer la mémoire et vertus de la
106 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1550
ment après la mort de la Reine ^, mais le service commémoratif
fut si souvent remis que presque trois mois s'écoulèrent sans
qu'il ait eu lieu 2. Le poète céda alors aux prières de ses amis et
la publia non seulement en latin, mais encore en ce français
pittoresque et vigoureux qui possède, comme l'observe juste-
ment Montaiglon. « un tout autre accent qui ne s'est pas éteint
et qui vibre encore aujourd'hui ^ ». Les deux versions, publiées
simultanément en avril ^, furent, suivant Scévole de Sainte-
Marthe, accueillies avec « un grand applaudissement de toute
la France ». Malgré Scévole, il y eut des exceptions à « toute la
France », de l'aveu même de Sainte-Marthe. « C'est pitié d'ouir
faire récit », écrit-il, dans la préface de son oraison funèbre de
la Duchesse de Beaumont ^, « de combien de parts ma pauvre
oraison a esté assaillie, blessée, degetee, voire & de plusieurs
qui sont plus insipides que la Bete », parmi lesquels se trou-
vaient non seulement « bab illardes femmes », mais (( un tas
d'envieus qui n'ont pœu souffrir l'histoire de la vie de la de-
functe Royne de Navarre estre proposée pour exemplaire de ver-
tueuse vie ^ ».
Sainte-Marthe se montre étrangement vindicatif à l'égard de
Royne par une Oraison funéraire latine qu'il prononça élégamment avi rapport
d'un très fameux historien, Jacqvxes Auguste, président de Thou, au livre ô™^. »
Le simple « laudavit » de de Thou se trouve ici amplifié, mais donne au moins à
croire que l'oraison fut prononcée. Cf. injra, p. 123, note 3. Longuemare, op.
cit., p. 46, cite de Thou, mais évidemment d'après la généalogie sans l'avoir
vérifiée.
L « Note, lecteur, que ceste Oraison fut faicte XV joiu's après la mort de la
Royne de Navarre, pour la prononcer à Alençon. » Note marginale. Or. fun. de
M. de N. (Ed. de 1550), p. 122.
2. La préface candido lectori est ainsi datée : « Alençonii, idibus Martiis, 1550 »,
In ohitum... Margaritœ... Navarrorum Reginœ Oratio Fvnebris, p. 4.
3. Ed. Heptameron, vol. I, p. 3.
4. Le privilège de la version latine est datée « du XVIII cal. maii » ; celui de
la version française l'est de même, « le XIIII apvril » et son achevé d'imprimer
est du 20 avril.
5. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 2 v°. Cf. aussi un autre passage « Je ne fay doubte
que, venue ceste mienne oraison funebi-e en lumière & cognoissance des hommes,
elle ne soit lardée, dessiree, blamee, reprinse, et du tout (non poiu-tant de touts)
condamnée ; comme a esté celle du trespas de la Royne de Navarre, mais je
n'ay voulu ressembler au j^ai-esseus et pusillanime laboureur, etc.
... Car pour la crainte des Babillardes femmes qui n'ont trouvé goust en la
première oraison je ne laisseray de mettre ceste cy en lumière. » Une note en
marge dit : « Icy sont notées les Babillardes envieuses de la louenge de la Royne
de Navarre. » Ibid., fol. 8 r° et v°.
6. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 19 r°.
1550J LA DUCHESSE ET LA REINE 107
ces détracteurs. Il se réjouit à l'idée de les faire éclater de dépit
quand ils liront l'apologie des vertus dont ils manquent complète-
ment et à la pensée que personne ne se donnera le peine après
leur mort d'écrire leur oraison funèbre, a si l'orateur ne veult
transgresser le commandement de la loi des douze tables et faire
des vices vertus ^ ».
Dans son oraison funèbre de la Reine, Sainte-Marthe prend
soin de faire mention élogieuse de plusieurs fonctiomiaires de
son administration et de sa maison. Il était évidemment en rela-
tions personnelles avec la plupart d'entre eux et ce fait accuse
la différence qui se manifeste d'une manière si frappante dans
l'oraison funèbre, entre le fonctionnaire et l'apologiste de la
Reine de Navarre, homme d'importance aux yeux de ses com-
pagnons, et le poète-maître d'école persécuté, que fut l'auteur
des Paraphrases. Il cite Groslot ^, le savant chancelier d'Alençon ;
ses deux prédécesseurs dans cet office, Brinon et le grand Olivier,
ce dernier déjà chancelier de France ; et Habbot, le dernier pré-
sident du Conseil d'Alençon, maintenant conseiller du roi à
Paris, qui possédait (c une trèsferme sévérité de justice conjoincte
avec mie incredible humanité ». Il fait l'éloge de la « courtoisie
& gracieuseté joincte avec une gravité de Sénateurs », d'Antoine
du Lyon, de Jean Prévost et de François BoiUeau, juges au
Parlement d'Alençon et perspicaces protecteurs des lettres ; de
la prudence et de l'expérience de René de SiU}^ gouverneur de
la province, le Nestor d'Alençon ^. Il n'oublie pas les noms
de ses compagnons et collègues, qu'il hésite à complimenter
ouvertement, de peur de passer pour un flatteur : les Moy-
net *, père et fils, Thomas le Coutelier ^, secrétaire et maître
des requêtes, Bonm **, Dagues, Thorel 7, Pelletier, Rouillé,
L Or. fun... de Françoise d'Alençon, fol. 8 v».
2. Cf. Lefranc et Boulanger, Comptes de Louise de Savoie et de Marguerite
d'Angoulême, pp. 71, 82, 89.
3. Or. fun... de M. de N., pp. 70, 81, 82, 89. Cf. Lefranc et Boulanger, op. cit.,
pp. 24, 31, 39, 41, 42, 56.
4. Or. fun. de M. de N., p. 83. Cf. Lefranc et Boulanger, op. cit., pp. 29, 32,
34, 45, 46, 51, 59, 62, 82, 89.
5. Or. fun. de M. de N., p. 83. C'est lui à qui Marguerite dicta une lettre dans
laquelle elle demandait des nouvelles du roi quinze jours après sa mort, juste
avant qu'elle ne l'eut apprise presque par accident. Ibid., p. 104.
6. Peut-être le même que François Bonjan, qui était déjà secrétaire en 1512
Cf. Lefranc et Boulanger, op. cit., pp. 25-28, 33-46.
7. Abraham ïhorel, conseiller depuis 1539. Cf. ibid.. pp. 71 et 89.
108 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1550
Hervé ^, Farcy, Truchon, membres de l'Echiquier et du Conseil;
mais il se montre particulièrement éloquent au sujet de « l'esprit,
la doctrine, l'intégrité » de Matthieu du Pac ^, président du
Parlement de Béarn.
Matthieu du Pac est un de ceux qui apportèrent leur tribut
à la collection de poèmes que Sainte-Marthe publia à la fin des
deux versions de son oraison funèbre ^ et dont un bon nombre
sont de lui. Rien n'est plus frappant que le nombre et la variété
de ceux des amis de Sainte-Marthe et protégés de la Reine dont
les poèmes furent rassemblés en cette collection. Les noms de
Pierre duVal, évêque de Seez, qui venait de traduire le Criton^,
d'Heroet « le subtil^ », platonicien et poète, qui devint aussi
évêque ^, du distingué Frotté ' et du plus distingué encore
Nicolas Denisot apparaissent côte-à-côte avec celui de Pierre des
Mireurs, étudiant ou docteur en Médecine tout frais émoulu,
le gai compagnon de Ronsard ^, et de Hubert Sussanée, le maître
d'école débauché, l'ancien ennemi de >Sainte-Marthe, qui était
malgré tout un savant et l'ami de la plupart des savants de son
temps. Les autres collaborateurs étaient : Jacques Goupil, méde-
cin et helléniste ^ ; les deux frères de Sainte-Marthe, René et
Louis ; Antoine Armande de Marseille i" ; Pierre Martel d'Alen-
çon, un des nombreux secrétaires de Marguerite ; un autre secré-
^1. Probablement ce Jacques Hervé qui en 1539 était encore écolier pension-
naire. Cf. ibid., pp. 79 et 96.
2. Un des correspondants de Robert Breton. Soupçonné d'hérésie quand il
était professeur à Toulouse, il avait été arrêté en 1531.
3. Pour ceux de Sainte-Marthe, c/. m/ra pp. 305-313. L'iui d'eux, un quatrain
français, est l'exacte traduction d'un de ses distiques latins.
4. Sa traduction fut publiée en 1547.
5. C'est l'épithète dont se sert Sainte-Marthe dans le Tempe de France.
6. Rappelons que sa Parfaicte Aniye fut publiée en 1542. Il fut nommé évêque
de Digne en 1552.
7. Cf. supra, p. 98. On suppose que c'est lui le peu aimable héros de la
28^ nouvelle de VHeptaméron.
8. Sur Des Mireurs, cf. P. de Nolhac, Documents nouveaux sur la Pléiade,
Rev. d'Hist. litt., 1899, pp. 356 et scq. ; et P. Laumonier, Ronsard, poète lyrique
Ibid., p. 71. Ronsard le nomme au nombre des joyeux compagnons du « fola-
trissime voyage d'Hercueil » (1549), Œuvres, vol. VI, p. 362.11 écrivit quelques
vers ajoutés aux Nœviœ de S.-Macrin (1550), un poème latin Ad lectoretn
exhortatio pour la méditation In Psalmum XC de Sainte-Marthe, et une épi-
taphe à son Oraison funèbre... de Frnn':oise d'Alencon. Sa devise était Ignoti
nulla cupido.
9. laxojSo; rwTrJXo; (sic). Il donna deux poèmes grecs.
10. Je n'ai pas pu l'identifier.
1550] LA DUCHESSE ET LA REINE 109
taire anonyme, plus Jean de Morel et sa femme Antoinette de
Loynes, dont n'apparaissent ici que les initiales, I. M. et A. D. ^
(( Damoyselle Parisienne ». Le dernier des poèmes, qu'écrivit lui-
même Sainte-Marthe, est un sonnet, son second essai en ce genre,
adressé à Damoiselle Renée Laudier d'Alençon, à qui il était
probablement déjà marié.
On ne voit pas ce que devint Mademoiselle Beringue. Tout ce
qu'il y a de sûr, c'est que son amant était marié en 1550 2. Cette
année nous le voyons parler de son mariage comme d'une sorte
d'obstacle, dans une lettre de dédicace à Gabriel Puy-Herbault.
Des cinq femmes avec qui Sainte-Marthe se lia intimement dans
le cours de sa vie, son épouse est la seule dont nous ne connais-
sions rien que le nom et c'est à Odolant Desnos, qui n'est pas
en général une source trop exacte, que nous devons de le con-
naître ^.
L Antoinette de Loynes se servait des initiales A. D. ou A. D. L. (infra
p. 113), son nom étant quelquefois épelé Deloïne. Cf. R. L. Hawkins, Romanic
Review, vol. II, p. 225.
2. « Set nonnullis iniquum visum est, me et uxori copulatum... de rébus
sacris... aliquid mandare. » Ca. Sanctomarthanus, F. Gab. Putherbeo, etc.,
In Pa. XC Meditatio, fol. [gvij] r" des feuillets sans pagination qui sont à
la suite des 51 imaginés. Cj. injra, p. 114 et seq.
3. Il le donne pourtant d'une façon très positive . « M. l'abbé Goujet dit qu'on
ignore s'il a été marié et M. Dreux du Radier assure qu'il est mort garçon,
(cette dernière affirmation est cejDendant difficile à vérifier) II épousa certaine-
ment, à Alençon, Renée Laudier, d'une très bonne famille de cette ville » (op.
cit., vol. II, p. 546). La Généalogie de la Maison de Sainte-Marthe, fol. 29 v°,
nous donne les éclaircissements suivants : « Charles termina enfin le cours de sa
vie en l'âge de quarante-trois ans sans enfans en la ville d'Alençon, 011 il s'était
marié. » Les termes dont Sainte-Marthe fait usage en son sonnet, « ma sœur
et compaigne », sont bien propres à faire croire qu'il était déjà marié en 1549.
1660]
CHAPITRE VI
SES DERNIÈRES AJSnSTÉES
La situation de Sainte-Marthe était devenue très différente de
celle que lui faisait sa vie d'étudiant vagabond. Il avait mainte-
nant des devoirs bien définis, exerçait des fonctions officielles
et importantes dans deux duchés ; il avait de plus établi sa répu-
tation de poète par une constante production très goûtée de ses
contemporains. En 1549, François Habert, qui partageait avec
lui, sans être connu de lui, une admiration commune pour Marot ^
et une conception de l'amour très anti-marotique, lui adressait
ces vers :
A MONSIEUR DE SAINCTE MaBTHE POETE FrANÇOYS.
Par lin dixain escrit au lieu d'Amboyse 2,
Que m'envoyas ne nae cognoissant point
D'un stile beau le goust et la framboyse
J'apperceu lors, qui encores me poingt.
Et ne me doy esbaliir sur ce poinct
De tes beaulx vers d'elegante escriture,
Car des long temps de ta fabricature
Tant de poUs ouvrages sont yssants.
Qu'on seroit bien d'ignorante nature
De ne louer tes labeurs florissants.
Temple de CJutsteté, fol. Hij.
Sauf la Poésie française, peu de ces « pohs ouvrages » nous
ont été conservés. Parmi ceux-ci, se trouvaient trois dixains sur
l'amour, publiés en 1543, dans mie collection de poèmes qui reçut
1. Cf. son épître à Marot, cit. Tilley, op. cit., vol. I, 88.
« Mais tel qu'il est ton liumble serf se tient
Et des Francoys le plus grand te maintient
Comme Virgil entre Latins, Homère
Entre les Grecz a louenge première. »
2. Ce poème fut probablement écrit entre le 13 novembre 1548, date à laquelle
la Reino de Navarre était à Vendôme et le 16 janvier, date à laquelle elle était
à Castel-Jaloux (cf. La Feri-ière-Percy, op. cit., p. 131-133). Pendant l'intervalle
elle était à Toui's, d'où elle aurait aisément pu se rendre à Amboise. Sainto-
Alartho faisait probablement pai'tie de sa suite à cette époque.
112 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1650
son nom de la traduction faite par Nicolas Leonique des Quœs-
tiones amatoriœ ^ de Thomé.
Ce n'est qu'au commencement de 1550 ^ que Sainte-Marthe
offrit son premier essai de sonnet, De la Paix faicte par le Roi avec
les Anglais, destiné à accompagner YOde de la Paix, que Ronsard
publia en cette même année ^. Ce volume contenait encore des
poèmes de Goupil, Antoine de Baïf et Pierre des Mireurs. « Leur
présence seule à cette place », dit M. Laumonier, parlant des con-
tributions de Des Mireurs et de Sainte-Marthe, <( nous prouve
les liens qui l'unissaient (Ronsard) à leurs auteurs ^ ».
Il n'y avait évidemment pas longtemps que Sainte-Marthe avait
fait la connaissance de Ronsard, peut-être par l'intermédiaire
de Nicolas Denisot, leur ami commun. En mars ou avril 1551 ^,
Denisot, comte d'Alsinois, comme il se nommait lui-même par
fantaisie, réédita sous le titre de Tombeau de Marguerite de
Valois, royne de Navarre ^, VHecatodistichon — élégie des trois
filles du Protecteur Somerset sur la mort de Marguerite '^, qui
avait déjà été publiée à la fin du mois de mai précédent^. Denisot
1. Quœstiones aliquot naturales cum amatoriis probletnatibus viginti. Opuscula,
Paris, 1530. Cf. Brunet et La Croix du Maine, art. Nicolas Léonique. Quant au
titre complet de la traduction. Les questions problématiques du pourquoy d'A-
mours, cf. injra p. 355. Cinq dizains publiés dans ce volume ont été attribués à
Sainte-Marthe, mais deux de ceux-ci sont en réalité de Salel, et on peut les
trouver dans ses Œuvres (1539) ; l'un est traduit de Pétrarque, sonnet xcni,
Sonetti e Canzoni. L'autre, De luy et Venus, {Œuvres, pp. 49 et 54), est aussi
composé, selon toute probabilité, d'après un prototype italien. Le fait que
Salel est l'auteur de deux d'entre les dizains est propre à inspirer des doutes
siu" les trois autres. Mais il est en tout cas intéressant de savoir qu'ils ont pu
être attribués à Sainte-Marthe. Cf. infra pp. 201 et 202.
2. C'est-à-dire après le 24 mars, lors de la signatm-e de la paix.
3. Ode de la Paix, par Pierre de Ronsard, Vendomois, au roi. Cf. injra
p. 305. Le sonnet de Sainte-Marthe fut réimprimé par Laumonier, Chronologie
et variantes des poésies de Pierre de Ronsart. Rev. d'Hist. Litt., 1904, p. 436.
M. Laumonier remarque que ce sonnet n'a jamais été réimprimé, du moins à sa
connaissance.
4. Ronsard, poète lyrique, p. 71.
5. La dédicace de Denisot est datée du 25 mars 1551. Le privilège n'est pas
daté, et il n'y a pas d'achevé d'imprimer. Cf. Laumonier, Ronsard, p. 73.
6. Cf. infra p. 359.
7. Cf. infra p. 357 et seq. Denisot avait été leur professeui".
8. La dédicace de cette édition est datée des Calend. maiis 1550 ; mais Sainte-
Marthe écrit dans le poème cit. infra :
« Jam sextus prope mensis est tibi ex quo
Sœva Margaridem abstulere fata. »
Pour que l'emploi du mot prope se justifie à peu près, il faudrait supposer
que l'ouvrage fut édité à la fin de mai.
1550] DERNIÈRES ANNEES 113
y ajouta les traductions en grec, en italien et en français des
distiques latins composés par les trois sœurs anglaises, traduc-
tions faites respectivement par lui-même. Daurat, I. P. D. M., —
Jean-Pierre de Mesmes, Du Bellay, Baïf et A. D. L. — Antoinette
de Loynes. Dans ce volume Sainte-Marthe, en rééditant deux de
ses propres poèmes latins, collabore une fois de plus avec Ron-
sard, qui s'y trouve représenté par quatre odes. Ce ne fut pour-
tant pas la première rencontre de Sainte-Marthe avec le nouveau
groupe de poètes. Il avait déjà collaboré avec Baïf et Daurat pour
ce même Hecatodistichon, en consacrant cinq poèmes latins au
petit recueil de vers publié à la suite de ce dernier poème ; Tun
de ces cinq poèmes était des deux qu'il imprimait dans le Tom-
beau ^. Dans un autre, adressé aux poètes de France, pour leur
reprocher leur manque de fidélité à la mémoire de Marguerite ^,
et auquel ils répondirent en apportant leur tribut au Tombeau ^,
Sainte-Marthe exprime son admiration pour Ronsard, ce nou-
veau poète « recens scriptor )> en des vers que M. Laumonier
quaUfie avec justesse de dithyrambiques. N'étant lui-même
qu'un médiocre poète, Sainte-Marthe reconnaît immédiatement
l'excellence du maître et s'empresse de lui rendre hommage.
C'est en ces termes qu'il s'adresse à lui :
Ronsardus meus ille, queni Minerva
Sacravit sibi : cm suada Pitho
Dextro Mercm'io irrigavit ora,
Qm (nolit, velit invidus) poetas
Inter, conspicuus locmn tenebit^.
Le volume de V Hecatodistichoïi contient encore des vers
adressés à Sainte-Marthe par son frère Louis, procureur du Roi
à Loudun, et par son frère René ^, qui avaient déjà tous deux
participé à la formation du recueil de poèmes publiés avec
VOraison funèbre. Cette collaboration indique sans doute que
le poète était maintenant en bons termes avec sa famille. Nous
1. L'autre avait paru avec l'oraison funèbre en latin.
2. Ad Gallos. Cur tam paiici patœ Galli Reginam Navarrœ laitdant. Op. cit.,
p. 135. Cf. infra, p. 315.
3. Cf. Laumonier, Ronsard, pp. 72 et 73 ; et Henri Chanuird, .Joncliim du
Bellay, pp. 242-243.
4. Hecatodistichon, p. 136. Cf. infra p. 314. Cit. Laumonier, Ronsard, p. 72.
5. In Margaridem Valesiam Ren. Sanc. ; Ludovici Sanctomartiinni apud
Juliodunum Procuratoris Regii ad Carolum fi-atrein,
S
114 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1550
possédons une autre preuve de ce fait, celle-là assez curieuse :
Dans le courant de 1550, Sainte-Marthe se rendit à Paris. Comme
il était non seulement l'admirateur de Ronsard, mais encore le
représentant de l'école de Marot et n'avait pas omis Saint-
Gelais ^ dans son invocation aux poètes de France, peut-être
espérait-il être en faveur à la Cour. Quel qu'ait été son but, il se
trouvait dans la capitale vers le milieu d'avril ^ et y publia ou
réédita^ sa méditation latine sur le Psaume xc dédiée à un
ami intime, Gaston Olivier *, seigneur de Manci, cousin du chan-
celier ^, envers qui il se trouvait fort obligé. A cette lettre il en
joignit une seconde, datée du 19 juin et destinée à Gabriel Pu-
therbeus, c'est-à-dire Puj^ Herbault ", auteur d'une retentissante
et haineuse attaque contre Rabelais, qui 3^ répondit en comptant
« enragez Putherbes » parmi les « monstres difformes et contre-
faitz », engendrés par Antiphysie '. Comme l'a remarqué M. Abel
Lefranc, la comparaison des dates rend indubitable le fait que
c'est précisément pour le livre qui contient cette attaque que
Sainte-Marthe félicite le moine de Fontevrault^. Le Theotimus^
de Puy-Herbault fut publié en 1549 et, en 1550, Sainte-Marthe
s'adressait en ces termes à son auteur : « Vous pouvez facilement
1. Cf. infra p. 314. Il est ciu'ieux de voir son nom voisiner avec celui de Ron-
sard au moment où il s'efforçait d'indisposer la Coiu* contre la nouvelle école.
Cf, Laumonier, Ronsard, p. 72.
2. C'est de là et du 12 avril qu'il date sou oraison funèbre de la Reine do
Navarre, dans la dédicace à sa fille et à sa nièce. Cf. infra p. 311.
3. C'est ce que la remarque suivante nous donne à croire : « « Id sum expertus
in œditioneni meditationis meœ », etc Elle se trouve dans la lettre même
insérée dans le volume. Cf. Rev. des Et. Rab., 1900, p. 347.
4. Cf. infra p. 331 la fm de sa dédicace.
5. Le premier cousin de François Olivier. Ses titres lui viennent de sa mère,
Perrette Lopin, dame de Mançi et Morganis. Cf. Moreri, Dict. Hist. ; Nouvelle
Biographie générale.
6. Car. Sanctomarthanus, F. Gab. Putherheo Sodali Fontebraldensi, S. à la
fin de la In Psalnmm XC... Meditatio, fol. [gvij] r". Rev. des Et. Rab., 1906,
pp. 347 et seq. Sur Puy Herbault (1490-1566), cf. Honorât Nicquet, Hist. de
rOrdre de Fontevraud, p. 343 et seq. ; Carré de BusseroUe, Dict. d" Indre-et-Loire,
vol. V, p. 238 et seq. ; A. Lefranc, Rabelais, les Sainte-Marthe et « Venraigé »
Putherbe, Rev. des Et. Rab., t. IV, pp. 335-348 et A. Heulhard, Rabelais,
ses voyages en Italie, son exil à Metz, p. 265 et seq.
7. Œuvres, vol. II, p. 385.
8. Loc. cit., pp. 343-345.
9. Theotimus, sive de tollendis et apugnendis malis libris, iis'prœcipue, quos vix
incolumi fide ac pietate plerique légère queant. libri très. Paris, Jean Roigny,
1549. Le passage concernant Rabelais a été traduit pas ISl. .A.. Lefranc, loc. cit.,
pp. 339-341.
1550] DERNIÈRES ANNEES 115
voir, cV après la lettre que je vous ai écrite, ce que je pense de
votre livre, très humain et très savant Putherbeus ; et je n'ai
rien dit de plus que ce qui est imprimé et fixé dans mon esprit:
J'ai fait l'éloge de votre éloquence, plus rare, parmi les hommes de
votre ordre, qu'un merle blanc ; j'ai approuvé le sujet de l'ouvrage
le mieux fait pour notre temps ; j'ai fait l'éloge de sa rare érudi-
tion, unie à un clair jugement ; enfin j'ai fait l'éloge de la piété
chrétienne et du zèle pour notre religion, qui, par la grâce de
Dieu, semble vous avoir inspiré ce livre. Je ne sais s'il vous
vaudra d'heureux succès, mais je puis vous déclarer ceci, sans
vouloir vous flatter : je n'ai vu jusqu'ici personne s'élever contre
le jugement général que l'on porte sur vos écrits. Je ne doute pas
le moins du monde », poursuit-il, « que vos travaux paraîtront
inutiles et ridicules à ces x4thées et Epicuriens dont vous nommez
quelques-uns, tandis que vous ne nommez pas les autres, mais
en les peignant tels qu'ils sont, avec leurs (couleurs) caractéris-
tiques, de sorte que l'on peut facilement les reconnaître. Mais
vous les touchez à l'endroit sensible, de sorte qu'il n'est pas
étonnant qu'ils abhorent votre doctrine, qui est si contraire à
leurs goûts. Puissent tous les théologiens et les hommes de votre
profession orner comme vous cette Sparte qu'ils ont atteinte, si
bien que les Diagoras étant réduits au désespoir, il ne soit plus
permis de prononcer librement, pour ne pas dire avec passion,
soit verbalement, soit par écrit, des impiétés venimeuses. Je
vous avais fait part de ma détermination de tendre tous les nerfs
de mon intelligence contre elles, et je n'ai pas encore été détourné
de cette intention, quoique mes efforts, bien qu'homiêtes et
dignes d'éloge soient condamnés par ceux qui devraient les encou-
rager de leurs faveurs et de leurs remerciements ^. »
Que Sainte-Marthe ait tenu mi tel langage à l'auteur d'un
ouvrage d'une inspiration si complètement en désaccord avec
ses propres tendances — le Theotimus est surtout une attaque
virulente contre toutes les promesses de la Renaissance ^ —
1. Cette lettre a été réimprimée par A. Lefrane, loc. cit., pp. 347, 348, et par
suite n'a pas été reproduite dans l'Appendice du présent ouvrage.
2. Cf. A. Lefrane, op. cit., pp. 341-342. Il est intéressant de connaître
l'opinion d'un admirateur de ce « religieux... enfroqué jusqu'aux moelles ",
comme l'appelle Heulhard : Honorât Nicquet le qualifie de « Lumière de l'Eglise
et Coloime de la Foy n, et de « Cicéron de France pour la pureté de son style en
la langue latine ». Op. cit., p. 343 et seq.
116 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1550
voilà qui ne peut s'expliquer que par des raisons d'intérêt per-
sonnel et, malgré tout le regret que l'on peut éprouver en cons-
tatant que Sainte-Marthe manquait en quelque sorte du courage
de ses opinions religieuses ou littéraires, on peut affirmer qu'il
rendit hommage à l'exploit du champion qui avait vengé sa
famille du ridicule ineffaçable dont l'avait couverte Rabelais ^.
M. Abel Lefranc remarque que Rabelais est le seul auteur
« Epicurien » de l'époque mentionné dans le Theotimns et que
les épithètes d' « Athées et Epicuriens » qu'emploie Sainte-Marthe
s'adressent évidemment à lui. Ce n'est pas là seulement, d'ail-
leurs, mais dans le texte même de la Paraphrase ^ et dans plu-
sieurs poèmes fugitifs de 1550, que Sainte-Marthe s'en prend aux
« Epicuriens » et aux doctrines d'Epicure ^. Tout spécialement
une violente attaque contre les Athées et les Epicuriens semble
viser Rabelais, au moins en j)artie : « Porro, quum audit vir
pius, blasphemam Athei vocem : Non est Deus ; quum audit
eum Evangelio illudentem, divinas promissiones ridentem, in
Christum invehentem, Angelos, Divos, Reges, Ecclesise minis-
tros, Magistratus, ac cœlum denique et terram impudenter
perstringentem, idque modo aperte facientem, modo clauculum,
tincta salibus et jocis, velut melle, impietate sua, ut incauti lec-
tores, tanquam Sardoam ut biberint aut ederint, ridentes insa-
niant, ac tandem misère moriantur ; quumque audit epicurea,
impia et pecunia illius verba : Ede, bibe, vive, post mortera
nulla voluptas : nec audit solum verumetiam et scripta egit,
quasi vero non satis impium sit, epicureismum in animo pro-
fiteri, nisi etiam scriptis ad profligatissimum vivendi morem
Christiani invitentur, scriptis dico, adeo effrenate impudicis,
ut quantumlibet prostitua scorta pudore suffundant, quis credat,
patientibus cum auribus tantas blasphemias audire ac légère
posse * ? ». Si, comme il semble probable, les termes « impietas »
« salibus et jocis tincta » ou « scripta adeo effrenata impudicia »
indiquent que la description désignait Rabelais, ce n'est qu'une
preuve de plus que Sainte-Marthe se fit en cette occurrence le
porte-parole de sa famille, non moins en attaquant leur ennemi
qu'en complimentant leur allié. Nous pouvons donc en conclure
1. Cf. A. Lefranc, op. cit., jop. 344 et 345.
2. Fols. 16 v", 18 v», 19 v», 44 v«.
3. Cf. infra pp. 306, 307, 315.
4. In Ps. XC... Médit., fol. 19 v".
1550] DERNIÈRES ANNEES 117
que, si amers qu'aient été les griefs de Sainte-Marthe contre eux
à une époque plus ancienne, il avait maintenant l'esprit tran-
quille à leur égard.
La Méditation et les lettres qui raccompagnent versent la
lumière sur la situation de- Sainte-Marthe à cette époque, sur ses
opinions ou du moins sur celles qu'il entreprenait de défendre
comme siennes. 11 avait évidemment été reconnu par les Autorités
sinon comme un tiès honnête penseur, du moins comme pas
trop dangereux. Il n'était plus question de persécution. Cette
cruelle épreuve était devenue simplement (( quibusdam Mona-
chis, in materia religionis negocium facessitum ^ « ; mais pour
beaucoup il n'était pas encore persona grata.
En quoi les méditations théologiques, ou simplement les entre-
tiens sur les sujets sacrés, concernaient-ils un homme marié et
un simple juriste ? Comment pourra-t-il alors, répond Sainte-
Marthe, donner les raisons de la foi qui l'anime, ainsi que l'or-
donne Saint-Pierre ? Et puisque la Loi désigne sous le nom de
sacerdotes ceux qui étudient la Jurisprudence, pourquoi ne
seraient-ils pas dignes du nom de théologien ? Il désire, déclare-
t-il fermement, rester dans le sein de notre mère l'Eglise ^ et
soumettre tous ses écrits à son jugement et à son autorité ;
mais il conjure les fidèles de recevoir la Vérité et de repousser
l'impiété, d'où qu'elle provienne ^. Sainte-Marthe, ainsi qu'il le
dit à Olivier^, se sentait attristé de l'affaiblissement de la Foi,
des dissensions existantes au cœur même de l'Eglise, des progrès
accomplis par l'esprit sectaire, qui avait failli de si près l'en
arracher lui-même, La sympathie qu'il éprouvait pour ceux qui
doutaient et hésitaient, comme pour ceux qui n'étaient pas
encore engagés dans I2 labyrinthe des opinions, lui inspira le
désir de leur donner un médecin pour soutenir les faibles, relever
ceux qui étaient tombés, ramener dans la vraie voie ceux qui
erraient et affermir ceux qui n'étaient pas encore tombés. Quel
1. C'a. Sanctomarthanus F. Gab. Putherbeo, etc. In Ps. XC... Médit., fol [gvij]
r». Cit. Rev. des Et. Rab., 1906, p. 347.
2. Ihid., loc. cit., p. 348. .< Adjiitorium Altissimi est Ecclesia », déclare-t-il
dans la Méditation elle-même, fol. 14 r".
3. Ut quse catholica et vera erunt, etiam si olitor ea proférât, sequantur ;
qufe impia erunt etiam si ab Angelo nuntientur, fugiant. Lettre à Puy-Her-
bault, loc. cit., p. 348.
4. Carolus Sanctomarthanus Gastono Olivario Mancii Domino S. D. In Psal-
mum XG... Meditatio, fol. 2 r°-4 v".
118 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1550
devait être ce médecin, sinon le Saint-Esprit, et où devait-on
plus sûrement le trouver, sinon dans l'Ecriture et, plus parti-
culièrement, dans les Psaumes ? Ceux-ci furent pour lui ce que
Pline avait été pour Cicéron. De même que le romain jugeait
de la science d'un homme par le plaisir qu'il prenait à la lec-
ture de Pline, de même Sainte-Marthe jugeait, d'après le
plaisir qu'un homme éprouvait à la lecture des Psaumes, s'il
possédait ou non la Grâce ^.
Quant à la méditation même, la note hétérodoxe qu'un cri-
tique rigoureux y pourrait découvrir se trouvait contrebalancée
par les protestations de fidélité de l'auteur. « Rien n'est si dur
ni si amer », écrit-il, « que d'être accusé d'abandonner la foi
chrétienne pour passer au parti des hérétiques, lorsqu'au con-
traire on s'efforce de défendre la foi contre ces derniers ^ ».
Une insistance excessive sur la doctrine de la Grâce ^, quelques
réflexions amères sur les traditions humaines, et le recours à la
Bible comme à la source de la Religion *, des allusions quelque
peu suspectes, quoiqu'exprimées en termes généraux, sur les
persécutions du monde ^, tout cela ne suffisait pas pour condam-
1. In Psalmum XC... Meditatio, fol. 3 r" et x°. Cf. infra p. 332 et scq.
2. Ibid., fol. 20 r".
3. Par exemple, au sujet de saint Pierre : « Quod... peccavit Garnis fuit, Naturae
fuit, humanitatis fuit... quod autem Petrus, agnita culpa, in lachrymis pro-
rupit, non Petro id quideni, sed ei dandum est, qui Petrum oculis pietatis
intuitus, ejus animum ad psenitentiam excitavit. Hsec itaque tua sunt opéra,
Domine, qui quos vis induras, quos vis emoUis, quos vis eligis, quos non vis
reprobas : emollis autem et elegis eos qui te ex penitissimo cordis adfectu
quœrunt et sese ad electionem préparant ; induras atitem et reprobas quot-
quot se a te subdiscunt et subtrahunt )', etc. In Psalmum XC... Meditatio,
fol. 34 T° et v".
4. Par exemple : « Est itaque Dei armatura, non Pharisaicse et Deo contraria
traditiones, non nostra mérita fidei expertia, set verbum Dei. » Ibid., fol. 23 v".
Sainte-Marthe prend soin de définir les limites de se répugnance à la tradition :
« Quum vero, pro divinis prseceptis rudi plaebeculœ traditiones nominum reli-
giose servandse obtruduntiu- (de illis loquor quse verbo Dei répugnent ; quando-
quidem quse cum eo conveniunt non humanœ amplius set divinse censendœ
sunt) quid agitur aliud, quam ut a fiducia Dei abducamur ; non contempto
solum set damnato etiam verbo Dei ? » Ibid., fol. 20 v".
5. Par exemple : Quem itaque verbo Dei nitaris, atque jam non possis amplius
ex traditionibus hominum eas quœ illi adversantur non rijicere nec aspernari,
nihil a Mundo atqiie mundanis omnibus expectare debes, quam adversa omnia.
Te igitur Mundus a sinistra parte impetet : atque ut relicto Dei verbo suis placitis
adhaereas, carcerem, infamiam, vincula, j>lagas, exilium, rerum jacturam, ac
mortem etiam crudelissimam interminabitur. Quod si sese videat nihil suis
minis officere ac consequi posse, atque sis animo obfirmato, non te prius tollet e
1550] DERNIÈRES ANNEES 119
lier l'œuvre d'un liouiiiic qui déclarait hautement qu'il n'y avait
point de salut hors de l'Eglise ^. Sainte-Marthe, d'ailleurs, ne
s'attendait à être critiqué que par ceux qui ont l'habitude de
médire de toute production littéraire « qui scripta trahunt in
calumniam omnia ^ ».
Sainte-Marthe, comme nous l'apprenons par sa lettre dédica-
toire à Olivier, était encore à Paris au commencement de juillet ^;
mais il en était parti vers le mois de septembre, quand sa pro-
tectrice, la Duchesse de Beaumont mourut à La Flèche ■*. Il est
évident que Sainte-Marthe assista à ses derniers moments. Il
raconte d'une manière précise avec quelle sérénité elle mourut.
Vers minuit, la Duchesse fit quérir tous ses officiers et ses princi-
paux serviteurs et s'adressa à eux en ces termes : « Mes amis,
dorénavant n'y aura plus de différence entre vous et mo}^ ; j'a}--
esté grande, je ne su3's plus que la plus petite de vous. Je sens que
c'est faict de moy ; je vous prie me pardonner et prier Dieu pour
mo}^ ». L'entrevue terminée, les dernières cérémonies accomplies,
Françoise dit à ses médecins, dont le premier était Jacques
Hibou, de qui sans doute son panégvriste tient cette informa-
tion, qu'ils pouvaient faire ce qu'ils pourraient faire pour le
bien de son corps mais que son âme était prête à le quitter et,
se tournant de côté, elle rendit l'âme en s'endormant d'un doux
sommeil ^.
Sainte-Marthe, pour cette dernière protectrice, composa une
oraison funèbre qui, malgré ses mérites, est inférieure à celle
de la Reine de Navarre. Il avait à faire absoudre non des délits
d'opinion, mais des écarts de conduite difficiles à pardonner.
Le caractère de la Duchesse était très différent de celui de la
Reine et son panégyrique était une tâche qui convenait beau-
coup moins au caractère de Sainte-Marthe; aussi cette dernière
niedio quain tentaverit blanditiis ad suas partes allicere. Proponet enini honores
tibi ac populi applausus, pingues proventus, atque vitam inter prœstabiles
paeificam. Ac simul te adscribet in niimerum filiorum seternse vitse. Addet sese
commodi salutisque tuae adeo studiosum esse, ut te a tua opinione in suam per-
trahere, nisi summo tuo bono non velit. I71 Psalmum XC... Meditatio, fol.
29 r» et v».
1. Ihid., fol. 14 V.
2. Lettre à Olivier, ihid., fols. 3 v° et 4 r".
3. La lettre à Olivier est datée de ce lieu, quarto Idus Julii.
4. Le 4 septembre, cet 59.
5. Or. fun... de Fr. d'A., fols. 42 vo-43 v".
120 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1551
oraison, bien que savante, vigoureuse et non sans relief, manque
tout à fait de cette note spiritualiste et presque mystique, qui
caractérise l'oraison de Marguerite. Comme celle-ci, l'oraison de
la Duchesse de Beaumont ne fut probablement jamais pronon-
cée ^, mais elle fut publiée à Paris dans le courant de l'année.
Sainte-Marthe lui-même alla pourtant à Alençon et data de
cette ville VAvis au lecteur du 12 octobre. Après la mort de sa
protectrice, il sentit qu'il avait perdu tout espoir de voir sa situa-
tion s'élever « veu qu'Avarice ha ce iourd'huy tellement occupé
domination au cœur d'aucuns princes que les lettres ny doivent
plus attendre des Mecœnes ne des Augustes ^ ». Ces sentiments
étaient injustes à l'égard d'Antoine de Bourbon, (( la fleur de la
tresnoble et tresillustre maison de Vendosme, fleur de bonté,
de candeur, de libéralité, d'humilité et de toutes les vertus qui
sont nécessaires à la décoration d'un vray Prince », d'après
Sainte-Marthe qui le loue sans trop de désintéressement ^. Le
jeune Prince avait des raisons de s'attacher à Sainte-Marthe, non
moins à cause de sa femme qu'à cause de sa mère et, malgré la
faiblesse et la vanité qui avaient poussé la Reine de Navarre à
se montrer hostile au mariage de sa fille avec lui, il semble avoir
vraiment aimé la société des hommes de lettres. C'est ce qu'in-
diquerait même la tradition frivole qui le représente à Prépa-
tour faisant de la bonne chère avec le jeune Ronsard et le vieux
Rabelais ^. C'est peut-être à sa bienveillance que Sainte-Marthe
dût d'être maintenu dans son office de lieutenant criminel
d' Alençon, poste qu'il occupait encore en 1553, quand il hérita
des biens de Chasserat, de l'Isle-B reniant et du fief de Noguette,
qui constituaient sa part des propriétés laissées par son père.
Gaucher, mort en 1551 ^. C'est certainement à Antoine qu'il dut
sa renomination au poste de Procureur général du duché de
Beaumont, d'un rapport de cent quarante-neuf livres par an. Le
1. La Généalogie de la Maison de Sainte-Marthe, fol. 27 r", en parle comme
ayant été « prononcée en la ville d'Alençon, au mois d'octobre 1550 et peu après
publiée en françois par nostre Charles ». Ce témoignage doit toutefois n'être
accepté que sous caution.
2. Or. fun... de Fr. d\4.l., fol. 8 r».
3. Ibid., fol. 38 r".
4. Cf. l'abbé Simon, Hisi. de Vendôme et ses environs, Vendôme, 1834, vol. I.
p. 304.
5. Cf. Généalogie de la Maison de Sainte-Marthe, fol. 41 v° ; A. Lefranc, loc.
cit., pp. 346 et 347.
1551 I DERNIÈRES ANNEES 121
brevet de renoniination de Sainte-Marthe à ce poste est du mois
de janvier qui suivit la mort de la Duchesse. Il lui confère en
même temps le titre de Conseiller du Duc ^. Cet acte ne rappelle
pas seulement la « bonne et entière confiance » qu'Antoine pla-
çait en Sainte-Marthe et, suivant l'usage, « ses sens, suffisance,
littérature, fidellité », mais encore les services rendus à sa feue
maîtresse .
Un exemplaire d'un des premiers actes officiels dressés par le
Procureur général sous son nouveau maître nous a été conservé.
Pendant l'été de 1550, Henri II avait chargé deux commissaires
de vendre les « landes communes et terres vacques )> d'Anjou et
du Maine. En novembre, ces commissaires, François Boylève
et Julien Teste, « dict de Bretagne », s'acquittant de leur mission,
proclamèrent la vente de différentes landes situées dans la juri-
diction du duché de Beaumont. C'était le devoir de Sainte-Marthe
de s'en plaindre au nom du Duc. Il prépara un bref, afin d'obte-
nir l'arrêt des opérations jusqu'à ce que la cause pût être enten-
due et pour enregistrer l'opposition faite par le Duc et l'an-
nonce de son appel à la Cour.
Il essaya de plaider la cause au moment même où les commis-
saires procédaient au lotissement des terrains ; mais les gens
crièrent si fort et les commissaires étaient si impatients qu'il ne put
continuer. Il alla donc porter le bref le jour suivant, 7 novembre,
à Boylève et à Teste, qui venaient de déjeuner à l'hôtel de Fres-
noy, bien qu'ils objectassent qu'il contenait plus qu'il n'avait
plaidé. Les ventes furent achevées le jour suivant, quoique
même le 18 du mois Sainte-lMarthe allât encore voir Boylève
pour discuter avec lui sur des questions techniques ^. Au bout de
cinq ans toutes les landes du Maine étaient inventoriées et
vendues ^. Encore un autre acte officiel de Sainte-Marthe,
« Une procédure qu'il fit sur les articles de la vicomte de Dom-
front » a laissé ses traces dans la biographie de la famille, mais
on n'a pas d'informations sérieuses à ce sujet ^.
1. Il est daté du mois de janvier 1550, 1551 n. s. Cf. infra p. 336 et seq.
2. Voir pour ces détails, infra pp. 338 et 339.
3. « Etat des Landes du Maine appartenant au domaine, 1553-54. » n Ventes
des Landes du Maine, 1554-55. » Ces deux documents sont cités dans le catalogue
d'Anjubault, comme étant dans les Archives municipales, liasse 38.
4. Généalogie de la Maison de Sainte-Marthe, fol. 27 v". Ce doit être en ce
passage que M. de Longuemare développe de cette manière : « Prenant toujours
avec une grande ardeur l'intérêt do son prince ainsi que nous le prouve la façon
122 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1555
Bien que ses fonctions officielles l'aient plus ou moins retenu
à Beaumont, Sainte-Marthe passa la plus grande partie de ses
dernières années à Alençon. Il y mourut subitement en 1555,
prématurément, car il n'était âgé que de quarante-trois ans.
<( Mais peu de temps après », dit Colle tet, brodant sur le récit de
Scévole, « il se sentit pressé luy mesme de suivre sa bonne maî-
tresse. Car, comme il estoit d'une humeur extrêmement san-
guine, une abondance de sang sortie de ses veines avec violence
et impétuosité malgré les vaisseaux qui le contenoient ayant
esteint sa chaleur naturelle, il en fut suffoqué tout à coup et en
mourut en la fleur de son aage l'an 1555 ^ ». Il fut enterré à
Alençon ^. Il ne laissait pas d'enfants ^. Sa veuve, demandée
en mariage par René Rouxal, sieur de Baville et d'Aubry, laissa
un fils qui, sous le nom de capitaine Jullien, devint un soldat
fameux. La légitimité du fils fut contestée par la famille de Me-
dav}^ et l'une des raisons qu'elle allégua est intéressante, en ce
qu'elle montre les dispositions de l'entourage de Sainte-Marthe :
C'est que les parents avaient été mariés à « l'église protes-
tante ■* ». La femme de Sainte-Marthe avait donc évidemment
des relations mieux définies que son mari avec les réforma-
teurs.
Quelle qu'ait été sa position vis-à-vis de ceux-ci, il n'est pas
douteux que Sainte-Marthe occupait un rang honorable parmi
les savants de son temps. Il était, comme nous l'avons vu, l'ami
de beaucoup d'entre eux. Le généalogiste de la famille nous le
représente recevant les hommages non seulement de Scève, de
Dolet et de Faucher, comme nous le savons en effet, mais encore
de Marot (il serait plaisant de considérer que ce dernier expri-
mait la satisfaction que lui causait l'admiration de son dis-
ciple) et aussi de Budé, de Faber ^, de Vatable, de Tussaint, de
dont il s'occupa de certaines difficultés survenues dans le vicomte de Domfront,
difficultés qui ne furent résolues c^ue grâce au zèle du procureur général »,
op. cit., p. 47.
1. Cf. infra p. 285.
2. La Généalogie de la Maison de Sainte-Marthe, fol. 29 v" ; Dreux du Radier,
op. cit., et la Biographie Universelle, garantissent qu'il mourut à Alençon. Seule
la Généalogie rapporte qu'il y fut enterré.
3. D'après Moreri, loc. cit., et la Généalogie de la Maison de Sainte-Marthe,
fol. 29 v".
4. Odolant Desnos, loc. cit., est toutefois le seul gai'ant de ces faits et son
témoignage doit être accepté avec défiance.
5. C'est probablement Louis Lefèvre, recteur de l'Université de Paris en 1529,
1555] DERNIÈRES ANNEES 123
Pierre Paschal et de de ïliou, et il ajoute qu'il est question de
lui dans THistoire de l'Université de Paris ^. Une grande partie
de tout ceci est toutefois, sinon difficile à croire, du moins diffi-
cile à vérifier ^ et probablement exagérée. Ce que dit de Thon
au sujet de Sainte-Marthe est trop peu significatif pour passer
pour un « éloge » ; ce que dit du Boulay, qui est pourtant plus
prolixe, est à peine important ^. La réputation de Sainte-Marthe
semble donc, somme toute, avoir été brillante dans certains
cercles étroits sans avoir été très étendue. Il n'avait pas place à
la Cour comme Colin, Marot, La Maisonneuve, Macault, La Bor-
derie, Salel, Herberay *. Pasquier ne le nomme pas parmi cette
« infinité de bons esprits que Texemple de François I^r excita à
bien faire » ^, ni Sibilet dans son Art Poétique, ni encore Des Ma-
sures dans son Ode à Joachim du Bellay", ni l'humble Paul
Angier dans sa dédicace à ses supérieurs, (( très scientificques
postes, Marot, Sainct-Gelais, Heroet, Sabel ( sic ),Bordevie, Rabe-
l'ami intime de Morin, le lieutenant criminel de Paris (v. Bulaeus, Hist. Univer-
selle de Paris, VI, p. 960 ; P. Rosseii... Paulus... Ed. Sussanaeus, Paris, Buffet,
1537, fol. 3 vo), ou bien Denys Lefèvre, (cire. 1488-1538), professeur au Collège
de Coqueret et au Collège d'Harcourt, et, après, Célestin de Marcoussis, auteur
de différents poèmes religieux. Au Collège de Coqueret, il expliquait Théod.
Gaza (c quse prima fere fuit atticae linguse in Academia Paris, introductio.
Bulaeus, op. cit., VI, p. 928.
1. Op. cit., fol. 30 ro.
2. Je me suis efforcé de le faire sans y réussir, excepté pour de Thou et Du
Boulay. Le généalogiste a iDrobablement parlé négligemment. Pour Marot, cf.
supra, p.61, note 5. Dans le cas de Budé, le généalogiste peut avoir confondu
Charles avec son frère Jacques, mais quand bien même, c'est le contraire qui
eut lieu, et Jacques qui fit l'éloge de Budé. Cf. p. 7, n. 2. M. de Longuemare,
op. cit., p. 48, reproduit la même liste sans l'avoir vérifiée, à ce qu'il semble.
3. « Mortuam funebri oratione laudavit Carolus Sammarthanus. » C'est ainsi
que s'exprime de Thou (p. 209) dans l'édition de Londi-es (1733) de son Histoire,
sans variantes de ce passage. Il ne parle même pas de Sainte-Marthe dans le
précédent, qui traite de V Hecatodistichon « quod Joan. Auratus, Joachimus
Bellaius, Joan. Antonius Bai fins, Nie. Denisot, prseclara Gallise nostrœ ingénia...,
expresserimt. » Le passage est identique à celui de l'édition d'Orléans de ]()20
(p. 177). On ne le trouve pas du tout dans les éditions de 1604 et 1609.
Du Boulay s'exprime ainsi : « Ex eadem Gente Carolus Sammarthanus, Sce-
volse Patruus, jm-isconsultus, plurimas laudationes habuit et scripsit. Edidit
quoque libres très de Pœsi(a) Gallica et floruit ab an... cii'citer 1540. » Hist.
Univ. Paris, vol. VI, p. 972.
4. Tous mentionnés par Claude Chappuis dans son Discours de la Cour.
5. Recherches de la France, chap. v et vi.
6. A Joachim du Bellay, Ang., Œuvres, pp. 15-21. Saint-Gelais, Herberay,
Rabelais, Jacques Pelletier, Salel, Marot, Macrin, Caries, Colin, Jean Martin,
et finalement Ronsard y sont nommés.
124 CHARLES DE SAINTE-MARTHE [1555]
lais, Scève, Chapuy, et aultres poètes ^ », publiée quatre ans seule-
ment après le volume de Sainte-Marthe, et bien que l'auteur y
nomme des poètes de la vieille école aussi bien que de la nou-
velle. Les Etrennes de Fontaine aux poètes ses compagnons, pour
Tannée 1555 ^, ne l'admettent pas encore dans la compagnie
catholique que composaient Saint-Gelais, Scève, Ronsard, du
Bellay, Jodelle, Pontus de Thyard, Olivier de Magny, Remy
Belleau, Claude Chappuis, Tahureau et Bonaventure du Tron-
chet. C'était sans doute l'année même où Sainte-Marthe mourut
subitement ; mais, même si cela arriva avant la publication du
volume de Fontaine, il est assez singulier qu'il ait complètement
omis d'en parler. D'autre part nous trouvons son portrait dans
la collection de gravures de Léonard Gaultier, bien connue sous
le nom de « Chronologie Collée » : Portraitz de plusieurs hommes
illustres qui ont flory en France depuis Van 1500 jusques à pré-
sent. Ce que ce portrait nous fait saisir, c'est cette austérité
contemplative qui, malgré toute son éloquence, malgré même ce
qu'il y avait d'impulsif dans son caractère, doit avoir dominé
constamment l'esprit de Sainte-Marthe. La gravure, extrême-
ment petite, nous montre un homme d'environ quarante ans,
portant une barbe taillée en pointe, d'une contenance sévère,
avec un long nez, un front haut et un peu chauve. Parmi les
notes marginales explicatives qui accompagnent les portraits
ou Brief éloges des hommes illustres desquels les pourtraits sont
icy représentez. Par Gabriel Michel Angevin, adv. au Parlement ^,
l'une consacrée à Sainte-Marthe nous le désigne de cette ma-
nière : (( Charles de Saincte-Marthe, Poitevin, oncle de ce grand
Scévole de Saincte-Marthe, lumière de nostre siècle, fut lieute-
nant criminel d'Alençon, poète latin et françoys beaucoup
renommé, qui mourut environ l'aage de 40 ans, 1555. »
1. Le niespris de la Cour (1544), fol. [hv] v».
2. Les Ruisseanx de Fontaine, pp. 198-203.
3. Gabriel Michel de la Rochemaillet. C'est ainsi que le nomment Leiong et la
Généalogie de la Maison de Sainte-Marthe (fol. 3). Il était probablement père de
René Michel de la Rochemaillet. Cf. suprap. 2. L'édition de la feuille in-folio qu'est
la clu'onologie collée qui contient les brèves biographies de Michel fut faite par
L. Leclerc, c^ui dédia son ouvrage à Jacques de la Guesle. Bib. Nat., La^^ b.
DEUXIKMK PARTIK
CHAPITRE I
<( LA POESIE FRANÇOISE ))
l'imitation de marot et le PÉTRARQUISME
Que le terme de « précurseur» doive être appliqué avec prudence,
c'est presque un lieu commun. On a dit que les idées appar-
tiennent à ceux qui les développent ; pourtant elles flottent
souvent dans les esprits de toute une génération avant de trouver
leur expression convenable, exacte, frappante; et un esprit
incapable de les faire germer peut être le premier à rendre témoi-
gnage de leur influence. « Il n'y a rien de plus fréquent que cette
espèce d'inconscience ou d'ingénuité », écrivit un grand critique.
« Nous en verrons de nombreux exemples dans l'histoire de la
littérature française, même classique ; et tous les jours mi écri-
vain effleure en passant une idée, dont ce n'est pas lui mais un
plus heureux ou un plus habile qui verra sortir les conséquences ^. »
Sainte-Marthe est un de ceux-là. Son intelligence n'était sans doute
pas de premier ordre ; son talent poétique était plus que médiocre ;
mais il trouva dans la Poésie Françoise, des idées que les membres
de la Pléiade devaient rendre fameuses et les exprima de la manière
dont il était capable '•^. En ce qui concerne ces théories, il n'est
pas difficile de prouver que Sainte-Marthe fut, en plus d'mi point,
un véritable précurseur de ce groupe qui proposa l'idéal qui
parut si nouveau à la langue et à la littérature française. Du
\. F. Brunetière, Hist. de la lltt. française class., vol. I, p. 185.
2. « L'avènement de la Pléiade, succédant à l'école de Mai'ot, ne s'explique que
si l'on tient compte de l'évolution qui s'était accomplie antérievi rement dans la
manière de penser et de sentii* des classes éclairées. » A. Lefranc, Le Platonisme
et la Littérature en France à Vépoque de la Renaissaxicc, Rev. d'Hist. litt., janv.
1891, p. 2.
126 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Bellay et Ronsard se préoccupaient d'enrichir et d'orner leur
langue maternelle ; neuf ans avant eux, Sainte-Marthe avait le
même souci. Les poètes de la Pléiade durent beaucoup à ce
Platonisme qui laissa des traces profondes dans leurs œuvres,
quoiqu'ils l'aient abandonné et renié ^. En 1540, Sainte-Marthe
réfléchissait l'influence du Platonisme à ses débuts en France et,
dix ans après, produisit ce qu'on put appeler un magnifique
monument du Platonisme de la Renaissance française ^. Le
Pétrarchisme était un élément essentiel de la nouvelle poétique ;
en 1540, Sainte-Marthe était déjà un pétrarquisant. La Pléiade
s'enorgueiUissait de ses nouveaux mètres. Dix ans auparavant,
Sainte-Marthe en employait au moins un et balbutiait aussi ses
premiers Alexandrins ^. Dans la Deffence, Du Bellay rendit hom-
mage aux industrieux traducteurs du règne précédent, qui
avaient fait de la langue française une « fidèle interprète de toutes
les autres », bien qu'il lui semblât que la traduction ne pourrait
jamais être un moyen « unique et suffisant pour élever nostre
vulgaire à l'égal et parangon des autres plus fameuses langues ^ ».
Sainte-Marthe avait eu avant lui ce même sentiment^. Lui-
même avait de plus été traducteur ; car, bien que son ouvrage n'ait
pas été publié, ou ne nous ait pas été conservé, nous savons par la
dédicace de ses poèmes à la Duchesse d'Etampes qu'il se propo-
sait de publier certaines parties de Théocrite qu'il avait traduites *•.
L'Humanisme, dont s'était nourrie la Pléiade et qui grandissait
en France avec le siècle, n'avait pas en elïet de plus ardent dis-
ciple que Sainte-Marthe :
1. W. A. R. Kerr, cherchant à retracer l'infRienee qu'eut le platonisme de la
Renaissance siu* chaque poète de la Pléiade (excepté sur Daiirat, quantité
négligeable), a montré qu'il ne fut pas en somme goûté par Ronsard, bien qu'il
lui eut fait quelques sacrifices, ni davantage par Belleau, par Baïf et par Jodelle,
alors que du Bellay l'avait à la fin absolument repoussé, et que l'intérêt que
Pontus du Thyard avait d'abord éprouvé n'avait pas dm-é longtemps. The
Pléiade and Platonism, Modem Philology, vol. V, pp. 407-421,
2. A. Lefranc, Marguerite de Navarre et le Platonisme de la Renaissance, Bib.
de l'Ecole des Chartes, vol. LIX, p. 754.
3. Cf. injra, pp. 130 et n. 2.
4. Deffence et Illustration de la Langue Francoyse, pp. 78 et 82.
5. Cf. infra, p. 144.
6. « Auquel si aggreablement elle (i. e. « ceste mienne vaine et jeune fati-
gue ») se veoit quelque foy pervenue, te poiura mettre [hoi"S ?] pkis haulte, non
toute foy sienne, invention, qui est partie de la traduction de ce Buccoliquain
Théocrite, élégante imitation de nostre Poète. » P. F., p. 5, Cf. infra p. 320.
IMITATION DE MAROT ; PETRARQUISMB 127
Homme scavant ostro dire no m'ose.
Mais mon esprit sur les lettres repose,
Sa vie est là, là est tout mon soûlas.
D'y travailler ne sera jamais las.
r. F., p. 149.
Telle est la modestie avec laquelle il parle de sa science et ce
mot, dans la bouche de Sainte-Marthe, ne pouvait rien signifier
d'autre que la connaissance des classiques. Il est à peine besoin
de ces exemples pour prouver l'extraordinaire réceptivité de
Sainte-Marthe pour les mouvements intellectuels de son temps.
Nous avons vu avec quelle ardeur il prit part à la « Querelle des
femmes », avec quelle facilité il fut attiré par les doctrines de la
nouvelle Réforme ; il n'est donc pas surprenant qu'il ait été aussi
vivement influencé par les tendances qui, dès cette date, se
faisaient sentir dans la littérature française. Si cette réceptivité
s'était dès l'abord manifestée en prose, Sainte-Marthe aurait pu
imprimer une trace plus profonde sur sa génération, car il
apparaît doué pour la prose, même à un degré remarquable ^ ; mal-
heureusement ce sont les vers qu'il choisit comme sa première
expression ; or, pour ceux-ci, ses dons étaient lamentablement
médiocres, même en ne le jugeant que relativement aux pro-
ductions de ses contemporains.
Quoique Sainte-Marthe ait produit quelques vers latins et,
probablement aussi, quelques vers français dispersés avant 1540,
le volume qu'il présenta cette année-là, La Poésie Françoise de
Cliarles de Saincte- Marthe, fut sa première pubhcation soignée.
Un ami, un certain chevalier Grenet, qui la trouvait à son goût,
exprime en ces termes son admiration :
Le vray Poète a deux conditions
En ses escripts, par lesquels il est rare :
C'est de n'viser de malédictions,
Qui monstrent bien que de meiu's est Barbare,
Puis de n'avoir invention avare
Sur le désir de la Concupiscence.
Avec ces deux, une grande Science
Rend le Poète entièrement facund,
Si nous vo valons les escripts fonder en ce
En France n'a Saincte -Marthe second.
Le Chevalier Grenet, sur la Poésie de S. Marthe. Livre de ses Amys.
P. F., p. 237.
128 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Toutefois Grenet — dont le dizain nous donne un bon exemple
de la confusion qui existait, dans l'esprit des hommes de la Re-
naissance, entre l'érudition et la puissance créative, en même
temps que de sa conception puriste de l'art — reconnaît téméraire-
ment qu'un poète est débarrassé de « malédictions », quand ses
meilleurs passages sont ceux où il en approche ; mais il
a raison sur les deux autres points. La pureté des vers de
Sainte-Marthe est remarquable, — pour l'époque singulière
même, — et l'on ne peut mettre sa science en doute, car elle est
prouvée par sa réputation et par ses autres ouvrages, s'il n'en
fait pas grand étalage dans son premier essai. Excepté Pla-
ton, dont il semble déjà avoir bien connu les idées, la liste des
auteurs classiques qu'il paraît connaître se termine avec les
noms de Théocrite, d'Ovide, d'Horace, d'Homère, de Plutarque,
des inestimables Elien^ et Stobée^, peut-être de Pausanias ou
de Strabon ^.
La Poésie Françoise est divisée en trois livres. Comme l'in-
dique son titre, le premier * contient des épigrammes — titre
qui, s'il peut à la rigueur s'appliquer à un virelay, A un usurier,
Virlay ; à des triolets, A un grand 'prometteur sans effect ; et à une
Epitaphe de feu Monsieur maistre Foulcaud Mosnier, procureur
de Fontevrault^, est un peu dévié de son sens par l'insertion d'une
Paraphrase du Pseaulme 120, composée de sept strophes de
quatre vers ; d'un poème de quatorze strophes de quatre
vers intitulé Le Philaléthe, c'est à dire Amy de vérité, bla-
zonne son Aniye ; et d'un autre de cinq strophes de sept vers, qui
aurait bien pu être rangé parmi les élégies : A la ville d'Arles en
Provence, d'où est 7iatifve Mademoiselle Beringue s'Amye. En
1. Des extraits traduits d'Élien avaient paru à Lyon sept ans plus tôt, et
dans une seconde édition, en 1535. Ex x'E. Historia per P. Gyllium Latine facti,
ite'inqiie ex. Porphyrio, Heliodoro, Oppiano... Libri XVI, Lyon, 1533. C'est à ce
volume que Sainte-Marthe est principalement redevable (c'est la seule édition
d'^-Elien alors existante) pour sa description de la Vallée de Tempe. P. F., p. 197.
2. Edition de Trincavelli, Venise, 1536. Pour les derniers emprunts de Sainte-
Marthe à Stobaeus, cf. infra, pjj. 209-212. Les références faites dans la P. F.
donnent une intéressante preuve de la rapidité avec laquelle une édition ita-
lienne pouvait se troiiver à la disposition des étudiants de France, ou du moins
de Lyon.
3. Cf. P. F., p. 24, 32, 61, 134, 200 et passim.
4. Le Premier Livre de la Poésie Françoise de Charles de Sainctc-Marthe, con-
tenant les Epigrammes, P. F., py). 7-80.
5. P. F., pp. 53, G3, 64.
IMITATION DE MAROT ; PETRARQUISME 1 20
forme de complainte ^. — Le second livre contient des rondeaux
et des ballades -, parmi lesquelles une Ballade double ^ et des Cou-
plets unisonants, avec refrain, en manière de Balade ^. Le troisième
livre ^, qui forme la partie la plus importante du volume, com-
prend les épîtres (parmi lesquelles un coq-à-l'âne'') et les élégies,
celles-ci étant nettement séparées des épîtres par un avis par-
ticulier ^ au lecteur. Le volume se termine par une collection
de poèmes, dus à la collaboration des amis de l'auteur, inti-
tulée Livre de ses Amys ^ et à laquelle on a déjà fait quelques
allusions.
On verra qu'excepté pour les chants ro3'aux et les chansons,
Sainte-Marthe, comme son maître Marot, a employé toutes ces
« episseries qui corrumpent le goust de nostre langue et ne ser-
vent si non à porter temoignaige de nostre ignorance ^ ».
Pourtant, s'il n'est pas le premier poète qui, à l'imitation de
Marot, composa des sonnets i°. ni le premier qui n'attendit pas
1. P. F., pp. 25, 40, 48.
2. Le Second Livre de la Poésie Françoise de Charles de Saincte Marthe, conte-
nant Rondeaux, Balades & chant Roy aulx, P. F., pp. 81-112, L'Au Lecteur p. 223,
donne l'indication : « Oste chants royaulx »,
3. Balade double, contenant la promesse de Christ, sa Nativité, Passion, Résur-
rection, <& précieux sacrement de son Corps, icy à nous délaissé pour gaige de Salut,
P. F., p. no.
4. Scavoir se complaint qu'aujourd'huy soit ainsi vilipendé, P. F., p. 106.
5. Le Tiers Livre de la Poésie Françoise de Charles de Saincte Marthe, contenant
Epistres et Elégies, P. F., pp. 113-224.
6. A Jean Ferron, Coq à Lasne, P. F., p. 141.
7. Ihid., p. 197.
8. Page-titre spéciale, P. F., p. 225 : Elle est comprise entre les pages 226
à 237.
9. Du Bellay, Deffence, pp. 202-203.
10. Sainte-Marthe a pubhé deux sonnets en 1549 et 1550. Cf. supra pp. 109
et 112. D'après M. Vaganay (Le sonnet en Italie et en France au XV I^ siècle), le
sonnet fut introduit en France suivant la marche suivante (si l'on met à part les
simples hypothèses et les rééditions) :
1539 Marot (1).
1544 Saint-Gelais (1) (On ne sait s'il fut pubUé avant 1574).
1545 Marot (7) (6 traduits de Pétrarque).
1546 Saint-Gelais (1).
1547 Peletier (14).
Marguerite de Navarre (1).
M. Scève (2).
1548 Vasquin Philieul (196).
Jean Charrier (1).
Ferrand Debez (1).
1548 Sibilet (1).
Saint-Gelais (1) (On ne sait s'il fut publié a\-ant 1574.)
9
130 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
le conseil de Du Bellay pour suivre l'exemple de son maître en com-
posant une « plaisante ecclogue rustique » ^, il s'essaya au moins,
comme Marot, aux Alexandrins 2, encore inusités, et le lecteur
devinera, à d'autres timides essais de nouveaux mètres^, l'in-
fluence du poète plus âgé. Le jeune homme avaii en effet com-
1549 Du BeUay (50).
Des Autelz (1).
Pontus de Tyard (70).
Thierry de la Mothe (1).
L'historique dvi Sonnet en France de A. Tilley {Lit. of the FrenchRen., vol. I,
pp. 152 et 153), apporte en note certaines modifications à cette liste :
1539 Le sonnet de Marot est donné comme datant de 1538 (et écrit en 1532
au plus tard). Un second lui est attribué.
1540 Saint-Gelais (avec VAmadis de des Essarts) (1).
1545 Les traductions de Pétrarque par Marot sont données comme étant
de 1544.
1547 Saint-Gelais (1).
Le nombre des sonnets de Jacques Peletier n'est porté qu'à 13.
Pas plus tard que 1548, Jacques Colin parle des sonnets qu'il avait composés
comme d'une chose passée depuis quelque temps. En un passage intéressant, il
énumère les nouveaux m.odèles poétiques italiens et les anciens types de versi-
fication.
« Chansons, balades, triolets,
Mottetz, rondeaux, servante et virelaiz,
Sonnetz, strambotz, barzelotes, chapitres.
Lyriques vers, chantz royaux et epistres.
Ou consoler mes maux jadis souloye
Quand serviteur des dames m'appeloye. »
Epistre à une Dame, Le livre de plusieurs pièces, fol. 103 r".
1. Deffence, pp. 225 et 226. L'églogue en question est naturellement d'une date
plus récente, mais ces termes s'appliquent également à celles de Marot qui l'ont
précédée.
2. Marot employa dix fois l'alexandrin, Œuvres, vol. II, pp. 224, 230, 231,
234 ; III, pp. 9, 10, 15, 113 ; IV, p. 55. Il le note plusieurs fois ; mais toujours,
comme dit Pasquier, « comme si c'eust esté chose nouvelle et inaccoustumé d'en
user pource qu'à toutes les autres il ne baille point cette touche ». Recherches de
la France, Œuvres, p. 711. Telle fut précisément l'habitude de Sainte-Marthe,
comme s'il eut été fier de l'innovation. Il les einploya six fois :
(1) A P. Tolet, Médecin du grand Hospital de Lyon, Sur V Amitié de luy et de
Dolet. Vers Alexandrins, P. F., p. 11. (2) Le Cueur reprend VŒU de regard trop
vollaige, et le prie de s'en retirer. Vers Alexandrins, P. F., p. 36. (3) A Maurice
Sceve Lyonnois, homme treserudit. Vers Alexandrins, P. F., p. 50. (4) De la
transportation d'Eloquence..., Vers Alexandrins, P. F., p. 61. (5) A Maurice
Chausson, vers Alexandrins, P. F., p. 66. (6) Elégie, de l'Ame parlante au Corps,
<Sc monstrante le proffit de la Mort. Vers Alexandrins, P. F., p. 214. Trois de ceux-ei
(1), (2) et (3) sont des dizains (ABABBCCDCD) ; l'un (3) est un huitain
(ABABBCBC) ; et un autre (5) est un dizain de cinq couplets.
3. Par exemple dans l'Elégie. Du vray bien ds nourriture de l'Ame, P. i^., p. 210.
Elle consiste en triplets rimes de dix syllabes, suivis d'un vers de quatre, qui
i:\rrTATTON dk imarot ; pétrarqutsme 131
posé une grande partie de son œuvre sous le charme du fameux
poète et Sainte-Marthe, le premier, reconnaissait devoir cette
grosse dette à son <( père d' aliénée » :
Que dira Ton, do me veoir si hardy
De composor après toy ô Clément ?
Mon cerveau n'est encor tant estourdy
Que ton pareil me dye aulcunement.
Car davant tous je confesse haultement
Que seulement ton apprentif je suis,
J'escris, j'invente, & fais ce que je puis.
On ne me sent tovu'ner à impropere
L'escrivant totalement t'ensuis.
Qui reprendra l'enfant qui suit son Père ?
A Clément Marot son Père df Aliénée. P. F., p. 55.
En proclamant si hautement sa fidéhté à Marot, Sainte-Marthe
suivit ses pas de très près, d'aussi près que le permettait son
manque presque absolu de talent poétique. Comme Marot, il
écrit des vers pour sa « sœur d'alience » ^ ; insiste, comme lui, sur
le charme du rire de sa maîtresse ^ ; oppose avec fierté à la calom-
donne la rime du triplet suivant : (AAAB, BBBC, CCCD, etc.). C'est, comme on
l'a observé, le principe de la terza rima. Faguet, Seizième siècle, p. 70. Marot se
servit quatre fois de ce mètre, vols. II, pp. 100, 112, 121, et III, p. 97. On a aussi
de Sainte-]\larthe un quatrain composé de vers alternants de neuf et dix syllabes
(ABAB) Du mesme, avec allusion à son A'om, P. F., p. 47. Ce dernier mètre ne
fut pas employé par Marot. La combinaison même des rimes de Sainte-Marthe
offre quelque variété. A part les couplets de vei*s de dix syllabes employés dans
les élégies et les épîtres (il n'a employé que trois fois les couplets de vers de huit
syllabes), la plus fréquente est ABABBCCDCD povu- les vers de huit et de dix
syllabes (cinquante-hviit fois pour ceux de dix, six fois pour ceux de huit).
Après viennent, par ordre de fréquence, les combinaisons ABABBCBC (dix-neuf
fois pour des vers de dix syllabes, — une fois pour deux strophes, — deux fois
pour des vers de huit syllabes), ABABBCC (sept fois pour des vers de dix
syllabes, — une fois pour cinq strophes, — une fois pour des v-ers de huit
syllabes) ; des quatrains rimes en ABAB (cinq fois pour des vers de dix syllabes,
— une fois jDour quatorze, une autre pour sept strophes, — deux fois pour des
vers de huit syllabes). M. Laumonier signale l'une des combinaisons en septains
de dix syllabes, ABABBCC, A la ville d'Arles, P. P., p. 25 et aussi le poème de
quatorze quatrains. Le Philalèthe, P. P., p. 40, comme étant de précoces poèmes
lyriques inspirés par l'exemple de Marot. Ronsard, p. 660. Les combinaisons sui-
vantes ne se présentent qvi'une fois, en des vers de dix sjdlabes : ABAABBCC ;
ABABBCCB ; ABABB ; AABAABBCC ; AABAABBCCDED ; ABABBCCDD ;
ABAAB ; ABBAAB ; et, dans des quatrains de huit syllabes : ABBA.
1. Marot, D'alliance de sœur. Œuvres, vol. II, p. 56; Sainte-Marthe, ^4 Made-
moiselle d'Estable sa Sœur d'alience, P. P., p. 159 ; A Madame Magdaleine de la
Tour, sa sœur d'alience, P. F., p. 70.
2. Marot, Du rys de Madame d'Allebret, Œuvres, vol. III, p. 23. Sainte-Marthe,
A Madanioiselle GacineUe Loytaulde, Mère de Beringue s'Amye, P. P., p. 88.
132 CHARLES DE SAINTE MARTHE
nie son inébranlable amour ^, fait des reproches à une amante
volage 2, ou offre, avec des gants, l'hommage de ses vers. ^ Et,
dans ce dernier cas, quoiqu'il ne traite pas son sujet comme le
fit Marot et quoiqu'il en emprunte même la matière, non à
Marot, mais à la poésie A un gand *, de Saint-Gelais, il se rap-
proche avec succès de la manière de son maître :
Pour un Gentil homme qui envoyoit des Gans a sa Dame.
Gans, advantaige à ce que j'ay perdu,
Allez, soyez au coiffes recompence.
Si je n'ay bien la pareille rendu
Parlez pour moy, excusez l'impuissance.
Guardez de froid, et de toute nuisance,
Ces blanches Mains tant dedans que dehors.
O pleust à Dieu que j'eusse la jouissance
De vent et froid guarder tout son gent Corps.
P. F., p. 17.
Les traductions des Psaumes de Marot étaient en grande vogue
à la cour, bien qu'elles ne fussent pas encore publiées ^.
Sainte-Marthe devait donc nécessairement, comme leur auteur,
« accompagner sur son flageolet la harpe du Prophète » ^, en une
paraphrase en vers du Psaume cxxi '', que son aîné n'avait pas
traduit. L'Epître de Marot, Au Roy ijour avoir esté dérobé^,
1. Marot, Chanson : « Vous perdez temps de me dire mal d'elle », Œuvres,
vol. III, p. 192 ; Sainte-Marthe, De s' Amie et de soy, P. F., p. 60 ; D'aulcuns
medisans luy faisans reproche de la 'pauvreté de s\^mye, P. P., p. 33.
2. Marot, Chanson : « Ma Dame ne m'a pas vendu », Œuvres, vol. II, p. 183 ;
Sainte-Marthe, A une dame inconstante, P. P., p. 19.
3. Marot, A une jeune dame, laquelle un vieillard marié votdoit espouser et
décevoir. Œuvres, vol. I, p. 175, à la fin ; Sainte-Marthe, loc. cit. infra.
4. Œuvres, vol. I, p. 56.
5. On se souvient qu'en 1541 trente des psaumes de Marot furent publiés à
Paris. Les cinquante ne le furent qu'en 1543 ; inais ils avaient été présentés au
Roi et le manuscrit avait commencé à cù'culer l'année qui précéda la publication
de la Poésie Françoise. Douze en avaient même été publiés avec cinq autres de
Calvin dans le Psautier de Strasbourg de 1539 et encore à Anvers en 1541.
Une traduction du psaume vi. avait été publiée avec le Miroir de l'Ame péche-
resse, dès 1533. Cf. O. Douen, Clément Marot et le Psautier Huguenot, vol. II,
pp. 54-507 et 645-647. F. Frank, Marguerites de la Marguerite, vol. I, pp. lxxxvii,
Lxxxviii, et 150, et Tilley, op. cit., vol. I, pp. 70 et 71. Il y a aussi la tradi-
tion d'une édition antérieure à 1538, mais elle a été recherchée en vain.
6. Sainte-Beuve, Tableau de la Poésie Française au XVI^ siècle, p. 24.
7. Paraphrase du Pseaulme CXX, P. F., p. 48. Sainte-Martlie emploie le qua-
train de vers décasyllabiques à rimes alternées dont se sert Marot j^our sa tra-
duction des Psaumes ii, xi, xii et cvi.
8. Œuvres, vol. II, p. 195.
IMITATION DE MAROT ; PÉTRARQUISME 133
était justement fameuse ; Sainte-Martiie y répliqua par un dizain
adressé à son maître, A Marot, d'un sien valet qui Vavoit desrobé ;
il y joue assez froidement avec son sujet :
Ton Serviteur le mien avoit apris,
Ou tous deux ont esté à une EschoUe.
J'y ay esté, comme toy, si bien pris.
Qu'il ne m'est pas demeuré une obolle.
Le tien(t) estoit, de faict et de Parolle,
Un vray Gascon ; si le mien ne l'estoit,
A tout le moins bonne mine portoit
D'estre de Mœurs au tien fort allié.
Gascon ne fut mais son Gascon sentoit ;
Jouant un tour d'un Moyne resnié.
P. F., p. 13.
Et il n'est pas douteux que le disciple pensait à la ballade, De
Frère Luhin'^, quand il écrivit son huitain, D'u7i frère Dœmonique
hlasmant Vescriture saincte :
Si Daemonique contredit
Toiisjoiu-s a FEscriptiu-e saincte,
Si Daemonique troiD mesdit
Des bons, sans avoir de Dieu craincte.
Si Daemonique a langue saincte
Et poursuit tous les Gentz de bien,
Ce n'est pas merveilleuse attaincte,
Car Daemonique ne vault rien.
P. F., p. 27.
C'est le dizain de Marot, De la duché d'Estampes ^, avec son jeu
de mots recherché sur le nom du duché et celui de Val de Tempe,
qui suggéra indubitablement à Sainte-Marthe son poème le
plus ambitieux, une élégie, Du Tempe de France, en VJionneur
de Madame la Duchesse d'Estampes ^, en laquelle il s'étend avec
insistance sur la comparaison faite par Marot, dont la traduction
des Métamorphoses, ce qui vaut la peine d'être remarqué, renferme
aussi le passage relatif à la vallée de Tempe ^. De plus, si le poète
doit quelque chose, pour la description de cette heureuse vallée,
à Elien et peut-être aussi à Laurent de Médicis ^, il paraît avoir
1. Marot, Œuvres, vol. II, p. 63.
2. Œuvres, vol. III, p. 45.
.•î. P. F., p. 197.
4. Œuvres, vol. III, p. 188.
5. Une description se trouve dans sa Silva cfAmore, Opère, vol. II, p. 89
et scq.
134 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
pris quelque chose, au moins pour l'allure générale, aux descrip-
tions du Temple de Cupidon, de Marot. Le lecteur se rappellera
la « J03^e et deduyt » des « oyselets » de Marot, ses « arbres ver-
doyans » et ses « buyssons de verd bocage », en lisant la descrip-
tion du Tempe faite par Sainte-Marthe :
Là, y avoit grand diversité
De toutes flœurs, et verdoyants bocaiges
Ou Ton oyoit les beaulx et doulx ramaiges
Des oisillonts, chantants souefvement.
Là florissoyent tovits Arbres noblement,
Si tresespests qu'ilz sembloyent forets fortes,
Et produysoyent des fruicts de toutes sortes,
Amœnité leur umbraige rendoit
Et de Phœbus très estuant gardoit.
P. F., p. 198.
A l'épitre de Marot, Le Despourveu à madame la duchesse
d'Alençon et de Berry, sœur unique du Roy ^, Sainte-Marthe
emprunte l'idée de deux morceaux adressés à la Duchesse d'Etam-
pes. Dans le premier, dédicace en prose de son volume ^, il
remet en œuvre la simple image de Marot, qui se représentait
comme sauvé de la mer d'infortune par Marguerite, et la déve-
loppe en une description de sa :
« Vaine et jeune fatigue, laquelle non aultrement que après
longue et grief ve tempeste, le palle et travaillé Nocher, des-
couvrant de loin la Terre, à laquelle avec tout estude il s'efforce
de se saulver, recueille le mieux qu'il peut tous les fragments de
sa navire rompue, j'ay amascée pour à ton port tresdesiré... la
diriger... Tu doncques », poursuit-il, « une entre nostre siècle
des belles treserudite, des crudités très belle..., recepvras beni-
gnement les tables de mon naufrage par divers cass de la fortune
conduitte, finablement en petits faiz reduittes, et maintenant
en ce tien Havre, ou de long temps les Muses commodément se
retirent, assurément arrivées, ^ » etc.
Imitant encore Marot dans un second poëme. Sainte-Marthe
personnifie comme lui à la mode ancienne, donne à Honte et à
Hardiesse les rôles que Marot avait donnés à Crainte et à Bon
1. Œuvres, vol. I, p. 134.
2. Epistre. A Tresillustre et Tresnoble Princesse, Madame la Duchesse d'Es-
tampes et Confesse de Poinctieure, P. F., pp. 3-5. Cf. infra p. 319 et seq.
3. P. F., pp. 4-5.
IMITATION DE MAROT ; TÉTRARQUISME 135
Es'poir. La Honte s'efforce en vingt-quatre couplets de le dissua-
der de s'adresser à la Duchesse, tandis c^e\&> Hardiesse l'encou-
rage avec succès en dix-sept autres à s'y décider ^. Enfin, dans
deux épigramnies, De Vinégale & injuste recompense du service
d'Amours et Que, sans Argent, Amour est mal asseuré^, Sainte-
Marthe imite de Marot jusqu'à un certain cynisme en matière
d'amour qui est tout à fait en désaccord avec ses propres
vues. Dans un autre poème de ce genre, il approche effective-
ment de si près la manière de Marot qu'au moins trois éditeurs
s'y trompèrent :
A UNE Dame, qui contentoit ses servants de parolle.
Dame vous avez beau maintien
Et grand grâce en vostre langaige,
Mais tous cela est peu ou rien,
Si vous ne faictes davantaige.
J'accorde bien que c'est un gaige
De pouvoir jouir quelque jour,
Si ce n'est pas le perfaict tour
Qu'il faut pour achever l'affaire :
Povir avoir le déduit d'Amour
Vault mieux jjeu dire et beaucoup faire.
P. F., p. 68.
Ce n'est pas la seule production de Sainte-Marthe qui fut
introduite dans l'œuvre d'un homme à qui de telles intrusions
causaient un vif déplaisir ^. Marot avait composé un rondeau
Sur la devise de Madame de Lorraine, Amour et Foy ^ ; Sainte-
Marthe l'imita par un autre, A Salel, valet de chambre du Boy,
Sur sa divise ^, et cette imitation trouva aussi sa place dans les
collections classiques des œuvres de Marot. C'est encore le cas
pour quatre autres poèmes ^. Et cependant ces poèmes ne
1. A Madame la Duchesse d'Estampes, P. F., pp. 125-129.
2. P. F., pp. 18 et 65.
3. Cf. la préface à son édition de 1538 Clément Marot à Etienne Dolet, Œuvres,
vol. IV, pp. 194-196. La remarque de Pasquier paraît être applicable aux édi-
teurs de Marot du xviii<= et du xix^ siècle, aussi bien qu'à ceux du xvie. « S'il
se présente quelque épigramme, ou autre trait de gentille invention dont on ne
scache le nom de l'autheur, on ne doute de le luy attribuer et l'insérer dedans ses
œuvres comme sien. » Recherches de la France, Œuvres, p. 714.
4. Œuvres, vol. II, p. 162.
5. « Honneur te guide », P. F., p. 90.
6. Ce sont : (1°) La seconde des deux strophes de huit vers qui forment le
poème intitulé : A noble Seigneur, Monsieur François de Muillion, seigneur de
Ribbiers, en le remerciant des biens qu'il luy a faictz, P. F., p. 34; (2°) A ma Da-
136 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
représentent pas ses meilleures imitations de Marot. C'est
dans la mordante épigramme qu'il réussit le mieux et qu'il res-
moiselle Beringue, Quel martyre c'est, brusler d^affection & n'oser parler pour la
descouvrir. Dizain, P. F., p. 75 ; (3") A Monsieur de S. Remy, luy estant en néces-
site à Vincence, Rondeau, P. F., p. 92 ; (4") A Thonion Pitrel que c'est grand
richesse d'estre content. Rondeau, P. F., p. 105. Ils furent, comme les deux cités
dans le texte et en compagnie de différents poèmes appartenant à d'autres
auteurs, introduits par Lenglet-Dufresnoy dans son édition de Marot, La
Haye, 1731, sous le titre général de Poésies Nouvelles Pour les deux premiers
Tomes des Œuvres de Clément Marot, vol. III, pp. 493-522. Dufresnoy, vol. III,
p. 493, dit formellement qu'il ne garantit pas la paternité d'un des poèmes.
Douleur et Volupté, d'Heroet, identifié par Georges Guiffrey, Marot, vol. II,
p. 503, et jette par là un doute sur les autres, si l'on considère son titre. Excepté
poiu- le rondeau à Salel, il indique de plus (vol. III, p. 504, 506), la source à
laquelle il doit les poèmes de Sainte-Marthe, ou d'aiitres, attribués à Marot, et
d'où il tira aussi l'épigramme de Sainte-Marthe sur la nouvelle de la mort de
Marot, Epigramme de Saincte- Marthe à Clément Marot sur le bruit de sa mort,
et aussi Douleur et Volupté et différents autres poèmes, dont certains sont
réellement de Marot.
Cette source est une collection de poèmes publiés par Denis Janot en 1544,
sous le titre, suivant Dufresnoy, de Recueil de vraye Poésie Françoise prinse de
plusieurs Poètes. Malgré le désaveu de Dufresnoy, les six poèmes en question
réapparurent dans l'édition des œuvres de Marot faite jDar Lacroix et publiée
par Rapilly, à Paris en 1824, sans que levu* authenticité y soit discutée, et Pierre
Jannet, Bib. Elzevirienne, Paris, 1883, suivit cette voie, classant simplement
les poèmes de Sainte -Marthe avec les autres, suivant leurs différents genres,
sous le titre de Rondeaux tirés d'autres éditions, vol. II, p. 167 ; Epigrammes
tirées de diverses autres éditions, vol. III, p. 101. (D'autres, c'est-à-dire d'autres
que celles qui servirent de base à la sienne, savoir celle de Dolet, Lyon, 1538,
celle de V Enseigne du Rocher, Lyon, 1544, et de Portau, Niort, 1596). De ces
six poèmes, certains apparurent aussi dans les Œuvres choisies de Clément Marot,
de Desprès, Paris, 1826, en tant que Pièces attribuées à Marot ; dans les Œuvres
de Clément Marot, d'Héricault, Paris, 1867, et dans les Œuvres choisies de Clé-
ment Marot, de Voizard, Paris, 1888.
Les poèmes de Sainte-Marthe portent, dans le Recueil et les éditions mention-
nées, des titres différents de ceux donnés par la Poésie Françoise. Le dizain cit.
supra, A une Dame qui coyitentoit ses servants de parolle, apparaît dans le Recueil,
p. 56 et dans l'édition de Janet, vol. III, p. 114, sous le titre : D'une qui contentoit
ses servans de paroles ; dans l'édition de Dufresnoy, vol. III, p. 512 et celle de
Rapilly, vol. II, p. 473, le titre devient : A une Dame qui fasoit force promesses
à ses amans. Le rondeau à Salel est intitulé dans le Recueil, p. 45, Rondeau sur la
Devise de Salet (sic) varlet de chambre du Roy ; Desprès, p. 45, le donne sous le
titre : Sur la devise de Hugues Salel ; Dufresnoy, vol. III, p. 507 ; éd. Rapilly,
vol. II, p. 139 ; Jannet, vol. II, p. 171, et Voizard, p. 315, ajoutent valet de
chambre du Roy François I^^ ; Dufresnoy met en tète du titre Autre Rondeau.
Le poème entier, n" (1) supra, apparaît dans le Recueil, p. 71, divisé en deux
poèmes, Non estre ingrat des biensfaictz, et Huictain. La seconde moitié seule se
trouve dans les éditions de Lenglet-Dufresnoy, vol. III, p. 517 ; Rapilly, vol. II,
p. 370; Jannet, vol. III, p. 117, et Després, p. 4^50, sonsle titre d' Autre Épig7-amme,
Epigramme et Huictain respectivement. Le second poème, (2) supra, a pour titre,
dans le Recueil, p. 53, et dans Jannet, vol. III, p. 113, Dizain de n'oser descouvrir
IMITATION DE MAEOT ; PÉTRARQUISME 137
semble le plus à son modèle. Pour l'épigramrae de ce genre il doit
beaucoup à Martial — sans doute grâce à Marot — et l'on pour-
so)i affection; Dufresnoy, vol. UT, p. 511 et l'éd. Rapilly, vol. II, p. 473, lui
donnent celui d'Amours qu'on n'ose découvrir, Dufresnoy le faisant précéder de
Autre epigramme. Le suivant (3) supra, apparaît dans le Recueil, p. 42, sous la
simple dénomination de Rondeau, de Aiitre Rondeau dans l'éd. do Dufresnoy,
vol. III, p. 505. L'éd. Rapillj% vol. II, p. 132, celle de Jannet, vol. II, p. 168 et
Voizard, p. 314, emploient le titre : A un pour avoir de l'argent. Lenglet-Dufres-
noy remarque : « Ce Rondeau sent bien son Marot qui manque d'argent à tout
moment, et qui en demande à un grand Seigneur. » Le poème n° 4 supra,
devient ,dans le Recueil, p. 44, Rondeau sur chascun soit content de ses biens, qui
n'a suffisance il n'a rien ; Dufresnoy, vol. III, p. 506, l'édition Rapilly, vol. II,
p. 133, Jannet, vol. II, p. 167, Després, p. 450, Héricault, p. 206, et Voizard,
p. 313, l'intitulent : Sur ces -mots :
Chacun soit content de ses biens,
Qui n'a suffisance n'a riens.
Paul Lacroix (Bibliophile Jacob ) a réimprimé le Recueil en question. Il décrit
l'original comme un petit in- 8° de 56 fols, non paginés, en italique, lui attribue
quatre éditions, et lui donne comme page-titre : Recueil de vraye Poésie française
prinse de plusieurs Poètes, les plus excellentz de ce règne. Avec privilège du Roy
pour cinq ans, 1544. De V iinprimerie de Denys Janot, imprimeur du Roy, en
langue francoyse, et libraire juré de l'Université de Paris. On les vend, au Palais
en la gallerie par où l'on va à la chancellerie, es bouticques de Jan Longis et Vin-
cent Sertenas libraires. La Bib. de l'Arsenal possède deiix exemplaires de la
seconde édition : Le Recueil de Poésie Francoyse, Prinse de plusieurs Poètes, les
plus excellentz de ce règne. A Lyon, par Jean Temporal, 1550. Non paginé, marque
typographique no 186 (Silvestre), sur le titre et la dernière page. Un seul de
ces exemplaires est complet. La Bib. de l'Arsenal possède de plus un exemplaire
de la quatrième édition qui porte un titre différent : Poésie Facecieuse, extraitte des
œuvres des plus fameux Poèttesde nostre siècle. Imprimé nottvellement. A Lyon, par
Benoist Rigaud, 1559. Marque typographique n" 1302 (Sylvestre). Les réfé-
rences données supra l'ont été poui- cette édition, qui offre l'avantage de la
pagination. C'est celle-là que Lacroix prit pom- base de sa réimpression. Il en
donne le titre complet, en supprimant les mots : des œuvres. Lacroix confond
évidemment la quatrième édition avec le second exemplaii'e de la seconde édi-
tion. Il y ajoute un appendice contenant les onze pièces — dont aucune n'est
de Sainte-Marthe — que l'on trouve dans la première et la seconde édition et
qui sont omises dans la quatrième, et il donne dans son introduction une liste des
six pièces de vers, dont une de Saint-Gelais, qui furent ajoutées dans la qua-
trième édition ; mais aucune n'est de Charles de Sainte-Marthe.
Le Recueil, au moins dans .ses deux premières éditions, contient cent -vingt-
cinq poèmes, tous anonymes, à l'exception de cinq. Un de ceux-ci est de Sainte-
Marthe, A Marot, du faulx bruict de sa mort, P. F., p. 59. Quant aux anonymes,
il y en a vingt -quatre de Sainte-Marthe, au moins un, Douleur et Volupté,
d'Héroet ; un autre. Un mary se voulant coucher, est selon toute probabilité de
Mellin de Saint-Gelais, et un assez bon nombre sont peut-être vraiment de
Marot. Ceci justifie assez mal la remarque de Dufresnoy, vol. III, p. 493 : « Ce
recueil ne contient gueres autre chose que des poésies de Marot et de son amy
Saint-Gelais », et non mieux ce qu'en dit Lacroix, op. cit., p. vi, « composé pour
la plus grande partie de pièces inédites ou nouvellement nnprimécs de Clément
138 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
rait produire beaucoup de preuves de son adresse en ce genre
Marot >'. Lacroix ajoute encore que l'éditeur — • qu'il incline à identifier avec
Des Essarts — « a glissé dans son Recueil quelques pièces qui n'étaient pas de
Clément Marot ^. »
J'aiirais pu croire que Jannet n'avait pas consulté la réimpression de Lacroix,
étant donné qu'il n'ajoute rien à la sélection de poèmes faite dans le Recueil
par Dufresnoy, s'il ne s'était par devix fois (cf. supra) reporté aux titres du
Recueil, quand Dufresnoy s'en éloigne. S'il l'a consulté, c'est un fait digne de
remarque qu'il n'ait rien ajouté à la sélection de Dufresnoy, ni mis en doute la
paternité des poèmes attribués à Marot. Il est aussi curieux que Dufresnoy n'ait
pas été frappé de l'omission des six poèmes de Sainte-Marthe dans les premières
éditions de Marot, spécialement dans celles qui suivirent la publication du
Recueil.
Les autres poèmes de Sainte-Marthe compris dans le recueil sont, outre les
six dont nous nous sommes déjà occupé (réinnpression de Lacroix, pp. 50, 40,
66, 48, 38, 40) :
1" Le Gueur reprend Vœil de regard trop vollaige, <fc le prie de s'en retirer. Vers
Alexandrins, P. F., p. 36. Dans le Recueil, p. 19. — Lacroix, 17. — les huit
derniers mots sont omis.
2° A Marot. Du faulx bruict de sa Mort, P. F., p. 59 (cf. infra, p. 293). Dans le
Recueil, p. 77 — Lacroix, p. 73 - — cette pièce est intitulée : Saincte-Marthe à
Marot. Lenglet-Dufresnoy la donne dans les œuvres de Marot sous le titre d' Epi-
gramme de Saincte-Marthe à Clément Marot sur le bruit de sa mort, vol. III, p. 52 1,
mais l'attribue à « Scevole, ou Gaucher de Sainte-Marthe, premier médecin
du Roi François premier et contemporain de Clément Marot. »
3° A Monsieur le baron de Bressieux, D'un qui mesdisoit de luy en son absence,
P. F., p. 59. Dans le Recueil, p. 47 — Lacroix, p. 42 — cette pièce est intitulée :
Dizain d'un qui tnesdisoit d'un aultre en son absence.
4° De s' Amie et de soy, P. F., p. 60. Intitulée dans le Recueil, p. 76. — Lacroix
p. 72, — Autre (quatrain) des Mesdisantz.
5° A un grand pro^netteur sans ejfect, P. F., p. 63. Le Recueil, p. 73. — Lacroix.
p. 68 — laisse le mot grand, mais ajoute Triolet.
6° A un Maistre d'hostel d'un Abbé detractant de luy, P. F., p. 64. Intitulée
dans le Recueil, p. 48. — Lacroix, 43. — Du Maistre d'hostel de Monsieur de
Boessieux (pour Bressieux) qui detractoit d'autruy.
7° A un usurier. Virlay, P. F., p. 64. Le titre est changé dans le Recueil, p. 78.
— Lacroix, p. 74 — en D'un usurier. Virelay.
8° Que sans argent. Amour est mal asseuré, P. F., p. 65. Intitulée dans le
Recueil, p. 56. — Lacroix, p. 51. — Amour est mal asseuré sans argent.
9° A un ord Villain qui, en compaignie de Dames, jactoit la grosseur de son
Membre, P. F., p. 35. Dans le Recueil, p. 70. — Lacroix, p. 65. — on a omis les
mots ord villain.
10° A un brave qui ynenaceoit chascun, P. F., p. 69. Le titre est le même dans
le Recueil, p. 53. — Lacroix, p. 50.
11° .4 noble Edmond Odde, Seigneur de Triors. Du cloistre de la Langue, P. F.,
p. 72. Le Recueil, p. 19. — Lacroix, p. 17. — donne simplement comme titre
Du cloistre de la Langue.
12° Qu'on ne doibt désister de poursuivre son entreprise, quoy qu'on ayt des
compétiteurs, P. F., p. 75. Le titre du Recueil, p. 55. — Lacroix, p. 49. — est
De ne désister de poursuivre son entreprise.
13° D'un qui avoit révélé son secret, P. F., p. 76. Même titre dans le Recueil,
p. 54. — Lacroix, p. 49. — ; léger changement au vers 6.
IMITATION DE MAROT ; PÉTRARQUISME 139
d'imitation ^ Deux ou trois suffiront. Sainte-Marthe, comme
d'autres esprits libéraux, devait nécessairement lancer quelques
traits aux moines, spécialement aux Franciscains. Voici la meil-
leure parmi plusieurs épigrammes à leur adresse :
Du MESME (l.E. « UN CORDELIER ») PARLANT APRES SA MORT A SES FrERES.
Sus, lisez tous, Frères, diligemment
Que dit l'Escot du mérite condigne,
Car l'on ma dit icy apertement
A me saulver mon Mérite estre indigne.
Mais j'ay monstre à Jesu Christ, par signe,
Qvi'il ne debvoit me faire tel excès.
Lisez, lisez en ce Doctevir tresdigne,
Car j'ay espoir d'en gagner mon procès,
P. F., p. 46.
Dans une autre, Sainte-Marthe répète une plaisanterie de
Rabelais :
D'un evesque portatif 2.
Monsieur l'Evesque portatif,
Oster un R vous fauldra.
14° A un estant jaloux de s'Amye, P. F., p. 77. Dans le Recueil, p. 53. ^ La-
croix, 48 — cette pièce est intitulée : Dizain cVun jaloux de s^Aniye, et le troi-
sième vers est changé.
15° A André Tardivon Courrier de Roman», P. F., p. 89, intitulée dans le
Recueil, p. 44. — Lacroix, p. 39 — Rondeati, Mal sur Mal estre santé ; la ponctua-
tion et, conséquemment, le sens du neuvième vers sont différents.
16° A R. Père en Dieu Monseigneur Anne de Grolée, Abbé de Saint-Pierre de
Vienne, P. F., p. 166. Porte pour titre dans le Recueil, p. 27. — Lacroix, p. 24. —
A Monsieur de Boessieux, Abbé de Saint-Pierre de Vienne.
17° A un superbe Détracteur, P. F., p. 176. Porte le même titre dans le
Recueil, p. 22. — Lacroix, p. 20.
18° ^ une Dame ingrate. Pour un Gentilhomitie, prenant congé d'elle, P. F.,
p. 186. Dans le Recueil, p. 25. — Lacroix, p. 23 — porte le titre d'Epistre d'un
Gentilliomme à une darne en prenant congé d'elle. Le vers 28 diffère.
1. Il y a trente-sept épigrammes de cette espèce dans le volume de Sainte-
Marthe. Outre celles qui ont été déjà données, les plus dignes d'attention sont
les suivantes :
A René le Fevre, Que sur toutes bestes, l'homme est à craindre, P. F., p. 12.
Cf. infra p. 294.
Au Painctre qui avait portraict un Moyne au vif, P. F., p. 19.
De la variable de diverse signification de ce nom Escot, P. F., p. 45.
D'un Moyne et de la femme d'un Libraire, P. F., p. 67.
D'une Dame qui mal parlait de luy, après avoir esté par luy extollée jusqu'au
ciel, P. F., p. 50.
D'aulcuns siens parents mais maulvais Amys, P. F., p. 52.
A un superbe Détracteur, P. F., p. 176.
2. C'est-à-dire in partibus. Dans le catalogue de la bibliothèque de Saint-
Victor, Rabelais parle « des potingues des evesques 2:)otatifs ». Œuvres, vol. I,
p. 249.
140 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Puis, si le nom est potatif,
C'est ce que mieulx vous conviendra.
P. F., p. 28.
Rabelais lui-même pourrait bien avoir été le modèle d'un
portrait satirique d'un buveur Franciscain :
A UN Docteur seraphiqué par compotations vespertines.
Monsieur le Docteur, par ta Foy,
As tu tant estudié que beu ?
Si respondz que non je t'en croy,
Aussy l'avois je tousjours creu
Long temps y a qvie l'ay cogneu
A la couleur de ta medalle :
Car l'estudiant advient tout palle.
Et par estude exterminé ;
Mais celuy qui bon vin avalle
Est (comme toy) ilkmiiné,
P. F., p. 71.
Un huitain en ce genre, mais qui n'est pas des meilleurs, fut
assez méchamment cité par Du Verdier, « pour montrer seule-
ment le style de l'auteur » :
A un quidem, qui se disoit homme de bien.
Tu te fais tant homme de bien.
Si ainsi est, n'est peu de chose ;
Ce neantmoins je n'en croy rien
Quoyque ton cerveau te propose :
Car le Sainct Evangile expose
Que nul n'est bon, fors sevillement
Le Seigneur Dieu, certainement
Tu n'est pas Dieu, mais pécheur. Doncques
Je te diray tout haultement
Qu'homme de bien tu ne fuz oncques.
P. F., p. 16.
Ce qui vient d'être dit suffit à montrer que, de parti-pris,
Sainte-Marthe s'attacha exactement aux pas du « poète scavant »
comme il se plut à appeler Marot. Le disciple ne se borna pas à
l'imitation de sa manière et au choix des mêmes sujets ; il se
laissa spontanément pénétrer par les idées de son modèle. Par
exemple, Marot prenait intérêt à la gloire de sa langue maternelle.
Suivant l'exemple donné par son éditeur, Geoffroy Tory ^, il
1. Dans son Champfleury, cf. Tilley, Lit. oj thc French Renaissance, vol. I,
pp. 32 et 33.
IMITATION DE MAROT ; PÉTRARQUISME 141
voulut contribuer pour sa part à son enrichissement. Sa tra-
duction des 3Iéta7)iorphoses, notamment, devait être une « dé-
coration grande en nostre langue » ^ ; comme lui, Sainte-Marthe
repoussa l'idée de « déprimer l'exercise de la mienne Langues
Vulgaire » et exprima dans sa dédicace à la duchesse d'Etampcs
sa conviction qu'il ne pouvait offrir de « plus louable sacrifice
à ma nation que d'illustrer sa Langue selon mon rudde Esprit ^ «,
Et ceci à une époque — Sainte-Marthe lui-même en est notre
garant — où les vers composés en langue vulgaire n'étaient pas
considérés comme dignes de l'attention des gens instruits. « Que
direz-vous », demande-t-il à son père :
Que direz vous quand vous viendrez à lire
L'œuvre François de celuy, qui escrire
Selon raison et vostre jugement,
Poiu: s'acquitter, debvoit tout aultrement ?
Si demandes, pourquoy doncques ma Muse
(Veu qui puis plus) à ces Fatras m'amuse,
Et que soubdain je ne mets en avant
Œiivre sentant homme qui soit scavant :
Avec le temps (sans de rien se jacter)
On verra bien cela qu'il (mon esprit) scait traiter.
A son Seigneur et Père, etc., P. F., pp. 148 et 149.
Si, dans le poème d'où ces vers ont été tirés, Sainte-Marthe ne
cherche pas à donner en faveur de la poésie en langue française
d'autre raison que le charme qu'elle offre comme récréation
agréable, nous le verrons plus loin déployer assez de vigueur
pour défendre le français.
En ceci, Sainte-Marthe ne s'inspira pas que de Marot. Dolet
venait de publier sa Manière de bien traduire d'une langue en
aultre ^, Uvre destiné à servir d'arrhes pour un ouvrage plus
important et déjà composé, VOrateur Francoys ^, et Sainte-
1 . Marot au Roy, touchant la Métamorphose, Œuvres, vol. III, ]). 154.
2. P. F., p. 3.
3. La dédicace à de Langey est datée de ce dernier jour de 7nay. Tilley, vol. I,
p. 33, en note, op. cit., en fait connaître une réimpression moderne, due à
Techener.
4. C'est ce livre dont l'existence fournit à Du Bellay un motif do ne pas s'oc-
cuper de l'orateur comme il le fit du poète, Deffence, p. 161. Peut-être ignorait-il
que l'ouvrage contenait un chapitre sur l'Art Poétique aussi bien que sur l'Art
Oratoire. Relativement à l'approbation de Du Bellay, le passage suivant a un
142 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Marthe lui manifesta aussitôt son admiration dans un dizain qui
en accompagna la publication ^. Dolet nous donne, comme
l'une des raisons pour lesquelles il composa son livre, son désir
d' « illustrer » la langue française ; et c'est probablement à lui
que Sainte-Marthe emprunta la phrase que Du Bellay devait
rendre fameuse. « L'une (raison) est que mon affection est telle
envers l'honneur de mon pais que je veulx trouver tout moyen
de l'illustrer », écrit Dolet, « et ne le puis mieulx faire que de
célébrer sa langue comme ont faict Grecs et Romains la leur ^ ».
Dans le dizain que Sainte-Marthe publia à nouveau dans la
Poésie Fra7icoise, son propre enthousiasme pour le français n'est
pas moins clairement apparent que son admiration pour Dolet :
Poiirquoy es tu d'aultruy admirateur
Vilipendant le tien propre langaige ?
Est ce (François) que tu n'as instructeur,
Qui d'iceluy te renionstre l'usaige ?
Maintenant as, à ce, grand advantaige,
Si vers ta Langvie as quelque affection,
Dolet t'y donne une introduction
Si bonne en tout, qu'il n'y a que redire.
Car il t'enseigne (ô noble invention)
D'escrire bien, bien tourner et bien dire.
Une longue épître, Aux Francoys, en recommandation du Livre
de Dolet ^, jette une plus grande lumière sur l'attitude de Sainte-
Marthe que ne fait le dizain. Par ses efforts, Dolet, dit le poète,
certain intérêt : « Il te fault garder d'usui'per mots trop approchants du latin ;
et peu usités par le passé ; mais contente toy du commun, sans innover aulcunes
dictions follement, et par cui'iosité réprehensible. Ce que, si aulcuns font, ne
les ensuy en cela ; car leur arrogance ne vault rien et n'est tolerable entre les
gens scavants. Pour cela n'entends pas que je dy, que le traducteur s'abstienne
totallement de mots qui sont hors de l'usage commun ; car on scait bien que la
langue Grecque, ou Latine est trop plus riche en dictions que la Francoyse qui
nous contrainct souvent d'user de mots peu fréquentes. Mais cela se doibt faire
à l'extrême nécessité, etc. » Manière de bien traduire, p. 14.
1. Dans la Manière de bien traduire, p. 33, il est intitulé Au lecteur Francoys,
Dixain de Saincte-Marthe. Réimprimé dans la Poésie Françoise, p. 78, ce titre
devint Aux François, du Livre de Dolet, de la langue Françoise. Les deux
versions ne diffèrent que par l'orthographe de trois mots : Francoys, langage
et usage. M. Chamard le cite, et voit dans son auteur un des précm-senrs de Du
Bellay, Joachim Du Bellay, p. 10 ; il en reparle dans son compte-rendu de
l'œuvre de P. de Longuemare. Rev. d'Hist. Litt., 1903, p. 349. Il a été réimprimé
par R. C. Christie, Etienne Dolet, p. 357.
2. Op. cit., pp. 3 et 4.
3. P. F., p. 177. Le titre complet est Aux Francoys, en recommendation du
Livre de Dolet, de la manière de tradxvire, puncteur tfc accentuer en nostre Langue.
IMITATION DE MAROT ; PETRARQUTSME 143
Ij'iiiiniortol bruict do sa Langue procure
Tour au Francoys, François habituer ;
r. F., p. 177.
Il a composé son livre
ô noble esprit Francoys,
Afifin que tien (non plus à aultruy) sois.
Ibid.
Et en lui-même, le livre
te sert de perfaict exemplaire.
Non seulement en ta Langue vulgaire,
Povir bien parler ou escrire (combien
Que cela seul te soit nompareil bien)
Mais . . .
... à plain entendre la Latine.
Ibid., p. 178.
Plus loin, Sainte-Marthe exhorte en ces termes ses compa-
triotes :
Parquoy, Francoys, si dans ton cueur tu aymes
Ta nation, ton honneur et toy mesmes
Demonstre toy du Bien recognoissant
Qui est moyen que ton bruit va croissant, etc.
Ibid., p. 179 et 180.
Dolet, dit-il, a montré que la langue abonde en « graves
mots, termes et dictions » et de plus qu'elle est « très antique et
noblement famée ». Il continue avec plus d'éloquence :
Ce labeur est à nostre Langue lustre
Pour l'advancer, et rendre tresillustre,
Pour l'advancer et poulser en avant
En luy gardant le los qu'avoit davant.
Ne veulx tu donq', ô François, y entendre ?
Ne veulx tu donc virilement contendre
Contre quelcuns Barbares estrangiers i.
Qui les Francoys disent estre legiers ? etc.
Ibid., pp. 180 et 181.
Avecques exhortation à tous lettrés Francoys, s'aymer et soubtenir l'un VauUre.
Il est à remarquer que ce poème et le Dizain reproduisent mal le titre du livre
de Dolet. M. Chamard a attiré l'attention sur ce poème, Rev. d'Hist. Litt.,
loc. cit., p. 349. Il est surprenant que Christie n'y ait fait aucune allusion.
I. Sainte-Marthe intervertit ici les rôles. Dolot avait écrit en parlant de son
livre : « pars le moins pense que c'est commencement, que pourra parvenir à
fin telle, que les estrangiers ne nous appellent plus Barbares, p. G.
144 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Comparant la France avec d'autres nations, il est encore prêt
à rompre mie lance en sa faveur :
Qu'à l'Italie ou toute l'Alleinaigno
La Grèce, Escoce, Angleterre ou Hespaigne
Plus que la France ? est ce point de tous biens ?
Est ce qu'ilz ont aux Arts plus de moyens ?
Ou leurs Espritz plus aiguz que les nostres ?
Ou bien qu'ilz sont plus scavants que nous aultres ?
Tant s'en fauldra que leur vueillons cedder,
Que nous dirons plus tost les excedder.
Ibid., p. 181.
Ce passage n'est pas le seul du poème où l'on perçoive la note
que, neuf ans plus tard. Du Bellay fera retentir avec plus de
puissance ^. « Que sert-il », s'écrie Sainte-Marthe.
Langue estrange tourner
Si la tournant tu ne la scays orner 2 ?
Ihid., p. 178.
Et plus loin :
Il t'a monstre tresfaciile manière,
Comment pourras getter ton fondement
Sur le latin, puis bastir bellement :
Donnant à ce, la matière propice.
Pour eslever en l'Air ton édifice 3.
Ihid., p. 180.
Toutefois, le passage le plus remarquable en ce sens est le sui-
vant, avec sa réminiscence d'Horace ■* :
Quelcun pourra Paintre de noin se faindre,
Mais s'il ne peut aulcune image paindre
Ou, la paignant, s'il n'aecomode point,
Ainsy qu'il fault, les couleurs à leiu" poinct,
Le debvons nous painctre i:)enser ou dire ?
Rien n'est aussi, en quelque Langue escrire,
Sans y avoir des mots variété.
Et en viser en leur propriété.
1. Cf. La Deffencc de Du Bellay, liv. I, les quatre premiers chapitres, esp.
pp. 50-52, «3-64, 73-74, 76, 80-81.'
2. Cf. Du Bellay, op. cit., pp. 84-89.
3. Cf. Du Bellay, op. cit., pp. 99-102.
4. Cf. Ars Poetica, 86.
« Deseriptas servare vicas operumque colores
Cur ego si nequeo ignoroque poeta salutor ? »
IMITATION DE MAROT ; PÉTRARQUISME 145
Il faut avoir avecques cest usaige
Bon jugement & doulceur de langaige,
Y ajouxtant (pour la perfection)
Ordre d'accents et punctuation.
Ihid., p. 179.
S'il serait téméraire d'avancer que ce passage renferme déjà
la théorie, répandue par la Pléiade, que le poète doit avoir reçu
des dons naturels et aussi s'être longuement exercé, doit être
« porté de fureur et d'art », il contient au moins l'idée de l'art —
idée dont on a dit qu'elle était le présent de l'Italie à la Renais-
sance française ^ — et il prouve que les idées de son auteur étaient
bien en avance sur celles de son temps. Si Sainte-Marthe ne peut
justement prétendre à des honneurs tels que ceux que lui décerne
Dolet, qui remerciait son ami de son admiration en lui recon-
naissant un style tel
... touchant nostre parler,
(Parler Francoys, plaisant à touts humains)
Que jusqu'au Ciel on veoit ton los aller 2,
on doit au moins lui reconnaître le mérite d'avoir, de si bonne
heure, fait quelques tentatives de critique théorique, même
faibles. Il avait aussi, semble-t-il, des théories personnelles sur
la rime comme sur la morphologie : « Tu pourras aussi redar-
guer », écrit-il, dans sa lettre au lecteur où il est question des
errata, « que, en la rhythmie, je semble ne faire deue observa-
tion des terminations : comme rythmant tant & tent; ance &
ence ; ante, ente ; aistre, estre ; aire, ère ; ange, enge ; cer, ser ;
ouse, ose ; né, n'ay ; & semblables. Mais je te pry ne t'advancer
a m'en reprendre jusques à ce qu'auras sceu ma fantaisie. Je
n'observe aussi la termination des premières personnes des
verbes : comme dys, dy; veois, veoy; & semblables : m'accom-
modant au commun usaige, jusqu'à ce que plus amplement en
ays traicté en mon Livre de la conjunction des quatre Langues,
lequel je te prépare ^ ».
L'enthousiasme de Sainte-Marthe pour sa langue maternelle,
ses idées élémentaires sur la composition, la rime ou les terminai-
sons, tout cela à moins d'importance, pour sa place dans l'his-
1. Gustave Lanson, Hist. de la Litt. française, pp. 218 et 219.
2. Etienne Dolet, A S. Marthe. Livre de ses Amys, P. F., p. 232, cf. infra p. 303.
3. P. F., p. 224.
10
146 CHARLES Dïï SAINTE-MARTHE
toire de la Renaissance française, que ses imitations précoces de
modèles italiens. M. Faguet a dit que le Pétrarquisme consistait
en une collection de formules, parfaitement définies et consa-
crées, dans lesquelles le poète peut puiser à loisir. Dans le même
passage ^, cet auteur remarque que le programme du parfait
Pétrarquiste serait difficilement mieux tracé qu'il ne l'est par
Du Bellay dans sa satire Contre les petrarquistes :
Ce n'est que feu de leurs froides chaleurs,
Ce n'est qu'horreur de leiu's feintes douleurs,
Ce n'est encor de leurs soupirs et pleurs.
Que vent, pluie, et orages ;
Et bref, ce n'est à ouïr leiu's chansons
De leurs amours, que flammes et glaçons,
Flèches, liens, et mille autres façons
De semblables outrages.
De vos beautés, ce n'est que tout fin or,
Perles, cristal, marbre et ivoire encor,
Et tout l'honnem* de l'indique trésor,
Fleurs, lis, œilet, et roses ;
De vos douceurs ce n'est que sucre et miel
De vos rigueurs, n'est qu'aloès et fiel.
De vos esprits, c'est tout ce que le ciel
Tient de grâces encloses.
Le phénomène ainsi décrit n'eut lieu en France qu'après que
les plus grandes intelligences eurent subi les influences italiennes,
pendant une quarantaine d'années, et l'on pourrait lui donner
comme date la découverte supposée de la tombe de Laure,
en 1533. Cet événement intéressa François I^"", qui commanda un
somptueux tombeau pour Avignon et composa même à cette
occasion des vers ^ qui excitèrent, naturellement, à l'émulation et
aux compliments les poètes du royaume, Marot saisit cette
occasion pour rendre hommage au Roi :
1. Desportes, Rev. des Cours et Conférences, vol. I, p. 418. Cf. aussi Le Seizième
siècle, p. 301.
2. Ils sont reproduits par Blanchemain, étant compris dans la note de La
Monnoye sur un poème de Saint-Gelais, cit. infra. Œuvres de Melin de Sainct-
Gelays, vol. II, p. 166. C'est La Monnoye qui les attribuait à François I''''.
Blanchemain émet l'hypothèse qu'ils pourraient être en réalité de Saint-Gelais,
ibid., vol. I, p. 44 en note.
t:n[ITatton de marot ; pétrarquisme 147
O Laiiro, Laiire, il t'a esté besoing
D'iiymer riionnour et d'estre vertueuse
(,'ar François Roy sans cela n'eust prins seing
De t'iionorer de tuinbe sumptiieuse, etc.
Du Boy et (le Laure, Œuvres, vol. III, p. 39.
Saint-Gelais avait tout prêts un dizain et un huitain sur le
même sujet ; dans ce dernier il se demande qui devait le plus au
Roi ^, de ses sujets, de Laure ou de Pétrarque. Macrin alla plus
loin et discuta la question en vers latins ^, afin de savoir qui, du
Roi ou de Pétrarque, avait mieux travaillé à la gloire de Laure, et
ce sujet devint populaire parmi les poètes de moindre importance
tels que Tagliacarne, évêque de La Grasse, qui nous dépeint,
en latin aussi, Phœbus en train de se féliciter de ce que Fran-
çois I^r ait voulu faire revivre la gloire de son laurier ^. Il est
curieux de retrouver les effusions de ces deux derniers dans un
volume, contenant aussi mi poème qui montre les sympathies
italiennes d'un autre poète, Colin, qui, peu de temps après, tra-
duisit le Cortegiano '*, Jacohi Colini ad Federicum Fregosium
Musa loquitur ^. Le fait qu'une imprimerie française publia cette
même année un ouvrage inspiré et pénétré de Pétrarque, les
Opère Toscane de Luigi Alemanni *^, dédié au Roi, peut avoir donné
plus d'intensité au courant intellectuel déjà orienté vers l'Italie.
En tout cas, à partir de ce moment, on ne cessa de s'intéresser
vivement à Pétrarque et de l'imiter, gauchement, à vrai dire,
jusqu'à ce que les poètes de la Pléïade aient imprimé au mouve-
ment le sceau de leur génie. A la date de 1535, le nom de Pétrar-
que était assez cormu pour que Saint-Gelais put parler de lui
comme de quelqu'un connu de tous :
Car il (amour) est trop rusé
Et n'en croyez Pétrarque ni Ovide.
Œuvres, vol. III, p. 5.
1. Œuvres, vol. II, p. 165 et III, p. 3.
2. Compris dans Benedicti Theocreni... Poemuta, fol. Eij r".
3. Benedicti Theocreni... Poemata ; dans le dernier de ses trois poèmes sur ce
même sujet :Z)e rege Francisco et Laura Francisci Petrarchœ arnica ; De eadem,
fol. Ej v"; De eadem, fol. Eij r^.
4. En 1537, l'année qui suivit la publication du volume en question.
5. Op. cit., fol. Giiij.
0. Sur la page-titre, sous la salamandre du Roi est inscrite la légende « Sovr'-
ogni uso mortal m"è date albergo ».
148 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
En 1537, Almaque Papillon parle de lui dans les vers suivants
comme du poète de l'amour par excellence. Argent s'adressant
à Cupidon, lui dit :
Mays en premier de toy trivimpheray
Et deshonneur de vaincu te feray,
Et si auray d'un nouveau dieu la marque
Pour en ton lieu estre mys en Pétrarque.
Le Victoire et Triumphe d'Argent contre Cupido, fol. Aviij v°.
En 1540 Dolet donne Aretino, Sannazar, Pétrarque et Bembo
comme autorités pour la composition en langue vulgaire ^ et, vers
1542 les imitations du poète italien étaient devenues si nom-
breuses qu'Heroet put écrire :
Ne recevez Dames, aulcune craincte
Quand vous oyez des doloiu'eux la plaincte.
Tous les escripts et larmoyants autheurs,
Tous le Petrarcque et ses imitateurs,
Qui de souspirs et de froydes querelles
Remplissent l'air en parlant aux estoilles,
Ne facent point soupsonner qu'à aymer
Entre le doulx il y ayt de l'amer.
La parfaicte mnye, p. 70 et seq.
Avant qu'Heroet n'écrivit ces vers, les principaux imitateurs de
Pétrarque et des Pétrarquistes italiens étaient Marot, Saint-Gelais
et Salel. Bien que les Six sonnetz de Pétrarque de Marot fussent
encore à venir, il avait déjà composé les deux seuls sonnets publiés
en France à cette date; et ses Visions de Pétrarque, traduction
d'une des Canzoni ^, avaient paru dès 1534, dans les Fleurs de
Poésie Francoyse^. D'autres traces de l'influence du grand poète
italien ne manquent pas dans les premières œuvres de Marot.
En 1536, il avait écrit un épigramme à Saint-Gelais,^ soy mesmes,
De Madaîne Laure, et même, avant 1533, lui dont la veine
naturelle s'exprime mieux dans la cynique CJmnson « Le cueur
de vous ma présence désire ^ », essaya d'exprimer en vers cet
amour purifié par l'imagination que Pétrarque dévoila aux
1. Op. cit., p. 4.
2. Sonetti e Canzoni, n° cccxxiii.
3. Hecatomphiîe..., les Fleurs de Poésie Francoyse.
4. Œuvres, vol. II, p. 186.
IMITATION DE MAROT ; PETRAIIQUISME 14!)
poètes français de la Renaissance. Sa délicate Chanson « J'ayme
le cueur de m'amye ^ », et son épigranime « De V amour chaste ^ »,
avec sa conclusion éthérée, « Je l'ayme tant que je ne l'ose
aymer », en sont la preuve, et son huitain « Sur la Devise : Non
ce que je pense ^ », possède le véritable ton Pétrarquiste. Les carac-
tères d'un Pétrarquisme plus alambiqué se trouvent dans une de
ses premières élégies, dans laquelle il déclare à sa maîtresse
qu'il pourrait brûler sa lettre par
L'amoiireuse flamme
Que mon las cueixr pour voz vertus enflamme.
Œuvres, vol. II, p. 37.
Pour ce genre de métaphores, Marot devait sans doute plus aux
Italiens contemporains qu'aux poèmes de Pétrarque.
M. Vianey a remarqué * que Marot avait probablement pris
son goût pour le huitain et pour les images italiennes de con-
vention aux Strambottistes, particulièrement à Tebaldeo dont
le tempérament ressemblait beaucoup plus au sien que celui
de Pétrarque. Plusieurs des exemples fournis par M. Vianey
étaient écrits avant 1537, par exemple, A Anne, qu'il regrette,
un véritable Strambotte sicihen, Du 'partement d'Anne, De
son feu, et de ceïluy qui se print au Bosquet de Ferrare ^. Mais
ses premières œuvres laissent paraître beaucoup d'autres signes
d'influence italienne. Il dépeint le soleil brillant à l'instant où
il voit sa maîtresse, tandis qu'il ne voit partout que nuit noire
s'il cesse de la regarder ; il remercie Vénus de lui avoir fait
aimer une maîtresse d'une telle beauté que Cupidon se mettrait
à l'aimer s'il n'avait plus son bandeau sur les yeux, — et il
déclare encore que Cupidon a changé son arc pour celui de Diane ^.
Il nous représente Cupidon prenant sa maîtresse pour Vénus "^ et
fait à celle-ci la promesse — si caractéristique de la Renaissance —
que ses vers l'immortaliseront ^. Il serait inutile de multiplier ces
1. Œuvres, vol. II, p. 190.
2. Ihid., vol. III, p. 38.
3. Ibid., vol. III, p. 16.
4. Le Pétrarquisme en France au XV I^ siècle, pp. 45 et 46.
5. Œuvres, vol. III, pp. 16, 31 et 60.
6. Ibid., vol. III, pp. 28 et 84 et II, p. 180.
7. Ibid., vol. III, p. 44.
8. A Anne tencée pour Marot, ibid., vol. III, p. 62.
150 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
exemples. Il est clair que Marot sacrifia à la nouvelle mode poé-
tique dès ses débuts.
Saint-Gelais ne fut guère moins prompt que Marot à puiser
aux mêmes sources d'inspiration et M. Vianey a déterminé
dans quelle mesure ^. Tous les exemples fournis par ce critique
datent d'environ 1535 ^ ; c'est à la même époque que Saint-
Gelais composa son poème imité d'Arioste : 0 doulce nuict,
O nuict heureuse et belle ^ ; et encore son imitation du vingt-
deuxième sonnet de Bembo ^, puis sa fameuse traduction
de Sannazaro^, Voyant ces monts de veue ainsi lointaine, ne fut
pas écrite après 1540. Dès 1534. une demi-douzaine des poèmes
de Saint-Gelais furent, comme les Visions de Marot, imprimés
dans les Fleurs de Poésie Francoyse, collection publiée pour faire
suite à une traduction de l'i/ecatowjj^ï'ZedeLeonBattista Alberti^.
Cet arrangement prouve par lui-même qu'on s'intéressait de
plus en plus à la poésie italienne. Le Roi ne dédaigna pas de colla-
borer à ce volume qui contenait, mêlés à des vers dans le genre
« Gaulois )), des exemples de l'emploi des images pétrarquistes
conventionnelles et des échos de Pétrarque lui-même, soit d'une
sorte simplement verbale comme dans le refrain d'un Chant
Royal,
1. Op. cit., pp. 104-107.
2. C'est-à-dire qu'ils sont tirés par leur éditeur, Blanchemain, du Ms. de la
Rochetulon, qu'il date de 1535. Œuvres, vol. III, p. 1. M. Vianey, op. cit., p. 52
remarque seulement que ce ms. contient probablement les plus anciens emprunts
de Saint-Gelais. Le fait est qvie tous les exemples qu'il cite (sauf ceux de Sanna-
zaro et de Berni) ont été trouvés dans ce manuscrit.
3. Nuict d'Amour, Œuvres, vol. III, p. 99. Cf. Vianey, op. cit., p. 52, et la
note. ,
4. Œuvres, vol. III, p. 84.
5. Œuvres, vol. I, p. 78. J. M. Berdan, The Migrations of a Sonnet, Mod. Lang.
Notes, vol. XXIII, pp. 33-36, émet l'idée que cette traduction est celle d'une
version anglaise de Wyatt non encore publiée, et il se base sur des preuves
fournies par la critique interne. Elle serait d'après sa théorie le résultat d'une
rencontre de Wyatt et de Saint-Gelais en 1539 ou 1540. Maisc/. E. L. Kastner,
Mod. Lang. Rev., vol. II, p. 274 note, et IV, pp. 240-253.
6. Onze poèmes qui y sont contenus se trouvent dans l'édition de Saint-Gelais
par Blanchemain, savoir: (1) vol. I, p. 82; (2) Rondeau, vol. I, p. 302; (3) et (4)
deux dizains, vol. III, pp. 48 et 49; (5) Dizain, vol. III, p. 37; (8) et (7) deux
huitains, vol. III, p. 285 ; (8) et (9) Huitains et dizain, vol. III, p. 280 et 281 ;
(10) Huitain, vol. III, pp. 7 et 8 ; (11) Dizain, vol. III, pp. 2 et 3. Quatre de
ces poèmes (n^^ 6, 7, 8 et 9) déjà attribués par Champollion-Figeac à François I*^'',
sont introduits à titre provisoire dans cette collection. Un autre, le n» (1), est
fermement attribué à Saint-Gelais comme il l'avait été à François I^"".
IMITATION DE MAROT ; PÉTRARQUISME 151
Desbender l'arc ne guérit pas la playe i.
soit d'une sorte plus substantielle, comme dans les poèmes inti-
tulés : Le 'plus perfaict des amans confortant sa Dame malade ;
Le perfaict des amans à sa Dame définissant quelle est le vraye
Amour ^, Corrohoiution du ferme propos de la dame^; ou le poème
qui fit naître ce « propos » : Je n'ause estre content de mon conten-
tement*. Le livre est en somme un des premiers monuments des
progrès du Pétrarquisme. Hugues Salel, le troisième Pétrarquiste
du trio, peut très bien être défini comme un imitateur des carac-
tères superficiels du Pétrarquisme. Evidemment intéressé par
la manière et le sujet de la poésie de Pétrarque, il ne fut nulle-
ment frappé par son esprit. Ses Œuvres, pubfiées au début de
1540 et qui sont le véritable type des aspects les plus païens de la
Renaissance, contiennent, outre une traduction et une para-
phrase de Pétrarque^, plus d'une réminiscence de ce poète.
C'est par exemple le thème du gant si souvent traité^, ou la
promesse, — faite seulement, il est vrai, par un des amis du poète
et non par lui-même — que sa maîtresse, supérieure en vertus
à Laure, jouira d'une aussi grande renommée '. Ce trait qui devait
devenir le lieu commun de la Renaissance française comme de la
Renaissance anglaise, indique clairement que le cercle auquel
appartenait Salel recherchait les sujets traités par Pétrarque.
Salel commence même un huitain sur le ton d'un vrai disciple
de Pétrarque :
La beatilté du corjos n'est que monstre
De la Vertu qui est en l'âine ;
Œuvres, fol. 02 v".
1. Chant Royal (Vung Amant, H('ratonij)hile, etc., ]). 73. Lo refrain e.st la tra-
duction du dernier vers d'un sonnet de Pétrarque, le n" xc des Sonetti e Canzoni. ;
« Piaga per allentar d'arco non sana. »
Il se trouve déjà dans V Adolescence Clémentine de 1532 de Marot, dans le
Chant royal dont le Roy bailla le refrain.
2. Op. cit., pp. 89 et 91. Attribué à François 1'='' par Champollion-Figeac.
3. Op. cit., p. 93.
4. Op. cit., p. 92. Attribué à François 1''"' par Champollion-Figeac.
5. Il traduisit un sonnet, le n" ccxxiv' des Sonnetti e Canzoni (Tiré de Pétrarque),
Œuvres, fol. 47 r° et composa une paraphrase d'un autre, le n^ xc des Sonnetti
e Canzoni (Dixain tiré de Pétrarque), ibid., fol. 48 v°, cf. supra, n. 1.
6. Envoyé avecques une paire de gantz. Œuvres, fol. 46 r". Il rappelle le sonnet
de Pétrarque, le n" cxcix dos Sonnetti e Canzoni.
!.. Claude de Play s, secrétaire de Madame la Daulphine, à la Marguerite de
Salel, Œuvres, fol. 51 r".
152 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
mais la fin épigrammatique est dans le vrai style Gaulois. Salel,
qui est philosophe païen ^, qui parle de l'amour avec sensualité,
était en somme tout à fait incapable de reproduire l'idéalisme
de Pétrarque. Sa vraie nature, malgré une véritable veine
poétique, apparaît clairement dans une traduction de Pontanus ^,
d'un sentiment très naturaliste ; dans ses « Blasons » de V Anneau
et de YEspingle ; même dans son poème grossier et c^Tiique,
A la Veille Amoureuse, ou ses Souhaits à une Dame Rigoureuse ^.
Il est bien plus apte à singer les Strambottistes italiens que leur
prétendu modèle et il n'est que naturel de tomber sur des des-
criptions de Cupidon torturé par Vénus, ou de l'amant torturé
par Cupidon, ou du cœur trahissant le corps en y laissant pénétrer
l'amour, ou de Cupidon installant dans le sein d'une dame la
forge où il aiguise ses flèches *. On trouve en outre des plaintes
sur la dureté et la froideur du cœur de la maîtresse du poète, des
vers sur un bracelet, d'autres sur un soupir et la déclaration que
le poète voudrait mourir, mais craint que la flamme de son
amour ne le consume après sa mort ^. La principale composition
du livre, VEclogue Marine, sur la mort du Dauphin, avec ses
refrains musicaux, « Chantez mes vers, chantez mélancolie » et
« Chantez mes vers, chantez dueil et tristesse ^ », n'est qu'une
autre preuve des sympathies italiennes de Salel.
Si Marot, Saint-Gelais et Salel étaient les premiers imitateurs
de Pétrarque, c'est eux que Sainte-Marthe devait aussi chercher
à égaler. Nous avons vu quels étaient ses sentiments à l'égard
1. Cf. De la misère et inconstance de la vie humaine, tbid., fol. 21 r° e< seq., dont
voici la fin :
<i II sembleroit en suyvant la sentence
De plusieurs Grecz que n'avoir print naissance
Seroit meilleur pour l'homme misérable.
Ou, estant né en ce monde muable,
Soudain par mort aller au lieu prospère
Que tout vivant après la mort espère. »
Fol. 25 ro.
2. Les troys degrez de la misère d'amour tiré de pontan. Œuvres, fol. 49 v°.
3. Œuvres, fol. 58 r", 59 r", 43 r", 49 vo.
4. Cf. pour chacun de ces concetti respectivement Chant poétique auquel
Cupidon est tourmenté par Venus, ibid., fol. 34 r°. Epistre, fol. 39 V ; Du cueur qui
a trahy le corps y mettant amour, fol. 46 v" ; De la gorge d'une damoy selle, fol. 45 v"'
5. Cf. pour ces concetti, Du cueur, ibid., fol. 44 v" et Huictain, fol. 53 r" ;
Du brasselet, fol. 50 v" ; Huictain, fol. 52 v° ; L'amant passionné, fol. 45 r".
6. Ibid., fol. 25 r" et seq.
IMITATION DE MAROT ; PETRARQUISME 15.'}
de Marot ; son admiration pour Saint-Gelais, quoique moins
abondamment exprimée, était pourtant nettement marquée.
Il la manifesta dans les vers suivants :
Chascvm n'a pas son esprit tant fertile
Que Sainct Gelays.
P. F., p. 52.
et il dépeint ailleurs Saint-Gelais
Chantant des sons de sa sonante Lyre
Plaisants à tous et utiles à lire.
P. F., p. 202.
Il doit à l'épigramme de Saint-Gelais, A un Gand, la substance
d'une de ses plus heureuses imitations de la manière de Marot
et une de ses épigrammes ressemblait assez pour la manière à
celles du poète de Cour, pour avoir été insérée par un critique tel
que La Monnoye parmi les poèmes de Saint-Gelais ^. Si Saîel
et Sainte-Marthe partageaient la même manière de voir au sujet
de la Querelle des femmes ^, ils sympathisaient encore sur d'autres
points. Le rondeau adressé par Sainte-Marthe à son aîné au sujet
de sa « devise » est plein d'admiration pour son « grand sens »,
sa « science » et la « prudence » qu'il avait acquises à l'école
d'Apollon son maître ^. Quoique les poèmes de Salel fussent
1. Au Seigneur de Parnans, Qu'au bien d'Amour rien n'est plus nuisant que
jouyssance, P. F., p. 13. Dans les Œuvres de Saint-Gelais, elle ne porte que le
simple titre Autre. Blanchemain ajoute cette note sévère : « Ceci est un pur
galimatias ». Le vi'ai titre montre bien que c'était vin essai un peu gauche d'ex-
pression d'une idée platonique. Et aussi le dernier mot du dernier vers, diminue,
est changé pour continue dans le Saint-Gelais de Blanchemain, ce qui en gâte
complètement le sens. Cf. infra p. 181. Blanchemain a pris le poème dans l'édi-
tion de Saint-Gelais, publiée en 1719 par Coustellier, et se porte garant du fait
que La Monnoye fournit les éléments nouveaux dans cette édition. Op. cit.,
vol. I, p. 39.
2. Cf. Salel :
« O noble sexe en ce monde produict
Pour conserver nature humaine en estre
Sexe sans qui l'homme seroit mal duyct,
Bien qu'il se die aucunes fois le maistre.
Que ne m'a Dieu en Nature faict riaistre
Plein de scavoir pour dignement escripre
Les grandz Vertus que je voy apparoistro
En vos espritz comme je le désh-e ? »
Œuvres, fol. 39 r".
3. A Salel, valet de chambre du Roy, Sur sa devise, P. P., p. 90 ; cf. supra,
p. 135, n. 6.
154 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
publiés depuis fort peu de temps, ses épigrammes et de plus longs
poèmes devaient avoir circulé pendant quelque temps, et Sainte-
Marthe les connaissait sans doute bien, même avant que le Roi
n'en ait ordonné l'impression ^. C'est sans doute à Salel que
Sainte-Marthe doit l'idée de s'être inspiré d'^lien pour son
Tempe de France, ce que lui avait fait pour son poème, De la
misère et inconstance de la vie humaine ^. Cette flatteuse imitation
fut en fait assez remarquée pour que les contemporains se soient
trompés sur l'auteur de certains poèmes de Salel, qui furent attri-
bués à Sainte-Marthe^.
Il était donc naturel que, dans ce qui devait être ses premiers
essais de Pétrarquisme, Sainte-Marthe dût suivre la trace des
trois poètes ses aînés et pratiquer davantage les concetti que
l'idéahsme de Pétrarque.
Quand il nous parle des flèches de Cupidon cachées dans les
yeux de sa maîtresse ^ ; de la prison de l'amour ou de la prison
de son cœur ^ ; de la Fortune personnifiée envieuse de son
1. S'ensuyvent les epigraïuines qu'on a peu recueillir, faictz par leJict Salel.
Œuvres, fol. 45 r".
2. Op. cit., fol. 21 ro e< seq.
3. Cf. supra, p. 112, n. 1.
4. « Je ne seay point lequel plus me martyre
Son doux parler, ou son picquant regard,
De son parler comme enchesné m'attire,
Dedans ses yeulx est Cupido, qui tire
Contre mon cueur, d'Amoui- le mortel dard. »
De Madamoisele Beringue, P. F., p. 54.
Cf. Pétrarque, sonnets \\°^ xLvi, cxxxiii, cxLiv, CLi, CLvii des Sonnettl e Canzoni,
aussi n" Lxxxvii ; Bembo, Sonnet xiii, et Saint-Gelais, vol. III, pp. 46 et 69,
nos Lxxxviii, cxxix. A d'autres égards, l'épigramme pourrait être une réminis-
cence de Guisto dei Conti, La Bella Mano, Sonnet eviii, vers 5 et seq. :
Il bel parlar che sorridendo move,
E tra il vezzoso sguardo i bei sospiri.
Il cor a m'intîamman si, che fra i martiri
Di abbandonarmi ha fatto mille prove. »
5. « Geste prison, c'est vostre noble Cueur
Lequel du mien vaillaminent fut vainqueur. »
A Madamoiselle Beringue. De leur honneste éb irrépréhensible Amour, P. F.,
p. 147.
« Or maintenant m'est force que je vive
(Quoy vive ?) mais languisse sans raison.
Le Corps aux champs & le Cueur en prison. »
A la ville d'Arles en Provence, P. F., p. 26.
Cf. Pétrarque, sonnet no lxxxix des Sonnetti e Canzoni ; Bembo, Sonnet
IMITATION DE MAROT ; PÉTRARQTJISME 155
amour ^ ou encore quand il nous dépeint un amant adoptant les
volontés de sa maîtresse de préférence aux siennes ^, ce sont des
lieux communs du Pétrarquisme italien déjà assimilés par les
poètes français qu'il répète. Quand il traite le thème pétrarquien,
de l'impossibilité pour l'amant de s'exprimer en présence de
l'aimée ^, qui tenta Salel ^ et Saint-Gelais, le titre même qu'il
choisit rappelle les douzains de ce dernier sur le sujet. L'épi-
gramme de Saint-Gelais commençait comme suit :
Le cueur qui fut si longuement troublé,
Ne vous osant descouvrir mon martyre.
Après avoir commencé à le dire
A de mes maux le nombre redoublé 5.
Œuvres, vol. II, p. 151.
Sainte-Marthe écrivit :
n° xcvi ; Seraphino, sonnet n" x, et aussi Saint-Gelais, vol. II, pp. 95 et 99,
nos XIX et XXV. Et cf. infra p. 196.
1. Contre Fortune, fait au départir de luy & Madamoiselle Beringue, P. F.,
p. 52. Cf. Pétrarque, sonnets no^ ccliii et cCLix des Sonnetti e Canzoni, et aussi
Saint-Gelais, Œuvres, vol. III, p. 49.
2. « Et non jDOurtant, si (les autres amants) me préférez.
J'accorde et veulx tout ce que vous ferez.
De vostre Amour mon cueur est tant ardent
Qu'avecques vous est en toixt accordant.
Ne vueillez donq'aulcun cas qui me plaise,
Ou bien vueillez chose qui me desplaise.
Ce que ne veulx alors bien me plaira,
Ce que je veulx soubdain me desplaira.
Car en tout cas, par consent uniforme
Mon vouloir est au vostre tout conforme. »
Pour un OentilJiomme à une Dame, P. F., p. 133.
Cf. Castiglione, Cortegiano, Livre III ; Seraphino, sonnet n» cvii, et, parmi
les Sonnetti di dubbia attribuzione, n° xx ; Bembo, sonnet n'' vi ; Marol,
Œuvres, vol. III, p. 10, et Saint-Gelais, Œuvres, vol. III, 73, n" cxxxvi.
3. Cf. Pétrarque, S. e C, n°^ clxix, clxx et Lxxiii ; la fin « Solemente quoi
nodo », etc. Chariteo, sonnet n° xcv.
4. « Puis que l'esprit ne peult & langue n'ose,
Je vous supply de vous mesmes entendre
L'ardent désir de celuy qui propose
Tant qu'il vi\Ta vostre esclave se rendre. »
A Marguerite, Œuvres, fol. 47 V.
5. Et cf. le poème qui suit immédiatement sur le même sujet, commençant
par ces mots :
« Mille fois, le jour je pense
A vous compter mon martyre. »
Cf. aussi ibid., vols. II, p. 6 et III, p. 71.
156 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
A MA Damoiselle Bebingue, Quel mabtyre c'est, brxjsleb d'affec-
tion ET n'OSEB PABLEB POTJB LA DESCOXJVEIB.
Force d'Amour me veult souvent contraindre
A déclarer mon Cueur apertement,
Mais im reffus (])our honte) tant à craindre.
M'a tousjours fait un grand empeschement.
Mon mal ainsy noixrrys couvertement
Dissimulant l'ennuy tant que je puis.
D'aultre costé, du bien que je poursuis
Le soub venir renforce mon martyre.
Veoyez (helas) le tourment ou je suis,
Voulant parler, un seul mot ne puis dire.
P. F., pp. 75-76.
Le poète continue par un second dizain :
A ELLE MESME, SUB LE MESME PBOPOS.
Voulant parler, un seul mot ne puis dire.
Si tresfort est mon Cueur espris d'angoisse.
Le jour et nuict poiu" mon mal je souspire.
Et ne puis fin trouver à ma tristesse.
Seule pouvez (o Madame et Maistresse)
Mon mal mortel entièrement guérir.
Vous plaise donc, (pour Dieu) me secourir,
Et que par vous, santé me soit rendue ;
Vostre servant guarderez de périr.
Et luy rendrez la paroUe jDerdue.
P. F., p. 76.
Ce qu'il y a de sens commun dans la première de ces produc-
tions, la fin épigrammatique de la deuxième, montre que Sainte-
Marthe étudia probablement ses modèles italiens dans des tra-
ductions françaises. Ailleurs, brodant sur un concetto conven-
tionnel italien, c'est clairement le style de Marot qu'il imite :
D'une Dame a mebveilles fboidde a son Amant.
Cupido veit une Dame fourrée
Un jour d'hyver & luy dist, lielas, belle.
Je suis toute nud, donnez moy là entrée
Pour m'eschauffer. Je le veulx, (respond elle)
Mais mettez bas l'Arc, qu'avez soulz l'ecelle.
L'enfant le fait, puis se fourre dedans,
Ha qu'il fait bon (dist lors) estre céans.
Mais tôt après il vuidda bien la place.
CoiTiment, (fist-il) qui dureroit léans ?
Le lieu y est plus froid que n'est la Glace.
P. F., p. 3L
IMITATION DE MAROT ; PÉTRARQUISME 157
et, quand Sainte-Marthe nous fait le portrait de l'objet de
son amour, de ses
... Beaulx & plaisantz yeulx,
Son doulx parler, sa soubriante Face,
Son beau maintien, sa tresperfaicte grâce,
Et les Vertuz, qu'on peut on elle veoir,
Ibid., p. 32.
sa description rappelle Pétrarque,
E co l'andar e co'l soave sguardo
S'accordan le dolcissinie parole,
Et l'atto niansueto, umile et tardo ;
Sonnetti e Canzoni, sonnet n" clxv.
mais avant lui Salel avait fait un portrait semblable :
Ton noble esprit de si beau corps couvert,
Ton œil riant à tous cler & ouvert.
Ton doux accueil, ta faconde élégante.
Œuvres, fol. 42 r".
Sainte-Marthe traita deux fois ce concetto Pétrarquien, que
tous les disciples de Pétrarque, suivant M. Sidney Lee ^, s'étaient
appropriés et qui consiste en un discours, ou un dialogue, dans
lequel sont en cause le cœur, ou les yeux d'un poète ^. Il est
curieux de remarquer que, dans les deux cas, Sainte-Martlie
devance Ronsard ^, en prenant le cœur et les yeux pour interlo-
1. Elizabethan Sonnets, vol. I, p. xli.
2. Cf. Pétrarque, S. e C, nos xiv, lxxxiv, cl, cciv, cclxxiu-cclxxv, etc.
3. Odes, livre IV, n° xxii. M. Sidney Lee, dans deux notes sur ce concetto
(loc. cit., note, et A life of William Shakespeare, p. 133, note), ne cite que Ron-
sard comme ayant traité le sujet de la sorte. J'en ai trouvé un exemple plus
ancien dans un des poètes de la Renaissance, dans Tebaldeo :
i< Spesso il cor mesto e gli occhi lite fanno :
Il euor si duole e dice che il lor lume
E causa del suo mal : ma per costume
Altrove gli occhi volgersi non sanno.
Il cor che crescer sente il gi-ave atfanno,
Di lagi'ime un corrente e largo fiume
A gli occhi drizza acciocchè si consume
La visiva virtù che gli fa danno.
E cosi il faretrato e cieco Iddio
Che mosso ha fra lor lite per disfarme
Lieto ride fra se del danno mio.
158 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
cuteurs. Dans le dizaiii intitulé Du débat de Vœil et du Cueur,
voyant la perplexité de luy qui languit en attente, le cœur et les
yeux s'adressent mutuellement des reproches et cela finit sur ces
mots :
Mais, dit le Cueur, toy & inoy as surpris,
Maulvais Garçon, par ton regard voilage,
Si n'en doibs je (fait l'œil) estre repris
Ce que j'ay fait, l'ay fait comme messaige.
P. F., p. 23.
Le second poème, Le Cueur reprend Vœil de regard trop vollaige,
& le prie de s'en retirer, rappelle nettement une épigramme de
Saint-Gelais sur un sujet semblable, commençant ainsi :
Cesse mon œil de plus la regarder
Puisque ton mal procède de son bien i.
Le dizain de Sainte-Marthe l'imite de près :
Ne pourrois tu, mon Œil, lui joetit t'engarder
Te getter si souvent svu" son luysant visaige ?
Plus la regardes, plus tu la veulx regarder,
Et par ton fol regard je suis en une raige.
Je te pry que tu sois dorénavant plus saige
Et que ta legierté n'augmente ma douleur.
Ornai io non so più di chi fidarme :
Come sperar salute mai poss' io
Se i niiei contro di mo prendono l'arme ? »
Parnaso Italiano, vol. VI, p. 307.
Cette forme du concetto se trouve pourtant bien, dès le xiii'^ siècle, dans un
sonnet de Guido Guinzielli :
« Dice le core agli oechi : per voi moro.
Gli occhi dicono al cor : Tu n'hai disfatti.
Apparve luce che rende splendore
Che, passato per gli occhi, il cor ferio ;
Ond'io ne sono a tal condizione. »
— D'Ancona e Bacci : Manuale, vol. I, p. 109.
M. Laumonier remarque, à propos de ce concetto, que le Débat de Vœil et du
cœur de Sainte-Marthe était un sujet assez fréquemment traité par les poètes
français qui ont précédé Ronsard. Il en cite vm exemple pris dans une collection
du xV^ siècle, le Jardin de Plaisance (pub. 1500), et un autre tiré de Baude de la
Carrière, cit. Claude Fauchet (Œuvres, éd. de 1610, p. 573), Ronsard, -poète
lyrique, p. 487 et notes 2 et 3.
1. Œuvres, vol. III, p. 48. Ne porte qu'un numéro sans titre (xc). Elle fut
pourtant imprimée dans les Fleurs de Poésie Francoyse, p. 80, avec le titre Au
mesme propos d^ung Amoureux ung peu marry. Cf. aussi Œuvres, vol. III, p. 37.
IMITATION DE MAROT ; PETRARQUISME 159
Elle est Lin Parangon, mais quoy, tu n'es pas seur
De l'attirer à toy, ce dangier est à craindre.
Parquoy, pour ne tiunber en un plus grand malheur,
N'allmnes point le feu que ne pourras estaindro.
■ P. F., p. 80.
Le dizain de Saint-Gelais fut publié dans les Fleurs de Poésie
Franœyse, dont Sainte-Marthe semble avoir pris connaissance.
Les dédicaces en prose de ses poèmes à la Duchesse d'Etampes^,
contournées et prétentieuses, pourraient même avoir été faites sur
le modèle du Prologue du disciple de Varchipoète Francoys ^,
d'un style exécrable. La collection comprenait, comme nous
l'avons vu, plusieurs poèmes sur le ton Pétrarquien le plus idéa-
liste, celui qui justement concordait le mieux avec les tendances
de Sainte-Marthe ; et « le vraye amour », tel qu'il est décrit par
le « Perfaict des Amans », trouva plus d'mi écho dans son livre de
poèmes. Mais quoiqu'il doive aux interprètes français, il est évi-
dent que, de bonne heure, Sainte-Marthe composa dans la note
Pétrarquienne sans recourir à eux. Les allusions de Pétrarque aux
filets ou aux pièges de l'amour ^, par exemple, avaient été repro-
duites par Saint-Gelais ; mais, quand il reprend cette image,
Sainte-Marthe se rapproche plutôt de Bembo qui compare ses
efforts à ceux que fait un oiseau pris au filet *. « Le désir » écrit-il,
A l'environ de nioy ses fiUets tend,
Ses fîllets tend pour na'y poulser & prendre,
M'advertissant, si je veulx y entendre,
Environné par ainsi & surpris,
Evidemment me cognois estre pris.
Par ce moyen, plus ses fillets je lasche,
Plus il me tient, & plus fort il m'attache.
A Madamoiselle Beringue, de leur honneste & irrépréhensible Amour,
P. F., p. 146.
Les yeux de la Laure de Pétrarque pouvaient illuminer la nuit
de leur clarté, mais pouvaient aussi bien obscurcir le ciel de
midi ^.
Marot avait aussi emprunté cette image et lui avait donné
1. Cf. infra p. 319 et seq.
2. Hecatomph'Ue... Les fleura de Poésie Francoyse, pp. 49-51.
3. <S'. e C, sonnets n°^ clxxxi, ce, cclxxi.
4. Sonnet n» xcvi et cf. sonnet n" civ.
5. S. 6 C, sonnet n° ccxv. Cf. Charitoo, Sestina, I, 1, 12, vol. II, p. 18 « Et
160 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
un véritable tour Gaulois. Sainte-Marthe en fit le premier
d'une série de concetti qui ne se trouvent pas dans les œuvres
de ses prédécesseurs français. Il marche, il est vrai, plongé
dans les ténèbres en plein midi par un regard de sa maîtresse ;
mais il ajoute que ses douces paroles sont les gages de sa mort et
que son ombre l'obsède jusqu'à lui faire perdre le sens, la vue et
la parole et le rendre incapable d'implorer sa merci. Aussi en
conclut-il qu'elle doit avoir près d'elle « quelque divin umbrage ^ ».
C'était un heu commun particuher à Pétrarque et encore plus
fréquemment employé par les Pétrarquistes, que le poète était
obhgé par son destin d'aimer sa maîtresse 2. Sainte-Marthe
s'écrie :
La liberté qui jadis estoit mienne
Par toy. Belle, est mise en captivité.
Doncques il fault que ton serf je me tienne
Suyvant le Sort de ma nativité.
J'avois longtemps le péril évité,
Mais vaincu suis par fatale ordonnance,
Qui me promet que j'auray allégeance
Par grand doulceur joincte à rigœur très rudde.
Et par ainsy j'obtiendray delibvrance
Par mon contraire. O doulce servitude.
A Madamoiselle Beringue, de la servitude d'Amour, P. F., p. 17.
Ceci pourrait bien lui avoir été inspiré par les premiers vers
de la Silva (VAmore de Lorenzo de Meidici :
O dolce servitù, che liberasti
Il cor d'ogni servizio basso e vile,
per me il di serino e negra notte », et Maurice Scève, Blazon du Sourcil, Fleurs
de Poésie Francoyse, cit Baur, op. cit., p. 39 :
« Sourcil qui rend l'aii" clair, obscur soudain
Quand il froncit par yre ou par desdain. »
1. A Madamoiselle Beringue, P. F., pp. 22 et 23. Cf. infra p. 297. Cf. pour la
perte de conscience du poète, Pétrarque, n° Lxxni, S. e C.
2. Cf. Pétrarque, S. e C, n°s lxix, cciii, lxxiii ; Bembo, sonnets n"^ xxxi,
xcvi, xcix ; Seraj^liino, sonnets n"*^ vi, xiii, lxxv, cxiii. Le texte de Sainte-
Marthe ressemble plus à celui de ce dernier :
« Né mi biasiuo de voi, ma de mia sorte
Quel mi guido a mirar vostra beltade,
Che allor mi toise el cor de libertate
Onde convien che in pace el giogo porte. »
Sonnet xiii.
IMITATION DE MAROT ; PÉTRAEQUISME 161
Quant è dolce e beat a la Fortuna
Che servo a si gentil signor (Anior) mie diede !
Et servo più ch'alcun libero e degno
Servendo a tal, il cui servir è regno.
Opère, vol. II, p. 7.
On trouve dans le quatrain Que 'par Amour estant en servitude,
on pervient à liberté, des vers qui paraissent encore plus claire-
ment être l'écho de ces derniers :
Servant Amour, serf suis, je le confesse ;
Mais libre m'est telle captivité.
Car le servir est luie seure addresse
Pour parvenir à toute liberté.
P. F., p. 74.
Sainte-Marthe exprime ailleurs encore la même idée :
Au Monde suis Libre & serf, tout ensemble.
Serf par le Sort & Libre de Nature
Serf suis d'amour, etc.
A Madamoiselle Beringue, De Liberté cÉ? Servitude provenante par
Amour. P. F., p. 78.
Pétrarque employait beaucoup d'antithèses paradoxales très
tentantes pous ses imitateurs ^. Bembo en rivalisa avec lui avec
enthousiasme et c'est peut-être lui que Sainte-Marthe imita,
au moins dans un cas. Ses vers :
Je vy, je meurs, je ry, je pleure,
En espérant je vy & ry,
Désespéré, transy demeure,
Donq, en moiu-ant, fais pitieux cry 2.
font penser, plutôt par leur disposition que par les mots qui les
composent, au début du trente-sixième sonnet de Bembo :
Lasso me, ch'ad un tempo e taccio e grido.
Et temo e spero, e mi rallegro e doglio 3.
L Par exemple, S. e C, sonnets no** cxxxiv, txxxviii, clxxxii, cclii.
2. En la personne d'un Amant désespéré, P. F., p. 74. Le concetto revient dans
le poème A Madamoiselle de haulteville. Comment Liberté ds Servitude (deux
contraires ) peuvent durer ensetnble, P. F., p. 99.
3. Les vers qui s'en rapprochent le plus dans Pétrarque sont les suivants :
« In dubbio di mi stato, or piango, or c-anto ;
E temo e spero ; etl in sospiri e'n rima
Sfogo '1 mio inearco. »
S. e C, sonnet n" tcLii.
11
162 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
C'est plutôt de Pétrarque ^ qu'il se rapproche par ces vers :
Langoreux suis pour fennemient ayiner,
Mais en langœur mon Esprit se contente,
Le mal m'est doulx, si m'est grief & amer,
Grief jDOur l'ennuy, & doulx poiu" une attente.
Sur la devise des brasselets envoyés a une Dainoiselle, P. F., p. 77.
Pétrarque déclare ^ que les émotions réunies des autres amants
ne peuvent être comparées aux siennes ; un des amants de
Sainte-Marthe partage ce sentiment :
Duquel (Amour) je suis tenu si fermement
Que je ne saiche avoir leu par hystoire,
Ou sceu par faict évident & notoire,
Un cueiu- lequel Amour si fort attise.
Comme le mien est de vous, sans faintise.
Pour un Gentilhomme a une Demie. P. F., p. 134.
Quelques vers plus loin il ajoute :
Impossible est veoir en homme mortel,
De vif Amour un remors qui soit tel.
Pétrarque trouve un motif de consolation dans le fait que sa
maîtresse est digne des tourments qu'il souffre^; Sainte-Marthe
aussi. Les vers suivants terminent un dizain, Délie mesme et de
soy, que remplissent les plaintes d'un amant :
Et n'ay confort sinon que je poursuys
Une, sans plus, qui vault bien la poursuivre.
P. F., p. 29.
Pétrarque et, d'après lui, Bembo nous représentent le cœur de
l'aimée habité par la Beauté et la Chasteté *. Sainte-Marthe s'ex-
prime ainsi au sujet de la Duchesse d'Estampes (!) :
Pour sa tresgrande & bien rare Beaulté,
Elle est la flœur entre toutes nommée :
Et tant pleine est de grand Honesteté
Qu'elle est de tous entièrement aymée s.
P. F., p. 20.
1. «... dolce mia pena
Aniaro niio diletto. » S. e C, sonnet n^ ccxi.
Cj. aussi Seraphino, sonnet (xxi) :
« Cosi el tormento un taie abito ha fatto
Dentro al mio cor, che '1 stento li par gioco. u
2. S. e C. Canzone n", lxxii, vers 46 et seq.
3. S. e C, sonnet no clxxiv.
4. Pétrarque, S. e C, sonnet n" ccxcvii, Bembo, sonnet n° v.
5. Saint-Gelais a aussi exprimé cette idée, Œuvres, vol. II, p. 22, n° xxxiv.
IMITATION DE MAROT ; PETRARQUISME I ()3
Pétrarque déclare que ce sont les vertus de Laurc qui doivent
porter le blâme de son amour :
Fj piu '1 fanno i celesti e rari doni
Clf lia iii s(^ Madonna ;
S. e. C, sonnet n° ccxxxvi.
Sainte-Marthe choisit un rondeau pour exprimer le même
sentiment. Il le termine par ces vers :
Je le confesse, que vous ajane,
Mais, si vous aymant j'ay niespi'is.
Je n'en doibs pour ce estre repris,
Mais plus tost en aura le blasme
Vostre vertu.
A une Dame an nom d'un Oentilhonime, P. F., p. 85.
Pétrarque lança parmi les poètes de la Renaissance une nouvelle
mode en parlant d'Apollon d'une manière plus dévote que sont
de simples allusions au patron des poètes ^. Bembo, par exemple,
adresse une prière à Phœbus pour la convalescence de sa maî-
tresse ^. C'est peut-être bien un souvenir de ce poëme qui inspira
à Sainte-Marthe l'idée de la prière vraiment sincère : A Jesu
Christ, Supplication pour obtenir guarison à Madamoiselle
Seringue estant malade des Fiebvres^. D'après un tel titre, il faut
être habitué aux invocations classiques * excessives de la Renais-
sance pour ne pas s'étonner à la lecture des premiers vers :
O Esculape, O Dieu de medicino
Souverain Dieu, très expert & Tinsigno
Pour tout grand mal de nos Corps deschasser.
Et la santé tout vray bien pourchasser,
O d'Apollon seul & eternal Filx
Aux langoiu-oux poiu- refuge préfixe,
1. « E che '1 nobile ingegno che dal cielo
Per gi-azia tien' dell' immortale Apollo... »
— »S'. e ('., cauzone n" xx\'iii, vers 04. Et cf. Eplstolœ de rébus fainiliuribus,
X, 4.
2. Sonnet no xt'viii, et cf. Ronsard. Of/f*-, livre 1, 20; Amotn-s Diverses. IX.
3. P. F., p. 18:i.
4. Ailleurs Sainte-Marthe écrit :
« Puisque m'aymes, & aymc-r j(> vous veulx
Nos deux vouloirs (au plaisirs de haultes Dieux )
Ensemble joincts, auront toute piussaneo. »
— A Mademoiselle BeritKjue, que leur Amour ne se pourra minuer pour les
mesdisants, P. F., p. 80.
164 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Filx d'Apollon, largiteur de lumière,
Et compose ur de la forme première
De tout le monde, en qui tous nous vivons.
Et de qui bien (par ton moyen) avons.
Filx d'une Vierge en tout immaculée
Pour nettoyer Nature maculée,
O bon Jésus, etc..
L'idée de Bembo est ici fort développée, mais il ne manque
pas d'autres ressemblances. Par exemple, Bembo parle de
... la mia vita,
Che si consmna in lei, ne meco vuole
Sol un di sovrastar, s'ella sen fugge,
et Sainte-Marthe y répond par :
Je suis celuy, qui avec le tourment
Ne puis avoir aultre contentement
Que, par sa Mort, une Mort, qui m'est seure.
P. F., pp. 184-185.
On verra que les emprunts directs faits par Sainte-Marthe à
Pétrarque et à Bembo — celui qui parmi les Italiens du xvi^ siècle
conserva le mieux l'esprit de son maître — sont peu nombreux.
Cela est probablement vrai aussi de ses emprunts aux autres
concettistes italiens.
Qu'il se soit ou non directement inspiré dans un cas de Séra-
phino ^, dans un autre de Giusto de Conti ^, qu'on puisse ou non
1. Seraphino, sonnet n» xlix :
« Mando el rittrato mio quai brami ognora.
Né te admirar se par d'un altro el volto ;
Non m 'ha el pittor del natural à tolto
Perché el mio natnral teco dimora.
Lassando te, da me fu el spirto fora.
E interne agli occhi toi rimase involto. «
Sainte-Marthe :
« Vous me direz, n'estre qu'une semblance.
Et, quoy que soit aulcune vive trace,
Que pour cela n'a pas grand efficace,
D'aultant, que c'est seulement chose mue,
Il est bien vraye, poiu- mais la paincte Face
Parle mon Cueur, qui dans vous se remue. »
— .-1 une Dnmc, Pour un (Icntilliomme, qui luy envoyoit sa portraicture, P. F.,
3.3.
2. Cf. supra, p. 154, n. 4.
IMITATION DE MAROT ; TÉTRARQUISME 165
attribuer d'autres sources à ses concotti ^, l'influence qu'eut
la mode italienne sur la manière générale de Sainte-Marthe n'est
pas douteuse. Quand il rabâche sans cesse sur la « libre capti-
vité )) et la « captive liberté - », peut-être se souvient-il des vers de
Lorenzo de' Medici, mais c'était là un concetto rebattu des
faiseurs de sonnets. Quand il considère l'amour comme un moyen
d'arriver à la liberté ^, ou déclare qu'une agréable langueur lui
fait trouver la vie dans la mort ; que plus il résiste, plus il est
faible ; qu'il a commis une offense, sans être coupable, et qu'il
est prisonnier tout en étant libre ; que, sans bouger ^, il a couru à la
recherche de son poison ; que son cœur s'est échappé de son corps
et déplore avec joie sa condition ; qu'il fuit, mais ne peut échapper
à sa détresse et quand, à la fin, il apostrophe la souffrance
bénie qui est la cause de cette « vie-en-mort » ^, nous reconnaissons-
là les antithèses alambiquées d'un Pétrarquisme convaincu,
quoique la forme dans laquelle il s'exprime soit un rondeau. La
même influence est évidente dans cet avertissement adressé
par le poète à sa maîtresse pour qu'elle ne l'accule pas à la mort,
car il en tirerait tout avantage, tandis qu'elle perdrait le plaisir
de le tourmenter ** ; dans son tableau de Junon, de Vénus et
Pallas, revendiquant la possession d'une dame '^ ; ou dans l'em-
ploi de l'image de la chasse ^. Il demande encore pourquoi
Cupidon est toujours représenté sous la forme d'un enfant ; il
explique que c'est parce que le dieu s'établit chez les jeunes
gens et vit d'autant plus longtemps et plus ardemment qu'il
eut plus de force à sa naissance ; il représente Cupidon trempant ses
1. Les recherches que j'en ai pu faii-e ne sont pas définitives.
2. Par exemple, P. F., pp. 17 et 147.
3. P. F., p. 78.
4. Cette idée se montre aussi dans lo dix -huitième sonnet de Chariteo :
« Per l'aere vo volando, & son portato
Da tempestosi venti e non mi movo. »
5. A Jean Benac, Dr soy, P. F., p. 93. Il y a certaines ressemblances entre ce
rondeau et le sonnet n" xv de Lorenzo de' Medici, mais elles ne suffiraient pas
à prouver que ce fut sa seule source.
6. A une Dame aspre ci; cruelle à son servant, P. F., p. 74, cf. injra p. 199.
7. P. F., p. 37, cf. infra p. 293. Il y a un autre exemple de cette lutte
des déesses pour la possession d'un enfant : Sur la naissance de la fille de Mon-
sieur le baron d'Entraigues, P. F., p. 30.
8. Délie mesme (i. e. Beringue) et de soy, P. F., p. 29, et A une Dame pour un
Gentilhomme, P. F., p. 190.
U)() CHARLES DE SAINTE-MARTHE
flèches dans un bain de chasteté et s'y maintenant immobile ^ ;
il s'étonne de ce que toute l'eau du Vaucluse n'ait pu éteindre
l'amour de Pétrarque ^ et en conclut que la flamme en était
divine et la beauté de Laure surnaturelle, ou que Laure fut
cruelle de ne pas verser l'eau du Vaucluse sur la flamme de son
amant ^ ; enfin il rapporte la réponse de Laure, que l'eau ne
pouvait l'éteindre parce qu'elle était invisible et immortelle ^.
Toutes ces choses montrent que Sainte-Marthe employait les
fictions post-pétrarquiennes. En même temps, ces pointes con-
tiennent un élément idéaliste qui procède directement de Pétrar-
que lui-même et qui apparaît dans d'autres « concetti ». Le poète
demande pourquoi Vénus et Cupidon sont représentés par les
peintres, puisque l'amour « n'est chose corporelle »,et finit par ces
mots :
Donc qvi'est ce Amoiir ? (me direz vous la belle)
Un feu secret qui sans touche consomme.
A Madamoiselle de Nuilly. Que c'est d'Amour. P. F., p. 9.
Il voit un feu qui n'enflamme pas le bois sec et en demande la
raison à Vénus. Est-ce que le bois n'est pas aussi matériel que
l'homme qui s'enflamme pour un seul regard ? Non, répond
Vénus, ce n'est pas une flamme naturelle et la vôtre n'est pas ma-
térielle :
Ce n'est ton Corps qui brusle, mais ton Ame.
De Beringue s'Amye <Ss de soy, P. F., p. 12.
Cet élément d'idéalisme qui, bien plus que ses concetti, fut le
legs laissé par Pétrarque aux poètes de la Renaissance, quoique
beaucoup de ses disciples les plus « concettistes » l'aient négligé,
on le trouve constamment dans les productions de Sainte-Marthe.
L'amour s'est laissé pénétrer par l'imagination et procède plus
du cœur que des sens. C'est en interprétant cet aspect de
l'amour, de même qu'en dépeignant les souffrances de l'amant ^,
que Sainte-Marthe se montre un véritable disciple de Pétrarque :
1. P. F., pp. 71 et 201, cf. mfra pp. 297 et 300.
2. Sur la fontaine de Vaucluse près laquelle jadis habita Petrarche, P. F., p. 21,
cf. infra p. 297.
3. Sur la mesme sentence db de Laure Amye de Petrarche, P. F., p. 21.
4. Dame Laure se défend éc monstre que le feu d^ Amour ne s'estaint par indtistric
humaine, P. F., p. 22.
5. « Si longuement en tel estât demeure
Je veoy ma fin, qui à moy ne se celé. »
A la ville d'Arles en Provence, P. F., p. 26.
IMITATION DE MAROT ; TÉTRARQUISME 167
Car en Amour, un Cueiu- l'aultre reveille,
Et entre Aniants délaisse un soubvenir
Pour ferniement l'amour entretenir.
P. F., p. 132.
Ainsi s'exprime un de ses aniants ;
A mon advis aussi, en tel affaire
Le bon cuevu" doibt amplement satisfaire.
Car le seul Cueiu- est principal motif,
En esmouvant, est du faiet attraictif,
En attirant, plus souvent il advient
Qu'heureusement à sa fin il parvient.
Ma fin est bonne, & loyalle. & honneste.
Et tout ainsi que l'hormeiu" admonestre
Le poursuivant son enterprise suixTC.
P. F., p. 191.
Tels sont les mots qu'il place dans la bouche d'iui autre. Le
devoir d'un amant est d'aimer toutes les dames, de n'en servir
qu'une ^. Le poète admire autant la bonté que les grâces de sa
maîtresse. Il va même jusqu'à dire :
Vostre Beaulté en ce n'y a rien fait.
Quoy qu'Œuvre soit de Natiu-e perfaict.
Oeuvre divin & splendeur Angélique,
Encores moins Désir qui fust lubrique 2.
L'amant devient l'esclave de sa maîtresse :
Non seulement sa personne, IMadame,
Mais la moitié de son immortel Ame,
Pour déclarer que n'est point Amour tel
Que de vous devix car il est immortel 3.
et nous découvrons là les traces du Platonisme, de ce Plato-
nisme dont on doit tenir compte, a-t-on remarqué, si l'on veut
parfaitement comprendre la Renaissance *.
« Car maintenant si pris d'Amoiir je suis
Q'en tel estât longuement ne puis vivre. "
— Délie mesme as de soy, P. F., p. 29.
1. P. F., p. 147.
2. A Madamoiselle Beringue, De leur honneste et irrépréhensible Amour, P. F.,
p. 147.
3. C'est de Tolet que parle Sainte-Marthe. A la Dame éà bien Aymée de
M. P. Tolet, tnedicin du grand Hospital de Lyon, son singulier Amy, P. F. , p. 174.
4. J.-B. Fletcher, Did ^ Astrophel « love « Stella », Modem Philology, vol. V,
p. 257.
CHAPITRE II
LA POESIE FRANÇOISE
Influences 'platoniciennes
La doctrine de l'amour Platonique, teUe que la Renaissance la
comprit, ne fut peut-être jamais mieux définie que par Giordano
Brmio, à une date avancée de ce siècle, alors que la pensée
humaine avait eu le temps de prendre forme et de mûrir sur ce
sujet :
«... Quantuuque un rimagna fisso su una corporal bellezza
e culto esterno, puô onorevolmente e clegnamente trattenersi ;
pur che de la beUezza materiale, la quale è un raggio e splendor
de la forma ed atto spirituale, di cui è vestigio ed ombra, vegna
ad inalzarsi a la considerazion e culto, de la divina beUezza, luce
e maestade ; di manière che da queste cose visibili vegna a magni-
ficar il core verso quelle che son tanto piu eccellenti in se, e grate
a l'animo ripurgato, quanto son piu rimosse de la materia e
senso. Oimè, dira, se una bellezza umbratile, fosca, corrente,
dipinta nella superficie de la materia corporale, tanto mi place,
e tanto mi commove l'afîetto, m'imprime nel spirito non so che
riverenza di maestade, mi si cattiva, e tanto dolcemente mi lega
e mi s'attira, ch'io non trovo cosa, che mi vegna messa avanti da
li sensi, che tanto m'appaghe ; che sara di quello che sustanzial-
mente, originalmente, primitivamente è beUo? che sarà de l'anima
mia, del' inteletto divino, de la regola de la natura ? Conviene
dunque, che la contemplazione di questo vestigio di luce mi
ammene mediante la ripurgazion de l'animo mio a l'imitazione,
conformità e participazione di queUa più degna ed alta, in cui me
transforme, ed a cui me unisca : per che son certo, che la natura,
che mi ha messa questa beUezza avanti gh occhi, e mi ha dotato di
senso interiore, per cui posso argumentar bellezza piii profonda
ed incomparabilmente maggiore, voglia, ch'io da qua basso
vegna promosso a l'altezza ed eminenza di specie più eccelenti.
170 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Ne credo, che il mio vero nume, corne mi si mostra in vestigio
ed imagine, voglia sdegnarsi, che in imagine e vestigio vegna ad
onorarlo, e sacrificargli con questo, ch'il mio core ed afïetto
sempre sia ordinato, e rimirare piu alto.
«... L'amor di bellezza corporale a color, che son ben disposti,
non solamente non apporta ritardamento da imprese maggiori,
ma più tosto viene ad improntarli l'aie per venire a quelle...
E cosi sempre verra tentando il spirito eroico, sin tanto che non
si veda inalzato a desiderio de la divina bellezza, in se stessa,
senza similitudine, figura, imagine e specie, se sia possibile, e più
si sa arrivare a tanto...
« Essendo che, come queste basse cose derivano da quelle, ed
hanno dipendenza, cosi da queste si puô aver accesso a quelle
[più alte], come per propri gradi. Queste [bellezze corporali]
se non son dio, son cose divine, sono imagini sue vive, ne le quali
non si sente ofïeso, se si vede adorare ^. »
On peut affirmer qu'on ne se forma jamais en France une con-
ception aussi complète de la philosophie qui joua un si grand
rôle pendant la Renaissance.
Bien qu'à partir de 1549, les poètes français aient de plus en
plus suivi le Platonisme comme une mode, son règne dura moins
d'une vingtaine d'années et cessa brusquement, abandonné sur-
tout par la Pléiade : Il fut peut-être renversé par ce ferme posi-
tivisme qui, à toutes les époques, a caractérisé les phases les plus
heureuses de la littérature française. Il est évident que, pendant
sa courte vogue, beaucoup de poètes à qui il avait fourni des
matériaux poétiques ne surent en concevoir la philosophie. « Mais
ce qu'il emprunte à Pétrarque )), écrit M. Emile Faguet au sujet
de Ronsard, « et connaît bien, et exprime heureusement, c'est
plus humainement, les délicatesses de l'amour pur, respectueux,
élevé, sans être sublime, et qui est une admiration et une tendresse
sans être un désir... C'est je crois le degré de Platonisme où les
Français, qui ne mêlent presque jamais aucun mysticisme à leurs
sentiments, peuvent atteindre ^. .. » L'idéal platonique de
l'amour, qui en faisait une forme de la recherche de la perfection.
1. DegV Eroici Furori, 2e partie, dialogue I. Ed. Sonzogno, Milan, p. 7 et seq.
2. Seizième siècle, p. 241.
INFLUENCES PLATONICIENNES 1 7 I
devint plus simpleinent celui d' « honnête amour » lequel -^ s'il
est permis d'établir cette analogie — se rapproche du sentimen-
tahsme de certains poètes do notre temps et qui fut parfois
exprimé avec un charme merveilleux, par Corrozet par exem-
ple :
L'arnovir que chacun te propose
Dont tant d'escritz sont embellis
Proprement ressemble à la Rose,
Car trop poignans sont ses delitz :
Mais l'amoiu" duquel cy tu lis,
Qui en cœvir chaste s'enracine,
Ressemble au blanc et tresbeau Lis
Qui croist sans chardon ny espine.
Com'pte du Rossignol, Au lecteur, fol. Aj v".
A l'époque où Sainte-Marthe publia sa Poésie Fraîicoise, le
Platonisme, ou néo-Platonisme avait fait à peine impression sur
la littérature française, mais tout était prêt pour son apparition.
Aucun disciple de Pétrarque ne pouvait méconnaître dans la
poésie de son maître un principe au moins apparenté au Plato-
nisme, et aussi, même les Pétrarquistes les plus artificiels,
quoiqu'étant incapables d'un sincère sentiment platonique,
devaient-ils nécessairement rendre au Platonisme l'hommage
verbal de leurs phrases creuses ; tandis que les poètes, qui vrai-
ment pouvaient le comprendre, le mêlaient harmonieusement
au Pétrarquisme 1. Parmi les imitateurs de- Pétrarque au xvi® siè-
cle, Bembo exprime des idées néo-Platoniciennes guère moins dans
ses sonnets que dans son Asolani, et ce dernier ouvrage, quoique
non encore traduit ", doit avoir été mis en circulation au moins
à Lyon, comme le furent probablement les Dialoghi d'Atnore, de
Léon Hebreo. Mais on avait fait de Bembo le porte-parole de
l'amour platonique, bien plus éloquent qu'il ne se montre en
aucun de ses propres ouvrages, dans le Cortegiano qu'avait
traduit trois ans plus tôt Jacques Colin.
L « Or il ne faut pa^ perdre de vue que l'idéal petrarquiste dérive, pour une
large part, de celui du Platonisme et que, s'il a pu former, à certains moments,
un courant en quelque sorte parallèle et indépendant, il s'est, à d'autres, mani-
festement confondu avec le premier. » Abel Lefranc, Le Platonisme et la Litt.
en France, Rev. d'Hist. litt., pp. 21-22.
2. Il le fut en 1545 (cit. Brunet, sans détails bibliographiques). Loon Hebreo
ne le fut pas avant 1551 par Pontus de Tyard; et par Denys Sauvage dans la
même année.
172 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Sans doute, si l'on considère — pour ne citer que deux forces
vitales — la vogue de l'ouvrage de Castiglione et la publication
en France, quatre ans avant l'apparition de cette traduction, des
poèmes d'Alemanni, ouvrages pleins de l'idéal platonique, il y
a-t-il lieu de s'étonner de ce que cette philosophie n'ait pas plus
tôt exercé son influence sur la littérature française. Cependant
les œuvres de Platon et ceux de ses commentateurs étaient
devenues depuis plusieurs années de plus en plus accessibles au
public instruit de France. Avant 1540, la traduction par Ficino
de ses œuvres complètes avait été déjà trois fois éditée en
France, la dernière fois en 1533 ^, quoique son commentaire
du Banquet n'ait été traduit qu'en 1546 par Jean de la Haye et
le dialogue lui-même, à part, qu'en 1559, par Le Roy. Il ne semble
pas non plus qu'on ait édité séparément le Phèdre ou le Lysis
au cours du xvi^ siècle. Pourtant, dès 1511, les Disputationes
Camaldulences de Landini avaient été imprimées par Jean Petit
et la Doctrina Platonis d'Alcinous parut en 1531. Enfin, à la
diffusion des idées néo-platoniciennes au moyen des sources
italiennes, et d'une connaissance de Platon de première main
1. 1518 (Jean Petit).
1522 (Josse Bade).
1522 (Bade et Petit avec la collaboration de Gryi)lie).
Cf. Lefranc, Le Platonisme et la Littérature en France, loc. cit., pp. (5, 7 et 8 ;
C£ui contient en outre un compte rendu des progi-ès de la publication en France
des œuvres de Platon et des ouvrages re Platon avant la fin de 1540. La liste
suivante indique le chemin parcouru, indépendamment des ouvrages mentionnés
supra :
Œuvres de Platon :
1520 Le Timéc ; trad. de Chalcidus.
cire. 1520 Axiochus ; en latin.
1527 Cratyle ; en grec.
1532 Le Timée ; en gi'ec.
1533 Gharmide ; trad. de Politian.
1536 Le Timée ; en grec.
1536 Le Phédon ; trad. de Ficino. ,
1538 Des lois ; en latin.
1539 Apologie de Socrate ; en grec.
1540 Timée ; morceaux choisis.
Autres auteurs :
1489 Ficino, De triplica vita.
1494 Ficino, trad. du Trismeyiste.
1498 Ficino, trad. d'Athenagore et de Xenocrate.
1510 Ficino, Liber de Christiana religione.
1530 Proclus, Comment, du Timée.
1540 Gemistus Plethon, Comparatio Platonis et Aristotelis, en grec.
INFLUENCES PLATONICIENNES 173
propre à les corriger, il faut ajouter, coninie un des éléments qui
composaient la conception de l'amour platonique, cet essor mys-
tique marqué qui avait survécu au moyen âge.
Malgré cela, avant que Sainte-Marthe n'ait publié sa Poésie
Françoise, les idées platoniques ne surgissaient, comme on l'a
indiqué, qu'extrêmement rarement, sinon jamais, dans les
œuvres poétiques françaises. Dans son Tempe de France, Sainte-
Marthe rend hommage à dix des principaux poètes de son temps,
en les représentant chacun comme inspiré par une des Muses.
Marot, sous les auspices de Calliope, tient la tête de la liste avec
sa
Pkune, de mots & sentences fertille,
Plunie, à trouver, & à coucher subtile.
P. F., pp. 202 et 203 i.
Viennent ensuite Colin, dont la patronne est Clio ; Saint-Gelais
avec Erato ; Scève, avec Thalie ; Maisonneuve, avec Melpomène ;
Brocleau, avec Terpsichore ; Bouchet, avec Euterpe ; Heroet et
Fontaine, « en leur sons une personne unie » avec Polymnie ;
tandis que Salel, pour une raison qui semble mal fondée, est voué
à Uranie ^. Quelque soit l'absurdité de ce genre de critique, cette
liste nous aide à découvrir les admirations de Sainte-Marthe et
les poètes qui avaient de l'importance à ses yeux ^.
Or aucun de ces poètes ne fut sérieusement influencé par le
Platonisme avant cette date. Marot, il est vrai, écrivit de bonne
heure une ballade, où le lecteur pourrait en soupçonner la pré-
sence, le Clumt de May et de vertu, où l'aimée est représentée par
\. Cf. infra p. 301.
2. Cf. infra p. 302 et seq.
3. Cette liste offre des points de comjjai'aison intéressants avec celle qu'avait
donnée Dolet un an auparavant ; (Elle contient les même noms, moins ceux de
La Maisonneuve (Jean) et de Bouchet, et en plus ceux de Brodeau l'ancien et
du « Moyne de Vendosme ». L'Avant naissance de Claude Dolet, cit. Copley
Christie, op. cit., p. 347) ; avec celle que donna Chappuis trois ans plus tard,
comprenant les noms de Colin, de Brodeau, de Macault, de La Borderie, de
Salel et d'Herberay (Discours de la Court, fol. fiij v'' et seq.) ; avec une autre
encore, donnée par Paul Angier en 1544 : « A tresscientifiques poètes
Marot, Sainct Gelais, Heroët, Salel, Borderie, Rabelais, Sève, Chapuy &
autres poètes, Paul Angier leiu humble disciple, salut. » (L'expérience de Maistre
Paul Angier, etc. Le mespris de la Cour, etc.. éd. 1544, fol [Hv] v») ; et enfin
avec les continuels rabâchages de Sibilet, qui fait aussi mention de Bonaventiu-e
des Periers, de Peletier, de Bèze et de Des Masures, sur les noms de Marot. do
Saint-Gelais, do Salel, d'Heroët et de Scève. (Art Poétique, p'assim.)
174 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
« la vertu « ^, mais ce n'est là qu'une réminiscence de la comparai-
son entre l'amour divin et l'amour humain, fréquente dans la
poésie de l'âge précédent et que l'on trouve, par exemple, dans
la description faite en sa propre jeunesse du « Ferme Amour »
dans le Temple de Cwpido ^. Le véritable hommage de Marot à
l'idéal platonique, le sonnet qui commence par les mots Retirez
vous, hestiaulx eshontez, est d'une date beaucoup plus tardive ^.
Les vues de Colin, le traducteur du Cortegiano, semblent avoir été
à peine influencées par l'esprit platonicien, si l'on en juge par
son Epistre à une dame, dans laquelle il défend avec indignation
les droits de l'amour a naturel «; et si Saint-Gelais — dont le
plus grand effort de Platonisme avant 1540 consiste en une
allusion aux « beautez angéliques » et a.ux « biens de l'immorta-
lité », privilèges de sa maîtresse ^, — commence une ballade par
envisager l'amour comme la recherche de la perfection, c'est afin
de donner à l'idée ce tour plaisant :
Qui dira donc variable un qui fait
De divers biens prudent élection ?
L'abeille prend, povir venir à son faict
De maintes fleurs dovice réfection ; etc. ^
Œuvres, vol. II, p. 4.
Ce n'est qu'après 1554, alors que le Platonisme avait envahi
la httérature française, que Saint-Gelais parle du « feu céleste »
et du
Bas désire qui empesche et retarde
Le bien suprême où la vertu regarde 7.
1. Œuvres, vol. II, p. 102.
2. Ibid., vol. I, p. 23.
3. Ibid., vol. I, p. 116. Il est dans les « pièces ajoutées aux œuvres de Marot après
sa mort ».
4. Publiée sous le titre di Epistre de complainte à une qui a laissé son Aray,
dans V Adolescence Clémentine de Marot, 1535 ; sous celui d'Epistre amoureuse
dans les Opuscules d'Amour, 1542, elle réapparaît sous le nom d' Epistre à une
Dame par ledist J. C..., à la suite de son Procès d'Ajax et d'UUxes dans le Livre
de phisieurs pièces, 1548, fol. 99 v". Cf. Boiu-rilly, Jacques Colin, p. 56, en
note.
5. Œuvres, vol. III, p. 96. cire. 1535 (M S. La Rochetulon).
6. Il faut remarquer que la date de ce poème reste incertaine. Il fut publié
dans les Œuvres de 1547.
7. Pour la partie qui fut faite en arènes aux nopces du Marquis d\4.lbcuf à Blois,
le troisième jour de février, 150^/, etc., Œuvres, vol. I, p. 173.
INFLUENCES PLATONICIENNES 175
Scèvc, uii des premiers introducteurs du Pétrarquisme mêlé
de Néo-Platonisme, n'avait encore publié en fait de vers que ses
Blasons dans les Fleurs de Poésie Francoyse, et son églogue,
V.Arion, sur la mort du Dauphin. La Maisonneuve est un poète
presqu'incomiu : Tout ce qui fut publié, avant cette date, de ce
qu'on a conservé de lui est une épigramme de dix-huit vers
en latin, qu'on ne peut lui attribuer qu'avec très peu de certitude ^,
et le petit volume de poésies rehgieuses de Brodeau, Les Louanges
de Jésus nostre Saulveur, ne parut qu'après sa mort, qui eut lieu
le mois même de la publication de la Poésie Françoise de Sainte-
Marthe. Quelles que soient les élucubrations poétiques de Victor
Brodeau qui ont pu lui donner un rang « entre les poètes Francoys
trèseloquents ^ », rien n'en a survécu ^. Quant à l'interminable
Bouchet, s'il s'est montré un vaiUant défenseur du sexe faible^,
ce n'était pas par Platonisme et s'il établit une distinction entre
un « foUe amour » et un « saincte amour », il entend simplement
par le dernier l'amour conjugal :
Celle honneste amour
Que l'homme & femme ont en leur marriage,
Geste amour est la figure & limage
De celle amour qua Jésus à leglise, etc.
Les angoysses cfc remèdes damours, p. 70.
L Jean d'Aubusson de la Maisonneuve, qu'il ne faut pas confondre avec
Heroët, a fourni plusieurs poèmes pour un volume de Habert, La Harangue de
la Déesse A^tre (1556). A la suite des productions de Habert vient un sonnet,
De Vescriture et de l'art d'Imprimerie par Jean de la Maisonneuve (fol. 9 viij v°).
et toutes les Sentences morales <t epigrammes qui suivent sont attribuées au
« mesme autheur ». Ses autres ouvTages sont un Colloque social de paix, justice,
miséricorde & vérité... Paris, 1559 ; un Discours sur le... Recueil fait par les
Vénitiens au Card. de Lorraine, Paris, 1556, des Huictains Poétiques, Paris, 1561;
L'Adieu des neuf Muses, Paris, 1558, et une Deploration sur le trespas de...
François le Picart, dans le Parfait ecclésiastique d'Hilarion de Costes. Cf. La
Croix du Maine et Du Verdier, Bib. françoises.
2. Cf. à la fin de son livre : « Maistre Victor brodeau natif de Toui's, entre les
Poètes Francoys treséloquent & autheur de ce présent œuvre est decedé de ceste
vie en aultre en moys de Septembre lan luil cin cens quarante. »
3. Un de ses rondeaux, Response par Victor Brodeau au précèdent a été conservé
dans les œuvres de Marot (vol. II, p. 163) ; sa traduction d'un couplet de Mé-
leagre et d'une Elégie du semi-dieu Faunus se trouve dans les œuvres de Saint-
Gelais (vol. II, p. 12) et dans les Rimes de Pernette du Guillet 1856, p. 128).
Cit. Tilley, Lit, of the French Renaissance, vol. I, p. 86, n. 2.
4. Dans son Jugement poétique de l'honneur féminin.
176 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
En somme, Bouchet représente franchement les idées du moyen
âge par sa fréquente comparaison de l'amour humain et de
l'amour divin — thème ordinaire des versificateurs religieux
avant la Renaissance. Le chef-d'œuvre d'Heroet, La parfaite
Amye, qui devait présenter avec conviction et avec charme
les idées néo-platoniques, « petit-œuvre mais qui en sa petitesse
surmontait les gros ouvrages de plusieurs ^ », n'était pas encore
publié-; Fontaine, bien qu'il se soit déjà proclamé le champion
de Cwp*É^o contre ^rgrew^^, n'avait d'aucune manière montré qu'il
eut subi l'influence du Platonisme '^ et Salel, réfractaire même
aux traits les plus idéahstes du Pétrarquisme, ne pouvait natu-
rellement éprouver aucune sympathie pour le Platonisme.
Sainte-Marthe n'ajoute pas à sa liste les noms d'un ou deux
poètes qui eurent assez d'importance en leur temps. En 1537,
Eustorg de Beaulieu avait publié Divers Rapports où n'apparaît
1. Pasquier, Recherches de la France, Œuvres, p. 701.
2. Il y en eut quatre éditions en 1542 et le poème fut souvent réimprimé.
3. La Victoire et Triumphe d'Argent contre Cupido dieu d'Amour, etc.,
fol. Bij vo.
4. L'histoire de la tardive conversion de Fontaine à ces idées n'est pas sans
intérêt. En 1541 ou 1542, il prit part à ces controverses auxquelles la Par/oiie
Amye d'Heroet fut le plus remarc^uable tribut. Sa Contramye de Court, épousant
la cause de l'Amoiu* idéal, entreprend de réfuter point par point la satire de La
Borderie, L'Auiye de Court. Son Platonisme est toutefois loin d'être aussi soutenvi
que celui du poème d'Heroet. La Fontaine d'Amour, de 1545, la publication
suivante de Fontaine, qui excita la colère de Du Bellay, annonce son renonce-
ment soudain au Platonisme. Il est j^lein de concetti à la manière de Pétrarque
de la plus grande variété et bizarrerie, moissonnés sans doute au com-s d'un
récent voyage en Italie ; ces vers imités de Sannazaro en donneront un bon
exemple :
« De Amour qui fait feu et eau,
Je suis le Nil & suis le mont Etna. »
Fol. Ij vo.
D'autre part, c'était probablenient pour protester contre les effusions exta-
tiques de la Délie de Scève, tout récemment publiée et dont Fontaine
pouvait justement dire :
<i Certes, la difficulté
Le gi-and plaisir en a osté.
Brief ilz ne quierent un lecteur.
Mais la commune autorité
Dist qu'ilz requièrent un Docteur, »
Fol. Miij vo.
qu'il s'abstenait si résolument de toute manifestation platonique et qu'il
traitait l'amour d'une façon « naturelle », cynique même. Ensuite, sa prochaine
composition qui se rapporte à la question, Les Ruisseaux de Fontaine, de 1555,
le montre sous le joui" d'un converti et d'un prosélyte du Platonisme.
INFLUENCES PLATONICIENNES 177
aucune trace d'idéalisme amoureux, bien que le sentiment de la
nature y soit assez gracieusement exprimé ^ pour racheter son
pessimisme, sa prolixité et quelque grossièreté. S'il a composé
une Ballade à la louange du sexe féminin, il la fait suivre d'une
autre A V opposite de la precedetite ^. Ses poèmes consacrés aux
femmes sont de parfaits lieux communs, parfois semés de traits
plaisants. La pensée la plus élevée qu'il eut sur ce sujet est une
déclaration de fidélité et d'attachement et, s'il renie l'amour
sensuel, c'est pour des raisons d'ordre pratique :
Fy, de Venus et de son passetemps,
Et fy de ceulx qu'elle tient en sa cage,
Car trop souvent leur tombe le plumage,
Dont j'en ay vevi plusieurs de mal contens.
François Habert, avant cette date, n'avait parlé que d'amour
sensuel^, et même en 1551, date à laquelle il publia, en même
temps que sa traduction de V Histoire de Titus et Giseppus de
Beroald, son poème Le nouveau Cupido ou Les quatres Amours,
ses expressions. « Amour honorable » et « nouveau Cupido »
signifient, comme chez Bouchet, amour conjugal et Cupidon
conjugal. Jean Rus, dans ses poèmes publiés vers la même
époque *, laisse paraître quelques signes de Pétrarquisme, mais
il manque de tout idéalisme ; tandis que Jean Leblond, dont les
poèmes furent publiés en 1536, fait preuve de curieuses simili-
tudes avec le Pétrarquisme. Ses poèmes ont même une trompeuse
allure Platonique, bien que le Platonisme n'ait eu pour lui
aucune influence ^. La Borderie, le premier adversaire du Plato-
nisme, n'avait pas encore publié même son plat Voyage de Coris-
tantinople ^ ; le Discours de la Court, de Chappuis, non moins
banal, n'avait pas vu le jour "^ et son Panygirique recité au... roy
Francoys (1538), sa Complainte de Mars (1539 ?) et l'églogue
sur la bataille de Pavie, s'il en est l'auteur ^, n'éclairent en rien
la question. Le charmant poète Almaque Papillon ne publia pas
L Cf. le rondeau En Ja forest (op. cit., éd. 1544, fol. Dj r" et v").
2. Ibid., fol. Eiiij v".
3. Epistres C'iipidinesques, etc.
4. Publié à nouveau par ïaniizey de Larroque, 1875.
5. Cf. Le printemps de V humble espérant, fol. Evj et Fij.
0. Le discours du voyage de Constantinople, etc., Lyon, 1542.
7. Paris, 1543.
8. Cf. Guiffrey, éd. Marot, vol. II, p. 493 note.
12
178 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
son Nouvel Amour avant 1543 ^, alors que les doctrines plato-
niciennes avaient besoin d'un défenseur. Bonaventure des
Périers, poète de plus grande importance, devait bientôt rendre
de grands services au Platonisme par sa traduction du Lysis,
publiée avec ses œuvres complètes en 1544. Mais on n'avait alors
publié de lui qu'une traduction de VAndria et de ce Cymhalum
Mundi 2 qui fit tant de scandale ; pourtant beaucoup de ses poèmes
qui après sa mort furent publiés par Antoine de Moulin devaient
déjà circuler et être connus. Enfin Jacques Peletier, que Margue-
rite de Navarre influença profondément et qui a été, plus d'une
fois, proclamé le précurseur véritable de la Pléiade, commençait
seulement à songer à la poésie ^.
Sainte-Marthe fit donc entendre des sons nouveaux en chan-
tant :
Amour n'est rien, que bonne volunté
Signifiante entière affection,
Amour à Bien est tousjours apresté,
Amour aussi a ses fins arresté
De pervenir à la perfection.
Amour prétend une conjunction
Individue, & par ainsi honneste.
Or ne peut donq, estre Amour deshonneste 4.
Que Amoiir ne pourroit estre deshonneste. P. F., p. 10.
Ceci va plus loin que 1' « homiête amour » : c'est un effort pour
exprimer le désir platonique de la perfection. Le Platonisme de
Sainte-Marthe — vaguement conçu, gauchement exprimé —
1. Publié pour la première fois avec certains dizains de Sainte-Marthe et le
Pourquoy d'Amour de Leonique, en 1.543, et la même année à Rouen, en un
volume à part.
2. Tous deux en 1537.
3. Cf. P. Launtonier, Œuvres poétiques de Jacques Peletier du Mans, pp. xietxu,
et p. 148. M. Laumonier parle de Peletier comme poète déjà en (cire.) 1537,
mais il n'allègue pas qu'il l'était d'une façon sérieuse à cette époque.
4. Cf. Bembo :
« Amore graziosa e dolce voglia,
Che i pui selvaggi e piu feroci affrena,
Amor d'ogni vilta l'anime spoglia », etc.
Stanze recitate... la sera del Carnassale, MDVII, Opère, vol. II, p. 115. Abel
Lefranc cite les vers de Sainte-Marthe comme exemple de la ressemblance de
ton de son expression platonique avec celle de Marguerite de Navarre. Margue-
rite de Navarre et le Platonisme de la Renaissance, Bibl. de VEcole des Chartes,
vol. LIX, p. 759, note 3.
INFLUENCES PLATONICIENNES I T'.l
se inaiiifcstc encore dans son éloge de la modération dans
l'amour :
Qui dit Amour estre plein do langonu-.
Il ne cognoist que c'est de bien aynier.
Car, quoy que joye y soit avec douleur,
Et par cela le goust on trouve amer.
Nous ne pouvons Amour à droict blasmer,
Aultre cas n'est que nostre intempérance.
Plus nous aymons, & plus voulons aymer,
Aymer debvons avecques TemiDerance.
Uamertume qui est en Amour, provenir de nostre jaulte. P. F., p. 61.
Toutefois, ce n'est pas la doctrine de la modération dans
l'amour, mais celle de sa nature spirituelle et immortelle, que les
poètes Platoniciens de la Renaissance adoptèrent pour la plu-
part. C'est là la véritable note dominante du mouvement pla-
tonique et les vers de Sainte-Marthe abondent en variations
sur ce thème. Par exemple, il adressa à Claveyson ces vers sur
leur affection mutuelle :
Frère, qui dit Amour estre immortel,
A mon advis à bien touché au poinct.
La raison est, car s'il estoit mortel.
Seroit au Corps, & non à l'Esprit joinct.
Or le Corps meurt, mais lEsprit ne meiu't point.
L'Esprit ne meurt, ne donc rAmoiu- aussy.
Et oultre plus, je dy que tout ainsy
Que nostre Esprit en toutes parts s'emjjare,
Si fait l'Amour, & concludz par cecy
Que le départ des Corps ne nous sei^arf^
Au Seigneur de Parnans. Quoy que deux Amys se séparent l'un de
Vaultre, que, toutejoy sont tousi ours présents. P. F., p. 35.
On ne peut méconnaître qu'un tel sentiment, qui trouvait
son expression dans la première moitié du xvi^ siècle, était
d'origine platonique. Sainte-Marthe lui donne encore plus de
vigueur dans les vers adressés à la femme qu'il aime, par exemple
dans le poème A Madamoiselle Beringiie, Que son amour est
immortel ; il semble y insister consciemment sur la brèche qui
sépare l'ancienne manière de la sienne propre de traiter les
thèmes amoureux. Son répertoire poétique ne comprend ni
lamentations sur la nature éphémère de Famour, ni catalogues
d'amants disparus. Son amour, répète-t-il, est immortel :
180 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
On veult sçavoir si je suis amoivreux,
De dy qu'ouy, & qu'aymer je veulx bien.
Puis on me dit que je suis malheureux,
Et que je doibs penser en moy combien
Pour aymer Corps, lequel ne dure rien,
Et les Amours, & Amoureux sont morts.
Par ee moyen, ce leur responds je lors.
Je suis heiireux. Mon Amour n'est point tel,
J'ayme d'Esprit & l'Esprit, non le Corps,
Par ainsi est mon Amour immortel.
P. F., p. 58.
Le sentiment de futilité et de mélancolie, qui poursuit ceux
qui cherchent à satisfaire leur désir par les choses périssables
était un des thèmes favoris — et facile à pousser jusqu'au para-
doxe — des néo-Platoniciens. Il se prêtait surtout aux distinc-
tions •'subtiles entre le désir et l'amour. « Desiderio è affeto
voluntario dell' essere o d'haVere la cosa stimata buona che manca ;
l'amore è effetto voluntario di fruire con unione la cosa stimata
buona », tels sont les termes de la définition de Léon Hebreo^;
et, trois ans seulement avant que n'aient paru l'œuvre de
Sainte-Marthe, Colin avait traduit en français les pensées de
Castiglione sur ce sujet : (( Car des incontinent quilz sont arrivez
a la fin désirée, ou que non seuUement ilz sentent ennuy &
fascherie mais aussi prennent hayne contre la chose aymée quasi
comme se repentant l'appétit de son erreur et recognoissant
le mescompte a luy faict par les faulx jugements du sentiment
par ou il a creu que le mal soit bien, ou qu'ilz demeurent au
mesmcs désir et cupidité comme ceulx qui ne sont point vérita-
blement arrivez au but qui (sic) cherchoient », etc...-. L'idée
paradoxale fut fort bien exprimée par Bembo :
...quant è il peggio assai sovente
De quel che place, aver alevina parte. 3
Sonnet n» XL.
et c'est probablement de Bembo que Sainte-Marthe s'inspire
dans son dizain au Seigneur de Parnans :
1. Dialoghi di Amore, p. fi.
2. Le Courtisan, fol. 218 v".
3. La seconde édition des Rime avait été publiée à Venise en 1535.
INFLUENCES PLATONICIENNES 181
Qu'au bien d'Aimouk, bien n'est plus nuysant que jouyssance.
Rien n'est plus cher que cela qu'on désire,
Car moins on l'a, plus on y est ardent :
Lors qu'on ne peut à son soubhait souffire,
Le désir crois t plus fort en attendant.
Quiconques est de jouir prétendant,
Par un espoir a demy se contente ;
Mais s'il advient que Fortune présente
Contentement de la joye incogneue,
En jouissant du fruict de son attente,
Le désir cesse, & l'Amour diminue i.
P. F., p. 13.
L'existence d'une opposition entre le désir et l'amour n'était
pas le seul dogme platonique que les fanatiques pouvaient
pousser à l'extrême et jusqu'au paradoxe ; et c'est alors que le
talent de Sainte-Marthe s'élève et montre en lui un vrai Néo-
Platonicien. C'est ainsi qu'il vante la maîtresse de Tolet, dont
l'amour était si pur que mille amants pouvaient le partager :
Ce n'est Amoiu" qui fol plaisir poursuive.
Ce n'est Amour d'où reprise s'ensuive.
C'est un Amour que le tien, si bien mis
Qu'entretenir il pourroit mille Amys.
C'est un Amour avecques raison ronde.
C'est un Amour lequel svu' Dieu se fonde.
Puis son transcendentalisme se fait de plus en plus ingénieux,
et il mêle aux pensées platoniques de malsonnants concetti
pétrarquistes :
Et nonobstant, contentes ton désir,
Plaisir prenant, povu" fuir le plaisir.
Fuiant plaisir, lequel nous est visible,
Et choisissant un plaisir invisible.
Un plaisir donq, au dedans actuel.
Et n'estant rien sinon spirituel.
Et par ce poinct, il nous donne à cognoistre,
Qu'en décroissant, incessamment veult croistre.
Et décroissant de cest vanité,
De plus en plus croist à éternité.
A la Darne tfc bien aymée de M. P. Tolet, Medicin du grand Hospital
de Lyon, son singulier Amy. P. F., pp. 174 et 175.
I. Cf. supra, p. 153 ot la note.
182 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Toutefois, Sainte-Marthe ne se soutint pas toujours à ces hau-
teurs platoniques ou, on peut le dire, ne s'engagea pas toujours
dans ces profondeurs pétrarquistes. La définition qu'il donne,
dans la prière pour la guérison de Béringue, de la nature de leur
amour fait plutôt penser au lieu commun de 1' «honnête amour ^)) :
Tu scays. Seigneur (car ainsi Tas permis)
L'amour qui s'est dedans nos deux cueurs mis,
Amovir louable, Amour sainct & lionneste,
Et Amour tel que ton uueil admonneste, etc.
P. F., p. 185.
Il penche vers le pur Pétrarquisme dans son dizain Du siège
d'Amour & que ne peut estre séparé du Cueur'^; mais, même dans
de tels vers, quelque chose indique une influence plus nettement
idéaliste.
Réserve étant faite de ses errements passagers, les poèmes et
les vers cités suffisent à faire connaître l'ordre habituel des
pensées de Sainte-Marthe, surtout si l'on tient encore compte
de son insistance, — dans les poèmes déjà cités dont Laure et
Pétrarque sont les héros — sur l'idée de l'essence surnaturelle
de la beauté et du caractère immortel de l'amour et aussi
d'autres idées d'inspiration platonicienne, telles que l'impor-
tance qu'il accorde aux significations cachées des noms ^, la
conception de la beauté comme stimulant du désir * et de
l'amour et de l'amitié comme source de tous biens :
Ce bien (Monsieur) n'est sinon Amytié
Qui entretient le Monde de moitié.
Quoy de moitié ? mais (ainsy qu'ont escrit
Tous bons Authei_u*s de scavoir & d'esprit)
Bien sans lequel du Monde la machine
Seroit bien tost renversée en ruine.
Car sans Amour, il n'est possible veoir,
Chose qui soit, venir à son debvoir.
Sans Amytié, nobles chasteaulx & villes,
Tantost seroyent désertes et trop viles,
1. Cf. supra, pp. 37, 163 et seq.
2. Cf. injra p. 298 et seq.
3. Cf. infra, p. 224 et seq.
4. Cf. Sur la contention qu''avoycnt troys Gentilshommes ascavoir, son doibt plus
aymer, on pour Richesse, ou pour Beaulté, ou pour Prudence, Pour celuy qui
choisissoit Venus, signifiante Beaulté, P. F., p. 38.
INFLUENCES PLATONICIENNES 183
Sans Ainytiô, il n'est Duc, Koy, ou Prince,
Qui deuemont regentast sa Province.
Sans Amytié, auroit disjunction,
Que nous veoyons grande eonjunction,
Sans Amytié. (povu' brcfveuient finir)
Verrions tantost le Monde définir.
A noble dh -puissant Seigneur, Monsieur Antoine de Muillion, Baron
de Bressieux, frère du susdict Seigneur de S. Pierre, P. F., p. 171.
Le lecteur doit encore tenir compte d'une certaine tendance,
visible même dans les poèmes religieux, que l'on ne peut appeler
que platonique et qui se trouve caractérisée par un souci cons-
tant du « souverain bien », du <( bien éternel », du « bien de
Dieu » et, s'il est clair que, même dès 1540, Sainte-Marthe fut
profondément influencé par le Platonisme, il n'est pas besoin de
chercher très loin quelle fut la force qui orienta sa pensée dans
cette direction. La préoccupation du « souverain bien » par
exemple, considéré en rapport avec le ton de ses poèmes reli-
gieux en général, nous met sur la trace de la source même de son
inspiration. Elle n'a certainement pas pour origine qu'une étude
du texte de Platon, si approfondie qu'elle puisse paraître avoir
été. Calvin s'était efforcé d'expHquer, de développer cette expres-
sion ^ et il n'est pas douteux que son interprétation n'ait in-
fluencé Sainte-Marthe ; mais les poèmes religieux de Sainte-
Marthe, et surtout la manière dont il développe cette expres-
sion qui revient constamment, contiennent un élément émo-
tionel qui ne vient pas de Calvin, mais est presque certaine-
ment un souvenir de Marguerite de Navarre. De son côté elle
devait ses vues sur le « souverain bien », d'abord à Calvin sans
doute ; mais si, pour elle, comme pour lui, le souverain bien
dont avait parlé Platon ne pouvait être que l'union avec Dieu
se traduisait en somme à Dieu, sa manière de traiter le sujet est
aussi différente que possible de celle de Calvin. Elle écrit à
l'abbesse de Fonte vrault :
Car il faut bien scavoir de quel lien
Deux cueurs en ung sont au souverain Bien
Parfaictement adjoinctz sans départir ;
Dernières Po-'sies, j). 29
1. Inst. de la Rclig. clirvt., liv. 1, cli. lu, § 3 ; liv. III, ch. xxv, § 2.
184 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
et elle conçoit l'homme comme étant
Uny au Tout et au souverain Bien
Pour estre fait avecques Jésus rien.
Les Prisons, D. P., p. 296.
Sainte-Marthe fait écho à cette profession de foi :
Le bien mondain n'a de duration
Le bien de Dieu est bien incomparable.
P. F., p. 96.
La Mort m'a apporté de mes maux delibvrance,
Et du bien éternel désiré recouvrance.
P. F., p. 216.
Ailleurs, partant du précepte de Platon disant que la sagesse
est le vrai bien, il arrive à la même conclusion que la Reine de
Navarre :
C'est donc tlxresor infiny, que Saigesse,
C'est un thresor qui tousjours croist sans cesse,
Et vray tliresor, de qui vray bien s'ensuit,
Car en tous lieux son liossesseur il suit.
Mais en cecy convient adviser, comme
Saige quelcvui par Saigesse Ion nomme ;
Car je n'entends celle la des humains,
Auxquelz la vray eschappée est des mains.
Saigesse dy de DIEU la cognoissance.
Laquelle fait de tout bien accroissance.
Qui tant bonne est, qu'en tout temps & tout lieu,
Elle maintient pour souverain Bien, DIEU.
Souverain Bien, car à jamais il dure.
Et ne permet qu'aulcun Mal on endiu-e i.
P. P., p. 221.
Mais Sainte-Marthe ne doit pas qu'une seule idée à la Reine
de Navarre. C'est, d'une façon frappante, le même esprit qui
règne dans beaucoup de ses poèmes religieux et dans beaucoup
L II y a une preuve accessoire du fait que Sainte-Marthe avait lu le Philebits.
Socrate dit dans ce dialogue : « Car le jeu est parfois, Protarchus, un repos
après une sérieuse étude » (xxxE). C'est probablement de cette remarque que
les lignes suivantes de Sainte-Marthe tirent leiu" origine :
« A l'imitation de l'archer qui son arc desbende pour à meillieur exercice le
reserver, souloit communément Socrates de sa roidde & severe Philosophie à
jeux puériles se descendre. » Epistre... A Madame la duchesse d'Estampes, P. F.,
p. 3.
INFLUENCES PLATONICIENNES 185
des poèmes de Marguerite. Or, on a démontré de façon convain-
quante que l'attention de la Reine de Navarre fut attirée vers les
doctrines platoniciennes de l'amour précisément en 1540, et
qu'elle-même doit avoir été à la tête d'un mouvement aussi
prompt que bien marqué ^. Si la publication des Marguerites de
la Marguerite ne révéla que quelques années plus tard ^ et en
une certaine mesure, à un public plus étendu, l'attitude de la
Reine en face des plus profonds problèmes de la vie, il est pro-
bable que les manuscrits des ouvrages qu'elle avait composés
vers cette époque auraient déjà fait connaître son attitude, en
circulant parmi ses fidèles et ses intimes. La Coche est de 1540,
ainsi que selon toute probabilité d'autres poèmes caractéris-
tiques, tels que Le Triomphe de V Agneau, les Chansons Spiri-
tuelles et les pièces comprises entre les pages 342 et 382 des
Dernières Poésies^; or tous ces poèmes sont plus ou moins les
exposés des opinions de Marguerite sur le Platonisme. L'aspiration
vers le divin était l'idée directrice de ces œuvres comme aussi
des suivantes. L'amour de la créature n'était pour elle qu'une
étape vers l'union avec le divin et, partant de ce point de vue,
elle regardait d'en-haut l'amour terrestre comme le moyen de
cette union, tandis que les poètes que l'on peut considérer comme
ses disciples, Des Périers, Heroet, Scève, Corrozet, appuyaient
plutôt sur l'idéalisation de l'amour terrestre comme moyen d'ins-
piration de l'amour divin *. Ce n'est pas seulement la lecture
de ses poèmes manuscrits qui convainquit ces premiers prosé-
lytes de Marguerite, et les autres, aux idées platoniques. Il a été
L Abel Lefranc, Le Platonisme et la Littérature, etc., loc. cit., pp. 8-12 ;
Marguerite de Navarre et le Platonisme de la Renaissance, loc. cit., vol. LVIII,
pp. 259-260, vol. LIX, pp. 713-715.
2. Les Marguerites de la Marguerite furent publiées en 1547. Beaucoup des
plus caractéristiques de ses œu\Tes ne fvu-ent cependant pas publiées avant
nos jours. Les Dernières Poésies de Marguerite de Navarre publiées... par Abel
Lefranc, Paris, 1896.
3. M. Lefranc émet cette opinion, cf. Marguerite de Navarre et le Platonisme
de la Ren., loc. cit., vol. LIX, p. 716. F. Frank, Marguerites de la Marguerite,
vol. I, p. xci, a fixé comme date du Débat d'Amour, c'est-à-dire La Coche, l'an-
née 1532.
4. Pour la critique de la philosophie de Marguerite de Navarre et sa diffusion
et de ses relations avec ces poètes, cf. les deux articles Abel Lefranc, cit.
supra, siu'tout Marguerite de Navarre et le Platonisme de la Ren., loc. cit., vol.
LVIII, pp. 275 et scq., et LIX, pp. 732 et 749 et seq., et Le Platonisme et la litté-
rature, etc., loc. cit., pp. 10-19 et 21-23.
186 • CHARLES DE SAINTE-MARTHE
démontré ^ que son instrument préféré pour l'expansion de ses
idées parmi les hommes les plus éclairés de son entourage était
la communication personnelle, et que c'est formulées par sa
conversation que les nouvelles doctrines platoniques étendirent
leur influence à un cercle de plus en plus large. Après ce qui vient
d'être dit, on pourrait attendre d'une comparaison des poèmes
de Marguerite et de ceux de Sainte-Marthe, qui furent publiés
vers l'époque de la conversion de celle-ci au Platonisme, des
preuves qu'il fut placé dans ce cercle où dominait l'influence de
la Reme ; ce qui est bien certainement le cas, qu'il ait été ou non
à ce moment en communication directe avec celle dont il avait
été et devait être encore le serviteur.
Sainte-Marthe avait évidemment déjà subi l'influence des quel-
ques poèmes publiés par la Reine sept ans plus tôt. Ces derniers,
savoir : le Miroir de VAme Pécheresse ; le Discord estant en l'homme
par la contrariété de V Esprit et de la Chair et paix par vie spirituelle ;
et VOraison à nostre Seigneur Jesus-Christ ^, contenaient déjà
les traces d'une spiritualité mystique qui présente certaines
affinités avec l'idéal néo -platonicien de l'amour et qui, en fait,
reste toujours partie intégrale de son expression chez la Reine
de Navarre, soit qu'elle désigne le Christ comme le véritable
amant ou qu'elle fasse allusion à la béatitude de ceux qui Le pos-
sèdent et l'ardent désir qu'éprouve l'adorateur d'être absorbé et
aveuglé par la lumière de la Divinité ^. Sainte-Marthe s'efforça
d'exprimer son admiration pour ces premières œuvres de Mar-
guerite comme pour les autres : « Si, toute contention so-
phistique mise à part, et dépouillées les malvaises affections
qui pervertissent le jugement de l'esprit, on vient à lire le
Mirouer de Vame pécheresse, le Triumphe de V Aigneau, les
1. Cj. ibid.
2. Ils furent publiés ensemble en 1533 j^ar Simon du Bois à Alençon et la
même année par Augereau à Paris. Ce sont la seconde et la troisième éditions du
Miroir de. VAme Pécheresse. L'admirable bibliographie de F. Frank (Marguerites
de la Marguerite, vol. I, pp. lxxxvi-xc) ne dit pas si les deux autres poèmes
étaient compris avec le Miroir dans la première édition de 1531. Le Miroir de
Vame pécheresse, onquel elle recognoist ses faultes et péchez, aussi ses grâces et
bénéfices a elle faitez p. Jesuchrist, son époux. La Marguerite très noble et pré-
cieuse sest proposée a ceulx qui de bon cueur la cherchoient. A Alençon chez
•maistre Simon du bois MCXXXI. Il est à présumer que la seconde édition est
une réimpression de la premièi-e. Cf. Marg. de la Marg., vol. I, pp. 147 et 148.
3. Cf. Le Miroir de Vame pécheresse, Marg. de la Marg., vol. I, pp. 48, 64 et 68,
et Oraison à nostre Seigneur Jesus-Christ, ibid., p. 144.
INFLUENCES PLATONICIENNES 187
Comédies, les Odes, les Oraisons, et aultres œuvres par elle
escripts en langue & poësie Françoise, je dy lire avec un juge-
ment arresté. nous conviendrons ensemble qu'onc n'y en eut une
des anciennes, tant soit elle estimée par les doctes hommes, qui
mérite d'estre comparée avec elle ^ )). Les traces de l'influence de
ces premiers poèmes sur la Poésie Françoise sont, comme on
pouvait s'y attendre, faciles à retrouver. La longue épître reli-
gieuse, ^4 Dieu, Confession de son infirmité et Invocation de sa
Grâce, ne débute pas seulement comme YOraison à nostre
Seigneur par l'acceptation de la doctrine de la Prédestination,
pour se terminer comme celle-ci par une déclaration de foi ;
mais encore professe des sentiments analogues, tels que celui de
l'indignité du suppliant, qui l'empêche de parler de la grandeur
de Dieu, du remords de ses péchés trop nombreux pour être
énumérés, de la confiance dans les promesses et la paternité de
Dieu et autres du même genre ^. L'appel du Christ comme inter-
cesseur, qui exprime, en mêmes vers plats de dix syllabes ^, la même
reconnaissance débordante n'est pas la seule preuve de l'influence
qu'eut le Miroir de VAme Pécheresse sur la dite épître. De
même, la prière passionnée de Sainte-Marthe pour la guérison
de Mademoiselle Beringue n'imite pas que le ton, mais encore
les procédés mêmes du Miroir et ses invocations caractéris-
tiques : « 0 mon vrai Dieu », « O vray amant, de Charité la
source » et « 0 doux Jésus, vous ay je retrouvé ? » *. (( 0 doulx
Seigneur », « 0 vigilant et amourex pasteur », « O bon Jésus
par qui Grâce est infuse » ; ces emprunts de Sainte-Marthe '"
sont d'autant plus évidents qu'ils sont tous placés, comme dans
le Miroir, en tête d'un vers de même mesure.
Ce fut toutefois le Discord estant en l'homme par la Contra-
riété de V Esprit & de la Chair qui, parmi les premiers poèmes
de Marguerite, influença le plus fortement Sainte-Marthe ; il
réfléchissait une de ces idées du moyen-âge dont les esprits tels
que Marguerite et son disciple se faisaient les défenseurs pas-
sionnés, au milieu même de la Renaissance dont elles devaient
1. Or. fun... de M. de N., pp. 79 et 80.
2. Cf. Marg. de la Marg., vol. I, pp. 133, 145, 135, 138, 140, et P. F., pp. 113,
119, 115, 116 et 118.
3. Marg. de la Marg., vol. 1, p. 50 ; P. F., p. 118.
4. Marg. de la Marg., vol. I, pp. 55, 64, 32.
5. P. F., pp. 183 et 184.
188 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
triompher. Sainte-Marthe écrivit quatre poèmes sur le même
sujet : une prière A Dieu Du débat de la Chair & de V Esprit^ et
une suite de trois dizains ^, dont le dernier est visiblement imité
d'un passage du Discord décrivant la longue « bataille obstinée »
entre le corps et l'esprit » que le mort seule termine ^ :
Deux ennemys sont en une closture,
Se guerroyants en cruelle discorde.
Voire & si faulte que ceste guerre dure
Jusques à ce, qu'un seul les deux accorde.
C'est dans le Corps l'Esprit, & la Chair orde,
Qui tousjours ont ensemble différence :
Et besoing est qvie la Mort s'y advance,
Qui les sépare & termine leiu- guerre.
Mettant l'Esprit la hault par sa puissance,
La Chair cy bas, avec son Corps en terre.
P. F., p. 43.
Le premier dizam de la série rappelle aussi très nettement la
manière de la Reine de Navarre :
La Mort n'est rien que séparation
De deux conjoinctz, c'est du Corps & de l'Ame,
Par laquelle a l'Esprit fruition
De son Espoux qu'il soubhaitte & tant ayme.
Le Corps s'en va pourrir dossoubz la lame,
Et fait l'Esprit vivre de luy disjoinct
Lequel, estant paravant à luy joinct,
Nestoit que serf, languissant en sa vie.
O doulce Mort, qui à Dieu nous conjoinct.
De tous plaisirs rendant l'Ame assouvie.
P. F., p. 42.
Même dans ses premiers poèmes, Marguerite se plaisait déjà
à se représenter l'âme comme épouse du Christ, mais maintenue
sous la dépendance du corps et désirant ardemment sa libéra-
tion, afin de jouir parfaitement de lui *, et cette figure, par son
fréquent retour, indique quelle direction suivra plus tard son
esprit. Le ton d'onction excessive qui domine sur les derniers
vers du poème de Sainte-Marthe présente presque plus d'affinité
1. P. F., p. 49.
2. Du fruit de la Mort, P. P., p. 42.
.3. Cf. Marg. de la Marg., vol. I, p. 70 et cf. ibid., vol. I, p. 72, et P. P., p. 50.
4. Cf. par exemple, Miroir, Marg. de la Marg., vol. I, pp. 21, 50, 64, 93.
INFLUENCES PLATONICIENNES 189
avec celui de Marguerite de Navarre qu'avec le sien propre
d'ordinaire. L'idée médiévale du combat de l'âme et du corps
exprimée dans ces poèmes apparaît souvent dans les vers de
Marguerite, Dans mie de ses Cluinsons spirituelles, dont beau-
coup, à ce qu'il semble, furent composées et mises en circulation
dans le courant de 1540 et en ce cas certainement connues de
Sainte-Marthe, Marguerite en fait le fond d'un dialogue entre
le poète et son âme tentée. Certaines ressemblances et spéciale-
ment son début inspiré :
Ame tu n'es au chemin
Ny en la voye
De vraye félicité
Dieu t'y convoyé i,
semblent devoir la désigner comme la source d'inspiration
de la longue Elégie de VAme parlaîite au Corps, et monstrante le
proffit de la Mort de Sainte-Marthe, dont l'heureux début ne fut
pas souvent égalé dans les œuvres de son auteur :
Regarde moy, ton Ame, ô mon Corps corruptible,
Regarde, que je suis du tout incorruptible ;
Et contemple sur moy, d'intérieur remort,
L'effect, l'esgard, l'effort, & pouvoir de la Mort.
P. F., p. 241.
Sainte-Marthe doit sans doute l'idée et l'inspiration de son
poème à la Chanson de Marguerite ; mais il faut en chercher
ailleurs le modèle original, car la Reine de Navarre n'a fait qu'in-
diquer la voie de ce fameux Débat du corps et de Vânie, dont la
composition remonte au moins au commencement du xii^ siècle
et dont la popularité persistante se trouve prouvée par sa publi-
cation au début du xvi^.
Il ne manque pas de remarquables ressemblances entre les
autres productions de Sainte-Marthe et les poèmes religieux de
Marguerite, de date imprécise. Les deux auteurs, par exemple,
insistent sur l'importance de l'Ecriture, « la pierre de touche "^ »,
dit l'un d'eux, le « pain incorruptible ^ », d'après l'autre ; les
deux parlent longuement de la justification par la Foi "* et, s'il
1. Marg. de la Marg., vol. III, p. 141.
2. Les Prisons, Dernières Poésies, p. 227.
3. Elégie du vray bien d; nourriture de Vame, P. F., p. 213.
4. Cf. par exemple, A Dieu confession de son infirmité, etc., P. F., p. 113.
190 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
n'est pas étonnant que leurs pensées se soient rencontrées sur de
tels sujets, c'est par une coïncidence à noter qu'ils ont tous
deux développé de telles vues en vers et, souvent, en termes
semblables. On trouve dans les poèmes de Sainte-Marthe la
contre-partie de certains passages de V Oraison de V Ame Fidèle^.
U Oraison développe la doctrine de la Grâce dans des termes qui
sont plus d'une fois à peu près les mêmes qu'employa Sainte-
Marthe 2 et l'invocation, par laquelle débute son volume :
O Eternel, qui donnes bon esprit,
Haultain scavoir, cognoissance & mémoire.
A Dieu, Pour invocation. P. F., p. 7.
rappelle celle de V Oraison :
O Eternel, en qui mon Tout je croy
Toute bonté, sapience & puissance.
Marg. de la Marg., p. 98.
Quand même il n'emprunte pas les véritables paroles de la
Reine de Navarre, Sainte-Marthe lui prend son tour de phrase,
ou reproduit le ton de sa pensée. La description du Tout-Puis-
sant, dans mie « Ballade double », qui commence par :
Le Roy des roys & Trinité celique.
Essence simple & d'un assentement,
P. F., p. 110 3.
a exactement la teinte mystique que donne Marguerite à ses
premiers poèmes et, dans une Apostrophe à la Vérité, les excla-
mations et les figures s'enchaînent étroitement à la manière pri-
mitive de la Reine :
O l'heureux don à qui la peut avoir,
O l'heureux bien, à qui la peut scavoir,
O le tliresor grand & inestimable.
Richesse sevu-e à jamais perdurable,
1. La date de sa composition est incertaine. Elle ne fut pas publiée avec le
Miroir de VAme Pécheresse, en 1531, ou 1533. Elle parut dans les Marguerites de
la Marguerite de 1547.
2. Cf. Oraison de VAme Fidèle, Mary, de la Marg., vol. I, pp. 113, 116; et
P. F., p. 109.
3. Balade double, contenant la promesse de Christ, sa Nativité, Passion, Ressur-
rection <t précieux sacrement de son Corps, icy à nous délaissé pour gaige de Salut,
P. F., p. 110.
INFLUENCES PLATONICIENNES 191
C'est la conduite aux périlleux destrois,
C'est le pillier à supporter ses eroiz.
C'est l'esguillon à toute tolérance,
Et Tenlnîtien do (idele Kspci'iuicc*.
1\ F.. ]). 1:51.
Il n'est donc pas surprenant qu'un disciple, qui s'était montré
sensible à rinfluence des ouvrages déjà publiés de la Reine de
Navarre et aux j^eux de qui elle était « souverainement perfecte
en Poésie, docte en Philosophie, consummée en l'Escripture
Saincte, voire jusques à en rendre les plus sçavants fort émer-
veillés ^ », ait adopté son nouveau tour d'esprit, son Platonisme,
qu'elle professait juste au moment où il se préparait à publier
ses poèmes, et qu'il se soit appliqué à l'exprimer aussi. Il ne s'agit
pas seulement de similitudes comme celles que l'on peut constater
entre les poèmes postérieurs de Marguerite et la Poésie Fran-
çoise, telles que leur mutuel mépris de l'atteinte que l'absence
pourrait porter à l'amour '^, leurs descriptions de « l'amour
honnête ^ », ou de l'amour élevé, idéalisé *. Il ne s'agit pas non
plus seulement des chutes de vers de Sainte-Marthe, qui rap-
pellent parfois curieusement celles de Marguerite. Le lecteur
familiarisé avec les Chansons spirituelles par exemple, peut se
rappeler les vers :
Mais quand j'ay JESUS receu,
Par Foy conceu,
Me suis du malheur non sceu
Bien apperceu,
Marcj. (le la Marg., vol. UT, p. 111.
à la lecture de ceux de Sainte-Marthe :
... par la Foy, JESUS nous renouvelle,
Par la Foy fait,
Que nostre Esprit, se noiurit & reffect,
1. Or. jun... de M. de N., p. 78.
2. Marguerite, La distinction du vray Amour, D. P., p. 300 ; Sainte-Marthe,
A Madarnoiselle Beringue De leur honneste et irreprehenaible Amour, P. F.,
p. 145.
3. Marguerite, Pritions, D. P., ]). 15(1 ; Sainte-Marthe, loc. cit.
4. Marguerite, Le Navire, D. 1^., p. 390 e/ seq., Sainte-Marthe, A la dame... de
M. P. Tolet, etc., P. F., p. 174.
192 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Que le lyen de péché est deffaict
C'est le vray bien, & le seul bien perfaict,
Qu'il fault avoir.
Elégie, cit. supra. P. F., p. 214.
et il est naturel de supposer que quand il écrivait ces vers :
Chassé de l'homme, avec DIEU suis receu,
Qui m'a esté tousjours au lieu de Père,
De Mère, Sœur, & charitable Frère,
P. F., p. 210.
une autre des Chansons spirituelles lui était familière, que ses
rimes musicales et séduisantes destinaient à voler de bouche en
bouche aussitôt après sa composition :
Je n'ay plus ny Père ny Mère
Ny Seur ny Frère
Sinon Dieu seul, auquel j'espère.
Marg. de la Marg., vol. III, p. 120.
Mais ce ne sont pas de telles simihtudes verbales, ni même
l'emploi des thèmes généraux, qui rendent si évidente la situa-
tion de disciple dans laquelle était Sainte-Marthe vis-à-vis de
la Reine de Navarre. C'est dans un sujet particulier surtout qu'il
marche sur ses traces : La conception de l'union avec Dieu comme
bien suprême menait naturellement à celle de l'âme comme
épouse de Dieu, et de Dieu, ou de la Vérité, ou du Christ comme
amant de l'âme. Cette idée, déjà présente dans ses premiers
poèmes, revient sans cesse dans les œuvres de la Reine de
Navarre ^, surtout dans les Chansons spirituelles et dans les
extases mystiques de la bergère de la Comédie jouée au Mont
de Marsan ^. Caractéristique du génie de la Reine, cette idée fut
adoptée avec enthousiasme par son disciple et forme la base de
ses productions poétiques les plus élevées et les plus soutenues.
Il l'effleura dans son dizain Dii fruict de la Mort, mais c'est dans
son Philalethe qu'il l'exploita le plus complètement. Le titre de
1. Cf. Marg. de la Marg., vol. III, pp. 94, 96, 118, 144, 152 ; Comédie jouée
au Mont de Marsan, D. P., p. 88; Prisons, ihid., p. 216; La distinction du vray
Amour, ihid., p. 305 ; Chansons Spirituelles, ihid., p. 325.
2. Comédie jouée au Mont de Marsan, le jour de Caresme Prenant mil cinq cens
quarante sept, A quattre personnages, c^est assavoir la Mondainne, la Supersti-
tieuse, la Sage et la Raine de V Amour de Dieu, Bergère, D. P., pp. 66-118.
INFLUENCES PLATONICIENNES lOîi
ce poème est explicite : Le Philalethe, c'est-à-dire, Amy de vérité
hlasonne son Amye ^. Une telle comparaison entre l'amour de la
créature et l'amour de la Vérité répond si bien aux intentions
de la Reine de Navarre, qu'elle semble devancer les chants de la
Bergère, quoique qu'elle soit composée sans le même feu et la
même imagination ; un lecteur non prévenu et ignorant des
dates de composition pourrait prendre le poème pour une imi-
tation de ces chants. Puisque ce ne peut être le cas, il est probable
que les idées de Marguerite parvinrent jusqu'à Sainte-Marthe,
à la faveur du bruit que firent les Chansons spirituelles et par la
lecture de celles qui pouvaient être déjà écrites et circuler pen-
dant l'année. Peut-être n'est-il pas trop téméraire de supposer
qu'il les interpréta d'mie façon dont la Reine elle-même se
souvint en créant le caractère de sa Bergère. Marguerite pourrait
avoir écrit elle-même ces premiers vers du poème de Sainte-
Marthe :
O Amoureux, bien y a différence
Si comparez vostre Amye à la mienne.
Le poème entier consiste en l'énumération des contrastes exis-
tant entre l'objet de l'amour ordinaire et l'aimée que célèbre le
poète :
La vostre est belle en beaulté non durable,
Et tousjours à besoing d'adjoustement.
La mienne est belle en beaulté perdiu-able,
Sans aucun Sy, perfaicte entièrement.
La Bergère de la Reine de Navarre oppose aussi la satisfac-
tion que lui procure son parfait ami aux douleurs qu'entraîne
ordinairement l'amour à sa suite, compare sa fidélité à l'infidé-
lité qu'elle a trouvé à la suite de l'amour :
Amour m'a faict de desplaisir mainte heiu-e.
Mais le parfaict, qui dans mon cueur demeure,
M'a satisfaict & gardé que ne meure.
1). P., p. 94.
Vous qui estes ignorantes
Que c'est que [la] ferme foy :
O combien seriez contantes
Sy vous le s[c])av[i]ez comme moy !
1. P. F., p. 40.
Ibiil , 1). 101.
13
194 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
A son tour Sainte-Marthe célèbre en ces termes la fidéUté de
son amour :
De vostre Amye ayez suspition,
Qu'aymant aultruy quelque jour ne vous laisse.
La mienne n'a de variation.
Et nay point pœur que son amour rabbaisse.
P. F., p. 41.
Sainte-Marthe, dans ce poème, revient à une idée qu'il avait
déjà exprimée dans ses vers pour la maîtresse de Tolet et qui,
sans se trouver réellement dans les poèmes de la Reine de
Navarre, fait penser à ce genre de Platonisme ou plutôt de Néo-
Platonisme, qui l'inspirait :
Ou plus, n'en peut vostre Amye aymer qu'un,
Ou aultrement elle sera blasmée,
Mais la mienne a vers tous Amoiu- commun.
Et plus Vierge est, quand plus elle est ajanée.
P. F., pp. 41-42.
La différence entre Marguerite et Sainte-Marthe est ici que ce
dernier donne dans la dernière strophe la solution de son pro-
blème, tandis que la Bergère, création d'un plus grand poète,
ne fait que la laisser deviner ; l'explication de Fapologue est
claire :
Mamye est dicte en son nom Vérité,
Celle qu'aymer de bon cueur je soubhaitte :
Celle que veulx servir en purité,
Et pour qui prens tiltre de Philalethe.
Ibid., p. 42.
On ne trouve là ni le mystère ni l'exaltation dont sont remplis
les chants de la Bergère et, moins encore, quelque peu de ce
charme que dégage ce secret qui, toujours sur le point d'être
révélé, ne s'échappe cependant jamais des lèvres,
Sainte-Marthe n'atteint pas non plus davantage la maîtrise
poétique que déploie la Reine de Navarre dans d'autres chan-
sons, comme par exemple celles qui commencent ainsi :
O Bergère, ma mye
Je ne vis que d'amours.
D. P., p. 323.
Helas, je languis d'Amours
Pour Jesuchrist mon espoux.
Marg. de la Marg., vol. III, p. 152.
INFLUENCES^PLATOKICIENN ES 1 95
Sans doute faisait-il écho aux phrases de sa maîtresse; mais ses
altières conceptions platoniques, comme la passion et l'imagina-
tion qui faisaient d'elle mi poète, restèrent au-delà de sa partie.
C'est au contraire con amore qu'il imite la pénible prolixité
de Marguerite. C'est par ce trait, presque aussi bien que par
son ton général, que son poème A Madamoiselle Beringue, De leur
ho7ineste et irrépréhensible Amour ^ ressemble à celui du « Qua-
trième gentilhomme » dans Les quatre dames et les quatre gentilz-
hommes ^. Sainte-Marthe interprétait les idées de la Reine comme
il les comprenait et se les assimilait ; mais en fait ses imitations
sont celles d'un esprit inférieur.
Sainte-Marthe fit de multiples emprunts à Marguerite ; mais
dans un ou deux cas il semble que le contraire ait eu lieu. Cela
pourrait même être le cas pour le poème des Quatre dames et les
quatre gentilzJiommes. A l'époque où la Reine de Xavarre le
publiait dans les Marguerites de la Marguerite, la Poésie Fran-
çoise avait été pubhée depuis sept ans et, bien que, même à
cette date, Sainte-Marthe n'ait pas été avec elle en relations per-
sonnelles aussi étroites qu'elles le devmrent plus tard, on peut
supposer qu'elle s'intéressait déjà à lui et à son œuvre, surtout
si nous nous en rapportons à ce que dit Sainte-Marthe des senti-
ments de
Ce Cueur royale qui m'avoit annoblé
De se faveur : en tenant un grand compte
De mes escripts : que moimesmes sans honte
Ne pouvois lire, & louant mon esprit,
Autant rustic, qu'est lourdaut mon escript.
Dédicace A Treshaultes et tresillustres Princesses... Marguerite de
France... dh Jheanne. Princesse de Navarre... Or. jun. de... M.
de N., éd. 1550, fol. Aij r".
Il n'est donc pas surprenant de constater des emprunts d'un
air plus positif quoiqu'insignifiants faits par l'auteur royale
à son disciple et admirateur. Les Prisons présentent au moins
la trace d'un passage de l'épître à son aîmée. De leur hoimeste
& irrépréhensible Amour, dans lequel est décrite cette vague
prison, peut-être son cœur ou peut-être son désir :
1. P. F., p. 145 et aeq.
2. Marg. de la Marg., vol. IV, p. 83 et aeq.
100 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Mais la prison, o prison tresheureuse,
Prison qui n'est dure, ni ténébreuse,
Prison qui a captive Liberté,
Prison qui a Libre captivité,
Prison (qui est une grande merveille)
Ou moins je veulx, fault que plus fort je vueille.
P. F., p. 146 et seq.
Marguerite donna cours à de semblables sentiments, au sujet
d'une prison du même genre :
Je vous confesse, Amye tant aymée.
Que j'ay longtemps quasi desestimée,
La grand doulceur d'heureuse liberté
Poiu" la prison où par vous j'ay esté, etc.
Et si taisoys ce que je vouloys dire.
En désirant alonger mon martyre.
Martyre, quoy ! mais mon très grand plaisir ;
Brief, qui eust veu le grand contantement
Que je prenoys en ce cruel toiu'ment
Et destre ainsy rudement enchayné,
Il eut jugé mon sens aliéné, etc.
D. P., p. 121 et seq. et pp. 123 et 124 et seq. i
De même, l'invocation, déjà citée '^, de Sainte-Marthe au Christ
comme à un Esculape pourrait avoir donné à Marguerite l'idée
de la prière pour son frère, qu'elle composa beaucoup plus tard :
O Grand Médecin tout puissant
Redonnez lui santé parfaite 3.
Mais ce sont là des emprunts sans importance ; tandis que nous
pouvons conclure avec certitude, que la muse de Sainte-Marthe
était fort redevable aux œuvres de sa patronne.
On a remarqué qu'il était absolument problématique que
Sainte-Marthe ait eu des rapports personnels avec la Reine de
Navarre pendant le séjour qu'il fit à Lyon, c'est-à-dire
pendant l'année où elle dirigea son attention sur le Platonisme.
1. Cf. Arioste, sonnet n° x : « Aventuroso carcere soave. »
2. Cf. supra p. 163 et seq.
3. Pensées de la Royne de Navarre estant dans sa litière, durant la maladie
du Boy, etc., Margs. de la Marg., vol. III, p. 87.
INFLUENCES PLATONICIENNES 1U7
Rien n'indique que Marguerite ait résidé dans la capitale du
Midi, quoique Ton puisse supposer qu'elle y fit une de ses fré-
quentes visites pendant que son protégé s'y trouvait. Quoiqu'il
en soit, il aurait été facile pour Sainte-Marthe d'être informé
de la nouvelle orientation des idées de la Reine. Trois des plus
capables auxiliaires de sa propagande platonicienne étaient à
Lyon quand il y arriva. Des Périers, qui avait été disgracié
par la Reine, était de nouveau en faveur, cependant, si je ne me
trompe, la façon peu amicale dont Sainte-Marthe parle de lui
après sa mort ^ n'indique pas qu'ils aient été en bons termes
pendant sa vie. Mais Sainte-Marthe était dans l'intimité de Dolet
et de Scève et ne pouvait donc manquer d'entendre discuter les
nouvelles tendances de Marguerite et de se rendre compte de
leurs effets sur ces hommes de lettres ^. Dolet n'avait pas encore,
au milieu du danger, « déployé ses trésors ^ » et conçu l'idée de
traduire, outre VAxiochus et VHipparchits, qui devaient être sa
condamnation à mort, les œuvres entières de Platon * ; mais
Des Périers, s'il n'avait pas commencé sa traduction du
Lysis^, y songeait déjà à coup sûr, et l'on peut conjecturer
avec certitude que quelques-uns des quatre-cent-cinquante-huit
dizains de Scève, où le Platonisme est si pleinement exprimé,
devaient avoir commencé à circuler parmi ses amis, quatre ans
même avant leur pubhcation ^.
C'est Scève et Sainte-Marthe qui, parmi les quatre Platoni-
1. Cf. supra p. 101.
2. Cf. supra p. 185 et seq.
3. Cf. Lettre de Dolet à François I^'', précédant V Axiochus et VHipparchus
dans le Secoiul Enfer d'Estienne Dolet, etc. (1544), cit. R. C. Cliristie, op. cit.,
pp. 445, 456, 549, 550, trad. Stryienski (1886).
4. « ... pour vous signifier que j 'ay commencé et suys ja bien avant en la traduc-
tion de toutes les œuvres de Platon. De sorte, que soit en vostre Royaulme ou
ailleurs (puisque sans cause on me dechasse de France) je vous puis promettre
qu'avec l'ayde de Dieu je vous rendray dedans ung an révolu tout Platon tra-
duict en vostre langue. »
5. Publiée après sa mort dans le Recueil des Œuvres de feu Bonaventure des
Périers, Lyon, 1544. M. Abel Lefranc pense qu'elle ne fut pas achevée plus tard
qu'en 1541. Le Platonistne et la Littérature en France, loc. cit., p. 11. Poiu" ce qui
concerne la présence et la situation de Des Périers à Lyon,CiVc. 1541, c/. La Ferrière-
Percy, op. cit., pp. 40-46. La Ferrière-Percy représente à tort Sainte-Marthe
comme présent à Lyon en septembre 1541. Ibid., pp. 40 et 41.
6. Délie Ohject de plus haidte Vertu, Lyon, 1544. Le biographe de Scève,
M. Albert Baur, affii-me qu'il travaillait à leur composition depuis qu'il avait
fait ses Blasons (1534) et qu'à partir do ce moment ils circulaient parmi ses
amis. Maurice Scève, p. 73.
198 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
ciens réunis à Lyon, se sentaient les plus en sympathie. L'incli-
nation qu'éprouvait Dolet pour la nouvelle doctrine était celle
d'un homme de lettres érudit, qui s'intéressait comme tel à la
philosophie. Des Périers, poète, conteur, homme de génie, ne
contribua au mouvement platonique que par la traduction en
prose du Lysis et son épilogue alambiqué, la Queste d'Amytié ^
adressée à la Reine de Navarre, avant que la « Mort implacable,
implacable Mort » l'ait « surpris au cours de sa bonne intention ^ »,
d'après l'hypocrite phrase de Du Moulin. Ses autres poèmes, à
part peut-être une exception ^, ne laissent paraître aucune trace
de sentiments platoniques. Mais Scève et Sainte-Marthe, influ-
encés comme les autres par la Reine de Navarre, furent tous deux
aussi férus de Pétrarquisme que de Néo-Platonisme et il est
particulièrement intéressant de comparer leurs ouvrages, tant
pour se rendre compte de leurs rapprochements que pour observer
de quelle façon étonnante ils divergent *. Ils se plaignent tous
deux de la perte de la liberté, que leur a enlevée l'amour, et
trouvent douce leur servitude ^. La « Vie en Mort » de Sainte-
Marthe trouve son parallèle en la « Vie morte » ou « celle en qui
mourant je vis ^ », de Scève, et la maîtresse de Scève, comme
celle de Sainte-Marthe, pouvait lui changer la lumière en nuit.
C'est presque dans les termes qu'avaient employés Sainte-Marthe
qu'il le dit : « Elle m'abysme en profondes ténèbres ' » et il ne
revient pas moins de trois fois sur cette idée. Scève ne trouve
pas moins que Sainte-Marthe ses maux doux et amers à la fois ^
et son dizain, outre ce sentitoent, en exprime un autre, qu'avait
éprouvé Sainte-Marthe avant lui : Il désire et cependant n'ose
point :
Je le voLiluz et ne l'osay vouloir.
Ailleurs il répète
1. Le Discours de la Queste d'Amytle dict Lysis de Platon envoyé à la Roy ne de
Navarre, Œuvres Françoises, vol. I, pp. 7-46 et 46-56.
2. Dédicace de l'éditeur Du Moulin à la Reine de Navarre, ihid., p. 3.
3. Il y en a une trace dans la Response à la Chanson, a Claude Bectone, Daul-
chinoise, réunie aux poèmes de Des Periers, vol. II, p. 164.
4. P. F., pp. 17, 54, 78, 93, 99. Scève, Délie, Dizains m, vi, ccxii.
5. Scève, Dizains ccxvii, clxi, ccl, ccciv. Cf. aussi le Dizain xxvi.
6. Cf. supra p. 165, Scève, Dizains cxxvi et vu.
7. Cf. supra p. 160 ; Scève, Dizain vu. Et cf. Dizains xxiv, Li et CCCLXiv.
8. Cf. supra p. 162 ; Scève, Dizain lxxvii.
INFLUENCES PLATONICIENNES 199
Je veulx soubdain & puis, soubdain je n'ose.
Dizain cxciii.
Je veulx, voulant, rien faire je no puis,
Et ne pouvant, tousjours j'essaye,
F. F., p. 191.
dit Sainte-Marthe. Toutefois, si Scève, comme son ami, languit
dans la prison de l'amour,
Ensepvely en solitaire horreur,
ce n'est pas que son destin l'y ait condamné ; mais,
La dureté de ton ingrate erreur i.
Comme Sainte-Marthe, Scève est profondément affecté par
le rire de sa maîtresse : D'après un poème, il lui donne l'espoir
de vivre ; d'après un autre, lui et d'autres charmes sont cause
de sa mort 2. Les lieux communs des flèches de l'amour, des yeux
qui les lancent et blessent, du gant, de la maîtresse qui prend
plaisir aux tourment de son amant, de la chasteté et de la
beauté ^ et celui, plus rare, de l'amour vainqueur de la vieillesse ^,
que nous avons déjà rencontrés dans la Poésie Françoise, sont
répétés dans la Délie. Chacun des deux poètes est aussi sûr que la
médisance ne peut produire aucun effet sur sa maîtresse et c'est
Scève qui a certainement le mieux exprimé cette confiance :
Retirez vous Envie & Impostiu-e,
Soit que le teinps le vous souffre, ou le nye.
Et ne cherchez en elle nourriture
Car sa foy est venin à Calumnie.
Dizain ccxxi.
1. Cf. supra pp. 154 et 196 ; Scève, Dizain, Lxxxxaii.
2. Cf. supra, pp. 36 et ]31 ; Scève, Dizains cv etccxxxviii
3. Cf. supra pp. 132, 154, 162 et 165, Scève Dizains v, vr, cxix et ccvii
ccvn, CLXxviii, ccLxxxii ; cccviii.
4. Sainte -Marthe, Pourquoy Ion painct Cupido en Enfance, P. F., p. 71. Cf.
supra pp. 165 et infra 000. Scève, Dizain cccxcviir. Il faut remarquer,
toutefois, que Sainte-Marthe représente l'amour comme grandissant avec l'âge ;
Scève se peint seulement comme n'échappant pas à l'amour en vieillissant :
« Et en automne Amour ce Dieu volage
Quand me voulois de la raison armer
A prévalu contre sons et contre aage. »
200 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
La banalité de la profession de foi de Sainte-Marthe est indé-
niable :
Il te fauldra premier la divertir
D'vxne Bonté en laquelle elle est née.
Et si tu peux (alors) la pervertir,
Cry hardiment la bataille gaignée.
A un, qui taschoit d'aliéner s'Amye de luy, cfc la tirer à soy. P. F., p. 29.
Les deux poètes se ressemblent surtout par une conception
similaire de l'amour. Tous deux déclarent que leurs âmes sont
captivées par les vertus de l'aimée ^, et sont d'accord, soit pour
se représenter que l'amour triomphe de l'absence, soit pour
mépriser le simple désir 2.
Les ressemblances qui existent entre ces deux poètes ne sont
pourtant pas plus frappantes que les différences. Scève, peut-être
parce qu'il eut quatre ans d'avance pour polir ses dizains et
puiser plus profondément aux sources italiennes, est de beau-
coup le Pétrarquiste le plus accompli, comme le poète le mieux
doué. Non seulement l'influence de Marot, qui s'exerça si
évidemment sur la Poésie Françoise de Sainte-Marthe, peu sen-
sible dans ses œuvres, n'y laissa que de très faibles traces ^ ;
mais encore ils prirent des modèles italiens différents. Sainte-
Marthe, sous l'influence du mouvement pétrarquiste rechercha
l'esprit de Pétrarque et resta fidèle à l'école de Bembo, tandis
que Scève le fut, presque exclusivement, aux Strambottistes
qui poussaient à l'extrême les concetti. S'il composa des dizains
et non des sonnets, c'est, comme l'a montré une autorité en ces
matières, à l'imitation de son modèle principal, Seraphino,
et de son école ^. Il réunit ces dizains en une suite de style italien,
ce qu'il fut le premier à faire de tous les poètes français. Il ne se
1. Cf. supra pp. 36 et 163 ; Scève :
« Sa vertu veult estre aymée & servie,
Et sainctement & comme elle mérite,
Se captivant l'Ame toute asservie. »
— Dizain ccclxiii.
2. Cf. supra jDp. 36 et 179 ; Scève, Dixains ci et cm, cl et cliii.
3. « Ce doulx nenny, qui flamboyant de honte.
Me promit plus qu'onc n'osay espérer. »
— Dizain cxlii.
4. Vianey, Uinfluence italienne chez les Précurseurs de la Pléiade, p. 108. Pour
les modèles italiens de Scèv £ cf. ibid, pp. 107-147.
INFLUENCES PLATONICIENNES 201
contente pas non plus, comme Sainte-Marthe, d'emprunter
quelques concetti aux Italiens : Sa Délie contient presque tous
ceux qui circulaient parmi les poètes contemporains italiens.
Nous retrouvons dans ses poèmes celui du miroir \ de l'aigle que
le soleil n'aveugb pas ^, du marbre de l'ingratitude ^, du cerf
blessé *, des rivières de larmes ^, des cœurs glacés ^, des yeux im-
pressionnants comme des étoiles "^ ou possédant l'éblouissant
pouvoir du soleil ^, de l'Hydre ^, du Phœnix ^*', de la rose et de
l'épine ^^, de la mort épargnant le corps privé de son cœur i^, des
sourcils, arcs de Cupidon i^, du feu et du froid i* — et cette liste
n'épuise pas la série des concetti dont Scève fait un emploi
fréquent. Il n'est pas moins singulier de ne pas les trouver dans
les poèmes de Sainte-Marthe, que de le voir — lui, un disciple de
Marot — négliger le blason, la devise ou même la rime équivoquée.
Il serait agréable de supposer que ces omissions sont dues des
deux côtés à une déhcatesse de goût.
Il reste peu de choses à dire de la Poésie Françoise. L'imitation
de Marot, avec un excellent résultat dans ses épigrammes ;
l'imitation, assez hmitée, des Pétrarquistes italiens ; des essais
de Platonisme assez faibles, dus à l'influence de la Reine de
Navarre — tels sont les traits dignes d'attention qu'elle présente.
Son auteur n'a ni la lucidité ni le charme engageant de Marot,
ni la verve de Saint-Gelais, ni le sentiment de la nature et les
larges vues de Salel ; encore moins l'élévation et la passion de la
Reine de Navarre, ou la tendresse et la subtiMté d'Heroet. La
dextérité de son ami Scève lui manque même. Ceci est encore
vrai pour au moins deux des trois dizains de Sainte-Marthe, qui
L Dizain ccxii.
2. Dizain cii.
3. Dizain cxxxiv.
4. Dizain CCCLXII.
5. Dizains on et cccxix.
6. Dizain ccxvii.
7. Dizain ccLiii.
8. Dizains cxiv, cxxiv et cxcvi.
9. Dizain cxcvii.
10. Dizain ccLXXX\T:n.
IL Dizain ccLxi.
12. Dizains CLXiii efc lxxxi. On lit dans ce dernier qu'un coup de tonnerre
même ne produit aucun effet.
13. Dizain cxLix.
14. Dizain cxvii et fciasim.
202 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
furent pubKés trois ans après la Poésie Françoise, avec le Nouvel
Amour, de Papillon, dans le Pourquoy d' Amours^ de Léonique.
L'un, intitulé De folle Amour, avertissement contre les dangers
de l'amour, composé sur le ton banal d'Eustorg de Beaulieu,
se termine avec une grâce inattendue :
Car à la fin soubz jeu de repentance
Voyez amovu' distiller eau de larmes.
L'autre semble avoir été composé pour rivaliser avec Scève,
dans le style même de ses dizains non encore publiés^. Le troisième,
V Autre dixain de Cupido, a toutefois un air attirant d'origina-
lité. La pointe n'en est pas ordinaire, mais il serait téméraire de
supposer qu'une recherche n'en révélerait pas le modèle italien :
Cupido sçait enter jusqvies au bout.
Et se délecte en faict de jardinage.
Et, qui plus est, son ente prend son tout
Donc, & produit divers fruictz & sauvage.
Toujours travaille & poursuyt son hon:image,
Sur tous vergées il obtient la régence.
Il n'est jamais notté de négligence
Ne lascheté, au moins qu'on ne cognoisse.
Il est expert & plein de diligence,
Mais en tout arbre ente poirier d'angoisse.
La caractéristique générale du vers de Sainte-Marthe est un
manque complet de sentiment poétique. On peut soutenir que
le critérium de ce que la critique moderne nomme « sentiment
poétique » est trop étroit pour être appliqué à toute forme de
vers et que le genre qui tient le milieu entre la prose et la
poésie est la propriété remarquable et particulière de la littéra-
ture française. Mais le critique est en droit d'exiger, dans un tel
genre, d'autres qualités, sinon le sentiment poétique ou l'ima-
gination. Du moins l'éclat, l'esprit, la précision, la clarté « du
bon sens et de l'art » devraient y briller pour charmer le lec-
teur ; or la poésie de Sainte-Marthe, dans l'ensemble, est dépour-
vue de ces qualités. On pourrait presque dire qu'on ne serait en
droit de les exiger puisqu'à cette époque, c'est surtout le vers
latin qui semblait digne d'être poli. Pourtant Marot les possé-
1. Cf. supra pp. 111 et mfra 303.
2. Cf. pour les deux poèmes, infra p. 355 et seq.
INFLUENCES PLATONICIENNES 203
dait et avait poussé sa veine personnelle à la perfection. Dans un
champ plus étroit, c'est-à-dire quand il se borne à imiter Marot,
Sainte-Marthe semble aussi posséder ces dons dans ime certaine
mesure. C'est quand il s'engage dans des voies nouvelles qu'il
perd pied et devient comphqué et prolixe. Il est de fait qu'il
n'était pas capable d'appliquer une technique nouvelle aux
thèmes nouveaux qui attiraient son attention et ses épigrammes
restent ses meilleures productions. L'art conscient, avec lequel
elles furent composées, est généralement en défaut dans le reste
de la Poésie Françoise. Naturellement ceci comporte certaines
exceptions. Le plus ambitieux poème de Sainte-Marthe, V Elégie
du Tempe de France, renferme des passages dont le charme n'est
pas douteux et possède une sûreté de touche qui la désignent
comme sa production la plus soignée i, quoique beaucoup de son
charme est emprunté à .î]lien, à Marot, peut-être à Salel. Le
Philalethe, qui est peut-être le meilleur poème de Sainte-Marthe,
avec ses contrastes bien soutenus, est précis, gracieux, et même
musical et l'on peut encore trouver ailleurs un morceau d'une
simplicité éloquente, inspiré par un sentiment sincère :
Vous n'estes point né Ro;yTi.e ni Princesse,
Et ne tenez cent mil' escus de rente,
Mais vostre tendre & première jeunesse
Et grand doulceur, joincte à rare simplesse,
Plus que tous biens du ]\Ionde me contente.
P. F., p. 56.
Cà-et-là se trouvent aus-îi des passages d'mie vivacité et
d'une cadence expressive. Des deux meilleurs, l'mi est inspiré
par le patriotisme, l'autre par l'amour du Roi. Sainte-Marthe
parle des rixes et diffamations qui ternissent la réputation de la
France :
Velà, Francoys, Francoys, velà l'injure
Que Ion nous fait. Fault il que la nature
D'iuie tant belle et noble Nation,
Soit corruinpue en altercation ?
P. F., p. 182.
Les vers qu'il adresse à François I^r expriment un grand dé-
vouement à la Royauté :
l. CoUetet même l'appelle « l'ouvrage le plus riche et le plus florissant de son
siècle ». Vies des poètes français, fol. 447 r».
204 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Au Roy treschbestien.
Je n'ay qu'un DIEU & un Roy en ce monde,
Et à ces deux veulx faire obéissance.
CHRIST, le premier est mon DIEU, sur qui fonde
Par ferme Foy, ma totale Espérance.
Mon Roy tu es, tresclarestien Roy de France,
Franc Roy Francoys, refuge de Minerve,
Le debvoir veult que l'un et l'aultre serve.
De quoy au Cueur j'ay très fervente envie,
A CHRIST mon DIEU, mon Ame je reserve
A toy mon Roy, j'abandonne ma vie.
P. F., p. 8.
Toutefois, les morceaux aussi heureusement inspirés sont peu
nombreux et il faut admettre que c'est, non pour ses propres
mérites, mais parce que c'est, clans une certaine mesure, grâce à
elle que purent être transmises à la postérité des tendances qui
devinrent plus tard fertiles, qu'on peut réserver à la poésie de
Sainte-Marthe une place dans la littérature française. Mais c'est
un soulagement que de revenir à sa prose, qui lui donne vrai-
ment une importance particuUère.
CHAPITRE III
LES ORAISONS FUNEBRES
« Les Anciens », ainsi débute l'Oraison funèbre que composa
Sainte-Marthe pour la Reine de Navarre, « Les Anciens fort bien
et sagement feirent, ô Alençonnois, quand ils instituèrent que
ceuls qui auroient illustré leur nom par la gloire de leurs vail-
lances & prouesses, & délaissé quelque nobles tesmoignage &
exemple de vertu, fussent grandement loués ^ ». Plus tard, son
oraison pour Françoise d'Alençon, Duchesse de Beaumont,
commence sur le même ton : « Si nous voulions, en suivant les
anciens, observer, par inviolable coustume, de marquer de pierres
noires les jours, les moys, & les ans qui nous apportent tristesses
& ennuis, ou publiques ou privés & domestiques, & mettre au
nombre des cas malheureus les accidents qui journellement nous
surviennent : certes nostre France auroit aujourd'hui très
bonne occasion de ce faire ^ ».
Ce goût pour les Anciens et, spécialement, ce recours constant
à Platon ^, tel que celui du premier exemple, constitue la note
dominante des essais oratoires de Sainte-Marthe. Les Anciens
étaient son souci, sa passion ; Platon son oracle. Il suivit avec
enthousiasme l'impulsion donnée par la Renaissance en faveur
des Classiques et, cependant, bien qu'il fut, à cet égard, de la
nouvelle époque, il faisait appel à l'Autorité avec autant de con-
viction qu'un vrai Scolastique du moyen âge — quoi que ce fût
à l'autorité classique, qui pour lui avait plus de poids que le
raisonnement et l'analogie. Le fait qu'il préfère l'autorité à
l'expérience peut surprendre le lecteur qui s'attendait à trouver
dans les productions d'un auteur type de la Renaissance cet
appel constant à ce monde, comme le peuvent interpréter la
1. Or. fun... de M. de N., p. 23.
2. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 3 r°.
3. Les Lois, VII, 801.
206 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
nature et les sens, qui en fut un des aspects caractéristiques.
Aussi surprenante est la piété et la dévotion d'un homme dont
l'esprit était si imprégné d'idées antiques. En dépit de son admi-
ration enthousiaste des Anciens, Sainte-Marthe ne fut jamais —
au contraire de certains de ses contemporains et de membres de
son cercle — paganisé par son amour de l'antiquité et cepen-
dant, au moins dans les Oraisons funèbres, les vérités du Chris-
tianisme, si profondément chéries qu'elles l'étaient, ne forment
que le fond, par-dessus lequel se pressent en foule toutes les
images de l'antiquité. Lire ses deux Oraisons pour la Reine de
Navarre et pour la Duchesse de Beaumont, c'est découvrir que,
comme beaucoup de contemporains, Sainte-Marthe vivait chez
les Anciens ; au monde antique il désirait ardemment adapter
les réaUtés de la vie.
S'il avait hérité du moyen âge la tradition du respect de l'Au-
torité, sa préférence pour les citations tirées des Classiques
plutôt que pour celles de l'Ecriture et des Pères, place Sainte-
Marthe parmi les enfants de la Renaissance. C'est Platon qui
lui dicte le plan même de son Oraison pour la bien-aimée Reine
de Navarre : « Suyvant la doctrine de Platon, je parleray pre-
mièrement des Ancestres de Marguerite ; après, de sa nourriture
& institution, &, finalement, de ses mœurs & de sa vie qu'elle
a si heureusement passée en la compaignie de toutes les vertus
que, de la mémoire des hommes, l'on n'a onc veu plus parfaicte
femme ^ ». Si l'on ne retrouve pas le même ordre dans l'Orai-
son pour la Duchesse de Beaumont, l'auteur en fait son apologie
en règle : « Il est vray que je pourroie commencer à louer Fran-
çoise de la noblesse du sang & de la maison dont elle fut
extraicte, si je vouloie religieusement garder les préceptes des
Rhetoriciens..., mais il me semble que seroit paroUe superflue,
de vouloir manifester a nostre France ce qu'il luy est si clair &
si notoire ^ ». Il s'appuie, pour justifier l'usage même des Orai-
sons funèbres, sur l'exemple de la Grèce, de Rome, de l'Inde et
de l'Egypte et retrace l'origine et les progrès de la coutume dans
ces diverses contrées ^.
(c Pleust-il à Dieu », ajoute Sainte-Marthe, faisant allusion à ces
1. Or. fun... de M. de N., p. 29.
2. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 8 vo.
3. Or. fun... de M. de N., pp. 24-26.
ORAISONS FUNÈBRES 207
coutumes et méconnaissant, en vrai Humaniste, tout l'inter-
valle qui séparait l'antiquité classique de son époque, « Pleust-il
a Dieu, ô Alençonnois, que ceste coustume fut aujourd'huy si
bien gardée que ceuls qui louent les trespassés si véritablement
déclarassent leur vie que... il ne feissent de vices vertus* ».
Ailleurs Sainte-Marthe nous donne encore une idée du peu d'im-
portance qu'avait la tradition du moyen âge aux yeux de l'Hu-
maniste enthousiaste : « Quand nous desirons aulcuns précep-
teurs pour la reformation des mœurs de la jeunesse, nous prenons
nostre recours aux préceptes des Perses )>, écrit-il, comparant
l'éducation de la Reine à celle des Perses de la Cyropédie ^. On
pourrait supposer que les efforts de Louise de Savoie eurent pour
résultat de faire de sa fille une jeune Persanne, élevée dans la
sévérité persanne, plutôt qu'une Française. D'après Sainte-
Marthe, en effet, ce sont les préceptes de Xénophon qui con-
vainquirent son père Charles d'Angoulême de se préoccuper plus
de l'éducation de ses enfants que de leur situation dans le monde.
En réponse aux critiques qui pourraient se plaindre de l'inutilité
des louanges adressées aux morts qui ne peuvent les entendre,
ou qui mettent en doute les avantages des oraisons en général,
— et peut-être de celle de Sainte-Marthe en particulier — , l'ora-
teur cite Aspasie, Cicéron, et la Loi des Douze Tables pour sa dé-
fense 2. Il n'en manquait pas non plus qui trouvaient que toute
biographie du défunt était déplacée dans une oraison funèbre.
Sainte-Marthe objecte à ceux-là l'utilité de « l'œuvre qu'a
escript Plutarche des vies des Grecs & Romains, Empereurs,
Princes, & beUiqueus Capitaines ^ » et des histoires de Suétone
et de Xénophon. Il rappelle l'effet qu'eut sur Alexandre l'histoire
d'Achille racontée par Homère ; sur César, la vue d'une statue
à Gadès. Il attribue l'honneur des aventures de Thésée à la légende
d'Hercule, les hauts faits de Thémistocle à la contemplation des
trophées de Miltiade *. Obj cetera- t-on que le sexe de la Reine de
Navarre s'opposait à ce que l'on fit d'eUe un panégyrique public ?
Sainte-Marthe, rappelant encore Plutarque, tient tout prêts les
exemples des matrones romaines du temps de Camille, de la mère
1. Or. fun... de M. de N., p. 25.
2. Ibid., p. 38.
3. Ibid., pp. 25-26.
4. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 19 V.
5. Ibid., fol. 20 ro.
208 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
de Crassus, de la femme de César ^ et, pour se justifier d'avoir
détourné l'attention des fautes de Marguerite, il cite les exemples
de Démosthènes, Hortensius, Crassus, Cicéron, l'autorité de
Platon et de Maxime do Tyr et celle aussi de saint Paul « nostre
docteur ^ »,
Sainte-Marthe considérait en effet les Anciens aussi bien comme
des guides pour toute la conduite de la vie, que comme les maîtres
responsables de ses procédés. Il définit le rôle du Prince d'après
Démosthène ^, Musonius Rufus et Platon ; cite, ayant à parler
de l'ignorance, les exemples de Valentinien et de Licinius ; de la
magnanimité, ceux d'Aristide, de Socrate, de Jules César, de
Marc-Aurèle Antonius et de Vespasien ; de l'envie, ceux de Zoïle,
de Palémon, de Bavius, de PoUion, d'Eudoce ^. Veut-il établir
un contraste entre l'avarice et la libéralité, il se souvient des
opinions de Pytliagore, Socrate et Sénèque, des exemples de
Caligula, de Néron, de Démétrius, de Cléopâtre, de Flavius,
de Vespasien, de Gallien, de Pomponius, de Lucullus,
d'Alexandre, d'Auguste et d' Agrippa, de Pygmalion, de Polym-
nestor, de Julien, de Patrocle, d'Orchus, de Tibère, de Galba,
de Domitien et d'Achœus, se contentant des deux exemples
modernes d'Alphonse de Naples et d'Alexandre V *.
Quand Sainte-Marthe effleure en passant la façon dont la
Duchesse de Beaumont traitait ses serviteurs, il croit nécessaire
de citer les exemples de Caton et de Lucullus et de s'appuyer
sur l'autorité de Platon ; d'autre part sa piété et sa libéralité
auraient gagné l'approbation de Cratès, tandis que Xénophon,
Virgile et Platon sont invoqués pour affirmer la valeur de ses
autres qualités ^. Le patronage littéraire de la Reine de Navarre
est comparé à celui de Mécène et de LucuUus, son dévouement
de sœur est exalté au-dessus de celui d'Antigone, des sœurs de
1. Or. fîin... de M. de N., p. 27.
2. Ibid., p. 95.
3. Ibid., pp. 85, 73, 50 ; Or. fun... de Fr. d'A.,îol. 20 v'K
4. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 27 v", 28 r" et v", 29 v". On retrouve certains de
ces exemples dans l'Oraison pour la Reine de Navarre, où ils servent à illustrer
les mêmes caractères (pp. 86-90). Ici ce sont lamblichus, Platon et Epictète
qui sont cités. Comme modèles de libéralité, on y trouve Cimon l'Athénien,
Obadiah, et Lucina, à côté de VesiDasien, Gallien, et de Marc-Antoine ; pour
l'avarice, Uvidius et Saleranus outre Patrocle, Polymnestor et Orchus. Les
autres sont omis.
5. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 17 v°, 13 r", 21 v".
ORAISONS FUNÈBRES 209
Phaetoii ou des H3ades. Pour avoir risqué sa vie et sa liberté et
servi le Roi pour le bien de son pays, Sainte-Marthe l'égale à
Régulus, à I*ersée délivrant Andromède, à Lucullus secourant
( 'otta, à Balsatia sauvant Calphurnius Crassus ^ ; comme pour
elle et son frère, il fait comparaison avec Anchurus le Phrygien,
Spertus etBulis, les Déoius et lesCurtius et avec Codrus^ l'Athé-
nien. Le chagrin de ceux qui lui survécurent rappelle à l'esprit
de Sainte-Marthe celui d'Alceste et de Laodamie et, le com-
parant à celui d'Evadné, de Plaute, de Portia, il ajoute une
allusion à Antonin le Pieux et à Antimaque ^. Il rapproche
les Français après la perte de leurs princes, des Romains à
Cannes, de Cyrus chassé par les Scythes, ou de Démétrius par
Ptolémée ^. Il serait inutile de multiplier les exemples pour mon-
trer que l'esprit du maître des requêtes de Marguerite était
saturé d'idées classiques.
On voit que Sainte-Marthe fait étalage d'une érudition aussi
étendue et variée que Rabelais, mais sans posséder l'heureux don
que celui-ci avait de fondre, au feu de son génie, tous ses em-
prunts pour son usage personnel. Sans doute, désirait-il qu'on
reconnut chez lui l'érudition qu'il attribuait à Mathieu Pac.
<( qui a si dextrement versé en l'estude des boimes Lettres que ne
puis dire aultre chose de luy sinon qu'il est parvenu à l'Enc} clo-
pédie ^ », — ses auditeurs pouvaient en effet être étonnés de
l'infinité de ses allusions. Toutefois il arrivait à ce résultat par
une voie où Rabelais l'avait devancé ® ; c'est-à-dire qu'il cacha
ses sources et prit même soin de dérouter ses lecteurs, par
exemple, en confirmant par l'autorité de l'Ecriture ou de
saint Jean Chrysostome les idées sur la vie et la mort d'Euripide,
d'Eschyle, de Cicéron, de Sophocle, de Themistius, de
Sotadès, de Gorgias Léontius, de Maxime de Tyr et, par-
dessus tous, du « divin Platon », qu'il cite deux fois à cette
occasion '^. Il semble certain qu'il prit huit sur dix de ces cita-
tions classiques aux deux chapitres de Stobée sur l'Inévitabilité
1. Sainte-Marthe traduit par « Calphurne le gras ».
2. Or. fun... de M. de N., pp. 48, 49, 81.
3. Ibid., pp. 111 et 112.
4. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 3 v».
5. Or. fun... de M. de N., p. 82.
6. Cf. sur ce sujet Brunetière, Hist. de la litt. française classique, vol. I, p. 128,
n. 1.
7. Or. fun... de M. de N., pp. 113-119.
14
210 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
et l'Eloge de la Mort, où on peut en effet les trouver ^. Dans
l'Oraison pour Françoise d'Alençon, il blâme les flatteurs en
leur appliquant une maxime d'Isocrate, une autre de Diogène,
et deux d'Antisthènes ; or ces quatre maximes se retrouvent
également dans le chapitre de Stobée sur la flatterie 2. Il est
curieux de remarquer qu'il aurait pu trouver dans la même
anthologie, quoiqu'elles soient plus séparées que les autres, les
citations qu'il donne de Musonius et de Jamblique sur les attri-
butions et les devoirs d'un Prince.^ Encore est-il très probable
que, quand il se rapporte d'une manière générale aux préceptes
de Platon, d'Isocrate et d'Aristote concernant les attributions
d'un Prince, ou quand il s'écrie que la vie de Françoise d'Alençon
fut telle que le recommandent ceux qui eurent des Princes à
instruire : « ou je ne sçay que Platon, Aristote, Xenophon, &
leurs semblables appellent vivre en vray Prince », ce sont les
chapitres de Stobée qui traitent des Princes, des avantages
attachés au gouvernement, ou des préceptes sur le gouverne-
ment, qu'il avait présents à l'esprit. Platon, Xenophon et Iso-
crate sont abondamment représentés dans ces chapitres, bien
que les citations d'Aristote soient peu nombreuses *. On peut
remarquer qu'un même chapitre du Flori egium renferme une
maxime de Socrate sur la tempérance et une comparaison
d'Aristippe entre la modération et la perfection dans l'art éques-
tre — qui sont reproduites par Sainte-Marthe à une page d'inter-
1. C'est-à-dii'e toutes excej^té celles de Cicéron et de Maximus Tyriiis. Florile-
ç/hun, Tit. 118 ; 23 ; Tit. 1 19 ; G, Tit. 120 ; 7, 11, 12 et 28. L'anecdote sur Gor-
gias Léontinus attribuée à Aristote par Sainte-Marthe indiciue bien quelle fut
sa véritable source : « Cela est confirmé dit-il, par ce qu'Aristote escript de
George, Léontin. » Stobée en indique correctement l'auteur, Elien (Tit. 118;
23), et, quelques lignes plus loin (Tit. 118, 29) il rapporte une autre anecdote sur
Gorgias attribuée à Aristote. Il est évident que Sainte-Marthe confondit les
deux. Il est probable que, des trois éditions qui ont pu lui servir, la grecque de
Trincavel, Venise, 1536, et les trois premières éditions gréco-latines de Gesner,
Zurich, 1543, Tuiùn, 1544, et Bâle, 1549, il se servit d'une des dernières, puis-
qu'il fait plusieurs citations qui, se trouvant dans celles-ci, manquent dans
Trincavel ; c'est à savoir celles de Socrate sur la tempérance, cit. infra, p. 210,
et sui" la libéralité, cit. supra, p. 208, une autre d'Euripide sur la vraie
noblesse (Or. fun... de M. de N., p. 30 ; Stobée, Tit. 87 ; 2), et iine autre sxu' la
mort (cf. supra).
2. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 18 r", Stob., Tit. 14 ; 14, 15, 19.
3. Or. fun... de M. de N., pp. 85 et 89 ; Stob., Tit. 48 ; 14 et Tit. 46 ; 62.
4. Or. fun... de M. de N., p. 46 ; Or. fun... de Fr. d'A., fol. 19 r» ; Stob., Tit. 45 ;
16 (X.), 18, 21 (A.), 24, 30, 31 (PL), Tit. 47 ; 8 (PI.), 9-18 (Is.), 23, 25 (PL),
Tit. 48 ; 18 (X.), 22 (PL), 28-41 (Is.), 48-58 (Is.) ; 59 (PL), 60 (X.), 68-76 (X.).
ORAISONS FUNÈBRES 211
valle ^ — et reconnaître l'importance de cette coïncidence. Cettic
importance est confirmée par ce fait que la théorie stoïcienne du
traitement des malfaiteurs, citée par Sainte-Marthe, est toute
entière dans Stobée ^. Ce que Sainte-Marthe dit du charme
que possèdent les femmes silencieuses se trouve déjà dans les
chapitres de Stobée relatifs au mariage, ou à ses avantages
et désavantages ^ ; les aphorismes sur la libéralité des Princes,
qui, à quelques pages d'intervalle, sont attribués à Epictète et
à Jamblique, se trouvent aussi très rapprochés dans l'antho-
logie •*. S'il ajoute, à propos de la hbéralité, une maxime de
Senèque, qui ne se trouve pas dans le Florilegium, il cite dans la
même page, au sujet de cette vertu, des aphorismes de Pj^tha-
gore et de Socrate qui se suivent de très près dans Stobée ^. Il
cite rarement Aristote et le met peu en cause ; pourtant, sur six
de ses citations, quatre pourraient avoir été tirées de Stobée ^
et 'l'une d'elles, mal reproduite, provient sûrement de cette
source. Sainte-Marthe a constamment le nom de Xenophon sur
les lèvres ; mais, bien qu'il parle de « l'elegant livre de Xenophon
de l'adolescence de Cyrus » et en dépit de ce que ces mots « vous
avez lu en Xenophon "^ » pourraient laisser croire, il est presque
certain qu'il n'a connu Xenophon que par l'intermédiaire
de Stobée, car les citations coïncident d'une manière frap-
pante ; il oublia même la véritable source de l'une d'elles et
confondit l'auteur avec un autre ^. Euripide est un des
auteurs favoris de Sainte-Marthe et pourtant toutes ses cita-
tions peuvent avoir été tirées de Stobée ^. Ses allusions à Alceste
1. Or. fun... de M. de N., pp. 67 et 68 ; Stob., Tit. 17 ; 18, 28.
2. Or. fun... de M. de N., p. 69. Stob., Tit. 44 ; 50.
3. Or. fun. . . de M. de N., p. 75 ; Stob., Tit. 74 ; 29, 38, 65, Tit. 69 ; 17.
4. Or. fun... de M. de N., pp. 86 et 89 ; Stob., Tit. 44 ; 75, Tit. 46 ; 88.
5. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 27 v« ; Stob., Tit. 15 ; 7.
6. Ce sont, sxir les fonctions du "rince, l'anecdote de Gorgias Léontinus (cf.
supra, p. 210, n. 1) et deux descriptions de la colère (Or. fun... de Fr. d'A.,
fol. 25 T° et v°).
7. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 19 vo ; Or. fun... de M. de N., p. 38. La Cyropédie
avait été imprimée poiu- la première fois en 1516. La dernière édition était celle,
de Halles, 1540 ; il en parut une à Florence en 1527 (Brunot).
8. Une remarque sur l'importance de la gi-avité pour un Prince (Stob., Tit. 5 ;
127), n'est pas de Xenophon, comme le croit Sainte-Marthe, mais de Platon
(Rep., III, 388) et c'est bien ce qu'avait dit Stobée.
9. Ces citations portent sur : le silence des femmes, la mort, la noblesse des
ancêtres, la véritable noblesse. Or. fun... de M. de N., pp. 23, 30 et 33 ; Stob.,
Tit. 89 ; 2, Tit. 86 j 1, Tit. 87.
212 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
et à Evadiié ^, ne prouvent pas, bien qu'il ne soit pas question
d'eux dans le Florilegium, que Sainte-Marthe ait directement
connu VAlceste ou Les Suppliantes. Il peut les avoir moissonnés
dans une autre anthologie, de la même manière dont il en
usa avec Stobée. Un tel étalage d'érudition paraît singulière-
ment naïf, quand on en a découvert la provenance.
Il ressort de tout ceci que Sainte-Marthe n'avait pas envie
de laisser connaître ses sources. En somme, il prit soin d'évi-
ter qu'on les découvrit. Il fait deux fois mention de Stobée :
« Comme nous Hsons en Stobée le Philosophe, Musonius avoir
autrefois dit », écrit-il quelque part - et il parle en un autre
endroit de « Sopatre en Stobée^ ». Mais, quelques pages plus
loin, il cite de nouveau Sopatre sans nous renvoyer à Stobée,
bien que la citation soit tirée du même chapitre et soit un des
dix extraits tirés de Sopatre et rapportés en mi seul groupe
par Stobée *. Il ne donnera pas la moindre indication sur cette
source, ni sur d'autres dont il se servit subsidiairement, qui
furent probablement Valère Maxime ^, Elien ^ et le De mulie-
ribus Claris ' de Boccace.
i. Or. fun... de M. de 2\., p. 111.
2. Ibid., p. 42. Stobée, Tit. 48 ; 67.
3. Or. fun... de M. de N., p. 65 ; Stobée, Tit. 48.
4. Or. fun... de M. de N., p. 69 ; Stobée, Tit. 46 ; 55.
5. Sainte-Marthe mentionne une fois cet auteur « Valère le grand » avec Platon,
Aristote et Cicéron, au sujet de la divination par les songes (Or. fun. ..de M. de N.,
p. 105). Il semble probable que c'est à lui qu'il doit l'histoire de deux Arcadiens.
dont l'un avertit l'autre après sa mort par un songe, une allusion au chagrin
inconsolable de Marcus Plautus et, même, une autre à l'affection de Codrus et de
Régulus ; toutefois il y a un plus grand nombre de soiu-ces possibles pour ce
dernier cas (ibid., pp. 106, 111, 48. Cf. Val. Max., I, 8 ; IV, 6 ; V, 6 ; I, 1 et 2).
Il y avait eu beaucoup d'éditions de son ouvrage et une traduction publiée de
bonne hetu'e, cire. 1480, fut réimprimée en 1485 et plusieurs fois encore par la
suite. Elle ne parut à Paris qu'en 1544.
6. On a déjà vu ce que Sainte -Marthe devait à Elien poiu" la description de la
vallée de Tempe qui se trouve dans son Tempe de France ; mais il ne pouvait alors
en connaître que des extraits. Il avait paru depuis deux éditions des Varice
historiée, celle de Rome en 1545 et celle de Francfort en 1548 (?). Il semble
plausible que Sainte-Marthe pensait à l'histoire de Nauches que raconte Elien,
quand il écrivit : « Elle ayma trop mieuls... se rendre digne du sanctuaire des
Prebstres d'Aegypte... que de... laisser emmaigi'ii", aux Lois des Lacédémoniens,
un gros, un gras, & épicurien ventre. » (Or. fun... de M. de N., p. 67.) Au
cas où il connaissait bien Elien, c'est peut-être de son ouvrage qu'il tira diffé-
rentes choses concernant Alexandre, Zoïle, Xantippe, les Pythagoriciens, etc..
7. Sainte-Marthe consacre deux ou trois pages (Or. fun... de M. de N., pp. 78,
80 et 90) à l'éloge des femmes illustres. Plusieurs d'entre elles se retrouvent
ORAISONS FUNÈBRES 213
Toutefois, abstraction faite de toas ceux-ci, Sainte-Marthe
fait preuve de connaissances assez étendues pour qu'on puisse
le considérer comme un étudiant de l'antiquité d'une érudition
assez large, sinon aussi encyclopédique qu'il voudrait le laisser
croire à ses auditeurs. On voit qu'Horace et Martial lui étaient
familiers ^ ; il savait par cœur Virgile, Ovide, Cicéron, Plutar-
que et il avait certainement lu Suétone 2. (( Quel profit avons-
nous de l'histoire que Suétone nous a laissée de la vie des douze
Césars ? » s'écrie-t-il avec plus de franchise apparente que lors-
qu'il se rapporte à la Cyropédie ^. Une de ses allusions à Héro-
dote commence par ces mots : « Hérodote a mis en son histoire »
et il semble au moins avoir parcouru cet auteur ■*. Il semble
avoir surtout connu Homère par V Odyssée, car il ne fait que
deux allusions précises à V Iliade^. Il cite plusieurs fois Maxime
cle Tyr, « le grand Tyrien^*^ )> et il avait peut-être lu du Suidas "^ .
Il cite trois fois Démosthène et, puisqu'il ne doit aucune des
trois citations à Stobée, nous pouvons supposer que Sainte-
Marthe avait au moins parcouru l'original ^. Il semble avoir em-
dans le De niuUeribus claris de Boccace, qui eut plusieurs éditions avant 1550
et avait été traduit deux fois en français ; ce sont, particulièrement, Sapho,
Leontium, Probe, la Papesse Jeanne, en outre Cléopatre et Porcie, que Sainte -
Marthe mentionne à une autre occasion ; mais, quant à Probe, on se sou-
viendra qu'il y avait déjà eu six éditions de ses centons depuis la première
de 1472. La plus récente était de 1516.
1. Cf. supra, p. 208, de l'envie. Il cite Ovide à propos de Mécène et aussi deux
vers de la première ode d'Horace : « & a ouy Horace, qui l'appeloit son appuy
et refuge, engendré d'ayeuls & bisayeuls Roys. » Or. fiin... de M. de N., p. 30.
2. Sainte-Marthe semble avoir puisé surtout dans Suétone pour les anecdotes
sur Titus Vespasien et peut-être pour ses allusions à Auguste, Trajan,
Gallien, Domitien, etc.. (Or. fun... de M. de N., pp. 56, 60, 62, 67, 86 ; Or. fiin...
de Fr. d'A., fol. 28 r° et v"). Il existait un nombre infini d'éditions des auteurs
mentionnés.
3. Cf. supra, p. 211.
4. Or. fun... de M. de N., p. 50. C'est probablement à lui qu'il emprunta son
anecdote sm-Bulis (ibid., p. 48) et celle d'un roi d'Egypte (Or. fun... de Fr. d'A.,
fol. 32 r°). La seule édition d'Hérodote dont il ait pu se servir était celle d'Aide
de 1502.
5. Une à Achille (Or. fun... de Fr. d'A., fol. 20 r"), et une avi bouclier d'Ajax
(Or. fun... de M. de N., p. 89). Ailleurs (Or. fun... de M. de N., p. 5), il se rap-
porte à Agamemnon, Oreste, Atrée et Tantale. La seule édition séparée de
l'Odyssée qu'il ait pu consulter est colle de 1541 (Paris).
6. Or. fun... de M. de N., pp. 60, 78, 118 et 119.
7. En supposant que par Agacle (cf. infra, p. 214, note 3) il voulut dire
Agalla.
8. Or. fun... de M. de N., pp. 61 et 86.
214 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
prunté au moins une histoire ^ à Dion Cassius, une autre
probablement à Capitolinus ^, et il connaissait sûrement l'Anto-
logie grecque ^. A part Simonide, Aristophane, Antimaque ^, la
loi des Douze Tables, qu'il mentionne quelquefois, et sans par-
ler de Platon, nous venons de passer en revue toutes les con-
naissances classiques dont Sainte-Marthe fait étalage dans ses
Oraisons funèbres.
Malgré ses fréquents appels aux autorités païennes, malgré les
phrases comme celle-ci : « Ravy devant son aige par l'envie des
f atalles Déesses ^ » il ne faudrait pas conclure trop hâtivement
que, chez Sainte-Marthe, l'enthousiasme pour l'antiquité l'em-
portait sur la religion. Son âme de chrétien était pénétrée de
sentences et d'images pieuses, fruits d'une profonde expérience
religieuse, quoiqu'elles apparaissent moins facilement que les
allusions païennes, du moins dans les oraisons. En plusieurs pas-
sages d'une grande beauté, il ne s'appuie que sur la tradition et
1. Or. fun... de Fr. cVA., fol. 29 v". C'est l'histoire de l'appauvrissement de
l'empereiir Nerva. Sa source poiu'rait avoir été Dion Cassius, LXVII, 15-125 ;
LA'^III, 21. La version de Sainte-Marthe est toutefois erronée. La première
édition de Dion Cassius n'avait paru que deux ans avant la composition des
Oraisons de Sainte-Marthe. (Paris, 1548.)
2. Or. fun... de M. de N., p. 67. L'anecdote d'Helvétius Pertinax, « Aelie siu*-
nommé Pertinace ».
3. Une édition en avait parii à Paris en 1531. Sainte-Marthe introduisit le
dizain suivant dans son apologie des femmes célèbres (cit. supra, p. 212, note 7) :
« Ne Praxille, jadis femme si tressçavante
Ne Nosse, qui fut tant doctement escrivante,
Ne Agacle & Anite, & le gentil esprit
D'Erinne, qui coucha trois cents vers par escript,
Ne Myrte, & Telesille au Virile courage.
Ne Corinne, poète éloquente & très sage,
Qui si bien le boucler de Pallas blasonna
Qu'un immortel renom sa plume luy donna,
Œuvre ne feirent onc tant docte qui mérite
Le comparer à ceulz de nostre Marguerite. »
Ceci n'est que la répétition de la liste d'Antipater de Thessalonique des
femmes poètes (Anthol., I ; lxvii ; 8) moins les noms de Sapho et de Myro, et
plus celui d' Agacle (Agalla ?). Outre ces noms et ceux qu'il put tirer de Boccace,
Sainte-Marthe en mentionne dans les mêmes pages dont l'origine est facile à
déterminer : ceux de Cassandre, de Diotima, d'Aspasie ; d'autres qui dérivent
de ses lectures théologiques : Hildegarde, Sainte -Catherine de Sienne, Fabia,
Marcella et Eiistochia ; d'autres encore dont il est plus difficile de trouver l'ori-
gine : Damon, Themistoclea, Artémise et Sosipater, qu'il est assez surprenant
de voir citer parmi les femmes poètes.
4. Or. fun... de M. de N., pp. 31, 90, 112 26, ; Or. fun... de Fr. d'A., fol. 8 v^.
5. Or. fun... de M. de N., p. 45.
ORAISONS FUNÈBRES 215
l'autorité chrétienne, par exemple dans tout le récit de l'incident
de Bourg-la-Reine, dont il sera question dans ce chapitre ^,
ou dans un éloge des vertus anti-païennes de simplicité et de cha-
rité : « Ce qu'ils appellent légiéreté & inconstance, nous dirons
que c'a esté une candeur & pour parler comme l'Escripture
Saincte, une simplicité ^ ». Dans un autre passage du même genre,
la foi que montra Marguerite en mourant est décrite d'mie façon
touchante ; toutes les allusions païennes semblent en avoir été
à dessein écartées et seuls saint Jean et saint Paul y sont cités ^.
« Mais d'où nous vient il d'affermer & confesser Jésus estre tel ?
Certes nous ne l'apprenons des préceptes des Philosophes, non
des contentions sophistiques, non du jugement de la Chair, non
des traditions des hommes, non de la sapience & prudence
humaine ^ ». C'est ainsi qu'il entre en matière. Ailleurs, il em-
prunte le langage des Psaumes : « Heureuse d'avoir esté comme la
vigne fructueuse es costés de sa maison ; heureuse d'avoir veu
ses enfants comme plantes d'olives à l'environ de sa table v
etc. ^.
Certes ces passages sont rares, plus rares que ceux où rien de
chrétien ne se mêle au Classicisme. En fait, le procédé le plus fré-
quemment employé par Sainte-Marthe consiste en un mélange
des allusions païennes et des allusions chrétiennes. Il semble
clair que, suivant l'exemple qu'avait déjà donné Marguerite
1. Cf. infra, p. 241 et seq.
2. Or. fun... de M. de N., p. 99. Sainte-Marthe ajoute : « Au Genèse, Jacob est
fort prisé de sa simplicité, et Job nous est proposé comme simple et droict
homme. Aussi escrit Salomon le juste vivre au Monde en simplicité & qu'il
nous fault cercher Dieu avec une simplicité d'esprit. Et S. Paul après, escrivant
aux Corinthiens, se glorifie de n'avoir conversé au Monde en sagesse charnelle,
mais en simplicité. Or prend il ceste simplicité pour une candeur. Quand il loue
aux mesmes Corinthiens la charité de ceuls de Macedone, qui, quelque pau\Teté
qu'ils heussent, avoient secom-u les pauvres de Jérusalem de toutes choses néces-
saires par un simple cœur, c'est de cœiu- candide, non fainct ne double. Et Job,
louant la mesme vertu, dit que le Seigneur n'abandonne & ne repoulse jamais
les simples, mais qu'il ne preste sa main aux malings.
« Mais, ô Alençonnois, à quelle fin disons nous tout cecy, sinon pour vous
monstrer clairement que nous appelions justement simplicité ce que les détrac-
teurs de Marguerite appellent inconstance & esprit muable ? Je dy simplicité
une ingénuité & candeiu- de franc cœur, ne pensant à aulcune malice, deloyaulté
& dol. Mais d'où vient cest candeur que de Charité ? Car charité, comme dit
S. Paul ne pense à aulcun mal & n'est point maligne. »
3. Cf. Or. fun... de M. de N., p. 103.
4. Or. fun... de M. de N., pp. 102 et seq.
5. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 42 \-°.
216 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
de Navarre ^, il essaya de concilier la doctrine chrétienne et la
philosophie antique, de donner à la première, encombrée de
traditions humaines fausses ou superflues ^, une nouvelle inter-
prétation à l'aide de la seconde. Déjà, dans une de ses Para-
phrases, de sept ans antérieure, il rappela l'expression de saint
Jérôme, « philosophie chrétienne ^ )>, par la phrase « secretoria
Evangelicae philosophiœ ^ ». Il la répète maintenant avec une
emphase qui montre qu'elle s'accordait bien avec sa pensée :
ce II ne fault toutefois qu'on pense, quand nous faisons mention
de Philosophie, que nous ne parlons que de celle qui s'apprend
es escripts de Platon & des aultres Philosophes, car nous
entendons aussi de la Philosophie Evangélique, qui est la
Parolle de Dieu ^ ». Comme Calvin s'il essaya d'interpréter
le Christianisme comme une philosophie, son désir de l'amal-
gamer avec celle des Anciens, que prouve ses rapprochements
constants des autorités chrétiennes et des autorités païennes,
était cependant une chose à laquelle Calvin était bien loin de
songer. Comme exemple de ce procédé on peut citer sa compa-
raison du courage de la Reine, qui fit chanter le Te Deum et
placarder dans la ville à la mort de son jeune fils : <( Le Seigneur
l'avait donné, le Seigneur l'a ôté », avec celui d'Anaxagore, de
Bibulus, d'Antigone, de Rutilius, tant qu'avec celui de S3an-
phosie, de Félicité et de Sophie ; ou son assertion que le courage
de Marguerite s'inspirait autant du souvenir d'Euripide et
d'Hérodote que de sa conviction que l'âme de son enfant était
« entre les mains de Celuy qui avoit crié sur la terre : Laissés
1. Cf. sur ce sujet Abel Lefranc, Les Dernières Poésies de Marguerite de Navarre,
p. LXiv. M. Lefranc dit ailleurs : « Il rêve de réconcilier le christianisme avec
la philosophie antique et conçoit à la suite de celle qu'il pleiu-e, une sorte de vie
nouvelle où les deux principes, en apparence opposés, s'uniraient dans une
harmonie supérieure. Il est curieux de noter que le beau discours, où le nom et
les citations de Platon se retrouvent à chaque page, renferme, pour ainsi dire,
la moelle des enseignement académiques sur tous les grands problèmes qui solli-
citent la réflexion. » Marguerite de Navarre et le Platonisme de la Renaissance,
lac. cit., vol. LIX, p. 754.
2. On a déjà remarqué ses critiques sur les traditions humaines, c/. supra,
p. 118, n. 3.
3. Les lettres de saint Jérôme avaient été souvent imprimées et avaient même
été traduites en français en 1520. Nisard a remarqué l'usage qu'Erasme fait de
cette expression. Hist. de la lit. française, vol. I, p. 328. Et au sujet de la philo-
sophie de Calvin, cf. ihid., pp. 322-336.
4. In Ps... XXXIII Paraphrasis, p. 146.
5. Or. fun... de M. de N., p. 43.
ORAISONS FUNÈBRES 217
venir k>s onfants à 11103' " ^- ^^ même, forcé de reconnaître que
Marguerite avait des défauts, il prend des exemples indifférem-
ment chez Alexandre, Jules César, Soerate, Platon, Aristote,
Caton et Cicéron, Salomon et saint Pierre. Il réunit ailleurs
Sopatre et « iiostre Saincte Escripture », Platon, Caton et Salo-
inon, ou Platon, Moïse, le Christ et saint Paul, ou encore Cimon
l'Athénien, Obadiah et Lucine -, cependant que « l'ethnique
Soerate » et « le fidèle Job » se coudoient plus d'une fois ^. Le
lecteur trouvera réunis dans la même liste, assez divertissante,
les noms de la mère de Caton, de Fabien, de Camille, des Décius,
des Curtius, d'Homère, de Platon, d'Aristote, de Cicéron et de
celle de Tertullien, d'Origène, de saint Augustin, de saint Am-
broise, de saint Jérôme, de saint Cyprien et de saint Jean Chry-
sostome * ; tandis qu'une dissertation sur la colère emprunte ses
embellissements à Euripide, à Ménandre, à Aristote, à Platon,
à Homère, à Sénèque, à Alexandre, à saint Paul et à David ^.
Ailleurs son panégyriste déclare que si saint Paul n'avait appris
à la Reine de Navarre ce que doit être une conduite conjugale,
« si [l'Javoit elle lu en Pleutarque ^ ». Quant à ce qu'Euripide,
Democrite, Epicharme, Nicostrate ou la significative statue de
Vénus par Phidias pouvaient enseigner sur la nécessité de la
modération dans le langage : « Marguerite scavoit tout cecy,
car elle avoit appris non seulement des auteurs ethniques, mais
aussi des catholiques & chrestiens, combien doivent les femmes
honorer, révérer, craindre et aymer leurs maris ' ». Ailleurs il
oppose une anecdote sur Alexandre à un commandement du
Christ ^ ; il accouple des préceptes d'Aristote et de saint Paul :
1. Or. fun... de M. de N., pp. 49-51.
2. Ibid., pp. 97, 65, 88.
3. « L'ethnique Soerate o\i le fidèle Job seroient de nous gi-andement loués
si nous lisions d'euls un acte semblable. Combien plus doibt il estre prisé en une
femme, dont le sexe pourroit escuser toute pusillanimité, tant gi-ande fust
elle ? » Or. fun... de M. de N., p. 52. « Passast il en patience Soerate & lob ».
« Si Soerate n'eust trouvé la malicieuse Xantippe, comment eust il exercé sa
constance? Si Hiob n'eust été affligé, qui nous eust rendu tesmoignage de sa
patience ? ». Or. fun... de Fr. d'A., fol. 26 r» et 32 v».
4. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 36 r°. C'est pour prouver Je rôle utile rempli pour
la Duchesse dans sa lignée.
5. Ibid., fol. 25 r°-26 r».
6. Or. fun... de M. de N., p. 73. Cf. infra, p. 235.
7. Ibid., p. 75.
8. Ibid., p. 59,
218 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
« Aristote escrit que vertu est exercée par les choses difficiles,
& S. Paul dit qu'elle se rend & monstre perfaicte en l'infir-
mité ^ ». Ces combinaisons d'autorités sont clairement l'ex-
pression d'un esprit en même temps humaniste et chrétien ; mais
c'est seulement à cause de Tinfluence platonique, qui s'étendait
à tout, qu'elles semblent devoir indiquer les efforts d'un pieux
théologien et d'un Platonicien zélé pour concilier les deux philo-
sophies.
Le nom de Platon est emphatiquement introduit à la fin d'un
passage qui exprime clairement les vues de Sainte-Marthe et
dont chaque phrase rappelle les enseignements du maître, pres-
que ses propres paroles ^ : « De qui apprendrons-nous que c'est
que de Justice que des préceptes des Philosophes ? » demande
Sainte-Marthe, « Qui sera plus apte & commode au gouvernement
d'un Royaume que celuy qui peut se gouverner soi-mesmes ?...
Or la seule Philosophie pare le chemin à Tempérance et géné-
ralement à toutes les aultres Vertus... Devra celuy estre nommé
Roy, ou qui efféminement obéit aux délices... ou qui est magna-
nime & insuperable contre les furieuses concupiscences ? C'est
Philosophie qui enseigne Force et Constance, & monstre que
Vertu ne peut demeurer au Royaume de Volupté. Appeleras-tu
celuy Roy, qui ne sçait establir des Lois, ne vivre selon les Lois ?
La seule Philosophie en est la maistresse, et appelle un Roy Ame
de la Loy... Si les Princes considéroient ces choses, certes ils ne
dépriseroient ainsi les Philosophes ains... estudieroient en Philo-
sophie, qui n'est aultre chose sinon l'exercice de bien & d'hon-
nesteté... [qui est] proffitable aux Grands, aux petits et moiens,
mais [qui] n'est à personne tant nécessaire qu'aux Princes...
Il ne fault toutefois qu'on pense », — et Sainte-Marthe découvre
enfin le nom et le dessin qui lui sont le plus chers — « il ne fault
toutefois qu'on pense que nous ne parlons que de celle qui
s'aprend es escripts de Platon et des aultres Philosophes, car
nous entendons aussi de la Philosophie Evangélique, qui est la
Parolle [même] de Dieu ».
Nous avons déjà remarqué dans la Poésie Françoise l'influence
des idées platoniques sur Sainte-Marthe. Son inclination vers
cette voie avait eu le temps de devenir plus accentuée pendant
1. Or. jun... de Fr. cVA., fol. 32 v".
2. Or. jun... de M. de N., pp. 42-44.
ORAISONS FUNÈBRES 210
les dix années qui s'écoulèrent entre la publication de ce volume
et la composition des deux Oraisons funèbres, puisqu'il avait
passé une partie de ce temps auprès de cette femme, qui, plus
que toute autre à son époque, avait répandu la doctrine et l'es-
prit du Platonisme. En outre, il avait eu aussi le temps de faire
plus profondément connaissance avec les Dialogues et, consé-
quemment, l'empreinte directe de Platon sur sa pensée apparaît
d'une façon frappante dans ses deux Oraisons et contraste avec
le caractère néo-platonique de la philosophie de Marguerite, non
moins qu'avec ses propres idées de la Poésie Françoise.
« Le poète qui, dans l'entourage littéraire de la Reine, a célébré
avec la foi la plus ardente, la plus communicative, les beautés de
la religion platonicienne, ce fut sans contredit l'aimable Charles
de Sainte-Marthe ^ ». C'est en ces termes qu'un critique moderne
définit sa contribution au mouvement platonique dans la pre-
mière des deux Oraisons funèbres, « chef-d'œuvre trop ignoré ».
Là, comme dans l'Oraison pour Françoise d'Alençon, abondent
les allusions à Platon et des citations, qui, au contraire des
autres allusions classiques de Sainte-Marthe, sont évidemment
le fruit d'une étude de l'original '^. Outre celles dont on a déjà
1. A. Lefranc, Marguerite de Navarre et le Platonisme de la Renaissance, loc.
cit., p. 754.
2. Tandis q\ie certains j^assages do Platon auxquels Sainte-ilarthe fait allu-
sion pourraient avoir été tirés de Stobée, d'autres ne s'y trouvent pas : tels sont
par exemple les passages du Cratyle, cit. infra, p. 226 ; celui de la mort, consi-
dérée comme jouissance de tous biens (Or. fun... de Fr. d'A., fol. 60 v° et 43 r",
Phœdon, 68); celui d'où Sainte-Marthe a tiré ce qu'il dit de Diotima (Or. fun...
de M. de N. , p. 78 ; Le Banquet, 201-8) ; celui de la description de la colère avec
la citation d'Homère (Or. fun... de Fr. d'A., fol. 25 v° ; Philèbe, 47), et de l'or-
ganisation domestique considérée comme l'épreuve d'un Prince, cit. infra,
p. 221; les passages sur le rêve de Socrate (Or. fun. de M. de N., p. 106 ; Criton,
44), sur les rêves en général (ibid., p. 107 ; Rep., IX, 571) et sur la matière com-
mune de l'humanité, diversifiée poui" différentes fins (Or. fun... de Fr. d'A,.
fol. 10 vo et ro ; Rep., III, 415) ; celui où le Prince est considéré comme l'âme de
la Loi (Or. fun... de M. de N., pp. 43 et 85, peut-être est-ce une mauvaise lectm'o
des Lois, IV, 715) et celui de la crédulité mère de l'inconstance, cit. infra, p. 221.
Enfin deux passages sont particulièrement significatifs : L'un se rapporte
au cheval fougueux et indocile des passions, tiré du Phœdre (cit. infra) et omis
par Stobée, bien qu'il ait tiré du Phœdre et du Banquet d'autres passages
bien connus siu- l'amour savoir : la dissertation sur l'amour et le choix d'un
amant (Phœdre, 237 et 238 ; Stob., Tit. 64 ; 40, 41 et 42), l'histoire de l'Andi-o-
gyne (Symp., 189 ; Stob., Tit. 63 ; 35), et la description do l'amour par Agathon
(Symp., 195 ; Stob., Tit. 63 ; 36) ; l'autre passage significatif est un fragment
de l'oraison funèbre d'Aspasie d'après Socrate (Ménex., 236 et 237 ; Or. fun...
de M. de N., pp. 25 et 26), omis par Stobée, bien qu'il ait rapporté d'autres
220 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
parlé, il s'y trouve des citations de Platon sur la tempérance ^ ; sur
la vertu et le vice pris comme sujets de conversation ^ ; sur le
deuil ; sur le désintéressement chez les Princes ; sur le rôle de
l'éducation dans l'amélioration de la race ; sur les distinctions
de naissance ; sur les avantages des funérailles ^, ou des bons
instructeurs de la jeunesse ; sur l'institution d'honneurs mérités *.
Deux fois Sainte-Marthe parle de la mort en citant le philosophe
et il le cite aussi quant aux rapports de l'âme et du corps : « Car
comme dit le divin Platon, combien que nous disons l'Homme
estre composé du Corps & de l'Ame, si est ce que sa meilleure &
plus noble partie c'est l'Ame, participante de la raison & de
l'immortalité divine ^ » ; et il poursuit sa description de l'âme
emprisonnée dans le corps. « La grande beaulté du corps »,
écrit-il ailleurs, paraphrasant plutôt que citant exactement son
auteur « tesmoigne de la beaulté de l'esprit, comme dit Pla-
ton ^ ». Il se sert de ce que Platon cite d'Homère comme descrip-
tion de la colère légitime et il rapporte à une autre place le
fameux conseil du maître pour le bonheur des Républiques :
passages précédant ou suiv^ant celui-là, savoir : Menex., 234, 235, 238, 240, 242,
246 ; Stob., Tit. 50 ; 30, Tit. 14 ; 26, Tit. 43 ; 86, Tit. 1 ; 91, Tit. 38 ; 49, Tit. 51 ;
30, Tit. 9 ; 30. Les passages de Platon cités par Sainte-Marthe et compris dans
Stobée sont les suivants : Siu* la vertu facile aux âmes bien nées fOr. fun... de
M. de N., p. 20 ; Alcib., 120 ; Stob., Tit. 86 ; 6), sur la mort, changement d'un
lieu pour un autre (Or. fun... de M. de N., 1 15 ; Ap. Soc, 40 ; Stob., Tit. 120; 29),
sur le départ de cette vie pour une autre (Or. fun. de M. de N., p. 118 ; Phœdon,
67 ; Stob., Tit. 118 ; 18), sur l'amélioration de la race, résultat de l'éducation
(Or. fun... de M. deN., p. 38 ; Rep., IV, 420; Stob., Tit. 43; 156), siu- les avantages
d'un bon éducateur de la jeunesse (Or. fun... de M. de N., p. 40 ; Lois, VI, 766 ;
Stob., Tit. 44 ; 55), sur les Rois philosophes (Or. fun. de M. de N., p. 41 ; Rep.,
Y, 473 ; Stob., Tit. 43 ; 109), sur la Législation du deuil (Or. fun... de Fr. d'A.,
fol. 44 ro ; Lois, XII, 959 ; Stob., Tit. 123 ; 16), sur la façon de traiter les servi-
teurs (Or. fun... de Fr. d'A., fol. 17 V ; Lois, VI, 777 ; Stob., Tit. 62 ; 52), sui-
l'emprisonnement de l'âme dans le corps (Or. fun... de M. de N., p. 119 ; Axio-
chus, 365 ; Stob., Tit. 121 ; 38) et sur le désintéressement des Princes (Or. fun...
de M. de N., p. 89 ; Rep., V, 462-464 ; Stob., Tit. 43 ; 102).
Il est naturellement possible que Sainte-jMarthe ait utilisé quelque anthologie
inconnue pour le reste de ses citations de Platon ; mais leur abondance semble
indiquer qu'il a eu recours à l'original.
1. Or. fun... de M. de N., p. 67 ; cf. Rep., III, 389 et 390.
2. Ibid., p. 95. Se rapporte probablement à Rep., III, 390.
3. D'après l'oraison funèbre d'Aspasie.
4. Pour les références, cf. supra, p. 219, note 2.
5. Or. fun... de M. de N., p. 119.
6. Or. fun... de M. de N., p. 120 ; Rep., IV, 402 ; Stob., Tit. 65 ; 118 ; cf. aussi
Cratyle, 416.
ORAISONS FUNEBRES 221
savoir, que les philosophes régnent et les Rois deviennent philo-
sophes ; il rappelle aussi que Platon donne au Prince le caractère
d'âme de la Loi.
Les allusions de Sainte-Marthe aux écrits de son maître ne sont
pas toujours claires. Par exemple, quand il écrit sur la « vie &
reigle domestique que Platon appelle certification & asseurance
en un, Prince de bien régir & gouverner la repubhque & ses sub-
jects, & ou aussi la prudence, sagesse et vertu, ou (au contraire)
l'imprudence & la corruption de la vie se manifestent », il semble
qu'il paraphrase un passage du Politique ^ ; quand il attribue à
Platon la pensée que l'incrédulité est la mère de l'inconstance,
il semble n'avoir présent à l'esprit que d'une manière vague
un chapitre du Demodocus '^. Cette imprécision même pourrait
servir à prouver que son esprit était plein des trésors des Dia-
logues, chose que rend plus évidente le fait qu'il se souvient de
Platon, même lorsqu'il ne le nomme pas. Par exemple il est
facile de reconnaître la source d'mi passage de l'Oraison pour la
Duchesse de Beaumont, relatif au profit des Oraisons funèbres.
On demande à ceux qui arguent contre ces oraisons « quel pro-
fîct a apporté à la Republique l'institution d'ériger & consacrer
des statues & images aux morts». Leur réponse est pratiquement
la paraphrase d'un passage du Ménexène, qui avait déjà été
utihsé dans l'oraison précédente, où Platon est directement cité :
« Je croy qu'ils me diroient (j'entends s'ils ont une seule scintille
de ingénient) que les morts en son honnorés, & par cest honneur
leurs vertus récompensées : & tant ceuls qui leur touchent de
sang, que généralement touts les autres, excités à les ensuivre^».
Etant donnés l'immense mfluence qu'eut Platon sur l'esprit
de Sainte-Marthe, son constant recours à son autorité, et surtout
ses efforts pour donner au Christianisme une teinte philosophique
pouvant rivaliser avec celle de la littérature classique, il est
curieux de rencontrer un passage qui parvient à diviser expres-
sément les Chrétiens et les Philosophes en deux groupes séparés
sinon antagonistes. Cette distinction est d'autant plus frappante
qu'elle se trouve dans un appel à Platon et à l'Ecriture comme
dernières autorités au sujet de la valeur des rêves. « Ceuls qui
1. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 13 v" ; cf. Politique, 258 et 259.
2. Or. fun... de M. de N., p. 97 ; Demcdocus, 0.
3. Or. fun... de Fr. d'A.. fol. 19 v". Cf. Ménex., 276 et 237, et aupra, p. 362.
222 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
s'en mocquent », écrit Sainte-Marthe, « ou sont avec nous Chres-
tiens ou Philosophes, ou du tout Atheistes & sans loy. Que s'ils
sont du nombre de ceuls qui ne tiennent grand compte de nostre
Rehgion & la veulent postposer aux traditions des Philosophes,
me respondent donc qu'il leur semble de Platon, d'Aristote, de
Cicéron, de Valère le Grand, desquels les escripts traictants de
telle divination ont esté reçeus de nos prédécesseurs & mis
entre nos mains )>. Après avoir raconté plusieurs anecdotes,
confirmant l'importance des indications fournies par les rêves
et terminé par l'histoire de celui de Socrate dans sa prison,
Sainte-Marthe poursuit : « Si le Platonique s'efforce .de me con-
traindre à croire cecy, il luy est aussi nécessaire m'accorder
celle, qui dist à Marguerite en songe que bien tost elle seroit cou-
ronnée de la couronne qu'elle luy monstreoit, avoir entendu de la
couronne de vie qu'elle devoit recevoir après la mort du corps.
(( Que si nous avons affaire aux Chresliens, je croy qu'il ne
nieront que le Seigneur a accoustumé, quelquefois par songes,
quelquefois par d'aultres signes extérieurs, nous faire entendre
sa volonté & nous révéler ce qui nous doibt advenir ...)> « Quant
est des Epicuriens & Athées..., puisqu'ils ostent du tout la
divinité à nos Esprits, ils nieront aussi la divination leur estre
dehors manifestée, & au dedans divinement enclose ; mais les
Philosophes ne les préféreront à Platon & Socrate, les Chrestiens
ne les préposeront à l'Escripture Saincte ^ ». Dans sa Médi-
tation sur le Psaume xc (xci) de la même année, Sainte-
Marthe ne se contente pas de déclarer que les philosophes,
bien que connaissant Dieu à ses œuvres, n'en avaient pas
reçu la véritable connaissance puisqu'ils ne le glorifiaient pas,
mais encore il exprime l'idée que la philosophie est incompatible
avec le Christianisme et, en fait, conduit droit à l'Athéisme : « in
eum lapidem » (la pierre que rejetèrent les maçons) « impegere
Gentes... Judsei... Philosophi... prudentia Garnis... impegit
sapientia hujus seculi », etc. ^. « Les Athées et les hypocrites »,
écrit-il ailleurs, « nous tendent tous deux leurs filets ; les premiers
ceux de la philosophie et de la sagesse humaine, les seconds ceux
de l'hypocrisie. Suivez ceux-ci, et vous renierez Dieu ; écoutez
ceux-là et vous changerez la vérité en mensonges ^ ».
1. Or. jun... de M. de N., pp. 105-108.
2. Fols. 45 po et 41 r».
3. Ibid., fol. 18 v°.
ORAISONS FUNÈBRES 223
Le pliilosophe est encore classé parmi les Manichéens, les Péla-
giens, les Ariens, les Juifs, les Idolâtres, les Athées ; ailleurs avec
les Juifs, les Hypocrites, les Anabaptistes et les Athées i et ceux-ci
sont représentés attaquant la Foi chrétienne « philosophige
rationibus tanquam machinis ^ ». De telles expressions s'accor-
dent si peu avec le goût évident de Sainte-Marthe pour la philo-
sophie, surtout pour la philosophie platonicienne, qu'elles
doivent lui avoir été inspirées par la crainte et employées pour
apaiser les soupçons. Nous pouvons en conclure que leur auteur
devait avoir pensé que ces désaveux étaient devenus encore
plus nécessaires après la publication de l'Oraison funèbre et que
c'est là la raison de l'emphase qu'il leur donne dans la Médi-
tation.
Toutefois ces compromis ne cachent pas le moins du monde
l'enthousiasme de Sainte-Marthe pour la philosophie platoni-
cienne et, surtout, pour les traits particuliers à cette philosophie
qui pouvaient le mieux intéresser sa génération ou le groupe
auquel il appartenait, c'est-à-dire ceux qui se prêtaient au mys-
ticisme. L'influence des doctrines platoniciennes de. l'amour et
des aspirations spirituelles transformait plutôt que remplaçait le
caractère mystique du Christianisme qu'avait développé le
moyen-âge. Le mysticisme jouait un grand rôle dans la vie d'un
homme tel que Sainte-Marthe et la philosophie platonique pou-
vait lui fournir des aliments, tout en le libérant d'éléments anti-
pathiques à un esprit éclairé de la pensée nouvelle de son époque.
Différentes choses indiquent quelle influence ont eu sur lui les
Dialogues les plus favorables à ce mysticisme. Tel est par exem-
ple un souvenir du Phœdon, qui apparaît dans une comparaison
caractéristique de Marguerite avec les Amazones, dans laquelle
percent également des souvenirs de l'antiquité classique et de
l'Ecriture 3 :
« Les Amazones... vouloient brusler leur droict mammelle
et Marguerite a couppé toutes ses maulvaises affections comme
membres^... Les Amazones estoient sur les chevauls toutes
armées, & scavoient très bien les contourner, dompter, con-
duire et gouverner, tant féroces & maulvais fussent-ils ». Mar-
1. In Fsalm. XC... Meditatio., fols. 41 v" et 45 r".
2. Ibid., fol. 43 r°.
3. Or. fun... de M. de N., pp. 92-94.
4. Cf. Coloa., chap. m, 5.
224 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
guérite, « par raison illuminée & fortifiée de la Foy, a dompté,
adoulcy, rengé au frein & humilié ceste partie de l'âme qui
est incessament rebelle à l'esprit, qui rue, qui mord son frein,
qui reculle à l'espron, qui tousjours répugne ». Après avoir ainsi
paraphrasé le fameux passage de Platon ^, Sainte-Marthe a de
nouveau recours à l'Ecriture pour sa comparaison entre les armes
et les conquêtes de Marguerite avec celles des Amazones ^.
Toutefois il termine sur la note jolatonique : a Car quiconques
obéit aux vices & aux cupidités encor qu'il prenne des villes,
qu'il amplifie ses Seigneuries & mette soubs sa puissance tant de
Royaumes & d'hommes qu'il vouldra, certes il demeure esclave
d'une misérable & villaine servitude ^ ». De plus, pour Sainte-
Marthe la mort est une « parfaicte fruition de tout bien ^ » et il
fait dire à Françoise mourante ces paroles inspirées par le
souvenir du Phœdon : « Auriés vous regret que je laissasse ce
misérable monde, pour avoir fruition de ce bien ^ ? »
Nous avons vu que cet aspect de la philosophie platonique
se trouvait déjà dans la Poésie Françoise, œuvre de dix ans
plus ancienne ; sans doute le mélange des idées païennes et des
idées chrétiennes était-il déjà un trait caractéristique de sa
composition ; mais l'expression de cette combinaison n'était
pas parfaite, faute de maturité et de décision. Avec le temps,
elle s'était améliorée et la façon dont Sainte-Marthe expose
ses pensées dans les oraisons est incomparablement supérieure
à celle dont il le fit dans ses vers. Non seulement il avait atteint
un âge plus mûr et avait eu dix ans de plus pour étudier les
œuvres de son maître, mais il disposait maintenant, lui qui ne
s'était montré qu'un apprenti en l'art poétique, d'un instrument
dont il se servit avec l'habileté et l'assurance d'un maître. Un
seul exemple mettra ceci en lumière : Le poète avait fait, au
moins une fois, allusion au sens caché des noms propres, dans
son rondeau adressé à Anne d'Arbigny :
A Madame Anne d'Arbigny Dame de la Val en Daulphiné.
Nom convenant au cas ou Ion l'applique,
Sur aultres noms est le plus magnifique,
1. Gf. Phœdre, 253 et 254.
2. Ce passage est un souvenir assez inexact d'Eph., chap. vi, 11-17.
3. Cf. Rep., IX, 379.
4. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 6 v^.
5. Ibid., fol. 43 r^ ; cf. Phœdon, 67 et 68.
ORAISONS FUNÈBRES 225
Causant aussi tiltre tresvenerable :
C'est ce qui fait, o Dame tresnotable,
Qu'estes la perle entre toutes unique.
Esprit avez prompt & scientifique,
Bien exerceant les Vertus en practique,
De quoy vous est en homieur perdurablo.
Nom convenant.
Ce beau nom Anne en la langue Hebraique,
Interprétons don de Grâce autentique,
Chascun le veoy estre en vous admirable,
Parqiioy concluds par dict irréfragable,
Que vous avez, sans avilcune réplique,
Nom convenant i.
P. F., p. 89.
Ces vers ne sont qu'une froide réminiscence du Cratyle et sont
loin de respirer l'enthousiasme avec lequel Sainte-Marthe traite
certains passages de ce dialogue lorsque, dans ses pleins pou-
voirs, il s'occupe du nom de Marguerite 2. D'après lui, ce nom
lui appartient en propre par sa destination quasi-providentielle :
« Venu le jour quand elle deut estre baptisée, les Princes & Sei-
gneurs qui là estoient assemblés, assés longuement alterquerent
& débattirent sur le Nom que ses Parreins & Marreines luy
donnereoient. Or eussent ils peu, suivant la coustume de France,
la nommer Lo3^se ou Charlotte, veu que la plus grand part de ses
prédécesseurs avoient heu les noms de Loys & Charles, qui sont
en France des noms de Princes ; mais le plaisir de Dieu fut luy
faire bailler nom qui respon droit aux grâces futures en elle ».
Sainte-Marthe donne alors libre carrière à son mysticisme pla-
tonique. Une telle façon de concevoir la Providence « pourra
sembler à aulcuns ridicule comme un songe et resverie de vieilles,
parce que, de prime face, il n'est pas trop croyable que les Dieus
Célestes » — telle est la phrase significative dont il se sert —
« se soucient de quels noms les hommes mortels soient appelés.
D'avantage il semblera chose absurde de nous vouloir persuader
qu'il y ait quelque mystère caiché soubs les noms propres, veu que
plus tost ils sont donnés au plaisir des Parreins & Marreines
que pour y avoir dessoubs aulcune religion comprinse & caiché.
Mais si nous accordons que foy doive estre adjoustée au divin
Philosophe Platon, quoy que les noms propres soient souvent
1. Cf. supra, p. 32.
2. Or. fun... de M. de N., p. 33 et scq.
15
226 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
imposés des surnoms des prédécesseurs » (ici Sainte-Marthe suit
de plus près son autorité) « & soient aussi souvent donnés selon
le vœu des impositeurs, comme si quelcun désire que son fils aime
Dieu & soit aimé de Dieu, le nomme Théophile, toutefois plusieurs
noms sont institués plus par une occulte providence et disposi-
tion divine que par la délibération & puissance humaine. Car
puisque le Nom, ainsi que le mesme Platon dit, est comme une
paincture, imitation & instrument par lequel les substances des
choses sont monstrées au doigt & séparées d'ensemble, certes,
il f ault celuy qui impose les Noms appeller les choses de Noms
qui leur soient propres & convenables, ce que bien & deuement
faire n'apartient aux imperits & n'est commun à un chascun,
ainsi est plustost l'œuvre de Divinité. »
(( Que si l'observation des noms n'eust été comme religieuse &
sacrosancte aux Anciens ainsi qu'une chose couverte & adum-
brée de grands et profonds mystères, certes Homère n'eust tant
travaillé à faire convenir les Noms aux choses et n'eut appelé
Agamenon de souffrance, de labeur et de peine, Oreste de
nature sylvestre, Atrée d'inexorabilité, Tantale d'infélicité i».
Ayant ainsi montré avec insistance combien le nom de la Reme
était approprié à sa personne, Sainte-Marthe passe à la perle qu'il
désignait et, tandis qu'en traitant ce sujet il abandonne Platon
pour Phne et nous donne un nouvel exemple de ses doubles
obligations envers les Anciens et envers l'Ecriture, un élément
mystique reste remarquablement apparent, surtout à la fin, dans
les analogies qu'il étabht entre la perle et le caractère de la
Reine.
Débutant par une citation de Pline sur les perles 2, il l'appuie
de la comparaison du Christ entre la perle et le royaume de Dieu
et ajoute les variations de saint Augustin sur cette comparaison ^.
Là-dessus il fait allusion à la coutume, déjà exphquée par lui
dans son rondeau à Anne d'Arbigny : « Les François en leur
langue nomment la Marguerite « Perle » & la chose perfaicte en
1. Or. fun... de M. de N., p. 35 ; cf. Cratyle, surtout 388, 390, 391, 394, 395,
397, 423, 424, 431.
2. Or. fun... de M. de N., traduction de Pline, IX, 56 : « que Pline dit emporter
l'honneur & le pris sur toutes choses précieuses & havoir perfection en blancheur,
gi-andeur, rotondité et pois », etc..
3. Ibid., p. 35 et seq. Citation de saint Augustin, Ex quœsL, Mathei, Patr. Lat,
vol. XXXV, col. 1371 et 1372.
ORAISONS FUNÈBRES 227
toute perfection & estimée n'avoir sa pareille, ils appellent
une Perle. » Suit un court passage sur les vertus médicinales des
perles, tiré d'un lapidaire du moyen âge ^ ; puis il revient à Pline,
sans le nommer, en le traduisant presque mot à mot 2, et fait
entre les qualités de Marguerite et celles de la perle, telle qu'elle
se trouve décrite dans ces deux derniers auteurs, ces séries
favorites de comparaisons que Rabelais parodia dans l'explica-
1. Les Marguerites & Perles servent de souverain remède au mal de cœur & à
tout évanouissement, & pource l'on dit qu'elles confortent et fortifient les
esprits. Or, à quelles personnes les esprits défaillent plus qu'à ceuls qui
sont agités d'adversité & ne voient aulcun port où se puissent tirer à saul-
veté ? Marguerite devoit estre le divin instrument et organe par lequel le
Dieu de consolation réconforteroit les affligés. Les Perles sont grandement
utiles contre l'humeur mélancolique dont surviennent maintes pernicieuses
& mortelles maladies ; ^Marguerite devoit estre illustrée par le Seigneur
de Royalle dignité, de grandeur d'auctorité & d'abondance de biens de fortune
pour secourir & soullager tous pauvres nécessiteus & indigents, & tous ceuls
qui seroient en tribulation d'esprit. Les Perles proffitent singulièrement aux
nerfs des œils, deseichent leurs humeurs, nettoient leur ordure & eclarcissent
la veue ; en Marguerite devoit estre la main de Celuy qui tire les souffreteus
hors de la fange », etc. Or. fun... de M. de N., p. 36 et seq. Ces vertus delà
perle se trouvent énumérées dans la première traduction en français du lapi-
daire latin de Marbodius, qui n'est d'ailleurs qu'une version altérée de Pline.
Il n'y a rien de tout cela dans l'original de Marbodius, ni dans les trois avitres
traductions publiées par M. Pannier.-
« Cuntre gute corel est bone
Et cuntre tac ke naist en ume.
Cuntre mal d'oilz est sa nature », etc. PP. 873-875.
L. Pannier, Les lapidaires français du moyen âge des XII^, XIII^ et
XI V^ siècles, p. 65.
2. « Encor adjouteray je que les Perles naissent dans la maii" & se trouvent en
la mair ; toutefois elles hont plus grande société avec le ciel c^u'avec la maii'. »
« Ex eo quippe constare cœlique eis inajorem societatem esse quam maris ".
« Il fault aussi soigneusement contre garder les perles affin qu'elles ne perdent
leui' plaisante blanchevir. » « Usu atteri non dubium est coloremque indiligent ia
mutare. » (Or. fun... de M. de N., p. 37, Pline, IX, 54 et 56).
« L'on doit pareillement prendre bonne garde que les Perles ne trempent
aulcunement en vinaigre, car bientost se résouldroient en liquem-. » Ceci est
évidemment tiré de l'histoire de Cléopâtre et de la perle, rapportée par Pline :
« Ex prascepto ministri unum tantum vasante eam posuere aceti, cujus asperitas
visque in Tabem Margaritas resolvit. » Or. fun... de M. de N., p. 38 ; Pline, IV,
58.
Ce n'est pas la seule fois que Sainte-Marthe répète Pline sans le dire. Ailleurs,
(Or. fun... de M. de N., p. 109), il écrivit, sur la mort de la reine, « : car comme
celuy qui porte en un anneau une précieuse emeraudc, quoyqu'en la regardant
elle remplisse ses œils & ne les puisse saouler, si est ce qu'il ne congnoit quel
proffit luy porte sa gi-atieuse verdeur jusques à ce qu'elle soit saillie hors do son
œuvi-e, car lors, ne veoiant plus cest object qui luy recréoit ses œils, il regrette
228 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
tion par Lasdaller du Psaume xxiv ^ : Il trouve des ana-
logies entre la pureté, la grandeur et la constance de la Reine et
la blancheur, la taille et la rondeur de la perle ; entre sa charité
envers les abattus et les affligés et les vertus stimulantes qu'on
lui prête ; entre sa bonté pour les pauvres et ceux qui sont dans
la peme et la vertu de la perle contre les humeurs mélanco-
liques ; entre son don divin de tirer les « souffreteus hors de la
fange » et l'effet purifiant de la perle sur la vue. Encore établit-il
un rapport entre les perles qui naissent dans la mer, ayant
toutefois « plus grande société avec le ciel qu'avec la mair », et
la femme conversant au monde et élevant pourtant au Ciel
toutes ses affections et pensées ; entre les perles immaculées et
la Reine sans tâche de « voluptés & délices » ; entre les soins que
demande la blancheur des perles et l'éducation de Marguerite
et encore entre l'effet du vinaigre sur la perle et ses « mœurs
pudiques & humains, sévères toutesfois & vraiement Royaulx ^ ».
Le lecteur est tenté, malgré toute l'éloquence que déploie Sainte-
Marthe, de sourire de ses efforts pour justifier par ses compa-
raisons forcées, la théorie platonicienne qui l'avait lancé sur le
sujet.
Le passage de la perle a toutefois un autre intérêt. Il montre
en l'auteur une bonne fois l'homme de son temps, plutôt que le
pur Humaniste enthousiaste. Les connaissances classiques, la
tradition du moj^en âge, la science chrétienne et le sens de la vie
contemporaine y jouent tous leur rôle. Une allusion aux habi-
tudes de son temps, comme dans le passage relatif à l'expression
populaire, a son intérêt si l'on tient compte de la préoccupation
de Sainte-Marthe pour les anciens, l'Ecriture, les Pères et de sa
dépendance d'esclave vis-à-vis de l'Autorité dans son argumenta-
tion. Ces allusions aux expériences personnelles, bien que rares
la pierre perdue, dont il ne tenoit grand compte quand il l'havoit à son plaisir. »
Il est clair que Sainte-Marthe pensait au passage de Pline sur l'émeraude : « Nul-
lius coloris aspectus jucundior est. Nam herbas quoque virentes frondesque
avide spectamus : smaragdos vero tanto libentius comparatum illis viret.
Prseterea soli gemmarum contintu oculos implent, née satient. Quin et ab
intentione alia obscui'ata, aspeetu sniaragdi recreatiu* acies. SceliDentibus
gemmas non alia gi-atior oculorum refectio est : ita viridi lenitate lassitudinem
mulcent. » Pline, Hist. Nat., XXXVII, 16, et cf. infm, pp. 253, 323, 324,
326.
1. Cf. Œuvres, vol. I, p. 143.
2. Or. fun... de M. de N., p. 38.
ORAISONS FUNÈBRES 229
relativement à son fréquent recours à l'Autorité, sont assez nom-
breuses dans les Oraisons de Sainte-Marthe pour jeter quelque
lumière sur la vie de son temps et plusieurs de ses passages des-
criptifs font un vivant tableau de son propre entourage. Par
exemple, en fils et en frère de médecins distingués, Sainte-Marthe
manifeste naturellement l'intérêt de son temps, partagé par sa
maîtresse, pour l'hygiène et la pathologie ^. Il rapporte les
recommandations des médecins, relatives aux repas ^, prend note
du traitement des malades léthargiques ^ et parle en vrai style
rabelaisien de ceux qui « assomés de léthargie perdent la mé-
moire, à raison de la pituite froide et humide qui occupe les
postérieurs ventricules du cerveau ^ ». Quelle que soit la valeur
de ce diagnostic, il constitue au moins un pas vers le réalisme,
pour un homme dont la principale notion d'un tigre, par exemple,
est que la musique le rend fou ^, ou qui fait allusion à une chose
aussi banale que la vigueur défensive des animaux — c'est ce
que le lecteur doit constater puisque le « porc-espic » et « narcé »
y sont compris — d'après les sources classiques ^.
Lorsqu'il jette son regard sur les vices du temps, le jeu, le luxe
effréné, et le « gouffre des bastiments », il nous montre pour ainsi
dire à la lueur rapide d'un éclair le revers de la magnifique
Renaissance ' et, lorsqu'il fait allusion à la sueur du pauvre,
aux frais de qui les riches chargeaient leurs tables, il rend même
une note qui fut rarement entendue au xvi® siècle : « Qui es ce
qui doubte qu'elle n'eust pu remplir son ventre de viandes
exquises, délicates, précieuses & cerchées par mair & par terre,
reluire de toutes parts d'or & de pierrerie, &, ce que font plu-
1. « Elle devisoit donc, à son disner & soupper, tantost de médecine comme
des viandes malsaines ou salubres au corps humain, et des choses naturelles,
avec les sieurs Schyron, Cormier, Esterpin, ses médecins trèsexperts & très
doctes, qui soigneusement la regardoient boire & menger, comme l'on observe
en cela les Princes. » Or. fun. de... M. de N., p. 69.
2. « Elle n'ignoroit les médecins ordonner que, quand nous délibérons mettre
à table, nostre esprit doibt estre libre & dépouillé de tout ennuy & sollicitude,
& que nos viandes ne doivent estre moins confites de propos joyeus & récréatifs
que de sel, ou d'aultres saulse provocante l'appétit. » Ihid., p. 68.
3. c( Comme il fault bastre & pinser le léthargique pour l'éveiller ; ainsi leur
fault comme par force faire entendi'e leur dommage. » Or. fun. de Fr. d'A.,
fol. 7 r».
4. Ibid.
5. Or. fun. de M. de N., pp. 42 et 70.
6. Ibid., p. 67.
7. Or. fun... de Fr. d"A., fol. 30 r».
230 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
sieurs, réparer son corps & charger sa table des sueurs d'aul-
truy ? ^ » Ailleurs, il nous fait un tableau satirique des occupa-
tions des dames, ainsi que des conversations des gentilshommes
de son temps et nous montre les premières passant leurs jour-
nées « en oisiveté et vaines parolles », les seconds absorbés par la
guerre, la chasse, la vengeance et le meurtre ou les bagatelles de
l'amour. « Qu'appelleras tu choses graves ? » demande-t-il à
l'un d'eux. « Je croy que sera de confire les disners & les souppers
des faicts de la guerre, des armes, des bardes de chevauls, de la
chase, de la voUerie, de banquets, de boubans, d'amours, de
blasphèmes, de vengeance, d'effusions de sang, de mettre les
hommes en pièces, et de semblables nobles et vertueux propos ^ ».
Ce ton de censeur est habituel à Sainte-Marthe quand il traite
des conditions de la vie de ses contemporains. Au cours de ses
Oraisons, la vénalité des charges 3, la routine des Cours ^ sont
vouées au mépris, les conditions de dépendance vis-à-vis des
grands exposées d'une façon mordante^. Il y a des nobles, écrit-il,
« qui couchent assez facilement en leur Estât les hommes doctes
et de bon esprit ; mais encor que du tout ils dépendent de leur
prudence et conseil, toutefois pour autant qu'ils sont possible
venus de gents de basse condition, ils n'hont aulcun égard aux
vertus qui les ennoblissent... & par ainsi ne font plus de compte
d'euls que muletiers ou souillards de cuisine " ». Une page ou deux
plus loin, Sainte-Marthe continue sur le même sujet, avec une
passion qui rappelle celle d'Areusa mettant en accusation les
maîtresses dans la Celestine '. Parmi les maîtres, dit-il, il en est
« aulcuns qui ne tiennent leurs serviteurs pour personnes Ubres
& pour hommes, mais pour des esclaves et pour des bestes, &
après qu'ils ont, je ne d}' usé mais abusé de leur service, leur est
advis qu'ils ont trop fait pour euls s'ils leur donnent seulement à
boire et à manger, encore tellement queUement, comme à des
1. Or. fun... de M. de N., p. 67.
2. Ibid., p. 71.
3. Ibid., pp. 85-86.
4. Ibid., passim ; Or. fun... de Fr. d'A., passim, spéc. les fol. 14 r", 19 r°,
et 31 vo.
5. Or. fun... de M. de N., p. 83 et seq.
6. Ibid.
7. La Celestine, Nouvelle Collection Jannet, p. 136. Quatre ou cinq éditions
d'une traduction de la version italienne avaient déjà paru avant 1550 : en 1524
et 1527 à Paris, en 1529 à Lyon ; en 1529 à Paris ; en 1542 à Paris.
ORAISONS FUNÈBRES 231
chiens. Et s'ils ont convenu de gaiges avec euls, quand les pau-
vres gens demandent le fruit de leur diligence, labeur & service,
qui sont leurs gaiges, ils reçoivent des ingrats du mal pour du
bien, qui... les oultragent, les battent & leur disent mille ville-
nies 1 ».
Sainte-Marthe n'était pas le seul en France à dénoncer ces
abus : Eustorg de Beaulieu l'avait devancé en se plaignant de ce
qui semble avoir été un scandaleux mal du temps 2. Mais Sainte-
Marthe, dans la Poésie Françoise, avait déjà précédé son aîné en
dénonçant un autre abus similaire : l'arrogance du noble par-
venu,
Monsieitr de tiltre & un villain de faiet,
Tel qu'aujoixrd'huy par argent on le faict 3.
Dans les deux Oraisons funèbres, il réitère cette attaque avec
un feu qui fait penser à un ressentiment personnel. Puisqu'une
grande dame comme la Duchesse de Beaumont était humble,
« que doibvent au pris penser de leurs personnes les messieurs
engentillastrés, descendus les uns de notaires & de chaus-
setiers, les autres de pallefreniers & souillards de cuisine, qui
appellent les autres villains, les dédaignent, les déboutent ^ ? »
La défense de l'habitude qu'avait Marguerite de s'entourer de
« gens de longue robbe & de bonnet rond » trahit le sentiment
personnel qui animait la plume de Sainte-Marthe. Avec qui
pouvait-elle s'entretenir ? Est-ce avec les semblables de celui
qui la critiquait ? « Je n'entens des gentilshommes & gens de
robbe courte qui sont tresprudents & tresdoctes, mais d'un
tas d'espadassins & braves, ausquels demander leur advis des
lettres, de prudence, de conseil, d'un gouvernement de la Repu-
blique seroit demander aux aveugles à veoir, aux sourds à ouïr,
aux muets à parler, & à une statue de marbre conseil et sage
délibération... Et que te semble des robes longues ? Sont-ils, à
ton dire, villains ? Mais s'ils ont toutefois ces deux noblesses
ensemble, je dy qu'ils soient venus de race & maison noble &
ancienne & avec cela soient illustres & splendides de vertu.
1. Or. fun... de M. de N., p. 87.
2. Cf. Divers Rapportz. Rondeaux.
3. Elégie à Monsieur Veriust, Doyen de Maçon, De la vraye Noblesse, P. F.,
p. 217.
4. Or. fun... de Fr. d'A., p. 12.
232 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
diras-tu qu'ils ne sont plus nobles pour ce qu'ils portent longues
robbes ? Quel jugement feras-tu donc des robbes longues qui
jadis fundèrent la republique Romaine ^ ? » etc. Son orgueil
évident est d'autant plus pardonnable que, comme nous l'avons
déjà fait remarquer, le ressentiment en l'inspirant excitait son
éloquence.
« 0 Seigneur Dieu », reprend-il ailleurs, « si un tas de
glorieux & superbes Nobles du jourd'huy pouvoient nombrer
ainsi par ordre les rengs & lignes de leurs Ancestres par quel
moyen pourroit estre leur impudente violence arrestée & abba-
tue ? Qui dureroit devant euls ? Ils sont peut estre descendus
de Porchiers, de Cousturiers, de Cliaussetiers ou d'aultres gents
méchaniques, & encor de plus vile et plus abjecte condition, &
sont les premiers du Nom, je dy les premiers Nobles de leur race.
Nobles, dy-je, à bon et loyal tiltre. Dieu le sçait ; ce néantmoins
ils hont le cœur si orgueilleus & si enflé, & sont tant coustumiers
de mespriser toutes personnes qu'ils cuident qu'il n'y ait
hommes qu'euls. Mais ceuls qui sont illustres d'ancienne noblesse,
extérieurement, je cly à leurs mœurs & façon de faire, mons-
trent assés leur noblesse, car ils hont en euls je ne sçay quoy
d'une bonté naifve, qui les sépare manifestement de la férocité
des fauls nobles. Et comme, si tu dores un vaisseau de cuivre,
pour un certain temps il haura bien la couleur de l'or, mais à la
longue la dorure se consume & efface, en sorte que le cuivre
demeure & apparoit nud ; ou, si ce vaisseau est de pur or, plus
Faccomoderas à ton usage & service, plus il reluira, & plus beau
et plus fin apparoistra l'or. Ainsi, tous ceuls qui faulsement se
ventent du tiltre de Noblesse, quoy qu'il tarde, découvrent à la
fin par leurs mœurs & conditions leur villenie & lâcheté à ceuls
avec lesquels ils conversent ; mais les vra\s Nobles monstrent à
la fréquentation extérieure, l'intérieure noblesse & expriment
leur générosité, tant en faicts qu'en parolles ^ ».
On a déjà vu que Sainte-Marthe partageait l'intérêt des
hommes de son temps pour certaines questions passionnantes,
ce que prouve par exemple la part qu'il prit à la controverse sur
la question féministe. Elle portait en général sur la valeur ou
l'indignité de la femme, plutôt que sur sa situation et ses privi-
1. Or. fun... de M. de N., pp. 71 et seq.
2. Ibid., p. 32.
ORAISONS FUNÈBRES 233
lèges. Le mot qu'avait dit Erasme sur cette partie de la question
n'avait en somme pas porté de fruits. Nous pouvons donc consi-
dérer l'éloquent plaidoyer de Sainte-Marthe en faveur de l'ins-
truction et de l'éducation des femmes comme un progrès sur
l'habituelle défense du sexe féminin. Il l'entreprit en réponse à
ceux qui, à l'imitation de leurs prédécesseurs, considéraient que
la science n'était pas destinée aux femmes, était « aliène de l'of-
fice & estât de la femme ^ ». Sans doute Sainte-Marthe difïère-t-il
de son maître Platon, en décidant que certaines occupations
« comme de conduire une armée, gouverner une République,
orer en public », sont les attributions exclusives de l'homme,
tandis que d'autres « comme de garder la maison, traiter bien
et soigneusement leurs maris et avoir l'œil sur leur mesnage »
appartiennent à la femme. « Toutefois », poursuit-il, « personne
aussi ne me niera, s'il n'a du tout perdu le sens, le jugement et
la raison, qu'il y a pareillement d'aultres choses qui sont com-
munes tant à la femme qu'à l'homme, comme force et magnani-
mité, justice, tempérance, continence, religion, et generalle-
ment toutes les autres vertus.
« S'il est ainsi, pourquoy ne sera il donc permis aux femmes de
puiser en la commune fontaine, qui sont les livres, ce qui leur est
commun avec tous les hommes ? . . . Si ceuls qui lisent les Philo-
sophes & regardent les Sainctes Escriptures pour y apprendre
une intégrité de mœurs sont de nous estimés bons, sages & pru-
dents, pour quelle raison défendrons nous aux femmes de lire
les mesmes livres ? »
Pour finir par un argument sans réplique, Sainte-Marthe donne
une liste des femmes savantes de l'antiquité ^ et, puisqu'il faut
d'autres noms que les leurs pour appu3'er son plaidoyer relatif au
droit qu'on refuse aux femmes de lire l'Ecriture « comme s'il
soit toutefois inique & intolérable qu'elles tiennent aulcun propos
de ce que les hommes, plus par auctorité tirannique que de droit
et de raison, se donnent et attribuent ^ », il cite les exemples de
Catherine de Sienne et d'Hildegarde d'Allemagne, et de Fabia,
de Marcella et d'Eustochia, correspondantes de saint Jérôme.
H n'y a d'extraordinaire, dans les vues de Sainte-Marthe sur les
1. Or. jun... de M. de N., p. 76 et aeg.
2. Cf. supra, p. 212, n. 7.
3. Or. fun... de M. de N., p. 79.
234 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
femmes, que la chaleur de son plaidoyer en faveur de leur instruc-
tion. Sans doute pouvait-il parler avec admiration des femmes
illustres de Fantiquité, « illustres Amazones » par exemple, « qui
par leur virile courage & et leur excellent, prœus & magnanimes
gestes, se sont donné une éternelle renommée ^ », ou faire allu-
sion aux héroïnes et aux vertus qui leur ont procuré une gloire
et une renommée immortelle ; il pouvait encore mieux admirer
chez une femme de son temps 1' « héroïque et virile cœur » qui la
poussait à « passer le temps aux arts dignes de l'occupation de
l'homme ^ » ; mais, bien qu'il ait pu chérir un idéal que la Reine de
Navarre réalisait en quelque sorte, la conception qu'avait Sainte-
Marthe de la femme telle qu'elle était en réalité différait peu de
celle qu'avaient les hommes de son temps.
Il partageait son idéal d'instruction avec un esprit bien autre-
ment grand, qu'on ne pourrait soupçonner d'admiration ou de
parti-pris pour le sexe féminin, et qui povirtant fut captivé, au
moins un moment, par l'idée de donner une noble éducation à la
femme. Le rêve de Rabelais, l'abbaye de Thelème, où « il n'estoit
entre eux celuy, ne celle qui ne sceust lire, escripre, chanter,
jouer d'instruments harmonieux, parler de cinq & six langaiges,
& en iceulx composer tant en carme que en oraison solue » et où
« jamais ne f eurent veues dames tant propres, tant mignonnes,
moins fascheuses, plus doctes à la main, à l'agueille, à tout acte
muliebre, honneste & libère, que là estoient ^ », semble faire
écho au plaidoyer de Sainte-Marthe pour l'éducation féminine.
Et pourtant, par leur conception générale de la femme, ces deux
hommes, homme de génie et homme de talent, peut-être ennemis
personnels et, en tout cas, sympathisant peu, acceptent à l'unisson
les vues générales de leur époque. « Mais en quoy », demande
Sainte-Marthe à propos de la mort de Françoise d'Alençon,
<c mais en quoy auroit pœu une femme obliger à soj^ & à ses mérites,
toute la France ? De même qu'un arbre fertile, une jument
féconde, une claire fontaine avantage son propriétaire ; et que
toute mère de grand homme a été utile à sa patrie et doit être
à jamais honorée du bien qu'a fait son enfant* ». S'il blâme
« ceuls qui tiennent leurs femmes en telle servitude qu'elles n'ose-
1. Or. jun... de M. de N., p. 92.
2. IMd., p. 76.
3. Œuvres, vol. I, p. 206.
4. Or. fiin... de Fr. d'A., fol. 35 vo-36 v°.
ORAISONS FUNEBRES 235
roient tousser devant euls », il juge convenable pour une femme
de garder le silence en présence de son époux, comme le recom-
mande saint Paul, et de ne parler, d'après le précepte de Plu-
tarque, qu'avec lui et par lui et il fait grand éloge de l'obéissance
conjugale et de la soumission de Marguerite : «Mais la très-pru-
dente Royne sçavoit bien l'office d'une bonne & vertueuse
femme, qui est de ne contester avec son mary par caquetterie,
mais, comme dit saint Paul, se taire en sa présence &, si elle
veult aprendre quelque chose, l'interroger. Et, ores que saint Paul
n'en auroit onc parlé, si avoit elle leu en Pleutarche que la
femme doibt parler avec son mari & par son mari & non se
courroucer si elle parle par la bouche d'aultruy, ainsi que fait le
menestrier.
« Elle eust bien peu avec d'aulcunes caquetter devant son
mari ; elle eust peu lu}' rompre propos quand il eust parlé ;
elle eust peu usurper son auctorité ; elle eust peu contredire à
son commandement » , et il continue de là cet éloge de sa maîtresse
que nous avons déjà cité ^. Tout ceci concorde avec la concep-
tion de Rabelais de la femme vertueuse, commandée d'(( adhserer
uniquement à son mary, le chérir, le servir, totalement l'aymer
après Dieu... Car comme le mirouoir est dict bon & perfaict,
non celluy qui plus est orné de dorures & pierreries, mais celluy
qui véritablement reprsesente les formes obiectes : aussi celle
femme n'est la plus à estimer, laquelle seroit riche, belle, élégante,
extraicte de noble race ; mais celle qui plus s'efforce avecques
Dieu soy former en bonne grâce & conformer aux meurs de son
mary ^ ». Sainte-Marthe n'a pas dit un mot de l'influence éduca-
tive de la mère dans son passage relatif à la conception et à la
naissance des grands hommes et cela n'est pas étonnant de Va,
part d'un auteur qui, faisant l'éloge des œuvres de la Reine de
Navarre, douée « de telle vénusté & de si profonde & abundante
doctrine «, ajoute que le lecteur « qui les lira, le nom de l'auteur
supprimé, il ne dira lire la composition d'une femme mais de
quelque trèsgrave & trèsingénieus auteur ^ », qui parle de
Françoise comme « ce féminin & fragile vaisseau ^ » et qui gardait
1. Supra, p. 104.
2. Œuvres, vol. II, p. 148 et seq.
3. Or. fun... de M. de N., p. 80.
4. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 32 v".
236 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
en vue le « varium et mutabile ^ » du poète autant que son devan-
cier Rabelais, lequel fît allusion au sexe féminin « tant fra-
gile, tant variable, tant muable, tant inconstant & imperfaict
que nature me semble (parlant en tout honneur & révérence)
s'estre esguarée de ce bon sens, par lequel elle avoit créé &
formé toutes choses quand elle a basty la femme ^ ».
Sainte-Marthe s'intéressa vivement à un autre mouvement
relatif à l'éducation et, là encore, il se trouve partager les vues
de Rabelais. Il déplore les défauts que présentait le système
d'instruction de son temps, qu'il sentait, « au très-grand regret
& dommage tant de nous que de la République «, très corrompu,
pernicieux et détestable. Si les parents abolissaient celui-là, et
voulaient adopter la méthode Persanne, « de maulvais & dé-
pravés esprits ils en feroient de bons, & ceuls qui de leur naturelle
inclination sont bons ils rendroient meilleurs ^ ». Rabelais, qui
lui aussi avait quelques mots d'admiration pour les Perses *,
avait exprimé son opinion environ seize ans plus tôt sur les livres
et professeurs de son temps, dont le « sçavoir n'estoit que bes-
terie, & leur sapience n'estoit que moufles, abastardisant les
bons & nobles esperits, & corrompent toute fleur de ieunesse ^ ».
On croirait, en lisant le rapport enthousiaste de Sainte-Marthe
sur l'éducation de la Reine de Navarre, que c'est une page de
Rabelais décrivant l'éducation idéale de Pantagruel, surtout si
l'on se souvient de la description faite par son panégyriste des
conversations que Marguerite tenait plus tard à table et de sa
conclusion : « Somme il n'y avoit un seul moment d'heure qui ne
fust par elle emploie à tous propos honnestes, délectables &
utiles ^ ». « Geste noble donc et sage Dame ne laissa celle qui luy
estoit bailée en charge (Marguerite) estre dissolue par voluptés,
abandonnée à superfluités & vains boubans, ne corrompue de
parolles oisifves & deshonnestes, qui est, de nostre temps, l'ins-
titution presque de tous les grands Seigneurs, mais prudemment
l'occupa à tous louables & vertueus exercices, dignes du nom &
1. Or. fim... de AI. de N., p. 97 : « Car il fault havoir égard au sexe, quelePoëte
appelle variable & muable, & S. Pierre escrit que c'est lui vaisseau fragil &
infirme. »
2. Œuvres, vol. II, p. 157.
3. Cf. Or. fun... de M. de N., p. 38.
4. Œuvres, vol. II, p. 35.
5. Œuvres, vol. I, p. 59.
6. Or. fun... de M. de N., p. 69.
ORAISONS FUNÈBRES 237
tiltre de Princesse & d'une future Rojnie. Aussi luy furent baillés
des domestiques Précepteurs, hommes bien expérimentés en
maintes bonnes choses, prudents et excellents en toutes manières
de Science &, pour dire en somme, tels que les Philosophes
requièrent trouver aux courts des Princes & aux Maisons des
Seigneurs au Hou d'un tas de flatteurs, de fols et de gens du tout
inutiles ^ ».
Sainte-Marthe et Rabelais furent d'accord sur d'autres choses
encore : Avant Sainte-Marthe Rabelais avait fait allusion, allu-
sion plaisante il est vrai, à la signification mystique des noms ;
tous deux s'accordaient à reconnaître la valeur prophétique des
rêves ^ ; tous deux citent à ce propos l'interprétation que donna
Socrate des vers d'Homère, sur lesquels il voyait un présage de
sa mort prochaine ; mais Rabelais ne l'appliqua qu'au sort de
Virgile, tandis que Sainte-Marthe en use comme preuve de la
véracité des songes^. A ce sujet, Rabelais mêle ensemble l'Ecri-
ture et les classiques, tout comme Sainte-Marthe, « les sacres
lettres le tesmoignent les histoires prophanes l'asceurent *. » Ils
furent tous deux frappés par le précepte de Platon sur les Rois-
Philosophes ou les Philosophes- Rois ^ et tous deux insistent sur
la nécessité du contrôle personnel pour ceux qui veulent gouverner
les autres ^. Mais ces rapprochements sont presque négligeables
par rapport à Fœuvre entière de Rabelais. Que deux auteurs,
pénétrés des Classiques, chacmi puisant probablement aux mêmes
sources, ne se soient rencontrés qu'en si peu d'occasions est
encore plus surprenant que de les voir, malgré des tempéraments
si différents, partager quelquefois les mêmes vues.
La façon dont ils observèrent la philosophie de Platon rend
surtout apparente les différences qui les séparent. C'est en somme
avec un sourire que Rabelais fait allusion à l'idole de Sainte-
1. Or. fun... de M. de N., pp. 40-41. Cf. Rabelais, Gargantua, chap. xxiii,
Œuvres, vol. I.
2. Rabelais, Quart Livre, chap. xxxvii ; Tiers Livre, chap. xiii ; Œuvres,
vol. I.
3. Rappelons que Rabelais représente Socrate comme « oyant en prison reciter
ce mètre de Homère dict de Achilles 9, lUiade. " Œuvres, vol. II, p. 54. Sainte-
Marthe raconte la véritable histoire de la vision. « Socrate en Platon, estant
prisonnier veit en dormant une très belle femme qui l'ayant appelle jjar son nom
lui dist ce vers d'Homère. )i Or. fun... de M. de N., p. 106.
4. Œuvres, vol. II, p. 67.
5. Cf. supra, p. 221 et Rabelais, Œuvres, vol. I, p. 168.
G. Cf. supra, p. 218 et Rabelais, Œuvres, vol. I, p. 189.
238 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Marthe et à ses doctrines ^, et cette divergence en fait présager
d'autres. Malgré les points déjà mentionnés sur lesquels ils
s'étaient rencontrés, nous pouvons conclure que Sainte-Marthe
ne devait que peu, ou rien, à Rabelais sous le rapport des sujets
traités.
Néanmoins, il semble qu'il l'ait bien lu ; car, involontairement
semble-t-il, il laisse voir dans son œuvre l'impression que fit sur
lui la force et la vitalité du style de Rabelais. Par exemple, le
procédé de l'énumération que celui-ci emploie, avec tant de verve
et de force, peut être retrouvé plusieurs fois dans la prose de
Sainte-Marthe, notamment lorsqu'il parle des « rémunérations
constituées aux vertueux & héroïques faicts, comme les cou-
ronnes, les triumphes, les trophées, les images & statues, les
magistrats, les dignités & aultres pareils honneurs », ou encore
lorsqu'il demande « Où est celuy, si ce n'est un homme de tout
ahéné d'humanité, qui ne prise, qui n'aime, qui ne révère la
candeur, la charité, la piété de ceste tant libérale, tant magni-
fique & tant vertueuse Rojoie ^ ? « Les meilleurs exemples de
ceci, parmi tous ceux que l'on pourrait produire, sont peut-
être ceux qui se trouvent dans la peinture du chagrin de la Reine à
la mort de son fils. Là, son art consiste à donner plus de relief à
chaque membre de phrase de sa description : « Mais, où presque
toutes les femmes en telle fortune accusent le Ciel, mauldissent la
Mort, remplissent l'air de hurlements & vaines plainctes, & du
tout faillies de courage demeurent ainsi que mortes, estonnées &
stupides, Marguerite ouit la triste nouvelle de la mort de son fils
de cœur constant et asseuré... Cela certes semble chose inaudite
& inacoustumée à ceuls qui jugent grande injure estre faicte aux
trespassés si les vivants ne sont vestus de noir, ne se tourmentent
de deuil, ne frappent leur poictrine, ne s'arrachent les cheveuls,
ne se defïont eulx-mesmes d'impatience & de désespoir ^ ». Le
lecteur est de plus tenté de prendre pour des souvenirs incons-
cients de Rabelais des expressions comme « un mespris des
choses basses et terrestres », « les vertueux & héroïques faicts de
tous ces Roys & Princes », (( la dehontée loquacité des gents de
nulle valeur ^ ». La ressemblance n'est pas moins évidente pour
1. Cf. par exemple Œuvres, vol. II, pp. 22, 27, 31, 150.
2. Or. fun... de M. de N., pp. 24 et 89.
3. Ibid., p. 50.
4. Ibid., pp. 31, 57 et 77.
ORAISONS FUNÈBRES 239
tics choses aussi générales que le rythme de la phrase ou la com-
binaison des mots latins avec l'idiome vulgaire, comme dans la des-
cription de ceux « qui ont esté aveuglés de pareille cécité & sont
tumbés en mesme fosse d'erreur & témérité^)), ou parlant de lui-
même, « qui ne suis exubérant en résonantes parolles & n'ay abon-
dance de sentences copieuses ^ ». C'est pourtant dans les passages
les plus élevés et les plus soutenus que l'orateur semble devoir le
plus à l'auteur de Pantagruel. Un exemple frappant de ceci peut
suffire : Sainte-Marthe parle de la bonté de Dieu, « lequel nous rend,
toutes les heures du jour, manifeste tesmoignage de sa miséri-
corde & libéralité, ne punissant ceuls qui l'offensent de la ri-
gueur de sa justice, mais les admonnestant se recoignoistre &
amender, les attendant venir à pénitence, & les recevant amou-
reusement, & leur pardonnant très benignement, quand ils
implorent la pitié, commandant pour nous, au ciel, à la terre, &
aux mers, nous produire ce qui est nécessaire à nostre vie ^ ».
Un semblable passage rappelle au lecteur plus d'un éloquent
transport du Pantagruel, comme entre autres celui-ci : « N'est-ce
honorer le seigneur, créateur, protecteur, servateur ? N'est-ce
le recongnoistre unicque dateur de tout bien ? N'est-ce nous
declairer tous dépendre de sa bénignité ? Rien sans luy n'estre,
rien ne valoir, rien ne povoir : si sa saincte grâce n'est sus nous
infuse ? N'est-ce mettre exception canonicque à toutes nos
entreprinses ? & tout ce que proposons remettre à ce que sera
disposé par sa saincte volunté, tant es cieulx comme en la terre ?
N'est-ce véritablement sanctifier son benoist nom \ ^ »
Puisque, dans les Oraisons funèbres, paraissent les traces de
l'influence d'un homme avec qui Sainte-Marthe n'avait que peu
ou pas d'affinités, on peut s'attendre à y trouver des preuves plus
nettes de l'influence d'auteurs pour qui il professait de l'admi-
ration. Pourtant Calvin n'a pas laissé de trace et celle de Mar-
guerite de Navarre est faible sur la prose de Sainte-Marthe.
Nous avons vu avec quelle ardeur Sainte-Marthe se livrait à la
lecture de la Christiana Religioyiis Institutio, dont la forte réper-
cussion sur sa théologie paraît encore mieux dans la Poésie
Françoise et les Paraphrases que dans les Oraisons funèbres.
1. Or. fun... de M. de N., p. 77.
2. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 42 v° et 30 v».
3. Ibid., fol. 22 ro.
4. Œuvres, vol. II, p. 148.
240 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Cependant le style vigoureux, compact, logique de la prose de
Calvin n'a pas laissé la moindre empreinte sur celui de Sainte-
Marthe. Outre les différences de tempérament existant entre les
deux hommes, différences qu'aucune admiration commune ne
pouvaient combler et qui, malgré le petit nombre de leurs mo-
dèles, devaient avoir fait avorter tout essai d'imitation de la
part de Sainte-Marthe, il pouvait y avoir eu entre eux un obs-
tacle matériel. A en juger d'après sa lettre à Calvin ^, Sainte-
Marthe avait sans aucun doute lu l'édition latine aussitôt qu'il le
put et pouvait donc avoir ignoré la version française. Au contraire
il serait naturel de supposer que VHepfameron, quoique non encore
publié, était familier à Sainte-Marthe. Malgré l'appréciation favo-
rable donnée par l'auteur au projet littéraire du Dauphin, duquel
étaient bannis les savants, car il (( ne vouUoyt que leur art y fut
meslé, & aussi de paour que la beaulté de la rhétorique feit tort
en quelque partye à la vérité de l'histoire ^ », il est probable
que Marguerite consulterait les hommes de lettres de sa cour au
sujet de l'ouvrage qu'elle était en train de composer. Pourtant
elle peut s'en être abstenue pour une raison péremptoire : La
Reine de Navarre peut s'être demandé si l'intérêt philosophique
des discussions de V Heptameron compenserait la légèreté de
beaucoup de ses intrigues, aux yeux d'hommes, comme Sainte-
Marthe, qui la considéraient comme le chef du mouvement spiri-
tualiste ; comme
une déesse femme.
Femme, laquelle au monde converseoit,
Mais qui. d'esprit, femme n'ajiparaissoit 3.
Même s'il le connut, Sainte-Marthe regardait probablement
VHeptamero7i composé par la Reine « en ses gayettez », comme
dit Brantôme, comme un ouvrage indigne d'être pris en
sérieuse considération et, pour une raison ou pour une autre,
n'y fait pas la moindre allusion lorsqu'il s'occupe des « Œuvres
& Méditations » de la Reine de Navarre 4. Ses idées philosophi-
ques, qui pouvaient l'avoir frappé apparaissaient déjà, moins
nettement peut-être, dans les premiers poèmes de Marguerite
et, à cet égard, il avait peu à apprendre de cet ouvrage ; il était
1. Cf. supra, p. 24.
2. Heptameron, Prologue, vol. I, p. 247.
3. Or. fun... de M. de N., éd. 1550, Dédicace, fol. Aiij v".
4. Or. furi... de M. de N., pp. 79 et 80.
ORAISONS FUNÈBRES 241
probablement incapable de comprendre et sûrement d'acquérir
son esprit de malice fine et spirituelle ; aussi, en admettant
qu'il eu saisi combien était complet le tableau de la vie contem-
poraine que cette œuvre présentait, il ne pouvait consciemment
en faire autant dans des oraisons funèbres. Si Sainte-Marthe
doit quelque chose à VHeptameron, c'est de lui avoir servi de
modèle de récit pittoresque et attachant et, là on peut dire
qu'il égala, sinon surpassa son auteur.
Un bon exemple de ce qu'il pouvait faire en ce sens, montrant
comment il choisit les détails les plus frappants, son adresse à
introduire les citations directes et à donner l'impression du
mouvement, c'est son histoire du voyage hâtif dont on a déjà
parlé, entrepris par Marguerite quand elle apprit la maladie de
sa fille. Qu'en faveur de sa beauté, il soit permis de le rapporter
ici, bien qu'il soit relativement facile de prendre connaissance du
texte de Mont aiglon ^ :
« Mais je vous veuls encores dire un aultre exemple de rare
pieté, force & constance, qui se trouve en Marguerite ; car,
comme sa fille Jheanne estoit trèsgrièvement malade en la
royalle Maison de Plessis lès Tours, & le bruict fust à la Court,
estant lors à Paris, que ceste bonne Princesse tendoit à la mort,
la vertueuse mère Marguerite, sur les quatres heures du soir,
commanda luy admener sa lectière, disant qu'elle vouloit aller
vers sa fille & que chascun des siens délibérast de partir. Il n'y
avoit rien prest; les Officiers & serviteurs estoient absents &
équartés, tant par la ville de Paris que par les villages ; il estoit
desjà basse heure, car ce fut au plus courts jours : le temps estoit
aussi contraire pour la plu^e, & ne sa lectière ne ses mulets de
coffres n'estoient là auprès. Cela veoiant, la courageuse Royne
emprunta la lectière de Madame Marguerite, sa niepce, se met
dedans, &, contente de petite compaignie, déloge de Paris et
s'en va jusques au Bourg la Ro^Tie.
« Quand ils furent là venus, ne s'en alla descendre à son logis,
ains alla tout droit à l'Eglise, où, ainsi qu'elle vouloit entrer,
dict aux assistants que le cœur luy signifieoit je ne scay quoy de
la mort de sa fille, & les priea tous affectueusement se retirer,
&, pour une petite heure, la laisser seule au Temple. Tous lui
1. L'Heptameron des Nouvelles de... Marguerite... deNavarre. L'Or. fun. est
compi-ise dans les pages 23-130 du vol. I.
16
242 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
obéissent &, en grand ennuy, attendent leur maistresse à la
porte de l'Eglise. La Séneschalle de Poictou i, trèsfidèle Dame
& trèssoigneuse de Marguerite, entra seule avec elle.
<( Estant Marguerite entrée se met à genoils devant l'image de
Jésus crucifié, fait à Dieu prière du profond du cœur ; elle sous-
pire, elle pleure, elle luy confesse toutes ses offenses & tourne sur
elle la seule cause de la maladie de sa fille, demande trèshumble-
ment pardon & supplie que la santé de la malade lui soit octroiée,
mais c'estoit avec condition si l'entérinement de sa requeste
estoit à l'une & l'aultre nécessaire, sçaichant bien que la volunté
de Dieu doibt estre sur tout demandée...
« Marguerite, après sa prière faicte, se liève, sort de l'Eglise et
trouve à la porte plusieurs grands personnages qui commen-
cèrent de lui donner courage par maintes bonnes consolations,
auxquels elle dist : « 0 mes amis, il ne me fault attendre que les
hommes adoulcissent ma douleur par leur conseil & consolation,
car Celuy seul me consolera à qui plaist par cette dure adversité
faire essay de ma patience et de ma constance. Mais, puisque,
le temps passé, ne m'a point abandonée en tant d'infortunes où
j'estois enveloppée, j'espère que je ne seray trompée de mon
attente, car desja son sainct Esprit prommet au mien que ma
fille, tant périlleuse & desespérée soit la maladie qui l'afflige, sera
délivrée & recouvrera sa première santé. »
(( En tenant ces propos, arrive à son logis, entre &, après qu'elle
se fut un petit reposée, son Maistre d'hostel l'advertit de soupper.
Elle lave & s'assiet à table ; mais je vouldrois, ô Alençonnois, ou
que trèsbien vous sçeussés, ou que je vous peusse suffisamment
reciter les propos qu'elle tint, en souppant, de la bonté, de la
pieté, de la miséricorde de Dieu, de quelle haulteur de parolles
elle exprima la puissance & la providence divine, de quelle
gravité de sentences elle recita la misère & la calamité humaine.
« Après qu'elle eust souppé, de rechef commanda à chascun
de sortir de sa chambre &, quand elle eut quelque espace de
temps vaqué à oraison, se feist apporter la Bible. L'ayant ouverte,
s'agenoille & s'appuye sur un petit banc, &, comme elle vint,
le S. Esprit ainsi l'ordonnant, à s'arrêter sur le passage où nous \
1. Loviise de Dallon. femme d'André de Vivonne, sénéchal du Poitou, grand-
mère de Brantôme.
ORAISONS FUNÈBRES 243
est récitée roraison que feist à Dieu Ezécliie, Roi de Juda, quand
il demanda prolongation de sa vie après que le Prophète luy eut
adnoncé la mort, sans que personne y penseast, de loing fut
entendu venir un Poste, qui, au son de son cor, monstroit assés
qu'il alloit en diligence. Adonc vous les eussiés tous veus chés la
Rojoie fort étonnés &, ainsi que dit le Proverbe, tenants le loup
aux aureilles, car ils n'estoient encores bien assurés quelles nou-
velles le Courier apportoit.
« Au signe de la Poste Marguerite se liève, court à la fenestre,
l'ouvre, demande où va le Courier & quelles nouvelles il porte.
Personne ne luy respond, car qu'eussent ils peu respondre ?,
Si, pour la consoler, luy eussent dit qu'il apportoit bonnes nou-
velles et il eust esté aultrement, la vaine espérance de si courte
joye eust possible renouvelle et de plus fort augmenté sa douleur
& tristesse. Et, si ainsi eust esté que sa fille fust décédée, où est
celui qui eust voulu si soubdainementluy dire & se faire messager
de si triste fortune ? Veoiant Marguerite que personne ne lui
respondoit, retourne à son oraison ; mais ô Seigneur Dieu, de
quelle affection d'esprit & de quelle ardente foy elle parlait à
toy ! Et, comme elle estoit ainsi demeurée entre crainte et
espérance, Nicolas d'Angu^^e, lors Evesque de Saix, maintenant
de Mande, au logis duquel le Courier étoit descendu, s'en vint à
la maison de la RojTie, frappe à la porte de sa chambre. On luy
ouvre ; il entre & trouve ceste bonne Princesse estant à genoils,
la face enclinée contre terre, & mtentifve à oraison.
« Un peu après elle se liève &, détournée vers le vénérable
Evesque : « Monsieur de Saix », luy dist-elle, « venés vous icy
pour adnoncer à une dolente mère la mort de sa fille unique ?
J'entens bien qu'elle est maintenant avec Dieu ? » Le très-
prudent homme, auquel une singuhère piété de mœurs est con-
joincte avec une assurée érudition & exact jugement, ne voulut
émouvoir les esprits de la Royne par une trop soubdaine joye,
ains trèsmodestement luy respondit que véritablement sa fille
vivoit avec Dieu ainsi qu'avec luy vivent tous ceuls l'esprit
desquels vit par Foy, car il est mort où il n'y a point de foy, mais
qu'elle estoit encores en ce monde, que la fiebvre l'avoit laisée,
que son flux de sang estoit arresté & que les Médecins envoioient
toute bonne et joyeuse nouvelle, ce qu'il avoit entendu par les
lettres que le Courier avoit apportées. Quand Marguerite enten-
dit ce propos, elle ne commencea, comme plusieurs eussent fait,
244 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
de monstrer une insolente & effrénée joye pour si bonne nou-
velle, mais, les mains levées au Ciel, trèshumblement le remer-
cia ^ ».
De tels passages ne sont pas du tout l'exception. Les deux
oraisons offrent beaucoup d'exemples d'observation préci.se et
d'expression nette, dons du véritable narrateur. Sainte-Marthe
avait évidemment conscience de ses talents de peintre quand
il déclarait, parlant de ceux qui pleuraient la Duchesse de Beau-
mont : « Quand ils liront cest louenge funèbre, l'image de la tres-
passee se représentera à euls, qui leur causera une consolation
& contentement par la mémoire d'elle - ».
Les passages descriptifs et narratifs, et l'évocation des images
ne sont cependant pas les traits les plus remarquables des Orai-
sons. C'est par ses dons d'orateur que Sainte-Marthe brillait
vraiment et c'est quand il était poussé par l'indignation qu'il
faisait preuve de plus d'éloquence et d'abondance : « Que si l'on
nous vouloit presser de trop près pour nommer ceuls qui sont
tombés jusques en ceste rage que d'avoir ausé déhontément mes-
dire d'elle », écrit-il par exemple, « ceuls là apertement et en
public, ceuls cy secrètement & soubs les cheminées, les uns aux
tavernes, les aultres en leurs maisons, les aultres aussi en leurs
Leçons & Sermons, certes sa doulceur, sa bénignité, sa cons-
tance, seroit assés manifestée & congnue à toute sorte de
gents ^ ». On a remarqué déjà que Sainte-Marthe était adroit à
manier les vers comme instrument d'invective ; sa prose est
aussi remarquable en ce genre. Le feu et l'énergie de ses attaques
ennoblissent même ses exagérations et ses personnalités. Voici en
quels termes il s'élève contre l'ingratitude :
(c 0 extrême impudence, O ingratitude Scythique ! Mais
ce n'est grand merveille d'entendre ceuls avoir esté impudents
qui ont surpassé toute mémoire d'ingratitude, je dy, qui sont
monstre les plus ingrats dont jamais on ouit parler ? » « O quelle
honte hauront nos babillardes, qui de savetières se font grandes
Dames & encores, qu'elles soient descendues de basse maison
et mariées à des nobles & illustres personnes ausquels elles doi-
vent tout ce qu'elles sont, ce neantmoins ce sont de glorieuses
coquardes, qui ne portent honneur à leurs maris, & n'en tien-
1. Or. Jun... de M. de N., pp. 52-55.
2. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 21 r".
d. Or. fun... de M. de N., pp. 5&-57.
ORAISONS FUNÈBRES 245
nent compte non plus que de simples Cliarbomiiers, &, tant
à la maison que dehors, leur langue est un traquet de moulin &
un vra}^ cymbale en sorte que, quand elles caquettent leurs
inepties, on diroit à les ouïr, que c'est un tintamarre de chaulde-
rons, tabourins & clochettes ^. » Pour ses discours, Sainte-Marthe
emprunta peu à des modèles français. Les lieux communs de la
rhétorique du temps, sont souvent, comme l'a remarqué Mon-
taiglon, écartés de son ouvrage ; mais, lors même que les procédés
oratoires sont bien apparents, ils sont rachetés par le pittoresque
des phrases, une certaine énergie soutenue, et Sainte-Marthe
réussit généralement à échapper à la tentation de la pure gran-
diloquence. ))
Il faut avouer qu'en certains passages Sainte-Marthe manque
complètement de goût, par exemple lorsqu'il compare la Duchesse
de Beaumont au cheval de Troie, parce que d'elle « on esté procrées
tant de trèsnobles Princes, frères, à l'honneur, proesse & vertu
desquels toute l'espérance des François... pour aujourd'huy se
repose ^ », ou lorsqu'il assimile à la Cour de François I^^ « la
Court de ce grand Dieu, Empereur & Seigneur de tout le Monde h.
Ou encore, avec un manque de délicatesse exaspérant, il console
ses auditeurs en leur disant que si Marguerite de Navarre est
morte, Marguerite de France leur reste *.
De tels défauts apparaissent pourtant rarement dans la prose
de Sainte-Marthe et, en somme, on pourrait dire que, pour le
sentiment, le goût et l'éloquence, il se distingue de ses contem-
porains et tient parmi eux mie place particulière. Le lecteur n'a
qu'à comparer ses Oraisons avec les ouvrages similaires très
admirés à son époque, par exemple les deux Oraisons funèbres
du Roi, par Duchâtel, dont l'une est citée par Sainte-Marthe
comme « une tresornée & tresrenommée Oraison ^ ». L'exposi-
tion des pensées de Sainte-Marthe, claire et pittoresque, bien
qu'un peu recherchée et prolixe, contraste favorablement avec
les idées décousues, les phrases longues et mal construites, les
gauches métaphores des Oraisons de Duchâtel ^ ; en matière
1. Or. fun...de M. de N., p. 74 et seq.
2. Ibid., pp. 44-45.
3. Ibid., p. 115.
4. Jbid., pp. 117-118.
5. Ibid., p. 40.
6. Cf. Bibliog. p. 364.
246 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
de sentiment Sainte-Marthe touche juste, tandis que son pré-
décesseur s'exprime péniblement. Celui-ci ne réussit qu'à peine
une fois à fixer en des paroles expressives un sentiment profond ;
l'Oraison de Sainte-Marthe, au contraire, déborde d'expression
émotive, qui convainc sans dépasser les mesures du bon goût,
comme ici par exemple : « 0 quelle douleur, quelle angoisse, quel
chagrin & soulcy avoit la dolente mère de voir son enfant en si
pitoyable estât ? ^ » son exclamation sur la détresse de Françoise
quand son enfant tomba malade. C'est naturellement quand il
parle de la mort de la Reine de Navarre que Sainte-Marthe est
le plus ému et le plus touchant. Qu'il veuille exprimer sa con-
viction sur l'inexorabilité de la mort, ou le chagrin et l'amour
fidèle des survivants, Sainte-Marthe sait comment frapper les
cœurs de ses auditeurs. Il trouve des mots pour exprimer leur
désespoir et leur attachement fidèle : « Que voulons nous donc
puisque nostre volunté n'ha plus de puissance ? C'est fait »,
« Mais je sents bien, ô Alençonnois, où tendent les plainctes que
vous faictes contre la Mort, c'est que plus ne veoyés vostre
Marguerite en ce monde, plus ne parlés à elle, car elle est entendue
morte en son sepulchre ». « Laissons donc les froids & faincts
collaudateurs des morts refraischir leur mémoire, ou en lisant les
inscriptions des sépulchres ou en regardant les statues qui leur
sont érigées, car nous havons tousjours mémoire de la Royne de
Navarre ^ ». Ce sont peut-être ses paroles de consolation qui sont
les plus convainquantes. Il nous représente la reine se reposant
après le travail de la journée « l'âme de laquelle, qui tout le jour
a esté diffuse par le corps et respandue aux sens, deschargée de
son fardeau, se reunit par un douls dormir & se caiche au dedans,
si bien que jamais elle ne fut veue dormir plus doulcement ne
plus à son aise. Où est celui de nous, » poursuit-il, « qui seroit
marri de son repos ? Et si son Valet de chambre ouvroit la porte
à quelques-uns qui feissent tel bruit qu'elle s'en eveillast, ne luy
dirions nous toutes les injures du monde &, quand elle reposeroit,
n'imposerions nous silence à un chascun ? Ne les advertirions
nous de marcher tout beau ? Que n'en faisons nous aujourd'huy
autant ? » conclut-il avec simplicité ^.
1. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 33.
2. Or. fun... de M. de N., pp. 116, 117, 118.
3. Ibid., pp. 114-115.
ORAISONS FUNÈBRES 247
Les heureuses comparaisons, les heureux tours de phrase ne
sont pas plus rares chez Sainte-Marthe que la juste expression
des sentiments. 11 compare la Duchesse de Beaumont à une source,
« une claire fontaine, qui de ses crystalins bras embrasse & circuit
tout le pais, arrose les prés, & libéralement distribue de son eau,
pour estcindre la soif des hommes, des bestes, des arbres, des
herbes & de toutes les créatures tle la terre ^ » et les vertus de
Marguerite à une lumière brillante, dans son histoire de la de-
mande en mariage de l'Empereur, histoire qui pour le reste
a l'allure d'un conte de fées : « Et comme ceuls qu'elle avoit
attirés à son admiration semoient par tout & à tous les rares
vertus d'elle, tantost fut la renommée espandue jusques à Charles,
aujourd'huy Empereur & lors Roy des Espaignes, qu'en la Court
du Ro}' de France estoit une jeune fille. Princesse, excellente
en beaulté & resplendissante de vertus comme d'une clarté estin-
cellante par ses raïons. Charles, esmeu de ce bruit, commencea
se sentir frappé de l'amour de la vierge, qu'il n'avoit onc veue,
dont il envoia en France ses Ambassadeurs la demander pour luy
en marriage ^ ». La simplicité et l'art d'une telle peinture serait
difficilement égalée chez n'importe quel auteur contemporain,
mais n'est pas rare du tout dans les Oraisons de Sainte-Marthe.
Parlant quelque part de la naissance de Marguerite, Sainte-
Marthe à force de grâce et de naturel convainc presque ses audi-
teurs de l'impossible : « Quand donc elle fut sortie du ventre de
sa mère, si tost ne fut entrée en ce monde que si grands signes
& certains indices d'une trèsexceUente indole apparurent au
visaige de cest enfant que quiconques la regardoit, comme touché
d'un divin augure, soubdainement se promettoit d'elle je ne sçay
quoy de bon qui excedderoit la naturelle inclination de la morta-
lité & condition humaine. Elle monstroit un visaige riant à tous
ceuls qui la regardoient, & estant nue, presentoit à un chascun
sa main, comme si elle eust voulu donner sa foy de ne se laisser
jamais surpasser à personne en humanité, doulceur & libéralité ^ ».
Des phrases aussi gracieuses que celles qui ornent ces passages
abondent dans les deux Oraisons. « Je n'en scaiche aultres »,
dit Sainte-Marthe aux Alençonnois, « qui deussent plus tost se
1. Or. fun... de Fr. d'A., fol. 36 r».
2. Or. fun... de M. de N., p. 44.
3. Ibid., p. 33
248 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
revestir de noir & estre solitairement triste que vous ^ )>. « Mettons
toute tristesse, dueil & mélancholie hors de nostre esprit ^ », leur
conseille-t-il, faisant écho à un refrain de Salel, et il s'adresse en
ces termes à ceux qui pleuraient Françoise d'Alençon : « Laissons
ces charnelles louanges aux charnels & mondains ; qui ne prisent
que les choses externes, caduques & transitoires ^ » — phrase
dont la chute musicale doit avoir ravi ses oreilles puisqu'il la
répète à propos de la renonciation au monde à et toutes « délices
mondaines, caduques & transitoires * » de sa fille Catherine de
Bourbon.
On peut donc évidemment dire que les Oraisons ne manquent
pas plus de grâce que d'éloquence, et ces qualités, jointes à un
goût sinon infaillible, du moins généralement correct et mises au
service d'un sentiment profond, permettent de les considérer
à bon droit comme des œuvres remarquables pour leur époque.
C'est plus probablement leur érudition considérable qui leur
valut, à cette époque passionnée de science, ce « grand applau-
dissement de toute la France » dont parle Scévole de Sainte-
Marthe ; mais ce n'est pas moins son appel aux sentiments les
plus naturels, que sa réflexion de la pensée de sa génération,
qui justifie le droit de leur auteur à une place honorable dans
l'histoire de la prose française et aussi dans celle des idées.
1. Or. fun... de M. de N., p. 109 et seq.
2. Ibid., p. 121.
3. Or. fun... de Fr. d\A.. fol. 9 v".
4. Ihid., fol. 40 ro.
CHAPITRE IV
LES ŒUVRES LATINES
Bien que les Paraphrases des Psaumes a^i et xxxiii aient
été composées par Sainte-Marthe à peu d'intervalle et aient
été pubUées en même temps, eUes naquirent dans des circons-
tances très différentes et, bien que sa Méditation latine sur le
Psaume xc l'ait été apr:s un intervalle de dix années fertiles
en événements, ses Paraphrases et la Méditation n'en portent pas
moins au même degré l'empreinte de l'individualité de leur
auteur.
Ceci est vrai par exemple pour la Théologie qui forme le fonds
de sa pensée, une Théologie qui est évidemment dans une certaine
mesure dérivée de Calvin. Ces trois œuvres font une place impor-
tante à la Prédestination, l'Election, à la Grâce, à la Provi-
dence, et refusent toute valeur aux « œuvres » et aux « mérites »,
bien que la doctrine de la méchanceté de la nature humaine ne
soit nettement exposée que dans la première Paraphrase. Cette
dernière, la Paraphrase du Psaume vii, est la moins prudente en
ce qui concerne les questions de doctrine ; la Méditation sur le
Psaume xc l'est beaucoup plus. Le tiers de la première
est réservé à l'exposition de vues théologiques au moins
capables d'attirer les soupçons ; la Méditation, sans rien changer
à ces vues, traite des choses qui pouvaient les écarter et tâche
d'éviter la critique. Par exemple son auteur, comme nous l'avons
vu, prend bruyamment parti contre les schismes, « quum extra
Ecclesiam non sit salus, atque solos illos pro suis Deus agnoscat
qui manent in Ecclesia » ; ou bien il prend soin, dans son Argu-
ment de désarmer ceux qui pourraient trouver qu'il fait trop de
place dans sa Paraphrase à la Foi, au mépris des « œuvres » et
des « mérites » : « De fide quum loquimur, de sola fide dicimus,
quœ bona opéra per Charitatem profert : ne quis putat nudam
illam fidem, hoc est, pietate vacuam, eas promissiones expectare
250 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
debere quae hic vere credentibus fiunt ^ ». Le tout est du ton d'un
homme prêt à soumettre son jugement à celui de l'Eglise, prêt
à s'écrier : « Adjutorium altissimi est Ecclesia sacrosancta, Cujus
Caput est Christus 2. »
Et si le fonds de la pensée théologique de Sainte-Marthe ne
subit aucun changement sensible au cours de dix années, cela
est aussi vrai des fruits qu'elle porta et qui le maintinrent dans
une conception ascétique de la vie, à un moment où les premiers
élans de la Renaissance inclinaient les hommes de son temps et
de ses relations à des vues toutes différentes. Dans sa Paraphrase
du Psaume xxxiii, écrite dans un mouvement de joie et de
gratitude provoqué par sa mise en liberté, il écrivait : « Non
habet ille grata Pharisaeorum opéra, qui sua mérita tactitant, &
suse justifiée sanctitatem tribuunt : set eorum qui se abnegant
ipsos, ac prorsus distrahuntur a suis adfectibus. Qui, spretis
hujus mundi voluptatibus, in lachrymis, in vigiliis,. & in jejuniis,
vitam transigunt ^ ». Dix ans plus tard, il affirme encore plus
nettement ses goûts ascétiques. La déclaration par laquelle
débute sa Méditation sur le Psaume xc ne pourrait pas
renier plus nettement le matérialisme païen, la joie de vivre
simplement sensuelle qui tint tant de place dans le mouvement
de la Renaissance.
Les sentiments de Pétrarque contemplant le monde du sommet
du mont Ventoux, n'avaient pas un caractère plus médiéval :
« Quum ego mecum statum mundi hujus consydero, ac rerum
propè omnium, cum cotidiana varietate, fréquentes mutationes
ante oculos pono meos, mihi videtur perpulchre sibi consulere,
qui, quse-cumque hic videt ac intuetur pro vanitate ducit : atque
et a mundo, et ab iis rébus quae in mundo sunt omnibus, animum
abducit ac in solum illum cunctorum opificem Deum, mentis suas
aciem dirigit. Nam, ubi humanse felicitatis, quam homo in vani-
tate coUocat, principium, progressionem, incrementum, statum
ac finem tandem ipsumque exitum diligenter perspexerimus,
nemo certe homo erit (nisi prorsus judicio careat) qui felicissi-
mum esse non dicat illum qui habitat in adjutorio altissimi * ».
Plus loin la Méditation indique qu'il pensait bien à une des opi-
1. In Psalmuni XG... Meditatio paraphrastica, fol. 14 r° et 7 v°.
2. Ibid., 14 ro.
3. In Psalmum... XXXIII Paraphrasis, p. 192.
4. In Psalmum XC... Médit., fol. 1.
ŒUVRES LATINES 251
nions familières aux hommes de la Renaissance. Non seulement
il désapprouve la conception de la nature telle que l'interpré-
taient le scepticisme de la Renaissance « qui denique pro altissimo
Naturam nescio quam introducit cui attribuit, quidquid terra
alit, procréât ac végétât », mais encore il attaque précisément
l'une de ses théories extrêmes, 1' « omnis voluptas bona est »,
exposée si audacieusement par Lorenzo Valla ^ : « Dicunt
prœterea, Naturse adfectibus prorsus acquiescendum esse, ut
quoquo se inclinent, eo proni as prsecipites ferri debeamus,
ac proinde ridiculum existimant, cupiditates cordis sic cohibere,
ut, quam habeamus a Natura libertatem, nescii cuidam spiritati
servituti adligeraus. Huic opinioni non refragatur sapientia
Garnis ; namquomodo reclamaret sententiœ ita sibi adridenti ?
Non répugnât Mundus : quandoquidem nullos habet, qui suos
fines latius dilatent : neque non pot est iis plausibilis esse, qui
Mundo adeo addicti sunt, ut nihil aliud quam Carnem spirent 2. »
Mais, bien que Sainte-Marthe ait pu n'exprimer que ses intimes
convictions lorsqu'il combattit contre le caractère païen de la
Renaissance, il se fit sûrement violence quand il retrancha de
ces ouvrages latins tout, ou presque tout ce qui pouvait prouver
ses sympathies pour l'Humanisme. Ses nombreuses citations sont
tirées de l'Ecriture, ses exemples le sont aussi presque tous. Les
lecteurs familiarisés avec les Oraisons funèbres peuvent supposer
qu'il fallut à Sainte-Marthe exercer un contrôle quasi-héroïque
pour éliminer de ses Paraphrases et de sa Méditation toutes les
allusions aux Classiques. Sainte-Marthe a dû se retenir à chaque
page, presque à chaque phrase. En fait, bien qu'il cède à ses pen-
chants classiques dans ses lettres de dédicace, il parvient à sup-
primer dans l'ouvrage même toutes ses allusions directes aux
Classiques, sauf quatre ou cinq. Nous devrions déchirer nos cœurs
et non nos vêtements « atque eo minus bachantium more in
proprios artus ssevire » ; qui ne souhaiterait, se voyant environné
d'ennemis, d'être couvert « clypeo illo fortissimo, quo apud
Homerum Teucer, Ajacis frater, a morte servatus est? » Parler de
justification par nos « mérites » et nos « œuvres », qu'est-ce sinon
amonceler les montagnes sur les montagnes, et essayer d'atta-
1. Cit. Brunetière, Hist. de la litt. française classique, vol. I, p. 15. Le De
voluptate ac summo hono n'avait été publié qu'on 1512.
2. In Psalmum XC... Médit., fol. 14 r» et 18 r".
252 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
quer le ciel par la violence « gygantum pœticorum instar ^ ? »
Sainte-Marthe se plaît à répéter cette comparaison : Dieu
détruira ceux qui, se fiant à leurs propres forces, sont prêts à
tout entreprendre : « forte montes montibus superingesturi
ut te cœlo propellant, quemadmodum Gygantes fecisse quondam
finguntur, ut Jovem e solio suo deturbarent. Set quo tendit
Poetarum figmentum... nisi quod (ut ait scriptura) non salva-
buntur in multitudine virtutis suae ^. » Telles sont en résumé les
ornements clairement classiques qu'il se permit d'employer en
deux cent cinquante-sept pages ; y compris encore une allusion
aux richesses de Crésus, la symbolisation de la foule vulgaire par
Euripe et Polype et une allusion à la conscience vengeresse dans
ces termes : « Ultricem illam, infestissimam molestissi-
mamque furiam Alastoram in conscienta ^. » Mais Sainte-
Marthe ne pouvait pas si facilement se débarrasser de la subs-
tance des Classiques, qui faisait partie de son esprit même.
Sûrement il se souvenait du s'oxo; ooovTtov quand, paraphrasant
le vers « Prohibe linguam tuam a malo & labia tua ne
loquantur dolum », il y introduit les métaphores de saint
Jacques — du feu et du cheval embouché — parle passage :
« Cogita dihgenter apud te, quam ob caussam Natura linguse
dentés & labia, tanquam vallum aliquod, opposuerit : nempe ut
non possit quando volet prorumpere ac blaterare ac futilia
pleraque inaniter èffutire quse longe prœstaret taciusse ^ » ; et
il doit avoir pensé au moins autant à Horace qu'à Job, à qui il
fait allusion en une note marginale, quand il écrivit : « Proinde
si saeviat fortuna non dejiciar animo : si quid prosperitatis
adfulserit, non insolescam •' » ou lorsqu'en un autre passage il
développa la même idée avec une éloquence en grande partie
inspirée par le souvenir de ses propres épreuves ^. C'est aussi
Lucrèce qui fut pour le moins la source originale d'une de ses
comparaisons : « Ut enim quum puero volumus absinthium dare,
oras poculi melle circum linimus, quo puer, mellis dulcedine
1. In Psalmum Septimum... Paraphrasis, p. 91 : In Psalmum XC... Médit.,
fols. 22 r" et 20 r".
2. In Psalmum Septimum... Paraph., p. 61.
3. In Psalmum XC... Médit., fols 9 v» et 37 v».
4. In Psalmum... XXXIII Paraph., p. 179.
5. Ibid., p. 148.
6. In Psalmum XC... Médit., fol. 16 v°. Sainte-Mai'the revient à cette idée un
peu plus loin, ibid., fol. 25 v».
ŒUVRES LATINES 253
allectus, quidquid in poculo continentur mellitum esse putet,
ac haustu uno in ventreni mittat ^ ». Si Horace et Homère
eurent une influence sur la direction de son esprit, il emprunta
à l'histoire naturelle de Pline pour ses œuvres théologiques,
comme il l'avait fait pour ses discours.
Les Paraphrases et la Méditation ne prouvent pas plus que les
Oraisons qu'il ait jeté des regards observateurs sur la faune et
la flore, mais celles-ci lui fournissent plus d'un terme de com-
paraison. Dans ses Paraphrases on rencontre des monstres tels
que le porc-épic (hystrix), composé de F « hystrix » et de F « hari-
naceus » ^ de Pline, ou le « bonasus animal (qui), quoniam
cornibus inutiliter implexis lœdere non potest, fugiens fimum
reddit : cujus contactus, insequentes ut ignis aliquis comburit^»,
ou le « rhododendron », qui est un poison pour les animaux, mais
guérit l'homme delà morsure des serpents ^. Alors même qu'il ne
s'en rapportait pas à Pline, Sainte-Marthe avait plutôt recours à
son imagination qu'à ses propres observations dans certains cas,
par exemple lorsqu'il représente des poulets se défendant contre
un épervier « suse imbecilitatis obliti ^ ! »
Si peu que Sainte-Marthe ait observé les phénomènes naturels,
il se montre, dans ses œuvres latines, plus prolixe d'exemples tirés
de la vie humaine que dans les Oraisons funèbres. C'est peut-
être parce que, s'abstenant d'utiliser les exemples ou les allusions
classiques il était obligé de se rejeter, quand les ressources bibli-
ques lui manquaient, sur celles que pouvait lui fournir son expé-
rience de la vie. Il se peut bien que ce récit si animé du siège d'une
ville soit composé plutôt de souvenirs de Rabelais que de ses
propres observations : « Si quando hostium adventu terretur
civitas, statim omnem curam adhibent cives, ne incauti deprehen-
dantur, muros reficiunt, vallum et fossam reparant, arces armis,
hostilibus, lanceis, bombardis, telis missilibus muniunt, excubias
collocant : in summa, sese omnes operi accingunt, quo imparatos
eos hostis non adgrediatur : in hanc enim soUcitudinem si non
1. In Psalmum XC... Médit., fol. 17 V.
2. In Psalmum Septimum... Paraph., p. 59. Cf. Pline, VIII, chapitres lui
et LVi.
3. Ibid., p. 107. Cf. Pline, VIII, chap. xvi.
4. Déd. à Galbert, In Psalmum. Septimum... Paraph., p. 9. Cf. Pline, XVI,
chap. xxxiii.
6. In Psalmum XC... Medit., fol. 22 r».
254 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
incumberent, nullo negocio expugnarentur ^ « ; mais il semble
évident que d'autres peintures sont le fruit de ses observations
personnelles. Par exemple, il insiste très vivement sur les condi-
tions qui rendaient la vie malheureuse à son époque : (c Hodie
propemodum examinamur omnes mœrore, cum fructus terrse
sementi non respondent, cum fervent omnia bellis, cum grassatur
pestis, cum cruciamur inaudito quodam génère morborum, cum
vexant nos Bestise, cum urget famés & homines una cum brutis
animantibus jugulât ^ ». Il dépeint aussi la chute des courtisans :
c( Eos Principes exosculabuntur, amplectentur, amabunt, lubenter
audient, honoribus ac divitiis cumulabunt : set quid inde ? Si
enim fortuna reflarit odiosior, in quas illi miserias recident, testes
erunt complures, quos nostra memoria vidimus, a summo favore,
aula excludi et ignominiose in vincula pertrahi ; atque alios,
bonis publicatis, cruci suffigi ; alios capite truncari, alios carceri
perpetuo mancipari ; alios relegari ^ ». Ailleurs, en quelques mots,
il trace un émouvant tableau de la pauvreté : « Quod si te rerum
omnium penuria sic divexabit, ut quantam quantam operam
impendas, ut tua industria tibi ac tuis victum pares, non possis
tamen : ac te intérim destituant homines auxilio prorsus omni,
ac despiciant et a se rejiciant, clama : refugium meum es tu
Deus meus ^ ». Ailleurs encore, il s'attaque aux usuriers et à ceux
dont la cupidité est insatiable et un agitateur moderne pourrait
envier cette page assez tapageuse. Il est peu douteux que ses
amers souvenirs personnels l'inspirèrent directement : « Faciunt
quidem illi, quod plerosque in theatro facere videmus, qui sedilia
occupant, ac super venientes excludunt : sibi proprium vendi-
cantes, quod omnium usui patet. In hune modum, pecuniae
studio ducti, quod commune est priores invadant, ac suum ex
prseoccupatione faciunt. Imo vero latronum similes sunt, qui
vias obsident. Ut enim illi prsetereuntibus insidiantur & compre-
hensos rébus nudant suis & quandoque jugulant ; rapimit quae in
agris sunt, domos expilant, et, subterraneis foveis, qusecumque
vi furtove sustulerunt, ac incursionibus deprsedati sunt, aurum,
argentum, vestes, armenta & similia recludunt : Ita ipsi, per
1. In Psalmum XC... Médit., fol. 12 v». Cf. Rabelais, Œuvres, vol. II, pp. 6
et 7.
2. In Psalmum Septiinum... Paraph., p. 100.
3. In Psalmum XC... Médit., fol. 10 ro et v».
4. Ibid., fol. 18 v°.
ŒUVRES LATINES Z05
fas & nefas proxiiiioruiu facultates rapiunt, & in arcas suas
reponunt, quas ut aliquando expleant, Lepores agunt , qui siniul
pariunt & aliud alunt & rursum superfœtant ^. Nam egentibus
mutuo pecuniam numeraiit ad fœnus, & dantes statim petunt, &
ponentes toUunt et fœnerant, quod pro fœnore accipiunt :
intérim, niiseri qui in illoiuni œs inciderunt, explicantur nun-
quam ; fiunt que si miles equo, qui, accepto semel freno, sessorem
alium post alium fert. Set tametsi pecuniam undecunque &
quocunque modo accumulent, & aurum auro superingerant, ni-
hilominus tamen satiari semel non possunt, etiam si thesauri
omnes ipsis circumfluxerint : atque quo plus habent, plus appe-
tunt, & cum infemo cadaveribus mortuorum inexplebili, nun-
quam dicunt satis est. Sunt intérim féroces & violenti.ac divi-
tias suas ostentantes, liber hic sese regnare putant ; quasi
multos pati tyrannos, nempé discruciari, avaritia, ira, livore,
cupiditate vindictae, metu, spe, non sit ipsissimam servitatem
servire, & vix vivere : Tantum abest ut eos regnare credam ^ ».
La comparaison frappante des places d'un théâtre n'est pas
meilleure que ses autres allusions aux conditions de l'existence à
son époque. Pour en illustrer les traits, Sainte-Marthe nous
entretient, par exemple, du fermier, renvoyé pour sa négligence,
« qui... semina non spargat, rura non scindât, vites non colat » ;
du faux-monna3-eur, qu'il compare à Satan ; des rigueurs ou des
avantages faciles entre lesquels le service militaire est partagé ;
de la presse, qui n'est pas plus nécessaire à préparer l'olive et le
raisin pour l'usage de l'homme, que les persécutions à préparer
le chrétien pour le ciel ; des hérauts, qui crient les décrets des
Princes et des envoyés et proclamations écrites qui font connaître
ces décrets. ^ Le renseignement le plus curieux qu'il nous donne
sur les coutumes de son temps est peut-être son tableau des
fréquentes rixes et querelles : (( Itaque si te quispiam atroci
aliquo et inhonesto convitio impetit, unde possis infamiam ali-
quam contrahere, Deus bone, quam hic vêtus ille Adam commo-
vetur ! Quam succenset ! Quam indigne fert opprobrium quan-
tumvis etiam justa ratione inflictum ! Imo vero, ita hodie Garnis
pervicacia et superbia apud plerosque ferme omnes invaluit,
1. Sainte-Marthe se sert là de Pline, VIII, chap. lxxxi.
2. In Psalmurn... XXXIII Paraph., pp. 175 et seq.
3. Ibid., p. 183 ; In Psalmurn XC... Médit., fol. 27 r" ; In Psalmurn
Seftimum... Paraph., pp. 75, 83, 85.
256 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
ut si quis, vel colaphum in os tibi impegerit, vel te menti tum esse
dixerit, statim sit tibi educto gladio frustatim discerpendus, nisi
mavis perpétua ignominia conspergi ^ ». Toutefois, si l'on consi-
dère l'ensemble des œuvres latines de Sainte-Marthe, leurs allu-
sions aux aspects extérieurs de la vie de son temps n'abondent
pas et, même quand il en fait, on peut, sans toujours la connaître,
soupçonner l'existence d'une source littéraire sur laquelle il
prend modèle.
Quant aux sentiments humains, bons ou mauvais, ils sont
exprimés par Sainte-Marthe d'une manière heureuse et frap-
pante. Il dépeint assez vivement l'enfant terrifié qui fuit vers sa
mère « ac in ejus amplexus salutis suœ spem ponit omnem ^ » et
si un passage éloquent sur l'amitié ^ est en partie composé
d'après ses souvenirs de Cicéron, Sainte-Marthe ne parle que
d'après son propre cœur quaaid il décrit les anges exerçant leur
ministère comme des amis ^. Il fait une satire réussie des désirs
qu'éprouve l'humanité pour l'honneur, les richesses, l'amour ou
la renommée posthume. L'homme juste, écrit-il, ne dit pas au
Seigneur : « Cumula me honoribus, dignitatibus, opibus, proven-
tibus ; da mihi pacem toto vitœ meae tempore ; da mihi bene
datatam et egregia forma uxorem, da quaecumque mihi colli-
buerint >>. Il dénonce la vanité des efforts que font les hommes
pour que la postérité rende leur nom immortel « operibus, tradi-
tionibus, institutionibus, eedifîciis ac similibus quse relinquunt ^ ».
On ne pourrait, non plus, mieux mettre en relief les agitations de
la conscience que Sainte-Marthe : « Timoré undique & tremore
perculsa, dolore quodam perpetuo torquetur. Suspitiosa est, anxia
est, augulos metuit, umbras formidat : et in lecto, & in mensa,
& in foro, & interdiu, & noctu, & in ipsis fréquenter somniis,
suse iniquitatis simulachra videt : & quem extra intuetur nemo ,
sentit continuum ignem, quo viva intus et sine spe ulla refrigerii
consumitur & flagrat ^ ». Mais c'est naturellement quand il
s'agit de sentiments religieux que Sainte-Marthe triomphe ;
l'amour de Dieu, la reconnaissance envers Lui, la confiance en
1. In Psalmum XC... Médit., fol. 19 i-Q.
2. lUd., fol. 21 ro.
3. In Psalmum... XXXIII Paraph., p. 153.
4. In Psalmum XC... Médit., fol. 39 r».
5. In Psalmum XC... Médit., fol. 15rO;/w Psalmum XXXIII Paraph.,^. 189.
6. In Psalmum... XXXIII Paraph., p. 185.
ŒUVRES LATINES 257
Lui, la pénitence, l'adoration et les aspirations spirituelles ; tels
sont les mouvements de l'âme qui éveillent le meilleur de ses
talents. « Itaque agnoscamus, confîteamur & palam ac passim
praîdicemus magnitudinem, gloriam, majestatem, honorem,
gravitatem, splendorem ac omnipotentiam ejus : quod cum
faciemus, illuni quidem magnificabimus » ; c'est en ces termes
qu'il exprime ses sentiments d'adoration 2. « Laudabo cum
Davide », écrit-il ailleurs, « quod multis me periculis involutum
explicaverit, ac liberaverit a malis omnibus. Laudabo, inquam,
eum, bonitatem ejus narrabo, misericordiam ejus prsedicabo,
ac paternum plane erga nos adfectum ejus recensebo : & (quod
fecisse Apostolos legimus) in patientia expectabo Spiritum ejus
sanctum ^ ». Les Paraphrases et les Méditations, en somme,
débordent de piété profonde.
Les quelques passages qu'il est possible de citer suffisent à
eux seuls à montrer la facilité et la correction du latin de Sainte-
Marthe. Il s'en sert aussi aisément que de sa langue maternelle
et probablement plus, puisqu'il avait en l'employant l'avan-
tage de pouvoir choisir d'innombrables modèles, tandis que
pour la prose française il était encore en quelque sorte un
pionnier *. Il est impossible de lire les œuvres latines de Sainte-
Marthe sans s'étonner de ce que Montaiglon ait avancé que
l'original de l'Oraison funèbre de la Reine de Navarre devait
avoir été écrit en français, bien qu'elle ait été d'abord publiée en
latin ^. Ce qui dans le latin de Sainte-Marthe frappe par dessus
tout, c'est qu'il traduit exactement la pensée de son auteur. Il ne
fait pas de tours d'adresse, ne s'amuse pas, comme son ami Breton
par exemple, à faire des fleurs cicéroniennes ; on n'a pas même
en le hsant l'impression que l'artiste cherche le mot juste ; ses
périodes s'écoulent avec aisance et simplicité selon sa pensée.
Les phrases expressives qui nous frappent de temps à autre,
comme lorsqu'il écrit de samt Jean-Baptiste « acrioribus verbis
mordens conscientias Judseorum », ou parle de l'avertissement
2. In Paalmum... XXXIII Paraph., p. 154.
3. IbicL, p. 150.
4. La critique de Colletet n'est pas sans intérêt : « Comme la nôtre (langue)
n'avait pas encore de son temps de hautes élévations, on peut dii-e que son
élocution latine l'emporte même de bien loin sur sa diction française. » Vies
des poètes françois, fol. 445 r".
5. Ed. Heptameron, vol. I, p. 3.
17
258 CHARLES DE SAiNTE-MARTHE
donné à Balaam « festinanti ad maledicendum Israeli » semblent
plutôt d'heureux accidents que le fruit d'efforts délibérés ^. Il
pourrait sembler tout naturel que Sainte-Marthe soit peu tenté,
dans les Paraphrases d'exercer sa virtuosité, puisque la première
est l'appel au secours d'un cœur angoissé, la seconde une action
de grâce pour sa délivrance. Mais il prend soin de déclarer de lui-
même que la simplicité de son style est voulue, choisie de propos
délibéré. Il a une notion bien définie du style qui convient à un
théologien. « Desiderabit in ea Momus », écrit-il, « dictionem
elegantiorem ac nitidiorem, atque nauseat ad omnia quae rhe-
torum condimentis et ornamentis carent ». Mais Sainte-Marthe a
sa réponse toute prête ; il écrit pour ceux qui recherchent une
saine doctrine sans s'inquiéter de la façon dont elle est exprimée,
plutôt que de mauvaises opinions présentées par le plus éloquent
des auteurs et, en tout cas, bien que l'on puisse rechercher
l'éloquence dans toutes les sciences, le théologien devrait mettre
son orgueil dans sa simplicité : « In hoc ipso laudatur Theologus,
in quo aquse laus est, nimirum ut probatur si nihil sapiat illa :
sic, si infans sit ipse, & a Musis alienus ^ ». Ailleurs, dans sa
Préface de la version latine de son Oraison funèbre pour la Reine
de Navarre, Sainte-Marthe s'élève contre les sévérités des
Rhétoriciens qui ne pouvaient pas supporter une seule infraction
à leurs règles et condamnaient les digressions ou les citations.
Mais les Cicéroniens, « qui malunt Cicer[on]ianos se quam
Christianos esse », étaient encore plus exigeants. Ils méprisaient
le style calme des jurisconsultes, condamnaient tout ce qui n'at-
teignait pas à l'éloquence de Cicéron et ne considéraient point la
doctrine plus profonde qui prouvait qu'un écrivain n'était pas
une simple cigale qui enchante l'oreille ^. Il est peut-être quelque
peu surprenant de voir Sainte-Marthe prendre parti contre les
Cicéroniens dans cette controverse, si l'on considère qu'il était
en relations étroites avec Dolet et Breton et d'autant plus qu'il
avait, dans la Poésie Françoise, représenté la palme de l'élo-
quence passant de Cicéron à Erasme, d'Erasme à Bembo et à
Sadolet et enfin à Dolet. En tout cas le résultat qu'eurent ces
vues sur sa prose fut admirable. Son langage, entièrement
1. In Psalmum SeptitHum et Psalmum XXXIII, Para/phrasis, p. 34 et 167.
2. Déd. à Galbert, In Psalmum Septimum... Paraph., pp. 14 et 15.
3. C. Sancto7narthanus lectori candido. In ohittmi... Margaritœ... Oratio
funebris, p. 2 et seq. Cf. infra p. 333 et seq.
ŒUVRES LATINES 259
dépouillé de complaisance, s'adapte parfaitcineiit à ses senti-
ments et, à cet égard au moins, la Méditation, composée à loisir
à une période de plus grande maturité, marque peu de progrès
sur ses deux essais plus anciens, les deux Paraphrases.
Toutefois, si Sainte -Marthe usa aussi habilement du latin dans
son premier essai que dans les suivants, on ne peut en dire autant
du plan ou du sujet de la Paraphrase du Psaume vu. Cet
ouvrage est évidemment inférieur aux deux autres, à ces deux
points de vue. Composé en prison, en un moment de désespoir,
c'est en somme non seulement un appel au secours adressé à
Dieu, mais encore un cri de vengeance contre les ennemis de son
auteur ; et son amertume est si intense qu'aucune profession de
résignation chrétienne, ni aucune dissertation théologique, ne peut
la voiler. Sainte-Marthe s'étend sur les torts qu'il a subis, sa
destitution, ses chaînes, ses souffrances physiques dans le donjon
infect, sur les accusations portées contre lui et les machinations
que tramaient contre sa vie ^ des ennemis « quos nulla plane
ratione mitigare possum ^ ». Il proteste de son innocence, de sa
conviction qu'il souffre pour la Justice « propter nomen tuum )>,
ou « ob pietatem ^ », et appelle la vengeance sur son ennemi :
« In numéro filiorum irse, hostes nostri sunt : & quotquot nos
persequuntur. Quare, in filios irae, exurge Domine in ira tua : &
elevare propter indignationem inimicorum meorum ^ ». Il blâme
sans ménagements son ennemi et, après avoir attaqué et les
mobiles qui le faisaient agir et sa vie privée, il le sermonne en
prenant des airs de piété, singulièrement déplaisants : « Redi
ergo ad te, & exuto veteri Adamo cum actibus suis omnibus,
novum indue : hoc est, non secundum carnis desideria vivito, set
secundum spiritum, et voluntatem CHRISTI... Set jam me vox
clamantem déficit, neque plus certe proficio mea cohortatione,
quàm qui yEthiopem conabitur dealbare ^ ». Même lorsqu'il
n'exhorte au repentir que les méchants en général et qu'il le fait au
nom de la Charité, il est plus que probable qu'il pensait à ses enne-
mis personnels : « Cogor hic vos pro charitatis ofïicio adhortari. ô
cseci & miseri, qui nullis cohortationibus, nullis praedicationibus,
1. In Psalniuni Septimuni... Paraph., pp. 19, 21, 70, 112, 26, 41 et passim.
2. Ibkl, p. 58.
3. Ibid., pp. 25-27.
4. Ibid., p. 36.
5. Ibid., p. 113.
260 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
nuUis item exemplis adhuc moveri potuistis, ut relictis tenebris
ad lucem confugiatis. Non est tam execrandum peccati genus,
quo delectati non sitis, ut carnis vestrae titillationibus satisfieret.
Nulluni est ignominise, infamise probrique genus, quo non asper-
seretis nomen piorum. Nulla est tyrannis, nulla crudelitas, quam
non exercueritis in corpora servorum Dei, & eorum qui salutem
vestram vobis adnunciarunt ^. » Pour avoit été écrit sous l'in-
fluence d'une grave provocation, ceci n'en est pas moins fort
excessif. Toutefois, vers la fin de la Paraphrase, Sainte-Marthe
montre moins de préoccupation pour sa situation et fait de son
texte une application plus générale et plus doctrinaire. Commen-
çant par faire la distinction entre la fausse et la vraie pénitence,
il en vient à discuter sur la « dépravation totale », le « salut par
la Foi », la (c Grâce », la punition de ceux qui restent insensibles
au repentir, F « Election », le « Libre-arbitre », la « Providence »,
le devoir de la reconnaissance et celui de confesser le Christ en
actes et en paroles ; il termine sur une note d'espoir et de con-
fiance en Dieu.
Il n'est pas nécessaire de discuter ici sur les tendances théolo-
giques de Sainte-Marthe au sujet de ces questions ; elles ont été
précédemment examinées. De longues discussions sur des ques-
tions de doctrine et les allusions à la situation personnelle de
l'auteur sont en somme les seules matières extérieures introduites
dans cette Paraphrase au cours de son développement. En général,
le procédé de Sainte-Marthe est assez simple. Il prend chaque vers
du Psaume, l'un après l'autre, généralement sans le citer directe-
ment autrement que dans la marge, et le développe à l'aide
d'abondantes citations tirées d'autres passages de l'Ecriture dont
le sens ou les paroles s'en rapprochent. Ces citations ont tant
d'importance que çà et là elles forment à elles seules tout le
développement du texte et, il faut l'avouer, elles ne sont souvent
qu' approximativement correctes et les références marginales
sont souvent fausses.
Parfois Sainte-Marthe met dans les interprétations, d'un carac-
tère plus original, mie singulière énergie. Par exemple, parlant de
Dieu comme d'un juge équitable, devant lequel tous sont égaux, il
fait pénétrer cette idée dans l'esprit de ses lecteurs à l'aide
d'images concrètes, familières à tous : « Sit Papa, sit Imperator,
1. In Psalmum Septwiu7n... Paraph., pp. 94-95.
ŒUVRES LATINES 261
sit Rex, sit Dux, sit Cardinalis, sit Cornes, sit prsepotens aliquis
& prœdives vir, nihil apud cuin sua autoritate plus valcbit in
judicio quâm vidua et edentula anus, quàm faber, quàm agricola,
quam mcndicus ^ ». Outre l'ingéniosité et une vigueur d'expres-
sion se rapprochant de l'éloquence, la Paraphrase présente encore
deux ou trois exemples de cette clarté et de cette concision que
Sainte-Marthe retrouve, de temps à autre, au milieu même de la
prolixité. « Nam vos non metuit », écrit-il, « qui vester est factor :
vos non reformidat qui vester est Dominus : vestra consiha,
& impias molitiones vestras non veretur, qui vos in nictu oculi,
redigere ad nihilum potest ^ ». Mais, bien que cette Para-
phrase prouve une profonde connaissance de l'Ecriture, bien
qu'on y trouve d'éloquentes invectives et qu'elle soit parfois
ornée d'images originales ou vives et, quoique rarement, brille
par la clarté ou la vigueur de son éloquence, ses qualités com-
pensatrices sont moins nombreuses que ses défauts. Elle est
en somme amère, d'une invention médiocre, peu soignée dans
son arrangement et verbeuse sans nécessité.
La Paraphrase du Psaume xxxiii marque sur elle quelque
progrès. Ecrite par Sainte-Marthe quand il sortit de prison, le
Psaume ayant été choisi parce qu'il répondait à ses sentiments de
gratitude, elle n'a naturellement pas l'amertume et encore moins
le ton vindicatif de la Paraphrase précédente. L'exclamation
par laquelle elle débute donne la note du sentiment qui y domine
d'un bout à l'autre : « Si quisquam est mortalium,cui data fuerit
unquam occasio benedicendi Dominum Deum, ac ei gratias
agendi, pro acceptis ab eo prseter meritum magnis et multis
beneficiis : ipsum esse me, fateri certe veritas cogit ^ ». La Para-
phrase est tout entière sur ce ton ; c'est en somme un joyeux
chant de louanges et de gratitude, qui se termine sur les joies du
Paradis qui nous sont promises.
Si l'esprit de cette Paraphrase est plus chrétien que celui
de la précédente, il est aussi moins doctrinal. Les questions de
doctrine sont sans doute abordées en passant; mais, si l'on peut
voir par là que les vues de Sainte-Marthe n'avaient pas varié,
elles ne sont pas épuisées et discutées à fond comme dans la
1. hi Psalmutn Septùnum... Paraph., p. 53.
2. Ibid., p. 79.
3. In Psalmum... XXXIII Paraph., p. 145.
262 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Paraphrase précédente ^. Sa manière et ses procédés sont plus
naturels et moins rudes. Au lieu d'être simplement développé
par l'adjonction d'autres citations de l'Ecriture, chaque vers du
Psaume est présenté, éclairci, amplifié par des images et des
explications plus ou moins originales, dans lesquelles les ornements
bibliques entrent toutefois pour une grande part. Beaucoup de
choses viennent des expériences personnelles de Sainte-Marthe,
plus encore de son propre cœur. Par exemple, lorsqu'il paraphrase
avec exultation les mots « Laus ejus semper in ore meo «, l'on
voit bien qu'il ne fait qu'exprimer sa propre reconnaissance :
« NuUum erit mihi prsefixum tempus, nuUa stata hora, nullus
certusdies, nullus item constitutus modus laudis ejus. Sit mane,
sit vesper, sit dies, sit nox, sit festus dies, sit profestus, sit sere-
nitas, sit tempestas : ego omni tempore, omni die, omni hora,
omni momento, omni denique in loco prsedicabo bonitatem Dei
mei & laudabo Nomen ejus in perpetuum ^. » Sa description des
humbles, dont il est question dans le vers « Audiant mansueti &
laetantur », soutenue mais non écrasée par les allusions bibliques,
est de nature à laisser croire au lecteur qu'il a devant lui l'idéal
personnel de Sainte-Marthe :
« Qui vim faciunt nulli, set laesi facile condonant inju- Rom. 10
riam ; qui non retaliant malum malo, set pro malo re-
pendunt bonum, qui rixosas non amant divitias, non
opes, non latifundia, non dignitates, non honores,
set quietam paupertatem, atque adeo veram animi
tranquillitatem ; qui noscunt seipsos, ac proinde nihil Rom. 4
justitise ac sanctitatis meritis et operibus tribuunt
suis, set Fidei in JESUM CHRISTUM ; qui abnega-
runt sese, & opéra sua mala habant quam maxime
exosa, seque plane cruci subjecerunt, ac solius Dei ma- Mat. 13
nui commiserunt ; qui que (ut semel finiam) verè Deum
timent, & de quibus'scriptum est, diriget mansuetos
in judicio ^. »
D'un bout à l'autre de la Paraphrase, le lecteur se sent essen-
tiellement en contact avec l'auteur. Au lieu de n'avoir qu'à
1. Cf. In Psalmum... XXXIII Paraph., pp. 145, 152, 170, 171, 173, 177, 178,
179, 182, 186, 192, 194, 197, 198, 201.
2. Ibid., p. 149.
3. Ibid., p. 152.
ŒUVRES LATINî^S 263
s'étonner d'une science de l'Ecriture a undique decerptam », il
y trouve avec plaisir les réalités du sentiment ; il sent que l'au-
teur lui présente les fruits d'une profonde expérience en matière
de religion, lorsque Sainte-Marthe définit la différence entre la
crainte basse et la crainte filiale, en rappelant l'exhortation du
Psalmiste : « Timete Doniinuni onuies sancti ejus », où lorsqu'il
décrit les violences des désirs charnels et leur satiété — « expletos
magis cruciat saturitas quam cruciaret famés » — , ou lorsqu'il
compare l'affection et l'amour de Dieu à celui de l'homme :
« Longe quidem alius est benigni illius patris cœlestis favor, longe
di versa illius amicitia ^ ». Le fanatique apparaît chez Sainte-
Marthe lorsqu'il prophétise le changement d'opinion qui se
produira inévitablement quand la lumière du monde brillera
« pulsis traditionum humanarum tenebris ^ » ; le philosophe,
lorsqu'il médite sur la mort, à jamais inévitable : « Non est nobis
obscurum nos communi naturae lege mori debere : proinde
quid refert, utrum, vel morbus vel alius casus vitam auferat,
an persecutor ^ ». Ce sont peut-être là des lieux communs de la
Foi ou du Stoïcisme, mais ils n'en portent pas moins l'empreinte
de l'individualité de leur auteur. Si rien de ce que Sainte-Marthe
a dit dans sa Paraphrase ne peut être considéré comme profond
ou comme une révélation, tout y est au moins sincère et per-
sonnel.
Le style de cette œuvre n'a pas une grande valeur. Elle possède
une certaine éloquence aisée, souvent redondante, qui prouve
que son auteur avait quelque don de la phrase. Elle est même
parfois ornée d'images frappantes, qui sont évidemment les
fruits de la science et de l'imitation du langage de l'Ecriture —
inévitable dans une Paraphrase. Par exemple, il écrit au sujet de
sa relaxation : « Post tempestates multas mihi Sol ille veritatis
purissimus illuxit, & è tenebris & carcere, in lucem & libertatem
revocavit ■* ». C'est dans l'affliction, écrit-il encore, que paraissent
le mieux la Constance et la Foi « ut aut unguentorum suavis &
bonus odor, aut aromatum fragrantia non sentitur nisi movean-
tur illa, haec frangrantur vel ircendantur^ ». Mais ce n'est ni la
1. In Psalmum... XXXIII Paraph., pp. 171, 185, 190.
2. In Psalmum Septimutn... Paraph., p. 195.
3. Ibid., p. 196.
4. In Psalmum... XXXIII Paraph., p. 165.
6. Ibid., p. 196.
264 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
facilité, ni la phraséologie, ni l'imagination qui marquent la
supériorité de cette Paraphrase sur le précédent essai ; c'est la
maîtrise avec laquelle Sainte-Marthe use du latin pour exprimer
son émotion sincère et communicative. Chaque page respire la
sincérité et c'est bien plutôt, le lecteur peut s'en convaincre, la
vérité de ses sentiments que l'art ou l'habileté qui lui donna le
moyen de s'exprimer de façon communicative.
Si la seconde Paraphrase de Sainte-Marthe marque un progrès
sur la première, toutes deux sont bien inférieures à sa Médita-,
tion sur le Psaume xc. Composée beaucoup plus tard, à
la maturité de ses facultés et après plusieurs années d'expé-
riences profitables, acquises dans un monde plus vaste que
celui qu'il avait connu avant son emprisonnement, la Médita-
tion prouve de toute manière que le caractère de son auteur avait
mûri. C'est essentiellement l'œuvre d'un homme du monde, d'un
écrivain confiant en ses forces. Sa Théologie, sans avoir variée, est
plus conciliante ; elle révèle peu de traces d'amertume person-
nelle. Si Sainte-Marthe accuse la vanité de ce monde, il ne nie pas
la puissance de ses attraits. L'ouvrage montre que plus d'atten-
tion fut donnée à la composition ; son style est plus assuré. Le
soin que Sainte-Marthe donne à son style le rend parfois pré-
cieux, car le raffinement de sa pensée lui fait commettre des
fautes de goût, dont il eut été incapable quand il composait ses
Paraphrases beaucoup plus rudes.
L'attention accordée à la composition paraît déjà dans l'ar-
gument qui sert de préface à la Méditation. 11 suppose trois inter-
locuteurs s'entretenant dans le Psaume — le Prophète, l'Homme
de Foi, l'Esprit de Dieu ; leur colloque contient la doctrine —
et Sainte-Marthe résume alors nettement le sujet de l'ouvrage —
« ut qui Christianismum profitetur et deo fîdit, undecumque
munitissimus et tutissimus sit : nec Dsemonum subdolas tenta-
tiones, nec mundi malignitatem, nec hominum insidias, nec
pestis contagionem, nea bestiarum etiam noxiarum impetum et
ssevitiam formidare amplius possit ^ ». Le Prophète ouvre le
colloque en promettant que celui qui s'abrite sous la protection
du Très-Haut repose à l'ombre du Tout-Puissant. Encouragé
par ces paroles, l'Homme de Foi prend la résolution de ne pas
rougir ni craindre de confesser le Seigneur, son refuge et sa
1. In Psalmum XG... MediL, fol. 5 r".
ŒUVRES LATINES 265
forteresse, son Dieu en qui il se confie. A peine a-t-il pris ce parti,
que le Prophète l'interrompt, en poursuivant sa citation du
Psaume, depuis le troisième jusqu'au huitième vers. En ces vers,
explique Mainte-Marthe, le Prophète confirme la promesse de
début du Psaume, « tanta sane cum energia » que le fidèle s'ap-
proche de Dieu lui-même, en lui adressant les premiers mots du
neuvième vers : « Car tu es mon refuge, Jéhovah ». Le prophète
l'interrompt et continue le Psaume jusqu'au vers quatorze, mon-
trant l'avènement de l'espoir dans les promesses de Dieu : « Nemo
est autem, si modo Dei amore vel minimum tangatur, qui,
quum hac legit et secum expendit, gaudio non subsiliat ; atque
sentiat incredibilem in animo consolationem, ubi clare perspicit,
nihil sibi a rébus quibuscumque noxiis periculi imminere ^ > ,.
Le Seigneur prononce les trois derniers vers, du quatorzième
au seizième, pour confirmer les paroles du Prophète, « ne is putet
hominis tantum verba et promissiones, non Dei esse ^ ». Sainte-
Marthe analyse les paroles que Dieu exprime en ces vers, il les
divise et subdivise, ce qui montre que, tout en répondant aux
nouvelles impulsions mtellectuelles, il était encore gêné par son
éducation scolastique. Il en tire des prémices et une conclu-
sion :
Fidelis nomen Doniini cognoscit ergo,
Fidelis Devim invocare potest ;
il montre que la conclusion se confirme par l'autorité, par l'esprit
de Dieu et il explique encore que les « longs jours )> du dernier
vers signifient la vie éternelle, « mon salut » le Christ Jésus, et
que saint Jean faisait allusion à la promesse contenue dans ces
vers quand il écrivait : « Je vous ai écrit ces choses..., afin que
vous sachiez que vous avez la vie étemelle. » Sainte-Marthe
termine par cette définition concihante de la Foi qui a déjà été
citée ^.
n nous a semblé utile de nous étendre quelque peu sur l'Argu-
ment, parce que son arrangement méthodique donne un avant-
goût de celui qui sera appliqué à la Méditation. Sainte-Marthe
ne se contente pas, comme dans les Paraphrases, de mettre en
marge chaque vers du Psaume au fur et à mesure qu'il avance
1. In Paalmum XC... Médit., fol. 5 v".
2. Ibid., fol. 6 r".
3. Cf. supra, p. 249.
266 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
en son exposition. Le Psaume devient partie intégrale de la
Méditation. Ses vers, ou une partie de ses vers, y prennent place
à la manière d'un refrain répété et l'effet produit est presque
rythmique. Les premiers mots du Psaume, par exemple, (( Qui
habitat in adjutorio altissimi », y sont répétés douze fois et font
chaque fois partie intégrale de la phrase. La première fois, il y est
introduit d'une manière presque casuelle, comme climax de
l'exorde de Sainte-Marthe. C'est seulement après sa répétition
continue, à l'intervalle d'une page ou environ, qu'il s'impose à
l'attention du lecteur comme l'idée centrale de l'Argument. La
manière dont ce texte est traité peut être entièrement prise pour
le type de celle qu'il adoptera d'un bout à l'autre de la Méditation
pour chaque vers ou chaque fragment de vers. La Méditation
débute par une comparaison entre la vanité de toutes choses et
le bonheur de celui qui « habitat in adjutorio altissimi ». La chair
peut mettre son espoir en la richesse, « tanquam in sacra quadam
anchora ^ », mais un voleur, le feu, les dés ou un seigneur avide,
peuvent mettre un homme dans la misère la plus dure et, si le
hasard ne le dépouille pas, la mort le fera à coup sûr. Ce n'est
donc pas le riche qui est heureux, mais celui qui habite dans la
retraite du Très-Haut, « qui habitat in adjutorio altissimi ».
L'ambition des honneurs aiguillonne aussi beaucoup d'hommes ;
car ceux qui les ont acquis sont estimés et recherchés, ils ob-
tiennent les premières places et tiennent le gouvernail des
affaires publiques, tandis que les hommes qui ne sont point
connus restent méprisés et sans gloire « qualicunque virtute
illustrentur ^ ». Cependant l'histoire nous enseigne par ses
exemples qu'il n'est pas sûr de se glorifier des dignités et des
honneurs de ce monde, ou de tenir compte des faveurs incertaines
de la foule, qui renverse ses propres favoris, « et quos fuerat
inaudito favore prosecutus, ex inopinato, capitali ac intestino
odio perdidit ^ ». Le fonctionnaire corrompu, quelque grands que
soient ses honneurs, sera sûrement puni « utcunque procrastinet
Deus ac ultionem différât » ; mais d'autre part le juste, s'il reste
incorruptible, ne peut pas éviter la colère d'un plus puissant
et court le risque d'être détruit ou accusé d'un crime capital.
1. In Psalmum XC... Médit., fol. 9 vo.
2. Ihid.
3. Ibid., fol. 10 r°.
ŒUVRES LATINES 267
Comment peut-il donc être heureux, celui dont l'éclat est dû à
des honneurs si incertains ? Il est bien plus heureux, celui « qui
liabitat in adjutorio altissimi ». Et les courtisans, « qui sunt
Pi-ineipihus a latere, a manibus. ab auribus, a secretis », la fortune
semble leur sourire ; mais combien incertain est leur avenir !
« Ne mettez pas votre confiance dans les princes, dans les fils de
l'homme, qui ne peuvent sauver », bien plus prudent celui « qui
habitat in adjutorio altissimi ». Pourtant, les victimes de la
fortune peuvent se tourner vers leurs amis. Personne ne peut
mettre en doute la nécessité de l'amitié pour les humains, « nisi
simul ambigat, sint ne mundo aqua et ignis res necessarise, ^ »
et un véritable ami est un trésor incomparable ; mais l'homme
est vain, il n'y a que Dieu qui ne change pas. Dans la prospérité,
un homme compte beaucoup d'amis, que ses faux amis, « ore
tenus amici isti » abandonnent « in mediis fluctibus », comme un
alliage d'or disparaît dans la fumée du four. L'homme sage n'est
donc pas celui qui place toute sa confiance dans des amis avec
qui il a fait bonne chère <( cum quibus salis modios multos con-
sumpsit », mais celui « qui habitat in adjutorio altissimi ». Et que
dire de ceux qui considèrent le plaisir comme le plus grand bien ?
Sainte-Marthe fait un tableau vigoureux des hommes de plaisir :
ce potant, ludunt, rident, stertunt, scortantur : et quidquid con-
cupiscit in eos caro, id perficiunt ». Personne ne vit plus agréable-
ment que les amis du plaisir, personne ne les trouble, leur souci
constant de réaliser les désirs des grands les leur recommande.
En somme, ils réussissent de toute manière. Quelle vie pourrait
être plus heureuse, si elle n'était pas aussi odieuse à Dieu
qu'agréable au monde et à la chair ? Mais, à part les maladies
et les morts subites qui peuvent être leurs conséquences, les
plaisirs seraient déjà des malheurs pour cette seule raison qu'ils
nous excluent de la société des Bienheureux. L'homme de plai-
sir n'est pas heureux comme l'est celui qui « habitat in adjutorio
altissimi ^ ». Ils ne sont pas davantage heureux ceux qui sont
gonflés de la sagesse de ce monde et se fient à leurs « œuvres »
et à leurs mérites. La Sagesse de la Chair est l'ennemie de Dieu;
c'est de la folie à ses yeux. Là encore Sainte-Marthe s'engage
en une discussion sur les « mérites » et la « grâce », qu'il conclut
1. In Paalmum XC... Médit., fol. 10 r» et v°.
2. Ibid., fol. 11 r°.
268 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
en disant que tout va bien non pour celui qui compte sur ses
seuls « mérites » pour sa justification, mais pour celui « qui
habitat in adjutorio altissimi ^ ».
La manière dont Sainte-Marthe a traité ce premier texte le
montre sous son meilleur jour. Son application de l'Ecriture aux
expériences spirituelles ou positives de ses lecteurs sonne juste.
Il n'est pas douteux qu'à cette lecture ils ne se souvenaient de
comparaisons et d'exemples de ruine, de déchéance, d'amitié
trahie, de maladie ou de mort consécutives à une vie déréglée ;
tout cela n'était pas rare à cette époque d'intrigues et d'excès.
Mais ce qui frappe le plus dans ce passage, c'est son plan bien
conçu et soigneusement suivi et, à cet égard encore, il peut être
considéré comme type de toute la Méditation. L'idée centrale
n'est jamais obscurcie ; Sainte-Marthe n'oublie jamais qu'il traite
de la protection que Dieu assure à ses Élus et des bénéfices nom-
breux qu'elle leur procure, et il hmite à ce sujet le commentaire
qu'il compose pour chaque vers. Mais, pour parler des relations
entre Dieu et l'âme, il est cependant nécessaire de donner quel-
ques explications sur le monde tel qu'il est. Pour Sainte-Marthe,
la clef du problème du monde présent nous est fournie par la
doctrine de la Providence, qu'il présente sous un aspect qui
rappelle au moins le sens plus fort que reçut cette doctrine un
siècle plus tard, lorsque Bossuet la codifia pour l'église Galli-
cane. Sainte-Marthe avait déjà traité ce sujet dans la Para-
phrase du Psaume vu, écrite- dans un sentiment de détresse
et de ressentiment ; mais, là, il insistait plus sur le problème que
sur sa solution. La Chair voudrait persuader au Fidèle que Dieu
doit aimer ceux qu'il favorise ici-bas et haïr ceux qu'il afflige,
et même les Justes doivent avoir eu cette idée ; Sainte-Marthe
rappelle les exemples de Job, de David, de Jérémie, d'Habacuc.
Il rappelle à Dieu ses promesses, le prie de secourir ses serviteurs ;
mais son ton est loin de celui du Chrétien qui espère, et il semble
implorer plutôt Vengeance que Justice. Dans la Paraphrase,
il aborde en passant la solution du problème de l'injustice dans le
monde ; mais il n'épuise pas la question de la Providence, tandis
qu'il exprime plus amplement ses vues dans la Méditation. Là
encore, s'il les présente dans différents passages, ce n'est que
lorsqu'il arrive à traiter les derniers mots du Psaume, que Sainte-
1. In Psalmum XC... Médit., fol. 11 v°.
ŒUVRES LATINES 269
Marthe présente complètement sa conception du rôle de Dieu
dans le gouvernement du Monde ^. Là encore, les difficultés du
problème sont clairement exposées ; mais la plus grande impor-
tance est donnée plutôt à la solution qu'aux données mêmes.
Dieu est le maître du Monde, cette vie est une épreuve, l'Éter-
nité le résultat final ; telle est la véritable explication. Ce
monde doit donc être pris tel qu'il est. Ailleurs Sainte-Marthe
avait remarqué que, pour des raisons appartenant à Dieu, la
puissance est aux mains des Princes « quibus non sine caussa à
Deo commissus gladius est » ; que le persécuteur peut être l'ins-
trument de la volonté de Dieu, le riche, son intendant ^. Ici
il s'applique à élaborer sa théorie. Ce qui semble un mal aux yeux
des hommes l'est si peu aux yeux de Dieu que, si les hommes
pieux et les élus n'en étaient victimes, ses promesses ne seraient
pas accomplies ^. Les promesses de Dieu rendent les tribulations
inévitables en ce monde, sans quoi que signifieraient-elles ?
La Sagesse du Monde peut insinuer que les serviteurs du
Christ sont maltraités et méprisés ici-bas, « inglorii, explosi,
despicabiles, ignominii, lapidati, pauperes, et modis omnibus
adflicti », bien que Dieu leur ait promis la Gloire ^. « O cœcum
Garnis judicium », s'écrie Sainte-Marthe, exhortant les Chré-
tiens à secouer la trame d'un tel raisonnement : « absurdas
hujusmodi et impias ratiocinationes (si modo animum tuum
semel occupaverint) quam ocissime excutias ^ ». Si Dieu en
élève quelques-uns aux honneurs et augmente leurs richesses,
Il laisse pour la plus grande partie du temps mépriser et mal-
traiter les héritiers de la Gloire éternelle. Il est le seul maître
des honneurs et de la richesse ; Il est leur seul dispensateur.
Sainte-Marthe supplie ceux qui sont puissants et nobles en ce
monde de prendre garde à ne pas oublier Dieu qui les a élevés.
Qu'ils n'oublient jamais qu'ils ne sont que les régisseurs, et non
les propriétaires de ce qu'il possèdent. Qu'ils n'en concluent pas
hâtivement que les pauvres et les malheureux sont haïs de
Dieu ; mais plutôt qu'ils les révèrent et les embrassent comme
1. In Psalmuui XC... Médit., fol. 47 r«, 50 r".
2. In Psalmum Septimum... Paraph., pp. 128, 127 ; In Psalmum XC... Médit.,
fol. 16 ro.
3. In Psalmum XC... Médit., fol. 47 v».
4. Ibid., fol. 47 v» et 48 r».
6. Ibid., fol. 48 v^.
270 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
des favoris de Dieu ^. Mais il ne faudrait cependant pas supposer
que le Seigneur aime moins ceux qu'il n'éprouve pas par des
croix terrestres : « Nam licet Reges, Principes et summates,
autoritate valeant, divitiis abundent, honorati sint, atque
vivere videantur pacatissimi, sentiunt tamen in spiritu crucem,
alius graviorem, alius leviorem : hic uno, ille alio modo : ac
fréquenter in majoribus augustiis et doloribus versantur, quam
qui in hominum oculis pares cum Hiobo adflictiones sustinent ».
Ceux-là seuls vivent mal qui n'ont à porter aucune croix ici-
bas. Ce n'est pas en ce monde que les promesses de Dieu seront
définitivement accomplies. Quand II fait cette promesse « je
le rassasierai de longs jours », Il entend par là la vie éternelle.
C'est cette vie éternelle qui doit justifier et expliquer l'existence
terrestre. Le temps est maître de ce monde ; les « longs jours »
ne peuvent s'écouler ici-bas. Sainte-Marthe élabore cette idée
en un passage singulièrement éloquent et ses paroles sur la
fuite du temps ressemblent assez à un faible prélude du fameux
passage de Bossuet sur un sujet semblable : a Régit et gubernat
Mundum Tempus ; constat autem illud momentis, horis, diebus,
mensibus ac annis. Certis horis dies, certis diebus mensis, certis
mensibus annus constituitur ; certis item annis vitse humanse
spatium et curriculum terminatur : ubi tu in Mundo longitu-
dinem reperies ? Cœlum et terra transibunt ; id ita futurum
esse soli inficiantur, qui verbo Dei veritatem et certitudinem
tollunt : quid est aliud transire, quam finem accipere, ubi autem
finis inibi certe longitudo dierum esse non potest 2. »
Les explications fournies par Sainte-Marthe au sujet des
difficultés intellectuelles auxquelles sont soumises les Chrétiens
ne sont pas toujours aussi plausibles que ces dernières. Par
exemple, lorsqu'il essaye dé repousser les objections à la doc-
trine de la Prédestination, il ne peut échapper au cercle vicieux.
Le pouvoir de Volonté ne nous appartient pas de crier vers Dieu,
ou de Lui demander ce qui nous semble bon ; ainsi pensent
ceux (( qui te vsimul cum eis languidum, torpentem, ac stupidum
esse volent ^ ». Ils ne crient pas vers Dieu, s'écrie Sainte-Marthe,
parce qu'ils ne le veulent pas ; ils le feraient s'ils le voulaient,
1. In Psalmum XC... Médit.
2. Ibid., fol. 49 v».
3. Ibid., fol. 46 v».
ŒUVRES LATINES 271
mais ils ne peuvent le vouloir puisqu'ils se sont séparés de Celui
qui donne à tous le pouvoir de vouloir et d'exécuter ce qui est
juste ^ Mais un raisonnement aussi vain est exceptionnel chez
Sainte-Marthe. En général il se montre à la fois clair et logique
dans la Méditation.
La clarté, la consistance, la sûreté des appels ne sont pas
les seuls mérites littéraires de cet ouvrage. La puissance des
descriptions de Sainte-Marthe, dont il avait fait déjà un bon
usage dans ses Oraisons funèbres, ne s'afïirme pas moins dans la
Méditation. On pourrait prendre pour exemple de ceci la compa-
raison entre l'hypocrite et le loup habillé en mouton. C'était un
sujet favori, sur lequel Sainte-Marthe s'était déjà étendu dans
sa première Paraphrase ^. En une demi-page de traits réalistes,
il nous présente le portrait du Tartufe de sa génération, dont
le nom, pour Sainte-Marthe, était sans doute Mulet. « Sic hypo-
crita, jejunio se macerabit, lachrymis se conficiet, totas noctes
in oratione pernoctabit, pannosus ac impexus in médium pro-
dibit, sua charitatis nomine profuse largietur, viduas. vinctos,
ac pupillos visitabit et solabitur, mundum detestabitur, atque
de cœlesti patria semper loquetur. Hsec omnio verae pietatis
opéra esse, nemo (nisi impius) negabit : set si tu intérim exa-
mines, qualis sit homo interior simulatae istius sanctitatis,
experiere profecto, sanctulum tuum avaritia œ.-tuare, caligare
adfectibus, in vindictam toto studio ferri, ambitione exardescere,
superbia infiari, spurca venere dissolui, ac denique nihil minus
esse, quam cui assimilatur : et ut in summa dicam, sub hac
persona, omnis generis vitia pro virtutibus sese venditant ^ ».
Les portraits de ce genre sont nombreux. Le voyageur « qui
média nocte in obscuro loco ambulat, quo vadat plane ignorât ;
ac, nisi aut lumen habeat aut ducem, periculum est ne in foveam
aliquam incidat, vel in lapidem aliquem impingat, vel sese
parietibus illidat * » ; Satan, travaillant en vain « frustra tibi
insidias struit, frustra laqueos tendit, frustra lapides in via tua
jacit ^ » — ce sont autant d'exemples des nombreuses images
que Sainte-Marthe présente à « the inward eye ».
1. In Psalmum XC... Médit.
2. In Psalmum Septimum... Paraph., pp. 59 ot 60.
3. In Psalmum XC... Médit., fol. 28 r".
4. Ibid., fol. 24 v».
5. Ibid., fol. 24 yo et 40 vo.
272 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Et, bien que les occasions de déployer son éloquence y soient
moins nombreuses, la Méditation n'est pas dépassée en enthou-
siasme oratoire par les Oraisons funèbres. Si le style de la Médi-
tation est descriptif, elle ne fait guère moins appel à l'oreille
qu'aux facultés visuelles. Le feu et le vigueur de l'orateur y
éclatent maintes fois. Sainte-Marthe fait usage de l'exclamation,
du procédé de la question, des répétitions éloquentes d'un mot
ou d'une phrase, de périodes trop visiblement balancées. Il est
souvent difficile au lecteur de se persuader qu'il lit une médita-
tion pieuse et n'écoute pas un discours d'une rhétorique pas-
sionnée, quoiqu'assez savante. Il semble au moins certain que
Sainte-Marthe doit s'être plus d'une fois imaginé s'adresser à
un auditoire sympathique, plutôt qu'à un lecteur impartial.
On dirait qu'il se fouette lui-même avec le son et, si cela produit
souvent un effet de surexcitation, il réussit généralement à éviter
le vide sonore, écueil des écrivains qui prennent plus de souci
du son que du sens. Arrivant au vers qui promet au fidèle déli-
vrance et protection, Sainte-Marthe interrompt son exégèse
pour s'écrier : « 0 mellita verba ! O felicem promissionem iis
omnibus qui Deo fidunt ! Vides o Vir pie, quse sit merces Fidei
et Spei tuae : nempe liberatio. Habitare in adjutorio altissimi,
dicere illi, susceptor meus et refugium meum es tu : quid aliud
est, quam spem in eum suam defigere ^ ». Peut-être le meillenr
exemple du style des exhortations de Sainte-Marthe, c'est
son résumé des véritables pensées d'un chrétien devant la
mauvaise fortune : « Si quidquam tuae fidei servandum com-
misero, dicesne a me injuriam te accepisse id si repetam ?
Sanus eras, in morbum incidisti : dives eras, in penuriam pro-
lapsus es : in precio apud homines eras, nunc inglorius, ab om-
nibus exploderis ; pacificam ducebas vitam, nunc te impetunt
omnes : heri vivebas, hodie ad mortem pertraheris : quid quod
tuum esset, perdidisti ? Sanitatem tibi, divitias, honores, pacem
et vitam etiam ipsam, Deus ut crechtor commodarat, quod suum
est repetit ac tibi aufert, qua tibi expostulandi relinquitur
occasio 2 ? » Mais la rhétorique expressive et vigoureuse de
Sainte-Marthe ne l'empêche pas toujours de tomber dans les
puérilités qui menacent l'orateur trop ardent. Il nous donne au
1. In Psahnum XC... Médit., fol. 43 v».
2. Ibid., fol. 30 v°.
ŒUVRES LATINES 27.^
moins un exemple de ces ennuyeuses analyses superfétatoires,
legs des écoles et que les chaires modernes n'ont pas encore com-
plètement oubliées. Dans la protection de qui, demande Sainte-
Marthe, s'abritera le Juste ? et alors qu'il aurait pu se souvenir
des questions et des réponses dithyrambiques du Psaume xxiv,
il préfère donner une inutile et puérile explication de ce
que Dieu est et n'est pas : Or, dit-il, il n'est pas question de la
protection de Satan, le seigneur de ce monde, ni de celle de ce
Dieu inconnu des Athéniens ; l'homme juste n'habitera pas sous
la protection de dieux et d'images sculptés — idoles que les
Gentils adoraient au lieu de Dieu — ni de celle de ce dieu des
Epicuriens, qui font leur dieu de leur ventre, ni de celle du dieu
des avares et des usuriers, qui font de l'argent leur dieu, mais
sous la protection du Dieu du Ciel, etc.. ^.
Il est juste de dire que ce n'est pas souvent que Sainte-Marthe
se bat de cette manière contre des moulins à vent ; mais on ne
peut nier que la Méditation ne soit viciée par une autre espèce
d'artificialité. Les années écoulées qui lui avaient donné, avec la
connaissance de la vie, la maîtrise de son instrument et l'instinct
sûr de ce qui émeut, avait aussi développé son adresse d'auteur
et sa subtilité dans l'art — ou ce qu'il prenait probablement
pour un art — des interprétations recherchées, dont la contre-
partie était le Pétrarquisme de ses thèmes poétiques, que Sainte-
Marthe, ainsi que nous l'avons vu, adopta de bonne heure.
A l'époque où il composa sa Méditation, cette mode poétique
était à peu près à son apogée ; aussi n'est-il pas surprenant
que, dans sa prose religieuse et même dans son latin, Sainte-
Marthe ait laissé paraître sur sa manière quelques traces de
cette mode. Le lecteur le surprend presque en train de chercher
une citation ou une image qui aille avec quelque explication
fantaisiste du texte. On ne pourrait peut-être trouver de meilleur
exemple de cette faiblesse que la manière dont il traite les vers
douze et treize du Psaume, qui promettent au Fidèle que les
anges « le porteront sur leurs mains de peur que son pied ne heurte
contre la pierre » et qu'il marchera sur le lion et sur l'aspic et
foulera le lionceau et le dragon. Ces images offrent à Sainte-
Marthe un vaste champ pour des exercices plus ingénieux
qu'édifiants et il raffine sur ce thème avec un visible plai-
1. In Psalnium XC... Médit., fol. 12 v°.
18
274 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
sir 1. Commençant par s'étendre longuement sur les fonctions des
bons et des mauvais anges, il accumule généreusement les exemples
de l'Ecriture. Il prend très au sérieux une objection imaginaire et
assez bizarre : « Quid audio ? (dices) Angelos me manibus suis
sublevaturos ? Atqui, quum Angeli sint spiritus et spiritus car-
nem et ossa non habeant, quid fieri poterit, ut manus habere
queant 2 ? ». Là-dessus il entre en une longue dissertation sur
l'usage du mot main, comme il se donnait beaucoup de peine,
dans un passage précédent, pour expliquer les épaules (les ailes,
selon nos versions) et les plumes au quatrième vers, comme si
une véritable difficulté l'avait arrêté ^. La pierre, c'est, naturelle-
ment, la pierre d'achoppement, contre laquelle tous doivent se
heurter dans l'obscurité de ce monde ; comme aussi c'est celle
« qu'ont re jetée ceux qui bâtissaient » et qui était destinée à
devenir la pierre d'angle, et Sainte-Marthe ne peut résister à
l'envie d'insinuer que Satan sème les tentations comme des
pierres. Toutefois, c'est lorsqu'il en vient au lion et à l'aspic,
au lionceau et au dragon, ou plutôt, comme dit la Vulgate : « As-
pidem et Basihscum... Leonem et Draconem », que Sainte-
Marthe montre le plus de préciosité et de recherche. Pline,
heureusement ou malheureusement, avait parlé de toutes ces
créatures * et, comme je l'ai déjà exphqué antérieurement,
Sainte-Marthe s'en était formé une idée en grande partie d'après
l'auteur latin. Un homme mordu par un aspic doit trancher
toutes les parties de son corps qui ont été atteintes ; de même il
ne reste d'espoir pour une âme en laquelle Satan a versé son
poison que si elle abandonne toutes ses affections mauvaises.
Le souffle aussi bien que le contact du basilic détruit les plantes
et les animaux; ainsi le Diable détruit-il irrémédiablement ceux
qu'il atteint de son souffle, que Sainte-Marthe prend pour sym-
bole de ses subtiles tentations. Le dragon se cache dans le lit des
rivières et surprend les éléphants et d'autres animaux ; Satan,
que l'Ecriture désigne par « Dragonem serpentum antiquum ^ »,
s'embusque pour dévorer ceux qui n'y prennent garde. Le Hon
attaque sa proie ouvertement, mais est effrayé par le feu ; de
1. In Psalmum XC... Médit., fol. 37 V — 43 v".
2. Ihid., fol. 39 r".
3. Ihid., fol. 21 po.
4. Cf. Pline, Hist. Nat., VIII, chapitres xxxv, xxxiii, xii, xix.
5. Apoc, chap. xx, 2.
(ÉUVRES LATINES 275
même Satan assaille de guerre franche ceux qu'il ne peut vaincre
par ruse. Sainte-Marthe n'oublie pas non plus de citer la com-
paraison que fait saint Pierre entre le Diable et le lion rugis-
sant, qui rôde autour des Fidèles cherchant qui dévorer. Et quel
feu peut le terrifier, sinon celui dont David a dit : « Ignitum
eloquium tuum », et Salomon, « Omnis sermo Dei ignitus », ce
même feu à l'aide duquel le Christ le mit en fuite ^ ? Quand le
Diable se transforme en ange de lumière, ou tente la Chair, c'est
un aspic, un basilic, un dragon ; lorsqu'il accomplit les œuvres de
Satan, c'est un hon. Obéissez au Péché, continue Sainte-Marthe
après une digression, et vous serez dévoré par le lion, dont il
est écrit : « tanquam a conspectus serpentis fuge peccatum :
nam si acceseris morde bit te. Dentés leonini sunt dentés ipsis
animis hominum exitiales ». Sainte-Marthe n'entreprend les vers
suivants qu'après avoir fait toutes les allusions bibliques aux
lions, vipères, basilics et dragons qui lui viennent à l'esprit,
à commencer par l'exclamation de David : « Tu as écrasé les
têtes des monstres dans les eaux ^. » ce qui se rapporte aux
Pharaons et aux princes d'Egj^pte d'après Sainte-Marthe.
Ce passage a beaucoup de contre-parties dans la Méditation
de Sainte-Marthe ; la flèche qui vole pendant le jour, c'est
l'orgueil ; les terreurs de la nuit, c'est le désespoir que nous
inspire la conscience de nos péchés ; le « Dsemonium Meridia-
num » de la Vulgate, c'est Satan « transformé en un ange de
lumière ». Il ne peut être découvert que par la lumière qui brille
sur le bouclier de vérité du Chrétien^. Peut-être Sainte-Marthe
frôle-t-il de plus près le véritable concetto lorsqu'il parle des
flèches que Dieu envoyé par le ministère de Satan, les « traits
enflammés », lorsque ce sont des tentations de concupiscence, de
colère, d'impatience, de blasphème ou de désespoir. Rappelant
que saint Paul nous exhorte a prendre le bouclier de la Foi, pour
« éteindre tous les traits enflammés du Malin », Sainte-Marthe
se met à raffiner sur cette idée. Cette espèce de trait allume
chez ceux qu'elle blesse des feux éternels et ne laisse que désespoir
derrière elle, à moins que les eaux de la Sagesse qui sauve,
c'est-à-dire de la foi dans les promesses divines, ne les éteigne *.
1. C'est-à-dire après la tentation, par des citations de l'Ecriture.
2. Psaume Lxxiv, v. 14.
3. In Psalmum XC... Médit., fol. 26 v«, 24 \°, 27 vo, 28 v».
4. Ihid., fol. 37 v°.
276 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Si tout ceci ne s'écarte pas du style biblique, la façon dont
Sainte-Marthe élabore ses métaphores rappelle la mode littéraire
du jour. Sans doute l'Ecriture lui fournit-elle les images de la
flèche qui vole pendant le jour, des flèches du Seigneur et de leur
poison, des traits enflammés du Malin et du conseil de les éteindre,
mais ce ne serait peut-être pas aller trop loin que de dire que c'est
le Pétrarquiste chez Sainte-Marthe qui réunit ces images ensem-
ble, et y ajouta celle de l'eau de sagesse. Cette tendance à faire
des métaphores recherchées l'amène à commettre des fautes
de goût sérieuses dans sa Méditation. Cependant il est juste de
dire que les fautes de la Méditation sont plus que compensées
par ses mérites. Si de temps à autre elle penche vers « sound and
fury signifying nothing », ou vers les métaphores recher-
chées et travaillées, si elle n'est pas absolument pure de toute
faute de goût, la Méditation est cependant digne dans son
ensemble de l'auteur des Oraisons funèbres.
L'homogénéité de sa composition, son enchaînement soigneux,
son style habile et poli, l'application émouvante des expériences
du monde à la vie spirituelle, son éloquence persuasive, non
seulement la placent bien au-dessus des deux autres œuvres
latines de Sainte-Marthe, mais encore la distinguent des autres
œuvres latines de la même époque. Elle brille encore, parmi les
ouvrages dont les périodes obscures et gauches furent le trop
fréquent résultat d'efforts faits pour imiter le style cicéronien,
par la simple grâce et la facilité de sa langue. Pour la langue
seule ou le talent descriptif, ou pour la piété profonde et sincère,
on ne pourrait peut-être pas affirmer que la Méditation est
supérieure aux deux Paraphrases; mais, à tous autres égards, les
œuvres latines de Sainte-Marthe montrent un progrès constant
de l'une à l'autre en vigueur et en habileté. La Paraphrase du
Psaume vu, si puissante que soit sa langue est trop violente,
trop rude et trop confuse pour mériter beaucoup d'admiration
de la part de ses lecteurs, et celle du Psaume xxxiii captive
l'attention par son ardeur et parfois son éloquence poétique.
Cependant un futur historien de la littérature latine de la
Renaissance pourrait sans injustice négliger ces deux productions,
tandis que le même auteur imaginaire ne pourrait à bon droit
refuser de faire un sérieux éloge du dernier et meilleur ouvrage
de Sainte-Marthe, la Méditation sur le Psaume XC.
CHAPITRE V
CONCLUSION
Avec les Œuvres latines finit l'histoire des productions de
Sainte-Marthe ^. Il faut avouer qu'il se montre étonnamment
versatile et qu'il est l'homme des contrastes surprenants, si
on lui dénie une grande originalité. Influencé de nombreuses
manières par les nouvelles impulsions intellectuelles et les cou-
rants de son temps, il resta cependant attaché par affection et
par admiration aux anciennes modes. Dans la Poésie Françoise
il se proclame admirateur dévoué de Marot et l'imite largement,
en usant des anciennes formes de prosodie ; cependant il est
au fond un Pétrarquiste de la première heure et, contraste
encore plus étrange, un platonicien de la première heure aussi,
appliquant ses doctrines platoniques non seulement à l'amour
1. Nous savons qu'il eut, au moins en préparation, à des époques différentes,
des ouvrages dont voici les titres et dont l'un au moins fut publié : Un ouvrage
de théologie (cf. les lettres de Breton et d'Arlier, supra, jip. 28 et 40) ; une tra-
duction fragmentaire de Théocrite (cf. la Dédicace de la P. F. à la Duchesse
d'Etampes, infra, p. 320) ; une livre d'Elégies (cf. Au lecteur, P. F., p. 187, infra,
p. 321) ; un « Livre de la conjunction des quatres Langues » (cf. Au lecteur
(errata), P. F., p. 224) ; un ouvrage sur les Rites funéraires (cf. Dédicace à
Galbert, In Psalmum Septimum... Pàraph., infra, p. 326) ; vine Anthologie
juridique (cf. ibid.) ; un commentaire du Psaume CLXXX (cf. lettre à
Furnaeus, infra, p. 331) ; une traduction des Psaumes en vers métriques (cf.
lettre à Olivier, infra, p. 333). Colletet mentionne « une belle parajjhrase latine
des sept psaumes de pénitence qui a été fort bien reçue, et dont quelques auteurs
latins de l'illustre Société de Jésus ont fait mention. « Vie des poètes français,
fol. 447 v°. Cela pourrait être la précédente, ou une version mutilée de Vin
Psalmum Septimum et Psalmum XXXIII Paraphrasis.
Brunet mentionne (art. Dolet) un « Discours de Charles de Sainte-Marthe Au
lecteur français », qui aurait été compris dans une édition séparée de 1560 de
La farme et manière de la portctuation et accents de la langue française, etc.,
traité qui originairement formait une partie de La manière de bien traduire, etc.,
de Dolet. Ce traité séparé de la ponctuation je n'ai pu le trouver dans les biblio-
thèques publiques de Paris, et je n'ai pu le consulter. Je présume toutefois que
ce Discaurs de Sainte-Marthe n'est que le Dixain au lecteur Françays, que
nous avons déjà examiné ici. Cf. stipra, p. 141 et aeq.
278 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
mais encore à l'exercice d'une piété sincère. Les Paraphrases
rendent évident le fait qu'il sympathise avec les Réformateurs,
et cependant il doit se concilier l'autorité ecclésiastique ; en effet
au moment où il écrivit ses Paraphrases, il r.urait pu lui
coûter la vie de ne pas le faire. Dans ses Oraisons funèbres, il
apparaît ardent Humaniste, admirateur convaincu de la vie et
de la sagesse antiques, ennemi cependant du Paganisme auquel
en arrivaient si facilement les Humanistes du xvi^ siècle ; par-
dessus tout fidèle amant de Platon et cependant séparant, à
regret — on aimerait à le croire — , les Chrétiens et les Platoniciens
en deux groupes distincts. Le lecteur curieux peut, dans ses
œuvres latines et surtout la Méditation sur le Psaume xc,
retrouver la trace et remonter aux sources classiques, et
ainsi découvrir l'Humaniste, tandis que la méthode de l'au-
teur reste surtout scolastique. Enfin, dernière contradiction,
bien capable de surprendre le lecteur de la Méditation : Sainte-
Marthe dédie cet ouvrage, où vibrent les sentiments profonds
de la piété chrétienne, à l'auteur d'une basse et haineuse
attaque contre son grand contemporain Rabelais, pour servir
les intérêts d'une rivalité de famiUe.
Sans aucmi doute, c'est, chez l'auteur de la Poésie Françoise,
la réceptivité, l'inclination vers les idées nouvelles qui lui don-
nent droit à notre considération. Le lecteur, même prévenu en
sa faveur, doit avouer que la valeur intrinsèque de cet ouvrage
est négligeable. Il est vrai que ses épigrammes sont plaisantes,
piquantes et même élégantes ; mais ses épigrammes ne tiennent
pas une place considérable dans l'ensemble du volume. Le reste
n'offre que de rares éclats de grâce et de sentiment poétique
en compensation d'une pénible prolixité. Si l'on admet que Sainte-
Marthe a contribué à la formation de la littérature française, il
faut que ce soit en raison des mérites de ses deux Oraisons
funèbres. L'érudition, ou plutôt ce que l'époque considérait
comme de l'érudition, y était mise en valeur pas l'art des narra-
tions, un talent descriptif très précis, l'intuition, le sens de la
langue ; l'ensemble est d'ime touchante éloquence. Ce sont ces
qualités qui font des Oraisons l'expression persuasive d'une
émotion sincère. Les œuvres latines ne peuvent naturellement
pas être considérées comme une contribution aux lettres fran-
çaises, mais on ne peut pas non plus les négliger dans l'évalua-
tion des productions littéraires de Sainte-Marthe. L'influence
CONCLUSION 279
de la littérature latine contemporaine sur la prose française à
sa période de formation est encore à étudier ; mais on peut
assurer qu'elle se fit sentir, et les Paraphrases et la Méditation
de Sainte-Marthe devraient être prises en considération au point
de vue de cette influence, car les idées y sont revêtues
d'images souvent recherchées. Les idées et les images se
trouvent exprimées dans une prose latine qui est remarquable
par sa simplicité, à une époque où l'on était fier d'une latinité
fleurie.
A côté de l'intérêt que doivent présenter ces productions pour
un étudiant des premières années de la Renaissance, la person-
nalité même de Sainte-Marthe arrête l'attention, grâce aux
scènes variées et aux influences parmi lesquelles sa vie s'écoula.
H passa son enfance dans un monastère fameux, qui était en
étroites relations avec la Cour et qui venait justement de subir
une intéressante réforme. Il étudiait à l'Université de Poitiers,
quand Calvin venait d'émouvoir cette ville d'une émotion intellec-
tuelle profonde par ses premières prédications. Il professait
au nouveau Collège de Bordeaux, puis plus tard à celui
de Lyon, nouvellement réorganisé, juste au moment où
ces deux Collèges s'éveillaient à la nouvelle science dont
l'éducation s'enrichissait. Il connaissait le grec et l'hébreu,
à une époque où la science de ces deux langues était encore
nouvelle.
On verra que Sainte-Marthe eut sa part — peut-être ne fut-
elle que passive, en général — des émotions élevées de cette
époque passionnée. Et encore ce ne fut pas toujours la part
passive. Inchnant sans aucun doute vers les nouvelles doctrines
rehgieuses, se trouvant en contact, au moins un moment, avec
Calvin et la Réforme à Genève, il endura, comme nous l'avons
vu, sa bonne part de souffrances et d'emprisonnement ; mais il
est probable qu'il ne joua pas un rôle très vaillant dans le
drame de la Réforme, de même qu'il n'en joua pas un très reten-
tissant dans le vigoureux mouvement httéraire de son temps.
Lié de bonne heure avec les hommes qui devaient former la
fameuse école Lyonnaise, il est peut-être plus remarquable
par ces liaisons que pour avoir indéniablement anticipé ses
thèses. Ses relations suffisaient à elles seules à faire passer son
nom à la postérité. D'une part il fait un retour sur Marot et
Saint-Gelais, d'autre part il prépare le chemin à Ronsard, à
280 CHARLES DE SAINTE-MARTHE
Du Bellay et à la nouvelle école. Possédant lui-même le latin
couramment et ayant pour amis des Cicéroniens délicats, il
partageait avec Dolet le même enthousiasme pour sa langue
maternelle autant que le même intérêt pour le latin. Les liens
du devoir, de l'intimité ou de l'affection l'attachèrent à des gens
aussi divers que Calvin et Marguerite de Navarre, Ducher et
Scève, Puy-Herbault et Boissoné. Ses relations avec la Reine
de Navarre étaient assez intimes pour que le choix d'un orateur
pour le service funèbre qui devait avoir lieu à Alençon tombât
sur lui et c'est aussi parce qu'il était le familier d'une maison
qui n'était presque pas moins liée aux destinées de la France,
qu'il lui incomba de composer sa seconde Oraison funèbre. La
Duchesse de Beaumont comptait en effet parmi les membres de
sa famille le père d'Henri IV, le vainqueur de Cerisolles, le
Cardinal de Bourbon, qui devint ensuite le roi titulaire, Charles X
et le fondateur de la maison de Condé. Les traces de l'adminis-
tration de Sainte-Marthe comme Procureur général de Beau-
mont ont aussi quelque intérêt, en versant leur lumière sur la
vie de l'époque.
C'est peut-être en partie à cause de cette diversité de relations
et d'occupations que Sainte-Marthe laisse à ses lecteurs une
impression de confusion ; d'éloquence dont le cours est quelque
peu mal réglé ; d'une plus grande aptitude pour le style émo-
tionnel que pour la langue purement intellectuelle ; d'une ima-
gination agitée et troublée. Il peut, comme dans ses Oraisons
funèbres par exemple, paraître suivre un plan de composition
déterminé ; mais il n'obtient pas pour cela plus d'ordonnance :
ce n'est que dans la Méditation que l'on peut reconnaître
quelque heureux effort de structure. Nous ne devons donc pas
consacrer Sainte-Marthe grand poète, ni même élégant prosa-
teur ou latiniste accompli, mais plutôt voir en lui un écrivain
dont les œuvres prouvent qu'il prit de bonne heure une part
active à l'éclosion de presque toutes les idées fécondes qui péné-
trèrent en France pendant un quart de siècle, époque de sa matu-
rité. Il serait certes difficile de découvrir un meilleur représen-
tant, un meilleur type de l'homme médiocre de la Renaissance,
que Sainte-Marthe, ou un auteur qui donnerait de meilleurs
exemples de l'effet que purent avoir sur un homme d'imagina-
tion, ou de talent, les courants opposés, la riche confusion de la
Renaissance.
APPENDICE
APPENDICE
LES VIES
DE CHARLES ET DE JACQUES DE SAINTE-MARTHE
PAR SCÉVOLE DE SAINTE-MARTHE.
Carolus et Jacobus Samarthani.
Ne tamen videar (quod ille ait) alienos agros colère, proprium
negligere, liceat hic postreniô celebrare duo Sammarthanse gentis
honestamenta Carolum & Jacobum patruos meos : quorum aller
Jurisprudentiam, aller Medicinam coluit, vterque Grsecam liiiguam,
philosophiam & ingenuas omnes artes non leviler aut perfunctoriè,
sed serio diligenlerque amplexus est. Di verso tamen more nec eodem
studiorum instilulo. Carolus enim, aurse popularis avidior, perutiles
de re sepulchraH commentarios itemque pias in Davidis carmina
commentationes & multa varij generis poematia tum Latina tum
Gallica publicavit, Jacobus autem licet Romani sermonis faeultale
perfectissimus, tamen quod homo esset inanis glor'se nusquam appe-
tens, totum istud scribendi studium facile neglexit, uberrimas illas
multiplicis eruditionis opes eodem quo seipsum tumulo conditurus,
nisi hseredes earum reliquisset filios elegantiora studia cum exerci-
tatione forensi doctissimè adaequantes. Hic Scsevolse patris vestigia
secutus Lodoicse & Leonorae Borboniis cœnobij Fontebraldsei Prin-
cipibus illustrissimis ad extremam usque senectutem non modo in
arte medica, sed etiam in consiliis & omnibus magni momenti rébus
fidelem nauauit operam. Ille Margaretse Nauarrœ auspiciis causarum
capitalium apud Alenconios prgefecturam adeptus patronam fato
functam luculentissiraa laudatione consecra\at. Nec ita multo post,
integro adhuc sevo nimia vi & copia sanguinis oppressus, emisit
animam. Cum sanguis ipse rui)tis vasis magno se impetu circum
prœcordia diffundens nativum repente calorem suffocasset.
— Gallorum Doctrina Illustrimn. . . Elogia, Liber II, p. 195 et seq.
284 APPENDICE
LA TRADUCTION DE COLLETET.
Charles et Jacques de Sainte-Marthe.
De peur qu'il ne semble, comme dit un Ancien, qu'en cultivant
les champs d'autruy, je néglige les miens propres, je pretens icy
faire l'Eloge de ces deux ornemens de nostre Famille, Charles &
Jacques de Sainte-Marthe mes deux oncles. Quoy qu'il fussent tous
deux, de profession différente, & que l'un se fust adonné sérieuse-
ment à la Jurisprudence, & l'autre à la Médecine ; si est-ce que tous
deux ils furent semblables en ce poinct, qu'ils se rendirent excellens
dans l'intelligence de la langue Grecque, & que tous deux ils s'appli-
quèrent profondement à la Philosophie, & à la cognoissance de tous
les autres arts libéraux. Ils les practiquerent neantmoins diversement,
& n'eurent pas un mesme but dans des estudes semblables. Car Charles
qui aimoit passionnément ceste réputation que l'on acquiert à la
Cour, & parmy le Peuple, après avoir composé vn tres-docte & très
utile discours des Sépultures & des Pompes funèbres, & composé de
doctes & de pieux Commentaires sur des Pseaumes de David, avec
plusieurs autres Poëmes Françoises et Latins sur de différentes ma-
tières, eut soin de mettre tous ces ouvrages au Jour. Quant à Jacques
de Sainte-Marthe, quoy qu'il cognust en perfection toutes les grâces
de la langue Latine, si est-ce que n'estant pas touché du désir de la
gloire qui s'acquiert à composer des livres, il négligea tellement la
peine que l'on prend à les escrire, que tous les thresors des diverses
sciences qu'il possedoit, eussent esté enfermés avec luy dans vn
mesme tombeau, si, par les doctes et fréquentes conférences, il ne
les eust communiquez à Louis, & à François de Sainte-Marthe ses
enfans, qui scavent encore aujourd'huy marier dignement la function
du barreau auec l'exercise des belles lettres. Jacques, marchant donc
ainsi sur les traces de son Père vScevole, servit jusques a vne extresme
vieillesse ces deux Princesses illustres, Louise, & Leonor de Bourbon,
Abbesses de Fonte vrault, non seulement en qualité de leur Médecin
ordinaire mais encore comme vn fidèle Conseiller, qu'elles consul-
toient utilement pour elles, & glorieusement pour luy dans toutes
leurs affaires importantes. Quant à Charles de Sainte-Marthe, il
s'insinua dans les bonnes grâces de Marguerite Royne de Navarre,
& comme ce fut par sa faueur qu'il obtint l'Office de Lieutenant
Criminel de la ville d'Alençon, après la mort de ceste excellente Prin-
cesse, il creût que pour recognoistre en quelque sorte les bienfaicts
APPENDICE 285
([uil avoit receus d'elle pendant sa vie, il estoit de son debvoir de
faire son Oraison funèbre a})res sa mort. Ce qu'il fit certes avec vn
grand applaudissement de toute la France. Mais peu de temps après
il se sentit pressé luy mesme de suivre sa bonne Maîtresse. Car comme
il estoit d'une humeur extrêmement sanguine, une abondance de
sang sortie de ses veines avec violence & impétuosité, maigre les
vaisseaux qui le contenoient, ayant esteint sa chaleur naturelle, il
en fut suffoqué tout a coup, & en mourut en la fleur de son aage,
l'an 1555.
— Eloges des Hommes Illustres, Liv. III, pp. 372-374.
NOMS DES PERSONNES AUXQUELLES SAINTE-MARTHE
ADRESSA DES VERS DANS LA POESIE FRANÇOISE
Alein :
A Monsieur d' Alein d'Arles. Que l'homme mesdisant de la
Femme mesdict de soy mesme. p, 14.
Arbigny :
A Madame Anne d' Arbigny, Dame de la Val en Daulphiné.
p. 89.
Balzac ; cf. Entraigues.
Beconne :
A Madamoiselle de Beconne. p. 193.
Benac :
A Jean Benac. De soy. p. 93.
Beringue :
De Beringue s'Amye et de soy. p. 14.
A Madamoiselle Beringue, de la servitude d'Amour, p. 17.
A Madamoiselle Beringue. p. 22.
De Madamoiselle Beringue. p. 54.
D'elle mesme & de soy. p. 54.
A Madamoiselle Beringue. p. 56.
A Madamoiselle Beringue, Que son Amour est immortelle.
p. 58.
A Madamoiselle Beringue, Que nostre Espérance doibt estre
en Dieu. p. 66.
A ma Damoiselle Beringue, Quel martyre c'est, brusler d'affec-
tion, & n'oser parler pour la descouvrir, p. 75.
A Madamoiselle Beringue, De Liberté & Servitude provenante
Par amour, p. 78.
A Madamoiselle Beringue, Que leur Amour ne se i)ourra minuer
pour les mesdisants. p. 86.
286 APPENDICE
A Madamoiselle Beringue, Que rien ne vault commencer un
bien, sans l'aschever. p. 91.
A Madamoiselle Beringue, De leur Honneste & irrépréhensible
Amour, p. 145.
Bigot :
A Guillaulme Bigot homme tresconsommé en Philosophie,
p. 93.
BOUREL :
A Edmond Bourel Chanoine de Romans en Daulphiné. Que
(suivant l'ordonnance de Dieu) mieulx vault se marier, que
d'entretenir Paillardes, p. 87.
BOYSONNÉ :
A Monsieur Boissoné, Conseiller à Chambery. Qu'on se doibt
fier, au seul Seigneur, non aux Hommes, p. 57.
Bressieux. Cf. Grolée-Mevouillon et Vernaison.
Chausson :
A Maurice Chausson, vers Alexandrins, p. 66.
Chereau :
A Geoffroy Chereau estant malade, Qu'on se doibt esgalement
porter en prospérité & adversité, p. 67.
Claveyson (Exupêre de) ;
Au Seigneur de Parnans. Qu'au bien d'Amour, rien ne-st
plus nuysant. que jouyssance. p. 13.
A noble Exupere de Claveyson, Seigneur de Parnans, responce
à son dixain. p. 24.
Au Seigneur de Parnans. De quelcun qui disoit qu'il aymoit
trop s'Amye. p. 31.
Au Seigneur de Parnans. Quoy que deux Amys se séparent
l'un de l'aùltre, que toutefoy, sont tousjours présents,
p. 35.
Au Seigneur de Parnans, Qu'aujourdhuy on est plus obéissant
à vice qu'à Vertu, p. 87.
Claveyson (Louis de) :
A Frère L. de Claveyson, prieur de Parnans. Que l'habit ne
fait pas le Mojme. p. 60.
Colin. Cf. Saint- Ambeoise.
Dalechamps :
A Jacques Dalechamp. p. 106.
Delisle ; cf. ; Lisle.
DOLET :
A monsieur Dolet, D'un Détracteur mesdisant de luy. p. 33.
Aux François, du Livre de Dolet, de la langue Françoise.
p. 78.
APPENDICE 287
Aux Francoys, en recomiuendatioii du Livre de Dolet, de la
manière de traduire, punctuer & accentuer, en nostre
Langue. Avecques exhortation à tous Lettrés t'rancoys,
s'aymer & soubstenir l'un l'aultrc. p. 177.
Drusac (Gratian Dupont, sieur de) :
A Drusac, détracteur du sexe Féminin, p. 94.
Du MouciiET :
Au Seigneur du Mouchet, Que le bien Céleste doibt estre pré-
féré au bien Mondain, p. 98.
Du Perault (Peron ?) :
A Madame du Perault. p. 155.
Du Peron. Cf. Pierre vive.
Du Pont. Cf. Drusac.
Entraigues (Guillaume de Balzac, Baron d') :
Sur la naissance de la fille de Monsieur le Baron d'Entraigues.
EsTABLE. Cf. Fay.
Estampes :
A Madame la Duchesse d'Estampes, luy présentant ses
Oeuvres, p. 9.
De Madame la Duchesse d'Estampes, p. 20.
A Madame la Duchesse d'Estampes, p. 37.
A Madame la Duchesse d'Estampes, p. 62.
A Madame la Duchesse d'Estampes, luy recommandant son
Oeuvre, p. 82.
A Madame la Duchesse d'Estampes, p. 125. Et cf. infra,
p. 293.
Elégie. Du Tempe de France, en l'honneur de Madame la
Duchesse d'Estampes, p. 197. Et cf. infra, p. 298 et seq.
Fay (Paul de) :
A noble Paule de Fay Seigneur d'Estables. p. 79.
Fay (Mlle de) :
A Madamoiselle d'Estable sa seur d'alience. p. 159.
Febron :
A Jean Fen'on, pourquoy n'a respondu à ses adversaires.
p. 15.
A Jean Ferron, Coq à Lasne. p. 141.
François I :
Au Roy treschrestien. p. 8.
Grenet :
A Monsieur le Chevaher Grenet au départir, p. 53.
Grolée-Mevouillon (Antoine de) :
A noble & puissant Seigneur Monsieur Anthoine de Muillion,
Baron de Bressieux. De la misère de procès, p. 29.
288 APPENDICE
A Monsieur le Baron de Bressieux, D'un qui mesdisoit de luy
en son absence, p. 59.
A Monsieur le Baron de Bressieux, dequo}' nous sommes au
monde débiteurs, p. 72.
A noble & puissant Seigneur, Monsieur Antoine de Muillion,
Baron de Bressieux, frère du susdict Seigneur de S. Pierre,
p. 170.
Grolée-Mevouillon (François de) :
A noble Seigneur, Monsieur François de Muillion, seigneur de
Ribbiers, en le remerciant des biens qu'il luy a faictz.
p. 34.
A Monsieur de Ribbiers, Qu'il fault esprouver l'amy. p. 73.
A Monsieur de Ribbiers. p. 188.
Grolée-Mevoud^on (Anne de) :
A R. Père en DIEU, Monseigneur Anne de Grolée, Abbé de
S. Pierre de Vienne, p. 166.
Haulteville :
A Madamoiselle de Haulteville ^, Comment Liberté & Servitude
(deux contraires) peuvent durer ensemble, p. 99.
Hondremarc (ou Ondremar) :
A Antoine Hondremarc Maistre d'Escholle à Romans, p. 69.
La Rivière :
Au Seigneur de la Rivière Maistre d'hostel de Madame de la
Val. Comment on doibt estre cault à faire un Amy. p. 96.
La Ruelle :
A Charles de la Ruelle, Que toute Aniytié doibt estre Fondée
sur Vertu, p. 12.
La Tour :
A Madame Magdaleine de La Tour sa Sœur d'allience. p. 70.
La Val (Abbesse de) :
A Madame l'Abbesse de la Val en Daulphiné, estant Malade,
p. 28. Et cf. Arbigny.
Le Fbvre :
A René le Fevre. Que sur toutes bestes l'Homme est à craindre,
p. 12.
Lestrange :
A Madame de L'estrange. p. 129.
L M. E Picot identifie ce personnage avec Isabelle de Haulteville, laquelle,
en 1564, le Cardinal Odet de Chastillon épousa (tout en portant ses robes de
Cardinal !). après l'avoir ouvertement entretenue, pendant plusieurs années.
Les Français Italianisants au XF/« siècle, vol. II, p. H, note 3. La date du
volume de Sainte-Marthe, 1540, mettrait peut-être cette identification en
doute.
APPElSTDICE 28Ô
LiSLE (DE) :
A Hector de Lisle. p. 90.
LOYTAI^LDE :
A Madamoiselle Gacinettc Loytaulde, Mère de Beringue
s'Amye. p. 88.
Marouerite de France :
A Madame Marguerite, fille unique du Roy. p. 122.
Marguerite de Navarre :
A la Royne de Navarre, p. 8.
A la Rojaie de Navarre, p. 119.
Marillac :
A P. de Marillac, Comment on doybt prendre ce terme Fortune.
p. 10.
Elégie A P. de Marillac, Que le Cueur fort magnanime est le
seul riche du Monde, par son contentement, p. 219.
Marot :
A Marot d'un sien Valet, qui l'avoit desrobé. p. 13.
De la prudence de Clément Marot. p. 19.
A Clément Marot son père d'alience. p. 55.
A Luy mesme, Luy recommendant ses Oeuvres, vers Madame
la Duchesse d'Estampes, p. 55.
A Marot. Du faulx bruict de sa Mort. p. 59.
Marquet (Marie) :
A Madamoiselle Marie Marquet, sa Mère, Qu'Innocence, quoy
qu'elle soit molestée, ne peut estre opprimée, p. 56,
Marquet (Pierre) :
A noble Seigneur Pierre Marquet, Seigneur de la Bedouere,
son oncle, p. 79.
Marron :
A F. I. Marron, pourquoy le vray bien est interdit, p. 56.
Merlin :
A Jehan Merlin, Que nous sommes aveugles en nos faicts. p. 68.
MOLANS :
A Madame de Molaiis, pour Estrennes. p. 20.
MONGAILLARD :
A Monsieur le Capitaine Mongaillard. p. 103.
MONTAUSIER (LÉON DE SaINT MaUR, DUC DE) :
A Monsieur le chevalier de Monthozier. p. 102.
Elégie en forme d'epistre, a Monsieur le Chevalier de Mon-
thozier, Que à qui Jésus ayde, rien ne peut nuyre. p. 205.
Mosnier :
Epitaphe de feu Monsieur Maistre Foulcaud Mosnier, procu-
reur de Fontevrault, & son Parrain, parlant en sa personne.
19
290 ÀPPENDiCE
MuiLLioN. Cf. Grolée-Mevouillon.
Navarre. Cf. Marguerite.
NUILLY :
A Madamoiselle de Nuilly. Que c'est d'Amour, p. 9.
Odde :
A noble Edmond Odde, Seigneur de Triors. Du cloistre de
la Langue, p. 72.
Parnans. Cf. Claveyson.
Pierrevive :
A Madamoiselle Marie de pierre vive, dame du Peron. p. 137.
PiTREL :
A Thomon Pitrel, que c'est grand richesse d'estre content,
p. 105.
PONTHOISE :
A Gabriel de Ponthoise. p. 15.
RocouLES :
A Mademoiselle Jeanne de Raucoulles. Que la cognoissanee
de Dieu oultrepasse tous aultres dons. p. 36.
A Madamoiselle Jeanne de Raoucoulles. p. 153.
RiBBiERS. Cf. Grolée-Mevouillon.
ROBOAM :
A Jean Roboam. Qu'un nouvel ouvrier fait nouvel ouvrage
p. 102.
Saint Ambroise (Jacques Colin, Abbé de) :
A Monsieur l'Abbe de sainct Ambroise, il luy recommande ses
Œuvres, p. 70.
Saint-Jean :
A Michel de Sainct Jhean d'Arles, jeune homme de grand
jugement sans lettres, i^. 27.
Saint-Martin :
A noble Loys de Sainct Martin, d'Arles, luy estant malade,
p. 138.
SaINT-MaUR. Cf. MONTAUSIER.
Saint-Remy :
A Monsieur de S. Remy, luy estant en nécessite à Vincence.
p. 92.
Saint Romans ;
A Monsieur de Sainct Romans Conseiller de Grenoble,
p. 30.
Sainte-Marthe (Gaucher) :
A son Seigneur & Père, Médecin & conseiller ordinaire du
Roy. Il luy rend raison de sa Poésie Françoise, le consolant
de ses adversités, p. 148.
APPENDICE 2i)l
Sainte-Marthe (Jean) :
A Jean de sainctc Marthe son cousin, Que nous debvons louer
Dieii de tout. p. 85.
8ainte-Marthr (Louis) :
A Loys de Saincte Marthe son frère, Que Vertu n'est conta-
minée pour detraction des meschants. p. 11.
Salel :
A Salel, valet de chambre du Roy, Sur sa divise, p. 90.
Scève (Claudine) :
A Madame Claude Sceve, femme de Monsieur l'advocat du
Roy, à Lyon. p. 157.
Scève (Maurice) :
A Maurice Sceve Lyonnois, homme treserudit, Vers Alexan-
drins, p. 50.
A Maurice Sceve, Qu'il vault mieulx donner que prendre.
p. 80.
Tabdivon :
A André Tardivon, Courrier de Romans, p. 98.
Tolet :
A P. Tolet, Medicin du grand Hospital de Lyon. Sur l'amitié
de luy & de Dolet Vers Alexandrins, p. 11.
A la Dame & bien aymée de M. P. Tolet, Medicin du grand
Hospital de Lyon, son singulier Amy. p. 172.
Triors. Cf. Odde.
Vallon :
A Jacques Vallon, délivré de sa maladie, p. 100.
Veriust :
Elégie, A Monsieur Veriust, Doyen de Maçon. De la vraye
Noblesse, p. 216.
Vebnaison (Antoinette de Bressieux, Abbesse de) :
A Madame l' Abbesse de Vernaison. p. 100.
ViLLIERS :
A Villiers, Musicien tresperfect. p. 97.
CONTENU DU
LIVRE DE SES AMYS, POESIE FRANÇOISE, pp. 225-237.
AvANSON (Dédicace en Prose). Cf. infra. p. 320 et seq.
A Monsieur le Secretain D'avenson, Charles de Sainet Marthe
Salut, p. 22G.
Bigot :
Epistre de Bigot ius à Saincte Marthe, p. 229.
292 APPENDICE
Benac :
Jean Benac, A S. Marthe, p. 236.
Chausson :
Maurice Chausson A S. Marthe, p. 234.
Claveyson :
Exupere de Claveyson, Seigneur de Parnans, à son frère
S. Marthe, p. 233.
DOLET :
Etienne Dolet, A S. Marthe, p. 232. Cf. injra p. 303.
Du PuY :
Charles du Puy, a Madamoiselle Beringue, l'Amye de Monsieur
de S. Marthe, p. 236.
Grenet :
Le Chevalier Grenet, sur la Poésie de S. Marthe, p. 237.
Cf. supra p. 127.
Montausier (Léon de vSaint Maur, duc de) :
Léon de Saincte More, dit de Monthozier, Chevalier de l'ordre
de Sainct Jean de Hierusaleni, A Cliarles de Saincte Marthe,
Salut, p. 227. (Prose.) Cf. infra p. 312 et seq.
Marillac :
P. D. Marillac, Aux Dames, de la Beringue de S. Marthe,
p. 233.
Parnans. Cf. Claveyson.
Saint-Maur. Cf. Montausier.
ROBOAM :
Jean Roboani, au Lecteur. Du Livre de S. Marthe, p. 235.
ScÈVE :
Maurice Sceve, A S. Marthe, p. 232.
TOLET :
P. Tolet, Medicin, aux Poètes Francoys, du Livre de S. Marthe,
p. 234.
Villeneuve :
A. de Villeneufve, à la Ville de Poictiers, sur le département
de S. Marthe, p. 236. Cf. supra p. 30 et seq.
MORCEAUX CHOISIS DE LA POESIE FRANÇOISE
A Monsieur Dolet.
d'un DETRACTEUR, MESDISANT DE LUT.
Si ce Baudet, ton scauoir tant peu prise.
Que cà & là, ton nom aille mordent.
APPENDICE 293
Considéré sa trcsfollc entreprise,
Ce n'est pas trop merueilleux accident.
Son meschant Cueur est assés euident,
là les enfantz en uont à la moustarde.
Il cognoistrà plus à plain, quoy qu'il tarde.
Qu'il a gaigne prcndi'e le frein aux dentz.
Mais à ce Sot, ne te fault prendre garde,
D'un Sac ne sort, que ce qui est dedans.
— F. F., p. 33
A Marot.
DU FAULX BRUICT DE SA MORT.
Il fut un bruit, o Marot, qu'estois mort.
Et ce faulx bruit un menteur asseurà.
L'un d'un costé, se plaignoit de la Mort,
Faisant regret qui longuement dura.
L'aultre, par uers piteux la déplora,
Gettant souspirs de dur gémissement.
Moy, de grand dueil plorant amèrement.
Duquel estoit ma triste Ame saisie.
Las, d^^s ie, mort est nostre Amy Clément ?
Morte donq' est Françoise Poësie.
— F. F., p. 59.
A Jacques Dalechamp.
DIEU ne fault point à ses Amis,
Car en sa promesse il est stable.
L'homme, inconstant & uariable,
Est de sa Foy soubdain demis.
Quoy qu'on se soit contre nous mis,
On n'a rien fait qui soit uallable,
Dieu ne fault point.
Avons nous plusieurs Ennemys
Usants d'un art cault & damnable ?
L'amy se monstr'il trop muable ?
Pource n'ayons le Cueur remis.
Dieu ne fault point.
— F. F., p. 106.
A Madame la Duchesse d'Estampes.
Juno, Venus, & Pallas, trois ensemble,
Ont heu débat merueilleux à nous ueoir.
S'a dit Juno, mienne est comme me semble.
294 APPENDICE
Pour son grand los, sa noblesse, & auoir,
Mais, fist Venus, pour moy la ueulx avoir,
Car en beaulté au Monde n'a seconde.
Quoy, dist Pallas, sa tresnoble facunde,
Son bel Esprit, ses Grâces, la font mienne.
Laquelle aura des trois la Pomme ronde,
Pour uous tenir justement comme sienne
— P. F., p. 37.
A René le Feure.
Que sur toutes restes, l'homme est a craindre.
On craint le Loup, par Faim sortant du bois.
On craint un Ours, & un Lyon bruyant,
On craint Sangler escliauffé des abbois.
Près poursuiuy des Veneurs se ueoyant,
On craint à ueoir un Tigre fouldroyant,
Vn chascun craint toutes Feras, en somme.
Mais moy, ie crains sur toutes bestes l'Homme.
— P. F., p. 12.
A Gabriel de Ponthoise.
Demorgogon monte sur sa charrue.
Qui fait aller le Monde de trauers.
Iris après, se présente en la rue.
Laquelle fait des jugements diuers :
Et puis, suriuent cest Ange tant pereurs,
Qui crie hommage à la teste cresteé ;
Les J3igarrés, regardants de trauers,
Ont Astrea au chemin arresteé.
— P. F., p. 15.
A Jean de saincte Marthe son cousin, Que nous debuons louer
Dieu de tout.
Dieu soit loué de tout ce qu'il envoyé.
Soit bien ou mal, maladie ou santé.
Si nous prenons en gré prospérité,
L'aduersité fault aussi prendre en ioye.
Estant en heur i'ay d'Aniys grand montioye.
Mais en malheur chascun s'est absenté.
Loué soit Dieu.
Besoing nous est, qu'aulcune foy Ion ueoye
Si les Amys ayment par fermeté,
APPENDICE 295
Cela nous monstre asscs nécessité,
Qu'on uoise droict, ou bien la torte uoye,
Dieu soit loué.
— P. F., p. 85 et seq.
A DrUSAC, DETRACTEUR DU SEXE FEMININ.
C'est à bon droit (ainsi comme tu dis)
Que sans propos de la Femme mesdis,
Est ce a bon droit ? uillain tu as menty,
Le droit s'est il à cela consenty
Que soit raison d'user de tel mesdicts ?
On peut iuger de tes faicts par tes dicts,
En t'appellant (par tes escripts mauldicts)
Un détracteur de raison diuerty,
C'est à bon droit.
Estimes tu tes furieux edicts
Estre a ton uueil observés ? & tandis
Que gents de bien maintiennent ton party ?
Mais n'est tu pas de long temps aduerty,
Q'ont mis au feu tes escripts estourdys ?
C'est à bon droit.
— P. F., p. 94.
Aux Détracteurs du sexe féminin.
Est ce bien fait, malignes Gents
D'ainsy mesdire de la Femme ?
Dieu deffend de mal parler d'anie.
Vous luy estes contredisants.
Vous faites actes non duisants,
Et mettez sur elle le blasme.
Est ce bien fait ?
Vous taschez par motets plaisants.
D'attirer à nous quelque Dame,
Et puis par vostre lourde game
En derrière estes médisants,
Est ce bien fait ?
— P. F., p. 82.
296 APPENDICE
Aux MaISTRES & COMPAIGNONS DE l'ImPRIMERIE DE LyON, ESTANTS
ENSEMBLE DIFFERENTS.
En bon accord il se fault maintenir,
Pour un Chrestien justement se tenir,
Maistres, & nous compaignons Imprimeurs.
Vous ne uoyez les latentes malheurs.
Qui uous pourront de tels débats uenir.
Vous ne pouuez l'un l'aultre entretenir,
Ains aymez mieulx querelles soubstenir.
Que uiure, pour vos proffits & honneurs,
En bon accord.
Maistres, saichez Compaignons retenir,
Vous Compaignons, leur debuez subuenir.
Et cy après cessent tous ces clameurs.
Chassez de uous des noises les fauteurs,
A celle fin que puissez reuenir
En bon accord.
Vous ferez tant, que DIEU, pour uous punir.
Ce tant noble Art permettra deuenir
Plus uil, que n'est celuy des Chiquaneurs,
Esueillez donc tous ensemble uos Cueurs,
Et qu'on vous veoye unis à l'aduenir.
En bon accord.
— P. F., p. 104.
A UN, QUI LE DEHORTOIT DE METTRE SES OeUURES EN LUMIERE.
Chascun Marot, escripuant, ne peut estre,
Pour attirer le Lecteur par doulx Stile.
Un chascun n'est comme Sceue bien dextre.
Pour fulminer d'inuention subtile,
Chascun n'a pas son esprit tant fertile
Que Sainct Gelays, il ne sensuit pourtant,
Que celuy là qui n'en peur faire aultant.
En ses escriptz soit du tout inutile.
— P. F., p. 52.
appendice 297
Sur la Fontaine de Vaucluse près laquelle iadls habita
PeTR ARCHE.
Quiconques ueoit de la Sorgue profonde
L'étrange lien & plus estrange source,
La dit soubdain grand merveille du Monde,
Tant pour ses eaulx, que pour sa roidde eource.
le tiens le lien fort admirable, pource
Qu'on ueoit tant eaulx d'un seul pertuis sortii-,
Et en longz braz diuers se départir.
Mais encor plus, du gouffre, qui bruit là,
Qu'onques ne peut estaindre & amortir
Le feu d'Amours, qui Petrarche brusla.
— P. F., p. 2L
POURQUOY LON PAINCT CUPIDO EN EnFANCE.
Pourquoy painct Ion Cupido Dieu d'Amour
Estant tousiours en tresplaisante enfance i
Est ce qu'il fait en ieunes Corpz séjour
Ou bien que lors il est en sa puissance ?
Il s'ensuyeroit qu'Amour a deffaillance
Cessant le temps de déduit & liesse.
C'est donc qu'il prend sa racine en ieunesse,
Et que plus est auec uigœur yssant,
Tant plus il dure, & moins tumbe en uieillesse.
Par Eage & temps iamais ne finissant.
— P. F., p. 7L
COMPLAINCTE EN LA PERSONNE d'uN AjVIANT ABUSÉ.
En trop ay niant i'ay trop esté deceu.
Et ce trop est, pour trop grande siniplesse.
Jamais je n'eusse en mon Esprit conceu,
Qu'elle eust esté tant pleine de finesse.
Je cuiddois bien m'y conduire en sagesse,
Mais usé m'a d'une latente ruse.
Si Saige n'est que la Femme n'abuse.
— P. F., p. 51.
A Mademoiselle Beringue.
Au clair Midy, je chemine en ténèbres,
C'est ton regard qui m'obscurcist ainsy.
Tes doulx Sermons me sont Arrestz funèbres.
Je suis auprès de ton umbre transsy.
298 APPENDICE
Je n'ay pouuoir de te crier mercy,
Perdant le sens, la ueue & le langaige.
Contrainct ie suis de iuger par cecy
Qu'as près de toy quelque diuin umbrage.
— P. F., p. 22 et seq.
Du Siège d'Amour & que ne peut estre séparé du Cueur.
L'Amour entier gist dedans non dehors,
Il gist dedans, doncques est inuisible.
Au Cueur il est, enclos dedans le Corps,
De l'en oster est un cas impossible.
Le Corps qui est d'une douleur passible,
A dueil estant de l'Amy séparé ;
Mais le Cueur ou l'Amour est emparé,
Quoy que du Corps souuent se face absence,
Nen donne rien ; car il est préparé
D'aymer derrière, aultant comme en présence.
— P. F., p. 51.
Elégie.
DU Tempe de France, en l'honneur de Madame la Duchesse
d'Estampes.
ladis il fut un lieu en Thessalie,
Place estimée a merueilles iolye,
Cinq mille pas ayant en sa longueur,
Six mille aussi en patente largeur.
Champ délectant par plaisante verdure,
Champ produisant toute bonne pasture,
Champ, le uray lieu de toute aménité.
Là, y auoit grande diuersité
De toutes flœurs & uerdoyants bocaiges,
Ou Ion ouoit les beaulx & doulx ramaiges
Des oisillonts, chantants souefuement.
Là, florissoyent touts Arbres noblement,
Si tresespests, qu'ilz sembloyent forests fortes.
Et produysoyent des fruicts de toutes sortes,
Amoenité leur umbraige rendoit.
Et de Phœbus tresestuant gardoit,
Gardoit de Vent, de Pluye et de Tempeste.
Là, n'y hantoit aulcune fere Beste,
Qui iour ou nuict, peust celuy dommaiger
Lequel y fust allé se souUaiger.
Il y avoit deuers la main senestie
APPENDICE 299
Des petits Monts : & aullant à la dextro,
Qui au beau lieu de defïense seruoyent
Par leur circuit, duquel l'eniruonnoj'eut.
Fortifié ainsi fut, par la cure,
Et le grand soing qu'y auoir mis Nature.
Par le millieu, pour la perfection
De tout soubhait & délectation,
Qui si trcsbicn y estoit ordonnée :
Alloit dormant le Cristallin Penée,
De tous costés de beaulx Arbres uestu,
Lesquels estoyeut tousiours en leur Vertu.
Et ce lieu là, garny de toute aisance,
Et lieu remply d'incredible plaisance.
Lieu soubs un Air si tresbien attrempé,
Les Anciens ont appelle Tempe.
Plusieurs Auteurs, gents dignes de mémoire,
La descriuant, ont uoulu faire croire
Qu'oncques ne fut dessoubs le firmament.
Lieu a celuy semblable aulcunement :
Et ont dit plus, tant que seroit durable
Ce monde cy, qu'il n'auroit son semblable.
Mais ilz n'auoj^ent assés bien calculé.
Leur Tempe est maintenant recuUé,
Leur uieil Tempe au nouueau Tempe cedde,
Tempe, qui cil de Thessalie excedde,
Tempe, qui est remply de tout plaisir,
Que soubhaitter pourroit l'humain désir.
Ce beau Tempe, c'est le Tempe de France,
Avec plaisir, lieu de toute asseurance.
Auquel habitte un Cueur si tresloyal,
Qu'il est trouué digne du Lys Roj^al.
Du uieil Tempe, toute la grand' tenue.
En certains pas fut iadis contenue :
Et le plaisir que là on pretendoit,
Tant seulement par termes s'estandoit.
Nostre Tempe, (chose miraculeuse)
Quoy que ne soit place tant spacieuse,
Il comprend plus toutefoy que celuy,
Que Ion disoit n'auoir pareil a luy,
Le uieil Tempe estoit plain de flourettes,
Que produisoyent uerdoyantes herbettes
En grand odeur, plain d'Arbres florissants,
Et d'iceulx, fruicts de toute sorte vssants.
300 APPENDICE
Ce nonobstant, quoy que soit chose heurée,
Elle n'est point d'immortelle durée,
L'herbe flatrit, & deseiche la floeur,
Et par le temps se perd souefue odeur.
Les Arbres uerds perdent leurs uerdes fouilles,
Perdent leurs fruicts, avecques leurs despouilles,
Et n'ont plaisir, que pour un certain temps.
Mais le Tempe, duquel parler i'entends,
N'a point ainsi plaisance définie,
Immortelle est la sienne, & infinie.
En ce Tempe Rhamnasie est entrée.
Que de l'habit de Faueur acoustrée
S'assied auprès d'une noble Déesse.
Qui d'yceluy est la possesseresse,
La fauorit, & la met en honneur,
Cognoissant bien, que mérite tel heur.
Venus y est, laquelle y fait merueille,
Car luy donnant la beaulté nonpareille,
Nous esblouist à la ueoir, comme l'œil
Est esblouy regardant le Soleil.
Son Cupidon n'est la dedans uolage,
Ains en changeant de sa première imaige,
Il tient un traict, lequel tousiours il trempe
Dedans un Baing, que Chasteté attrempe,
En le trempant, immobile il le tient.
Par un arrest de Foy, qui le soubstient.
Et là se fait, par telle soubstenue,
Affection d'immortelle tenue.
D'où un Amour croist immortel aussi,
0 pléust a DIEU qu'il fust tousjours ainsi.
Juno y est, avecques sa Noblesse.
Laquelle espand de tous costés richesse,
En un estât de si bel appareil.
Qu'en tout le Monde en Règne n'a pareil.
D'aultre part est la prudente Minerue,
Qui s'y soullage auecques sa caterue.
Noble Pallas, datrice de tout bien,
Et pour uenir aux honneurs, le moj^en.
Là sont aussi les troys belles Charités,
La recompense à tous loyaulx mérites,
Faisant plaisir (pourueu qu'il soit cogneu)
Estre des Bons, tost ou tard, recogneu.
Là est Diane, auecques les Driades,
APPENDICE 30 1
Là est Terpé, & les Nymphes Naïades.
Là Apollon, le puissant Dieu & Roy,
Est président, en triumphant arroy :
Accompaigné des plaisantes neuf sœurs.
Qui chantent chants, pleins de toutes doulceurs.
C'est un grand heur, ueoir telle compaignie,
Se consoner en si doulce armonie.
Le temps passé, plusieurs gentils esprits
Ont pris plaisir, par leurs doctes escripts.
Commémorer le los tresmagnifique.
Et le grand bruict, du Tempe Thessalicque :
Tout ainsi font les Muses, en ce heu,
Assises près d'Apollon, leur grand Dieu.
CaUiopé, la tant bien résonante,
A, à sa uoix une uoix consonante :
C'est son MAROT, le Poète scauant.
Lequel premier, met la plume en avant,
Plume, de mots & sentences fertille,
Plume, à trouuer, & à coucher subtile.
Clio après, a son docte Colin,
Colin sonnant Grec, Francoys & Latin,
Et pénétrant de l'erudite sonde,
La crœuse Mair de science profonde.
Puis, Erato un SAINT GELAYS mahitient,
Qui la patrie auec les aultres tient.
Chantant des sons de sa sonante L^Te.
Plaisants à tous, & utiles à hre.
Auprès duquel, un SCEVE s'est assis,
Petit de corps, d'un grand esprit rassis.
Qui l'escoutant, mal gré qu'il en ayt, lie
Aux grau es sons de sa doulce Thalie.
Avecques eulx, y a Melpoméné
La MAISON NEVFVE (esprit gentil) mené,
Qui tellement de sa harpe resonne,
Que n'est aulcun lequel ne s'en estonne.
Terpsicoré, à près de soy BRODExW,
Lequel tousiours inuente chant nouueau.
Et de son chant, il fait si grand merueille
Qu'il n'j^ a Cueur que soubdain ne reueille.
Là, Euterpé ne s'est mise en oubty,
Ains le troupeau a tresbien ennobly.
Par un BOUCHET, qui tant de beaulx dicts couche.
Tous proceddants de sa dorée bouche.
302 APPENDICE
Et là au près, HEROET le subtil,
Auecques luy, FONTAINES le gentil,
Deux, en leur sons une personne unie.
Chantants auprès de l'haulte Polymnie.
Là, Vranie a son SALEL conduit,
Qui tous les iours ses factures produit.
Par iuste droict accomodé a elle.
Vranie, est entre les Muses, celle
Qu'on dit Céleste & de diuinité ;
SALEL, escrit de telle dignité,
Et ses escripts si saigement compassé,
Qu'il nest aulcun qui en ce, l 'oui trépasse.
Oultre ceulx cy, d'aultres y sont uenus,
Desquels les Noms encor ne sont cognus :
Qui quelque iour se feront apparoistre
Si haultement, qu'on les pourra cognoistre.
Droit au millieu, a un Parc de plaisir.
Lequel, Honneur, pour soy uoulut saisir.
Tout a l'entour, les Vertus y consistent.
Qui uaillam'ment a tous uices résistent.
Force y est ioincte à Magnanimité,
Tenant soubs soy Pusillanimité.
Prudence y est, qui au hault degré monte,
Et par Conseil, Témérité surmonte :
Auecques soy ayant, pour son pouuoir,
Doulceur modeste, & attrempe scauoir.
Là tient ses rencs, celle qu'on dit Justice,
Qui des bienfaicts donne claire notice :
Qui donne aux bons rémunération.
Et aux mauluais deue punition :
Qui ne permet a aultruy faire iniure.
Bref, qui fait tout par égale mesure.
Là, au dedans de ce parc, près d'Honneur,
Qui est du bien aux mérites donneur.
Est noblement une grand' Dame assise.
Belle, Prudente, honorable, & rassise :
Ayant regard à merueilles humain.
Couronnée est, & tient sceptre en sa main.
Et ce Tempe régente sans nul blasme,
Duquel elle est la souueraine Dame.
0 beau Tempe, lieu de félicité,
Comment sera ton plaisir recité ?
Qui pourra dire, ou paindre en une table.
APPENDICE 303
Tout haulLain Bien, au mortel inscrutable ?
Or uenez tous maintenant, nous Auteurs,
Du uieil ïempé iadis collodatcin-s,
Des deux Tempes si faictes eouference,
Lequel sera qui aura préférence ?
Or sus, iugez, iugez en uostre endroit,
8i uous fondez le ingénient en droict,
Nostre Tempe n'est il plus autentique,
Cent mille foibs, que le Tempe antique ?
En ay ie escript ? pourtant ce n'est rien fait,
Car fusses ie, moy seul, aultant perfaict.
Ou qu'ont esté tant d'aultres, si tressaiges,
Si éloquents, si facunds, en leurs Aiges :
Ou bien que sont ceulx la de maintenant.
Qui ont scauoir & Esprit, conuenant
Pour bien trouuer, bien parler, & bien dire,
le ne pourrois dignement le descrire.
En y penseant, ne scay lequel des deux
le doibs iuger estre le plus heureux.
Ou le Tempe, d'une telle Régente,
Ou celle la, qui ce Tempe régente.
— P. F., pp. 197 et seq.
Etienne Dolet,
A S. Marthe.
le scay tresbien que Nature la sage,
Quant aux Auteurs Grecs, Hebrieux, & Romains,
A faict plusieurs excellents chefs d'ouuraige :
Comme est Vergile, Homère, & aultres niaincts :
Mais celle mesme a mis entre tes mains
Ung style tel, touchant nostre parler,
(Parler Francoys, plaisant à touts humains)
Que iusqu'au Ciel on ueoit ton loz aller.
— Livre de ses Amys. P. F., p. 232.
POÈMES SÉPARÉS EN FRANÇAIS ET EN LATIN.
PLUSIEURS DIZAINS A CE PROPOS DE SAINTE-MARTHE i
De Folle Amour.
Pour folle amour, les suppostz de Venus
Ont des dangiers, à milliers & à cents,
1. Cf. pp. 112, note 2, ot 355.
304 APPENDICE
Les vns en sont malheureux deuenuz,
Autres en ont du tout perdu les sens.
Plusieurs autheurs en termes concedens
De ce ont d'escript exemples d'importance.
Gardons nous donc de sa folle accointance,
Si ne voulons endurer grands alarmes.
Car à la fin soubz jeu de repentance,
Voyez amour distiller eau de larmes.
— Le nouvel amour, inventé 'par le seigneur Papillon, fol. 179 r"
Autre.
Le fruict demeure, est dur, mol, sec & vert,
Legier, pesant, doux, amer, froid & cliault,
Secret, commun, affable, descouuert.
Triste, ioyeux, cler, obscur, bas, & hault.
L'un iour présent, lendemain en deffault,
Plein de rigueur, abreué de mercy
Rude, amyable, en estât & soucy,
Sourse d'aduerse & de bonne fortune.
Maigre, & refaict, gresle, gros, gay, transi,
Droict, & tortu, constant comme la Lune.
— Ibid., fol. 179 ro.
Autre Dizain de Cupido.
Cupido scait entrer (sic) iusques au bout,
Et se délecte en faict de iardinage
Et qui plus est, son ente prend son tout
Donc & produit diuers fruictz & sauuage.
Tousiours trauaille & poursuyt son hommage
Sur tous vergées, il obtient la régence.
Il n'est iamais notté de neghgence,
Ne lascheté au moins qu'on le cognoisse.
Il est expert & plein de diligence,
Mais en tout arbre ente poirier d'angoisse.
— Ibid., fol. 179 vo.
Carolis Martani Phaleucium ad Ducherium.
Virtus me tua, Ducheri diserte,
Eruditio summa, uita casta,
Félix ingenium, tuumque pectus
Syncerum impulit ipse ne uererer
Nunc te audenter adiré, colloquiq'
. Et totum tibi me dare. Hoc lie factum
APPENDICE 305
Impudensq', iiouunuj" qiiis piitabit ?
At me, si bene uertat ista contra
Mihi audacia, plus nimis beatum :
Et sim, si mihi denegare nolis
In tuis numeris locum, beatus
Quod de te bene spero, postuloq',
Pro tui ingenij benignitate :
8i non sit tibi, Ducheri, molestum.
— Gilberti Ducherii... Epigrammaton libri duo, p. 160 et seq.
De la paix faite par le Roi avec les Anglois.
Le Roi Henri, prince vaillant et sage,
Aiant les forts de Bouloigne conquis,
A pour jamais, entre les preus, acquis
Titre et renom d'heroique courage.
Depuis, combien qu'il eust son équipage
Prest à marcher comme en guerre est requis,
A par accord le surplus reconquis,
Aiant du droit manifeste avantage.
Le premier acte est noble et glorieus :
Mais le second n'est moins victorieux :
Car moins n'aura la victoire gaignée,
Qui les siens sauve, et bonne paix acquiert :
Que qui par force ou défend ou conquiert.
Quand en son sang sa victoire est baignée.
Imprimé avec VOde de la Paix, par Pierre de Ronsard, cit. P. Lau-
monier. Chronologie et variantes des poésies de Pierre de
Ronsard, loc. cit., p. 436 et seq.
POÈMES TIRÉS DE LA VERSION LATINE
DE L'ORAISON FUNÈBRE DE LA REINE DE NAVARRE
Car. Sanctomarthani, I. V. Doct.
DiALOGUS,
Mânes Regin.î;, Viator.
M. Cur fies ? F. Margariden mors sustulit atra. M . quid iude ?
V. Gallia materiam nonne doloris habet ?
Pupilli, adflicti, viduae, senioque grauati,
Doctrina exculti, quique fuere viri,
20
306 APPENDICE
Nobilis & inops, illani sensere patronam :
Perfugio orbata est nunc ea turba suo.
M. lUam regali set quis de stirpe crearat ?
Illi quis dederat regia sceptra 'l V . Deus.
M. Viua coruscauit magnis virtutibus : unde id ?
V. Immensi credo doua fiiisse Dei.
M. Quale habuit corpus ■? F. mortale. M. & quale futurum ?
F. Res nihili : extremum puluis ad usque diem.
M. Spiritus & qualis ? F. morti haud obnoxius ille est :
Nempe, immortalis quvim sit imago Dei.
M. Ergo, quee est hominis potior pars ? F. spiritus. M. Et qu»
Virtutum est sedes ? F. Spiritus ille. M. Sat est.
Hsec ita quum constent, simul ipse fatebere, corpus
Instrumentum hominis : non tamen esse hominem.
F. Id fateor. M. Eaber instrumentum perdidit, artem
Perditit ? atque faber desiit esse ? V . minus.
M. Vnde igitur posthac extincto corpore, dices
Extinctum esse hominem ? F. sic Epicurus ait.
M. Insanit. F. verum est. M. quare, tu comprime fletum :
Quando vides, quod non mortua Margaris est.
Nonne creaturam potuit reuocare Creator ?
Id, cur, qui contra non potes ire, doles ?
Quod mortale fuit, Mors tollere debuit ipsa :
Aut erat seterno Mors caritura bono.
F. Corpus abest, Cœlum conscendit spiritus. M. id tu
Margariden vobis eripuisse putas ?
Scripta volant, benefacta manent, & gloria vivit :
Talia qui hinc abiens dona relinquit, abest 'l
F. Atqui Margaridi quaero persolvere iusta.
M. Margaridis mores ergo imitere pios.
Nam, non defunctos, qui flet, qui luget, honorât,
Set qui virtutes quas coluere colit.
— In obitum... Margaritœ... Oratio funebris, etc., p. 142 et seq.
Aliud.
Abstulit hora unam, quam non perfecerat hora.
Maius opus fuerit, si dabit hora parem.
— Ibid., p. 144.
Aliud.
Quid tu Margaridem défies, quasi mortua nunc sit ?
Ast ne tu id dicas : non obiit, abiit.
— Ibicl, p. 144.
APPENDICE 307
AUUD.
A curis quibus hic granamur omnes,
Margaris modo libéra ta, dormit,
lam non somnia, dormiens, set ipsum
Spiritu intiiitiir beata verum.
Vera gaudia, gloriamque veiam,
Et quœ vera Epicurus abnegat, nunc
Vinclis corporels soluta, cemlt.
Hœc te scire volo, Viator, ut tu
Slnas Margariden qulescere, ac iam
Quo négocia te vocant, abito.
— In obitum... Margaritœ. . . Oratio junebris, etc., p. 144 et seq.
Aliud 1.
Margaridi vocem morbus pra^cluserat : ullmn
Xec verbum emisit, très morubunda dies.
Proxima sed morti, ter conclamauit lesus :
Deinde Animam summo reddidit ipsa loui
Très Charités flerunt : ter très fleuêre Sorores :
Ingemuit mundi pars, doluitque triplex,
Xempe ostendebat (quo non perfectior ullus
Est numerus) perfectam occubuisse Trias.
— Ibid., p. 145.
POÈMES TIRÉS DE LA VERSION FRANÇAISE
DE LORAISON FUNÈBRE DE LA REINE DE NAVARRE
A Treshaultes, et Treslllustres Princesses Mesdames Mar-
guerite DE France, Sœur Unique Du Roy : Et Jehanne
Princesse De Navarre, Duchesse de Vendosmois.
S'il est ainsi, qu'à celui, qui apporte
Triste nouuelle, on doibt fermer la porte,
Et que celui, qui un ennui passé
Veult rafraîchir, mérite estre chassé
Autant et plus que qui premier l'adnunce :
Contre mon faict sentence je pronunce,
Et me confesse indigne, ou d'estre veu,
1. Réimprimé, Tombeau de Marguerite, p. 170. F. Génin a traduit ce poème
le citant des Elogia de Scévole de Sainte-Marthe. Lettres de Marguerite... de
Navarre, p. 14(i.
308 APPENDICE
Ou que de vous mon triste escript soit leu,
0 rare pair de perfaictes princesses.
Car celui suis, qui l'une des tristesses,
Qui oncques plus ennuierent vos coeurs,
Par mes escripts, messagiers de douleurs.
Par mes escripts, paincts de couleurs funèbres,
Par mes escripts, composés aux ténèbres.
D'ennui mortel, vous vien renouueller.
Mais vous supply, que vous oies parler
Au lieu de moy, Debuoir, qui m'a fait faire
Ce que mon cœur n'a né peu, né deu, taire.
Car j'estois tant à la Dame tenu.
Par qui nous est ce grand deuil aduenu :
Que des ingrats serois l'ingratissime.
Si je faisoys un si petit estime
De ses bienfaicts : que de mettre en oubli
Ce cœur royal qui m'auoit ennobli
De sa faueur : en tenant un grand compte
De mes escripts, que moimesmes, sans honte,
Ne pouuois lire, et louant mon esprit.
Autant rustic, qu'est lourdant mon escript.
O moy heureus (si heureus en ce monde
L'homme peut estre) aiant, de la facunde.
De l'elegante & docte, entre tous ceuls,
Qui ont laissé quelque mémoire d'euls.
Heu jugement à mon grant auantaige,
Qui m'a rendu maintefois le courage.
Et maintenant n'ay je bonne raison
De tesmoigner par funèbre oraison,
Que la seruir morte, n'ay moindre enuie
Que quand estoit auecques nous en vie ?
L'on me dira que j'ay trop entrepris :
Mais j'aime mieux estre en cela repris,
Qu'auoir failli faire à tous apparoistre
Qu'ingratitude en mon cœur ne peut croistre,
Car plus louable est qui trop entreprend.
En noble faict, que vertu ne reprend,
Que celuy là, qui de paour de mesprendre.
Acte d'honneur n'ausa onc entreprendre.
Mais ainsi soit, que me puisse excuser,
D'auoir ausé, ce qu'on peut accuser ;
Encore faut il que face mon excuse,
Enuers vous deus : car mon Acte m'accuse.
APPENDICE :iOi)
Je vous présente, et quoy ? oeuure immortel i
Ouy vraiment : car le subject est tel.
Et si la plume est autant immortelle
Que son subject, onques n'en fut de telle.
Est-ce une histoire ? o que point on ne veist
Chose moins \Taye ! Et que l'on poursuiuist
P^n suiuant la vérité d'histoire,
Connne la mienne à la France est notoire.
Je vous fay donc, mes dames, un présent
Qui vous sera joieus & desplaisant,
Joieus, pour estre issues de la hgne
De celle la, qui se trouue tant digne
De tout honneur, que pour bien la chanter
Il nous fauldroit son esprit emprunter.
Mais quand ce vient, que ses vertus narrés.
D'un triste deuil se trouuent réparées.
Je dy, que tous ceste mort despittons
Qui a raui celle que nous regrettons :
Lors mon présent tant de tristesse amasse
Que le grand dueil tout mon plaisir surpasse.
Car vous, Madame, à qui un remords vient.
Quand du grand tort de la Mort vous souuient,
Ne pouués estre en vostre cœur contente,
De n'hauoir plus en ce monde de tante.
Et cest amour que d'elle vous senties.
Qu'à elle aussi réciproque portiés,
Xe peut souffrir que, cent fois la journée.
Vous ne soyés à y penser donnée.
Et quand oyés Marguerite appeller.
Vous oyés bien vostre nom parler :
Mais ce nom la transit vostre triste ame,
Du souuenir de la tant bonne dame
Et lorsque ainsi en esprit la veoiés,
Difficile est que vous ne larmoies.
Et vous, Madame, à qui la mort cruelle,
Feist adnuncer la funèbre nouuelle,
Que vostre mère ainsi perdue auiés.
En qui support de Mère vous trouuiés :
Si nous disons qu'elle soit départie
D'auecques vous, sans mortelle angustie.
Nous dirons donc, que c'est soulagement,
D'auoir perdu tout son contentement.
Or fault il bien, que ce soit dur et tetrique
310 APPENDICE
Voire et nourri de la Lionne lybique
Qui en perdant celle qui l'a porté,
Ne soit au cœur triste et desconforté,
Et niesmement, si (comme vous Madame)
Venoit a perdre une déesse femme.
Femme, laquelle au monde conuerseoit,
Mais qui, d'esprit, femme n'apparaissoit,
O doncques vous, mes dames : vous, niepce,
Et vous, sa fille, ou prendrés vous liesse
En l'oraison, dont les tristes propos
Font souuenir du grand tort qu'Atropos
A fait à vous & à toute la France ?
Cela pouoiut m'oster toute espérance
De receuoir quelque gré de vous deus :
Sans que Vertu (qui du thrésor des cieuls
Est dans vos cœurs abondamment infuse)
M'eust enhardi vouz enuoyer ma muse,
Me promettant, que ne seray deceu
De mon attente, & que sera receu
Le mirouer des Roynes sans reprouche
De celles deus, a qui plus près il touche.
A qui, le los à la Tante donné.
Qu'à la Niepce, est de droit ordonné ?
A qui l'honneur, qui en la Mère abonde.
Plus justement qu'à la fille redonde ?
Ce mirouer à la Tante est donc,
Qui suit sa Tante, et n'en foruoya onc.
Et à la fille à bon droict se dédie,
Qui aux vertuz de sa mère estudie.
Prenant exemple à l'exemple perf aict
Que Dieu auoit pour exemplaire fait.
Mirés vous donc (Niepce vertueuse)
Au mirouer de vostre Tante heureuse.
Et vous (sa fille) en qui nous attendons
Le fruict sortir des floeurs qu'y regardons,
Mirés vous y : et donnés à entendre,
Que n'aués fait la France en vain attendre.
Quand toutes deus icy vouz mirerez,
Vostre pourtraict au vif trouvères :
Car y verres Vertu estre louée.
Dont de vous deus chascune est bien douée.
Et y lires (vous niepce) qu'ainsi
Que de maison, de nom, d'armes, icy .
APPENDICE 311
Pour vosiio Tante aués esté laisee,
Du tout aussi deués la trespassée
Représenter. Vous (fille) qui deués
Du tout respoiuli-e au nom que vous haues,
Pour t'aiic en vous vostre Mère renaistre.
Chascun dit l)ien qu'aultrement ne peut estre,
Aussi vray est, ce que le commun bruit,
Que l'arbre bon nous apporte bon fruit.
De Paris, le XVII d'Apuril 1550
Par
Vostre très humble & très obéissant seruiteur
Charles de Saincte-Marthe.
— Or. fun... de Marguerite... de Navarre, etc., éd. 1550, fol. Aij v»
et seq.
C. D. S. M.
Pour nous donner visible cognoissance
Combien fait Dieu aux Eleus d'aduantage.
Et tesmoigner sa grande prouidence,
Laissa icy Marguerite pour gaige.
Mais en veoiant nostre orgueilleus couraige,
Mettre en oubly sa tant grande bonté.
Au monde ingrat, son don il a osté.
Or maintenant sent nostre démérite,
Et que valloit ce qu'il auoit preste,
Et quel profïit portoit la Marguerite.
— Or. fun... de Marguerite... de Navarre, etc., éd. 1550, p. 137.
AULTRE.
La Mort voulut la Royne de Nauarre,
Estant malade au monde, espouenter.
Mais cognoissant l'heur qu'elle nous prépare,
Ne cessoit point la main luy présenter.
Un jour, la Mort, en voulant la tenter,
S'aduentura la toucher en passant.
La Royne adonc l'arresta, rauissant
Celle, de qui deuoit estre rauie.
Allons allons (dist elle en l'embrassant)
Allons à Dieu : o Mort source de Vie.
— Ibid.
AULTRE.
La mort veoiant l'Esprit de Marguerite,
Illuminé d'une diuinite,
312 APPENDICE
Au monde avoir mainte bonne œuure escripte,
Qui lu}^ a voit acquis éternité.
Pour effacer son immortalité,
A prins le corps, qui estoit instrument
De cest Esprit : mais l'Esprit, proniptement
S'est emparé de l'immortelle gloire.
0 noble enuie, o lieureus changement.
Ou le vaincu du vainqueur ha victoire.
— Or. fun... de Marguerite... de Navarre, etc., éd. 1550, p. 132 [138].
Prosopopee de la Terre.
Que me veuls tu par tes pleurs faire rendre ?
De ce qui fut Marguerite n'hay rien,
Ce qui couuroit Marguerite, hay je bien :
Je dy son corps que je redui en cendre.
Quant à l'Esprit, qu'il fault choisir & prendre
Pour Marguerite : à moy ne retoumeoit,
Ains est monté au ciel, d'où il venoit.
Auecques Dieu il te convient le querre.
Car tout mortel, à la Mort rendre doibt,
L'Esprit au Ciel, & le corps à la terre.
Ibid.
Aultre, tourné du latin.
Une heure noi;s a osté celle,
Qu'une heure perfaicte n'auoit.
0 l'oiuure grand, si une telle
Une heure rendre nous pouuoit.
— Ihid.
Fin des Epitaphes.
A Damoiselle Renée Lavdier, d'Alencon, Sonnet.
Dieu ne vous feist né Royne, né Duchesse,
Pour vous mirer au mirouer luisant
De Marguerite : ausi n'est il duisant
Qu'au Roy, au Duc, au Prince, à la Princesse.
Mais si fault il, que le petit se dresse
Comme les grands, de vertu soit usant.
Et que luy soit le vice desplaisant,
Comme il doibt estre à la haultre noblesse.
Icy dedans, o ma compaigne & Sœur,
Mirés vous donc, & ne mettes le cœur,
Qu'aux faicts, ou plus vostre estât s'accommode.
A ce, qui est de Prince, n'entendrés,
APPENDICE 313
Fors à vertu : & lors ne mcsprendrés,
Car Vertu est à toutes gents commode.
— Ihid., p. [139].
POEMES TIRÉS DE L'HECATODISTICHON
DES TROIS SŒURS SEYMOUR
Caroli Sanctomarthani Iuk. Vtr. Doct. Ad Gallos
Virtutem Tyrius manere nunquam
Illaudatam ait : atque veritatem
NuUo posse silentio tegi, nec
Quauis inuidia obrui opprimique
rhristus adseruit. Quod esse utrunque
Verum, très hodie Anglicse sorores,
Quae sunt sanguine Regio creatse,
Elegantibus ac pereruditis
Distichis, tibi, Galle, comprobarunt.
Set, quod virginibus datur peritis
Laudi, iudicio omnium bonorum,
Vertitur vitio id tibi, perennes
Ingratique animi notas inurit.
Nam, quod iure suo petabat abs te
Nomen Margaridis, quod & beatis
Te eius soluere Manibus decebat,
Ingratus rétines, taces, premisque.
Jam sextus propè mensis est, tibi ex quo
Sseua Margaridem abstulere fata :
Decus, GaUe, tuum, tuumque lumen.
lUam Margaridem, cui profecto
Parem sœcula prisca non tulere,
Parem tempora nostra non habent, nec
Parem longa hominum videbit aetas.
At, cum corpore nomen est sepultum :
Gallus nec fuit unus, inter omnes
Tota Gallia quos fouet Poetas,
Diuae Margaridi suos honores
Qui extinctae sua solueritque iusta.
lUam laudibus ad Deos vehebant,
Mirabantur, & omnibus colebant
Modis, quandiu erat superstes : at nunc
XuUa est mentio mortuse. Macrinus,
314 APPENDICE
Atque Borbonius, duo célèbres
Nostrœ lumina Gallige Poetse ;
Dormiuntque, silentque ; nec minus sunt
Sangelasius, Heroetiusque,
Et Saleelius ipse, Bugiusque,
In quibus nihil eruditionis
Ingenique nihil potest requiri,
Omnes muti hodie : recensque scriptor,
E-onsardus, célébrât suos amores,
Heroasque vehit suos ad astra,
Ausus Pindarico sonare versu :
Ronsardus meus ille, quem Minerua
Sacrauit sibi : cui suada Pitho,
Dextro Mercurio irrigauit ora,
Qui (nolit velit inuidus), poetas
Inter, conspicuus locum tenebit :
Musas qui usqueadeo sacras amauit,
Musse quem usqueadeo sacratse amarunt,
Illi ut carmina Gallicè canent ;
Non Gallse modo, set simul Latinae,
Atticaeque simul lyram ministrent. •
Ipse at Margaridem tacet, nec ullos
Defunctae tribuit poeta honores.
Bellaius quoque, qui Italo Petrarchse
Artem sustulit atque dignitatem :
Pellitarius eloquensque, Graecum
Gallicè faciens tonare Homerum :
Et Chappusius omnibus probatus :
Habertusque suauiter canens : ij
Satis certè equidem, satisque multa
Scribunt : Margaridem intérim silent, nec
Mortuam adficiunt honore. Virtus
Ast id ferre nequit : nequitque ferre
Veritas sacra. Fit proinde, vt illam,
Cuius Galha gloriam tacebat,
Exterse célèbrent canantque Gentes :
Gentes toto equidem orbe sépara tse.
Nec Sophi modo, nec modo eruditi
Vates, Historicique : set sorores,
8et puellae etiam, set & puellae
(Talia in quibus est nonum videre)
Principes. Quid ais? pudore magno
Non perfunderis, o Poeta Galle i
APPENDICE 315
C'uius officiuin facit puella,
Quando tu officium facis puellse ?
Annœ, Marfjaritœ, lanae, Sororum,... In mortem Margarilœ...
Hecatodistichon, p. 135 et seq.
Margarit^ Reg. Nav.
tumulus fer c. s.
Quando sœuit hyems, \arore grato,
Et fructu, foliisque, floribusque
Nudatur, quasi mortua, arbor : at se,
Respirante Fauonio suaui,
Monstrat viuere ; tune que gratioreni
Et vestem & faciem induit. Cruenta
Sic quem tempore Mors ferit statuto,
In fœdo exanimis iacet sepulchro
Tanquam mortuus. Ast ubi illa sunima
Xos ad iudiciuni dies vocabit,
Viuet, nam melius profecto viua
Surgent corpora, quse intérim quiescunt.
Ergo Margaridem quid ipse luges
Taiiquam mortua sit ? caueto, fallax
Ne te errore Epicurus implicet, nam
Qui surget, moritur peritque nunquam.
— Ibid., p. 142.
Spiritus Régine.
AD VlATOREM C. S.
Clausus carcere corporis, dolores
Multos sustinui gravesque languens.
Solutus modo morte, viuo liber :
Nempe, id viuere, quo carere mors est.
— Ihkl., p. U4.
EiVSDEM. C. S.
Ad Gallos.
Ctir tam pauci poetae Galli, Reginam Nauarr.^ laudent.
Mors ubi Margaridem mundo fera sustulit isto,
Sic affata sacrum diua Minerua chorum :
Mortua Margaris est, o vos Heliconis alumnse,
Carminibus natse reddite justa mese.
Te tamen ô Erato excipio, C}' thereia vates :
Esse tuse iubeo mutaque plectra lyrae.
Nam mihi, non Veneri, fuerat Regina sacrata :
Non est lasciuis ergo canenda modis.
316 APPENDICE
Vix eo finierat, subito quum clausa poetis
Ora fuere, suos qiios Erycina tenet.
lam quicl, Margaridem taceat si Gallia, luiruui ?
Octo nempe aliô nunc abiere Dese.
— Annœ, Margaritœ, lanae Sororum,... In murtem Margaritœ.
Hecatodistichon .
Pro Gallis Poetis.
ReSPONSIO PER EtnSTDEM.
Qvis qiiaeso, Vraniam negat, supremum
Inter Thespiades locum tenere ?
Quis, cœlestia, quum canit, negabit
Quotquot sunt, reliquas tacere Musas ?
Dices, sydere quamlibet corusco,
Phœbo te dare posse claritatem ?
Plumbuni ignobile, nobili Smaragdo
Adferet decvis, atque dignitatem ?
Atqui, Margaridem, cui poëta
Nostro tempore nemo conferendus :
lUam Margaridem, perennitati
Quse sese calamo suo sacravit :
Illam Margaridem, beata cuius
Virtus longé hominum est honore maior :
Nos vis carminé prsedicare nostro.
Is certè, Uraniae obstrepet canenti,
Solem accendere stellulis minutis
Nitetur, decus & volet Smaragdo
Plumbea dare vilitate, quisquis
Sese Margaridem suo pvitabit
Versu, reddere posse clariorem.
— Annœ, Margaritœ, lanae, Sororum,... In ynortern, Maragaritœ.
Hecatodistichon, p. 145.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
PIECES JUSTIFICATIVES
DÉDICACE DE LA POESIE FRANÇOISE
Epistre a Tresillustre et Tresnoble Princesse Madame
LA Duchesse d'Estampes, & Contesse de Poinctievre,
Charles de SAEsrcTE Marthe, son tresobeissant, rend
HUMBLE Salut.
A l'imitation de l'Archer, qui son Arc desbende pour à meilleur
exercice le reseruer, souloit cômunenient Socrates de sa roidde
& seuere Philosophie à ieux puériles se descendre. Cecy ne dy je,
Princesse tresillustre, pour me voulant ascrire plus hault estude
déprimer l'exercise de la miemie Lâgue vulgaire, veu que plusieurs
de trop plus célèbre Nom que le mien s'y sont esbattu : & mesmement
que, selon ma vacation, ne puis pour le présent, plus louable sacrifice
à ma Nation, que d'illustrer sa Lâgue selon mon rudde Esprit.
Mais tends à ceste fin, que la haultesse de ton humilité, se daigne
quelque foy de plus grande occupation lassée à si bas passetemps se
démettre. Lequel facilement ie dirois auoir témérairement soubâ
l'excuse de ton sacre Nom mis en lumière, si ie ne scauoys Taffection
tienne enuers les Lettres & les Lettrés, excuser plus grande faulte,
que ne pourroit pécher l'ignorance de la miemie enuers toy bonne
intention. Et plus pour cette seule occasion, que pour vouloir par
mon vain escrire adiouster clarté à la lumière de tes vertus, ay bien
osé abuser de la debonnaireté de ta noble nature, qui entre toutes
les Prmcesses que ie cognois, ne m'es veue la dernière à se délecter à
toutes vertueuses exercitations tant humbles et indignes de grauité
soient elles. Et mesmement qu'aulcune foy : après longue fréquen-
tation des fructueux & bien cultiués Vergiers, l'aspérité & solitude
des boj^s nous agrée, tant nous est la Nature par sa diuerse variété
non moins belle qu'amyable. Parquoy après estre ià asses acous-
tumée en l'armonieuse mélodie des haultes L^tcs, desquelles celle
Court treschrestienne tresheureusement auiourdhuy, plus que nulle
aultre, abonde, te pourras délecter en cet mienne vaine et iemic
fatigue, laquelle, non aultrement, que après longue & griefue tem-
320 PIÈCES JUSTIFICATIVES
peste, le palle & trauaillé Nocher descouurant de loing la Terre, a
laquelle auec tout estude il s'efforce de se sauluer, recueille le mieulx
qu'il peut tous les fragments de sa nauire rompue, i'ay amascée pour
à ton Port tresdesiré la diriger. Auquel si aggreablement elle se veoit
quelque foy peruenue, te pourra mettre [hors ?] plus haulte, non
toute foy sienne, inuention, qui est partie de la traduction de ce
Buccohquain Theocrite, élégante imitation de nostre grand Poète.
En laquelle plus spatieusement te pourras esbattre pour la diuerse
copiosité des matières aultant elegâment deduittes, que ingénieu-
sement bien trouuées. Et là (vueille Dieu) puisse valoir le mien
enuers to}^ affectionné vouloir, puisque la mienne sotte translation
ne t'y pourra (i'en suis seur) si plaisamment plaire, que l'Oeuure de
soy le mérite. Tu doncques une entre nostre siècle des belles tres-
erudite, des crudités très belle, & (ce que i'ay en toy plus reueré) de
ancienne prudence, de meur iugement, de treshumaines & tresornées
coustumes diuinement bien douée, recepuras benignement les tables
de mon naufrage par diuers cass de la Fortune conduitte[s], Fina-
blement en petits faiz reduittes, & maintenant en ce tien Haure, ou
de long temps les Muses commodément se retirent, asseurément
arriuées, imploreront perpétuelle prospérité, & a nioy humble pardon
de ta trop plus qu'humaine ingénuité, de ma trop grande témérité,
peult estre, offencée. Faisant fin, je supply le Seigneur auteur, & créa-
teur de toutes choses, & d'icelles par sa grande Providence gubema-
teur & conducteur, te donner, tresillustre Princesse, auec sa Grâce,
vie, en prospérité & santé, tréslongue.
De Lyon, ce premier iour de Septembre. Mil cinq cens, xl.
— P. F., pp. 3-6.
DEDICACE DU LIVRE DE SES AMYS,
A Monsieur le Secretain D'auenson, Charles de Saincte
Marthe, Salut.
J'ay, à l'instigation de quelques uns mes bienuoulants, mis en
lumière ma Poésie Franco3'se (Seigneur tresaymé) plus pour esbatte-
mêt, & relaxation de mon Esprit, que profession d'icelle Art. Par-
quoy si ie n'y suis tant perfaict que ceulx, qui y sont consommés :
comme Marot, S. Gelays, Seue, la Maison neufue, Chappuy, Fontaines,
& aultres Poètes Frâcoys, diuins & treserudits, plusieurs raisons
ay ie, lesquelles m'excusent, & toy mesme en scays vne partie. Or
il a pieu a daulcuns de mes Amys me faire l'honneur & le bien, de
me rêdre, par leur escripts tresdoctes, testification de notre Amytié :
cela i'estime, ainsi qu'on doibt estimer toute chose venante du sien
Avay, & daultant que ie n'a}' rien plus cher que leurs Epigrâmes
PIÈCES JUSTIFICÎATIVES 321
& Epistres, par nioy colligées en ce Lime : (raultât ma il semble
bô te le donner : comme a celuy, lequel au besoing (ou l'Amytie
.s'explique) s'est monstre par effect mon Amy. Il te plaira don{[',
attendant aultre Oeuure de moy, le prendre en gré : me tenant tous-
iours pour l'un de ceulx, qui sont tes obéissants. lesus soit avec toy.
De Lyon ce xv. d'Aoust. m.d.x.l.
— P. F., p. 226.
ELEGIES.
Au Lecteur Salut.
Nous te guardôs (Lecteur candide) un Liure d'Elégies, lequel
voulons mettre en auant, a part, tant pour la diuersité, que pour la
granité des matières lesquelles y sont comprises. Ce pendant te
plaira lire, & prendre en gré, celles que t'auons volu aduancer, comme
Aires de plus grand' somme : laquelle te payerons, quand nous auras
donné à cognoistre, le passetemps de nostre labeur t'avoir pieu.
Dieu soyt avec toy.
— P. F., p. 197.
DÉDICACE DE LA PARAPHRASE DU PSAUME SEPT.
Carolus Smarthanus Ioanni Galberto, Gratianopoli Allobro-
GUM, REGIO SeNATORI, MODIS OMNIBUS ABSOLUTO. S. D.
„ Multum atque diu dubitatum est, Galberte doctissime,
vtri niagis sapiant, ij ne, qui seculi huius negocijs sese
implicant & inuoluunt, ac vitam agunt, quam vocamus actiuam :
an ij, qui mundo se subduxerunt, &, postpositis curis ac negocijs
omnibus, in solitudinem secesserunt, sequunturque vitam, quam
contemplatiuam adpellamus. Quibus prior magis adridet, dicunt
certè quod verum est, nempè, non nobis solum ipsis natos esse nos,
set patrise, set parentibus, set amicis, set communi quoque Reipu-
blicse : ac proinde, cum sibi solis tantum videantur seruire, qui se
ab hominum, societate disiungunt laudabiliorem esse vitam, quse
. vulgo actiua dicitur. C'Ontrà, qui turbas, tumultum, rixas,
atque adeo curas omnes fastidiunt, féliciter cum eis agi
putant, qui sese submouerunt ab onnii turba, et ab omni prorsus
hominum contubernio excluserunt : ac tranquillam soli & quietam
vitam ducunt. Illorum ego opinioni repugnare, Galberte, non pos-
sum : nimirum propterea quod recte mihi & verè sentire videntur.
Horum vero iudicium ac sententiam damnare non clebeo : cum lite-
rarum monumentis proditum sit, Philosophos, Poëtas, & qui animum
ad scribèduni suum adiunxerunt, imo Theologos etiam ipsos,
& summos & ciaros, forenses strepitus fugisse, et se in solitudinem
récépissé. His accedit, quod quemadmodum stolonibus amputatis,
21
322 PIÈCES JUSTIFICATIVES
onmia celerius adolescunt in arbore, nimirum alinientis in vnam
colla tis stirpem : ita superuacaneis negocijs leiiatus animus, ac curis
plané omnibus liber, plus efficit in studijs honestis : tota vi mentis in
idem intenta. Quare si quid sua contemplatione publiée bono
adferant vtilitatis, non segniter ac ociosè prorsus viuant, probabile
^ puto esse illorum institutum, dicam etiam hoc nostro seculo
beatissimum. Nam si alias unquàm laboriosum & difficile
fuit in mundo & inter homines conuersari, est hodie Cjuidem et labo-
riosissimuni & periculosissimum. Vbique siquidem & vndique odia,
lites, inuidiee, a-mulationes, detractiones, calumnise, delationes,
& infinitae pestes : quas, quo quis magis euitare tentabit, hoc magis
sentiet. Si quis sat agat in suis negocijs, & studeat rem farailiarem
parsimonia constabilire, audiet sibi sordidissimi auari nomê imponi.
Si vero liberalitate ac munificentia vtatur erga omnes, & beneficijs
gratuitis illos inuitet & alliciat, prodigalitatis statini reus erit. Qui
se sentiet camis rebellionem non posse comprimere, & continentiae
donum à Deo non habens, vxorem ducet, luxuriosus clamabitur.
Sit, qui ferocientem carnem possit continentiae freno reprimere ac
retinere, & caste viuat, ac ad castitatem alios inuitet : spurci scorta-
tores & adulteri, qui ahena ingénia ex suo metiuntur, mox Psedi-
P conem esse illum impudentur dicent. Deum qui religiosè
timebit, colet, venerabitur, ridebitur is vt superstitiosus.
Qui motus animi reprimet, ac fructificabit pijs et bonis operibus,
quse Fidê sua viuam esse restentur, hypocrita carnalium iudicio
erit. Si quis excellé ti vir ingenio, & varia doctrina excultus, nihil
lucubrationum suarû in apertum mittat, audiet sibi objici, Scire
tuum nihil est, nisi te scire hoc sciât alter. Quod si quid proférât in
lucem nisi sateUitio muniat, garrulum & audaculû aliquem habebit
Momum, qui in copiosa oratiôe, quse multis exuberet \artutibus, de
paucuHs voculis temeré elapsis cauillabiter. Nisi quis dicendo
scribédo'ue, de Deo disputet, ac fréquenté faciat eius mentionê,
impietatis suspitionem non effugiet. Loquatur itaque de Deo, de
Christo lesu, de gratia Spiritus sancti, & loquantur vt loqui par est,
Haereseos accersetur. Damnet abusus ahquis, quos multos (proh
dolor) & nimis multos quorundam auaritiam inexplebilem in Eccle-
_ siam inuexisse, sunino Christianse reipublicae damno, fateri
cogimur, Lutheranus erit. Contra, si Romani Pontificis,
& reliquorum Ecclesiœ ministrorum autoritatem sartam tectam esse
debere adfirmet : ac intérim adprobet probabiles aliquot ceremonias,
quibus cupiditas humana tanquàm cancellis septa est, Papista igno-
miniosè vocabitur. Euangelicam vitâ profiteri, est sanè felicis-
simam & sanctissimam vitam profiteri : set Clmstianè intérim non
viuere, quid aliud quaeso est quàm Christum mentiri. — Multi sunt
PIÈCES JUSTIFICATIVES 32,1
liotliè huius gcneris euangelici viri, qui nihil aliud liabent in ore quam
I*]iiangeliou : set in quorum pectore, viuidus ille & perfectus Euan-
gelica' charitatis viguor nô perseuerat. Doctrinam quid iuuat
habere syiicerè piam, si caligat nialis adfectibus — si vita mundanis
cupiditatibus sit prorsus ofPuscata ? Set sunt amore laudis, cupi-
ditate pecuniarum, studio voluptatum omnium, libidine vindictse,
infamise, damnoruiii ad mortis metu, vsqueadeo infatuati, vt non
solum insulsam multitudinem condire non possint, verumetiam, vt,
„ et ipsi, et Euangelica pietas, iii extremum homiiium con-
temptum veniat, quia id non prsestant quod docent. Hos
si christianè cohorteris, vt libertatem Euangelicam (veram Spiritus
libertatem) non commutent in libertatem camis, set vt doctrinaj
pietatem, cm morû pietate coniungât : ac forte acrius cohorta-
tionibus non acquiescentes obiurgaris, mox tibi Atheismi notam inu-
rent. Quid pluribus ? Nulla sollicitudine sic nos ad circumspec-
tionem ac diligentiam acuere possumus, vt & nobis ipsis, & alijs,
faciamus satis. Infestant certè hsec mala cuiusuis conditionis
homines : set maxime bonos omnes & doctos. Bonû enim virum
& res egregias adgredientem, premit inuidia : doctum, eloquentem
ac disertum, ignorantia. Nam vt Panthera bene olet, set non nisi
bestijs quas ad se trahit, hominibus non ita ^ : sic spurcse literse, quse
benè natis ingenijs graues sunt, stupidis istis & bardis gratiores sunt
quouis aromate : ac proinde disertos quibus nauseam mouent, modis
omnibus insectantur. Quod vt liberius ac securius facere possint,
ç nimirum eos perdere in quorum exitium toti ardent, impise
crudelitati pietatis speciem praetexunt : dicuntque, persequi
se illos, non odio, non inuidia (si dis placet) set zelo Fidei, nimirum
quod Lutherani sunt. Bonos à malis diuexari, doctos ab indoctis,
pios ab impijs, non est certè nec mirum nec nouum. Vt enim Fraxi-
num campestrem in tantum horrent serpentes, vt nec matutinas nec
vespertinas illius umbras vnquam attinguât, set si g}TO frôdibus
huius arboris claudatur ignis & serpens, citius in ignem fugiet quam
in Fraxinum ^ : Ita vitijs & virtutibus, bonis & mahs, doctis &
indoctis, pijs & impijs nihil conuenit. Euangelion habent carnales
inuisum, vt doctrinam studijs ipsorû aduersantem : proinde si
conantur id eliminare nihil quidem mirum est. Nam est illud ipsis
quod Rhododendri frondes iumentis, capris et ouibus : nempè vene-
num, quse tamen homini remedio sunt contra serpentium venena^.
Sic quod pij vertunt in suû boiium (hoc est Euangelion) stultis et
1. L'histoii-e natm-elle en est tirée de Pline. (Jj. Hist. Nat., vin ; 23.
2. C'est Pline qui est responsable pour ceci. Ibid., xvi ; 24.
3. Cité de Pline. Cf. supra, p. 253.
324 PIECES JUSTIFICATIVES
,„ reprobis ipsis, perniciem adfert. Set quauquam vel hoc
nomiiie excusabiles sunt quod cïeci sunt : tamen quemad-
modum viniim dilucius magis prouocat vomitû, quam vel aqua
simplex, vel vinum inerum : Sic est intolerabilior nequitia, pietatis
siniulatione conditai quam simplex et aperta malicia. Non est hic
Galberte, dicendi locus quam ego duriter Gratianopoli tractatus
fuerim menses propè triginta, cum vinctus essem in carcere : set
inhumanitatem quam sensi, non tam Senatui amplissimo, quàm
maliciae aduersarij mei imputare debeo : qui vt vindictâ suâ meo
sanguine expleret, & suo iure me persequi videretur, Lutheranse me
factionis reum fecit : hoc magis impius, quod pietatem mentiretur.
Set quid effecit tandem nisi quod diu me detinuit in carcere? at qui
fuit mihi cum nô paucis & principibus & summis viris carcer com-
munis, imo cum Christo etiam ipso. Nudauit me rébus meis omnibus,
quidquid tamen abstulit non mihi set fortunée (cuius erat quod
habebam) abstulit. Dominus dederat, Dominus passus
p. il
est tolli : potest idem, et meliora et multo plura reddere.
Fœdauit forte me infamia : tentauit id quidem, set perficere non
potuit. Vt enim Adianton herbam, etiam si perfundas aqua, aut
immergas, tamê siccse semper est similis ^ : Ita in virû bonum
non hseret contumelia, non infamia, quantumuis infamare quis
conetur ipsum. Set curauit proscribendum. Quid tum ? forte me
putauit similê Formicae aut Api quse si semel antro & alueario
eijciantur, peregrinantur ^ . Atqui non minus in quouis loco tran-
quille viuit vir fortis & bonus, quàm potest nauis, cui firma est ancora,
in quouis portu conquiescere. Porro vituperari ob Euangelion, est
laudari : cruciari ob Euangelion, est coronari : aspergi infamia ob
Euangelion, est honorari : pelli patria, et solum cogi vertere ob Euan-
geliû est caelo municipê adscribi : interimi ob Euangelion, est
seruari : miserum denique ssee ob Euangelion, est esse felicissimum.
,-, Id dixit Christus, cum ait. Beati qui persecutionem
patiuntur propter iustitiâ, quoniam ipsorum est regnum
cœlorum. Beati eritis, cùm maledixerint vobis homines, & persecuti
vos fuerint, & dixerint omne maluni aduersum vos, mentientes
propter me. Gaudete et exultate, quoniam merces vestra copiosa
est in cœlis. Id confirmât Paulus, glorians in passionibus, contu-
melijs, necessitatibus & adflictionibus, quas propter Chris tum susti-
nebat. Confirmât Petrus, cum ait, gratiam inuenire apud Deum
illos, qui crucem innoxij ferunt : ac tribulationes patiûtur, non vt
1. Sainte-Marthe l'a encore jjris de Pline. Hist. Nat., xxii ; 30.
2. Pline parlant des abeilles dit : « Semper, duce prelienso, totum tenetur
agmen. Amisso, dilabitur migi-atque ad alios. » Ihid., xxxvii ; 18.
PIÈCES JUSTIFICATIVES 325
honnciclci>, non ut fures, non ut nialc(leei,non utalicnorum raptores, set
utchristiani. Confirmant Apostoli, qui virgiscaîsi, & ciuitatcpulsi, gau-
debantdignos se habitosesse, pro nomine lesu contumeliampati. Quid
igitur persequendo seruum Dei, consecutus est, miser & cecus ille ?
quid effecit ( nisi quod me cruciare volens, se cruciauit ipsum ?
Instituerai certe se non cessaturum prius, quàm videret me flammis
absumtum : set imaginatione id instituerai, non certo iudicio. Nam
,., non ita visum est vestro Senatui, hominem innoxiû sic
è medio tollere : set conatus omnes aduersarij mei, et
omnes eius nefarias deliberationes, vna hora et verbo vno euanidas
fecit. Fœmina in meo negocio salijt fœminam, & indè nata sunt
oua Hyponemia, & Zephyria. Neque vero fieri aliter poterat.
Domino sic seruis suis vigilante, ut niliil sine permissu eius contingere
illis possit. Quamobrem, qui fidem euangelicam, aut in adultis
côfirmatam, aut teneram adhuc, & in piorum animum gliscêtem,
sua crudelitate conantur extinguere : possunt quidê ex mea caussa
discere, frustra niti astutiam mortalium aduersus consilia diuina.
Erat profecto vita mea magno in discrimine posita, cùm uinctus
essem : maxime, accusationê exaggeraiite criminis grauitate,
quodque in extera terra peregrinus eram, pauper ac omni prorsus
auxilio destitutus : set erigebat me in spê liberationis, quod patrum
iiostrorum exemplis, Dei bonitatem dediceram. Cum itaque Dauidis
psalmos solus in obscuro & fœtido carcere in manu habe-
rem, & eos consolationis gratia legerem, incidi forte in
septimum, in quo gratias agit Deo, propter ignorâtiam suam :
nempè, quod non agnosceret crime, sibi a Semei, filio Jemini,
obiectum de homicidio Saulis, et regni eius inuasione. Ex cuius
lectione didici, fidèles omnes, de falso intentata ipsis calumnia
obmurmurare non debere : set gratias agere Deo, ac opê ab eo cer-
tissima & inconcussa Fide expectare. Quo in numéro cum me
perspieerem esse, & mihi conuenire illum agnoscerê, meditatus sum
paraphrasticam eius interpretationem : & mihi nô inutilem, & infir-
mioribus calumniam patiêtibus necessariâ. Desiderabit in ea
Mo mus dictionem elegantiorem ac nitidiorem, utqui nauseat ad
omnia quae rhetorû condimentis et ornamentis carent : cui hoc
solum responsum esse volo, scriptam ijs esse illam, qui malint salubria
prsecepta viuendi. qualicûque sermone proposita, quam pestiferas
opiniones, a quouis eloquentissimo scriptore haurire. Praetereà,
, _ cum ab omnibus prope disciplinis eloquentiâ requiramus,
in hoc ipso laudatur Theologus, in quo aquse laus est, nimi-
rû ut probatur si nihil sapiat illa : sic, si infans sit ipse, & à Musis
alienus. Atqui (dicet ille) quid Jurisconsulto cum Theologia ? set
respondeo, non minus esse me velle Theologum, quam Jurisconsul-
326 PIECES JUSTIFICATIVES
tum : tum, quôcl liuic disciplinée totû me aliquando deuoui : tum
quod est ipsa vt Opalus gemma in qua multarû gemmarû dotes
eminent ^ : nempè ignis carbunculi tenuior, amethysti purpura,
smaragdi viror, idque incredibili quadâ mixtura. Sic, quidquid
apud vllos Ethnicos scriptores placere potest, in illa simul inuenitur.
Porrô, tametsi lurisprudentia summopere probâda est, tamen si
nos totos illi studio addixerimus, sanitatem mentis atifert, & nos
inanis glorise furore quodâ, et habendi cupiditate immodica csecos,
prsecipites agit. Insurget alius, qui dicat me paraphraseos legem
fuisse transgressum, nempe latins diuagatam, quam paraphrastica
libertas ferat. Quisquis ille erit, vt volet, vel paraphrasim, vel
,„ meditationem, vel commentarios, laborem nostrum, nomi-
net, nihil equidem moueor numsmodi homnium superba
malicia, quibus aliorum orationem reprehendere in procliui est, set
eodê modo vel melius dicere nô est perindè facile. Qualis qualis
est hsec nostra consolatio, tibi, Galberte humanissime, deuouetur :
cui enim iustius dicari posset ? Aluisti me in carcere famé prope
confectum, et innoxij Rei ius perverti non es passus : quinimo caussae
meae, pro tua virili (ut sequitas postulabat) tam acer fuisti defensor,
ut proba perpeti non recusaueris odio nominis mei. De te hinc
iudicent docti viri, ego quantum tibi debeam, & satis m'ihi conscius
sum, & orbi uni verso (si viuam) testatissimum relinquam. Quare
interea dû duos de re sepulchrali libros, & lectionum legalium
quatuor expectabis, accipe, Galberte doctissime, gratitudinis meae
arrabonem, et (quod hactenus fecisti) Smarthanum tuum ama.
Lugdini. 17 Cal. lui. 1543.
— In Psalmum Septimum et Psalmum xxxiii, Paraphrasis, pp. 3-16.
DÉDICACE DE LA PARAPHRASE
DU PSAUME TRENTE-TROIS (TRENTE-QUATRE)
G. (sic) Smartanus Joanni Auansonio, apud Gratianopolim,
REGio Senatorio amplissimo ac doctissimo s. D.
,„. Tanta fuit Maiorum nostrorum in euitanda ingratitu-
dine relligio, Senator amplissime, ut non Dijs solum
imniortalibus, ac hominibus, verumetiam Brutis ispis, testimonium
1. Cette description vient de Pline :
« Atque in pretiosissimarum gemmarum gloria compositi, maxime inenarra-
bilem difficultatem dederunt. Est enim in iis carbuncli tenuioi' ignis, est amy-
thesti fulgens piirpura, est smaragdi virens mare, et cuncta pariter incredibili
mixtui'a lucentia. Alii summo fulgoris augmente colores pigmentorum sequa-
vere : alii sulphuris ardentem flammam, aut etiam ignis oleo accensi. » Hisf.
Nat., xxx^^I, 21.
PIÈCES JUSTIFICATIVES 327
redclerint accepti ofHeij. Eraiit urbcs onines peculari' suo \)eo
dicatse consecratseque : à quo, si, vel ab igné, vel à ruina, vel ab
hostili inuasione, saluée ac liberata^ foret, in gratiarum actioncm
Vituluni ei candiduni niactabant. In bello, cuius incertus senipcr
est exitus, inuocabatur Mars : cui, qui Victoria potiti, de hostibus
triumphum agebant, manubias consectabant : ac solemni sacrificio
gratias agebant. Nautae suo Neptuno remos ac rudentes vouebant
in medijs procellis commoti Maris : ac subinde se data tempestate
in portum vbi appulerant, acceptum ofïicium sacrificio agnoscebant.
,„_ Eandem animi gratitudinem homnibus exhibebant, quo-
' rum virtute ac fortitudine Res publica liberata aut con-
seruata fuerat. Nam vel eos pro publica concione laudabant, vel
statuas illis in perpetuuni rei monumentum erigebant, vel corona
insignitos, quam quaeque res postulabat, aut ouantes, aut trium-
phantes in urbem redeuntes excipiebant. Fuerunt qui Brutis etiam
gratitudinem animi significarût, ob mérita illorum. Alij venera-
bantur Elephantes, quôd cuni Draconibus perpetuô pugnent. Alij
Mustellas quôd Basilisco exitiale sint virus. Alij Ichneumonem, alij
Lacertas, quôd seternû habeant cum Aspide bellum. Sunt qui
Stellones sint venerati, propter capitalem illorum cum Scorpionibus
inimicitiam. Atque hodie quoque, felix ac prosper augurium arbi-
tratur vulgus, Ciconiam habere hospitem : quôd serpentibus infesta
sit. Porrô non aliam ob caussam id faciebant, quàm quod eorum
ope atque auxilio, liberentur ab animalibus, homini suapte natura
inimicis : qualia sunt Dracones, Basilisci, Scorpiones, Aspides, & Ser-
pentes. Proponuntur autem nobis lisec exempla, ut ijs doceamur,
,op ofïicium esse ofïicio rapendendum : ac dandam nobis
operam, ne patiamur notam ingratitudinis iustam nobis
ob caussam inuri. Quod si sequum est tam gratos esse nos erga
omnes homines, a quibus beneficium accepimus, quâto iustius erit,
beneficiorum Dei erga nos, & memores & gratos esse nos ? Si est
ingratus, qui officij ab Amico accepti est immemor, an non erit
ingratissimus, qui non agnoscit vltrô benefacientem eum, quem multis
ssepe modis ofïendit, & à quo, pro malo bonum accepit ''t Commissis
nostris Deum irritamus, non dicam cottidiè, set omnibus horis, ac
omnibus momentis : qui tamen est tam liberalis erga nos tamque
beneficus, vt postulantibus nihil neget. Imo verô tam singularis
eius est bonitas, ut quâdoque ea nobis affatim subministret, quaî
prgeuidet è re nostra esse : etiam antequàm ipsi de petitione cogitaue-
rimus. Non repetit ille à nobis dona sua, non quserit talionem, non
compensationem, (quis enim soluendo esset ?) tantum postulat
memorem & gratû animum : quem vt illi exhibeamus
indies singulos beneficium beneficio accunuilat : tantum
328 PIÈCES JUSTIFICATIVES
abest, ut débita à nobis, ipse liberalissimus Créditer, velit repetere.
Caeterum, non potest melius se gratus animus explicare, quàm com-
memoratione ac confessione accepti officij : atque gratiarum actione.
Quamobrem, qui Dei clementiam,bo[nitatein], liberalitatem, ac pie-
tatem expertus erit, Nomen eius celebret, extollat, prœdicet : com-
memor et bénéficia ipsius, et summa & multa : atque gratiâ illi
habeat. Fide, opère, ore, scripto, de quibuscumque poterit modis :
ille profectô gratus tum in eum erit. Ad id nos incitât suo exeraplo
Dauid qui in pace ac ocio, gloriam dabat Deo, & potêtiam eius ac
celsitudinein prsedicabat : in tribulationibus & augustijs, viua Fide
instructus, illius opem implorabat : ac dsemum ab ijs liberatus, gratias
ei agebat, & fidèles omnes conuocabat ad commemorandani eius
bonitatem. Illius ego vestigia insecutus, cùm essem apud vos
vinctus, et nihil prorsus haberem in Parentum, Amicorum ac homi-
num auxilio spei reliqui, confugi ad eum, qui consolationis est Deus,
loc & <iui, sperantibus in se presto est semper. Neque vero
p. lOO . . . . . .A
mea niilii spes imposuit, Auansoni optnne, vtqui qua
ab eo precibus & lachrymis postularâ, sim tandem consecutus
libertatem. iEquum erat itàque, vt solutus carcere, liberatorem
agnoscerem meum : utque gratiam ei haberem & nomen eius sanc-
tissimum ubique prsedicarem : vt, qui erunt aliqua in angustia cons-
tituti, aut quacunque animi maestitudine comprementur, meo com-
modo sapiant : atque postposita in creaturis vanissima spe, ad crea-
torem sese recipiant : ab eo quidquid iustum ac vtile illis fuerit impe-
traturi. Quâobrem, psalmum hune Dauidis, paraphrastica inter-
pretatione sumpsi explicandum, tum, quôd dignus sit qui syllabatim
ediscatur, proptereà quod Fidem nostrâ non parum conifirmat :
tum, quod materiae ac proposito nostro, quasi de industria seruiat.
Nam cùm fugeret ille furorem Saulis, neque haberet tutum aliquem
locum, in queni se reciperet, & mortem declinaret, diuertit ad Achis
Regem Geth : atque inibi cùm aliquandiu mansisset, à seruis &
domestics Régis agnitus, vbi perspexit vitam suam magno
esse in discrimine, simulauit insaniâ : ac prorsus habitum
& morem Epilentici cuiuspiam mentitus est : & eam ab caussam
imperio Régis expulsus, recta in speluncam Odollam diuertit : & ea
simulatione à tanto periculo liberatus, hune psalmum scripsit, in
quo gratias agit liberatori Deo. Sic ego, eum tam durit er tract ari
viderem me à vobis, ut mitius eum siccarijs, latronibus, homicidis,
furibus, raptoribus ac deploratse vitae hominibus ageretur, simulavi
certè insaniara : & sum ea consecutus, vt qui in arcta prius & fœtida
turre solus languebam, eum Pedunculis, Semicibus, vSoricibus, &
Seorpionibus colluctans, libertatem obtinuerim per quantulascunque
angustias carceris obambulandi. Id vbi adsecutus fui, libertatula
PIÈCES JUSTIFICATIVES 329
illa in x\)vu\ nie ccvtissniiun Vdcauit, fuluruni, \i <|ui ian\ me pede-
tentiiu cœperat liberare, tandem in plenam libertatcm aliquâdo
adsereret. Quod aduersarij (piidem mei ncquc volebant neque
l)utabant : imo verô desperabant etiam, ({ui mcae saluti, non minus
quàni siue, eonsultum esse voluissent. Mouebat omnem lapideni
eaput istud obstipum (dignior certe homo, qui sit, aut
' Porcarius aut Bubulcus, quàm is cuius ofidcio fungitur),
vt per fas aut nefas viuus concremarer : quo vt tandê perueniret,
viros bonos & graues, quorum consuetudine familiariter sum vsus,
ad falsum contra me testimonium proferendum sollieitabat : & quod
blanditijs ac corruptelis non poterat, tentabat dolo ac minis efficere.'
Habebat quôque suû patella operculû, nempè Sisanmê istû,
silicernium & delirantem senem, stiuae certe commodiorem quàm
dicendo luri, qui ludicis simul & Actoris partes tractabat. Hos
duos satis nouit Gratianopolis, nouit inquàm toto animi impetu fuisse
impulsos in perniciem meam : ac niliil reliquisse intentatû, ut meo
sanguine inexhaustam sitim suœ vindidictae expièrent. Set quomodo
fauissent innocenti Reo, qui sunt innocentise persecutores ? quomodo
œquioris caussse defensores fuissent, qui, quid sit lus plané ignorât,
suntque ad id tractandum tanquàm Asini ad l3^ram ? quomodo deni-
que fauore bonarum artium, doctrina excultum (licet mediocri) cle-
menter & pro ofïicio suo tractassent, qui sunt à Musi"
' prorsus alieni, & omnium bonarum disciplinarum exper-
tes ? lurarant ilK in mortem meam, non modo cum fortunarum
suarum, set salutis etiam su» dispendio : tum, quod voluissent, &
adhuc vellent, doctos omnes extinctos esse : tum, quod timerent quod
euitare minime possunt : nimirum, ne mea amicorumque meorum
industria, vt digni sunt tractentur ac suis pingantur coloribus. His
accessit, quod eram in barbara ac prorsus Scythica terra, & solus
& alienigena Gallus, longé à Patria, longé à Parentibus, longé ab
Amicis : imo ijs plané destitutus, ac totus inermis. Ccoeterum quod
inermê me voco, intelligo equidem inopiâ paupertemque meâ :
quandoquidem diuitiae ac opes multae, nostro seculo arma sunt Reis
validissima, contra accusationes & criminationes omnes, atque adeo
aduersus quoslibet iudiciorum exitus. In tôt ac tantis periculis,
quis de sua salute non dubitasset ? atqui dubitare certé non potui,
Dei bonitate ac auxilio fretus, quem, et legeram & multorum exemplo
, .(j didiceram, suis semper plusquàm paterna sollicitudine
prouidere : ac non sinere vt in tentationibus succumbant.
Quid tandem ? accidit certé mihi quod sperabam : nempè, pracsen-
rissima morte liberatus, persequentium manus efïugi. Quare, vt
meo exemplo fidant Deo onnies qui adfliguntur, vt gustent suaui-
tatem misericordiai eius, vtque illum solum timeant, hac paraphrasi
330 PIECES JUSTIFICATIVES
gratias illi ago, & libertatem meam illi soli acceptaui fero. Tibi
autem, qualis qualis est, Auansoni doctissirae, à me dicatur, nimiruni
Amico singulari : cui tam gratû fuit, mortis periculû me décli-
nasse, quam fuit graue et molestum, cum nouercate Fortuna in vin-
culis tamdiu colluctasse, & tôt incommoda pertulisse. Quod vt
mihi persuadeam, facit, & tua in meliores literas i^ropensissima
voluntas, ac eruditio certe cum iudicij maturitate non vulgaris, &
summa illa tua erga me mérita: quae de tua in me voluntate fidem
mihi locupletissime fecerunt. Valebis itaque Auansoni disertissime
& Smarthani tui innocentiâ probe tibi perspectâ, pro charitatis
Christianse ofïicio, proque tua summa humanitate, esse apud vos sar-
tam tectam curabis. Xam scio aduersarios meos, cùm
non potuerint suam crudelitatem meo sanguine satiare,
nomen meum omnibus probris aspersuros. Set sciant velim, me
vituperationem illorum laudi maximae ducere : dum modo dignitas
mea apud Senatum vestrum amplissimum illabefactata & intégra
maneat : de cuius in me voluntate dubitare non possum : quâdo-
quidem ta multi estis in vestro ordine, & boni, & docti Senatores,
ut quos Bestise, insectâtur doctrinse nos aspernandœ viros, ipsi vestra
sponte diligatis & ab omni prorsus iniuria vindicetis. lesus Christus,
redemptor noster, te sua gratia impleat, Senator eruditissime &
humanissime. Lugduni. Calendis Iuliis, 1543.
— In Psalmurn Septiinum et Psalmum xxxiii, Paraphrasis, pp. 143-144.
LETTRE ADRESSÉE AU DOMINICAIN LOUIS DUFOUR.
C. Smarthanus F. LuDOVico Fourn^eo Iacobit.ï: Theologo S. D.
Paraphrasim nostram, fratibus ordinis tui, doctis et
^' catholicis uiris perplacuisse, summopere gaucleo, Lu-
douice suauissime : tum quôd à probatis uiris probari, laudi summse
ducendum est : tum, quôd hoc tam turbulento seculo, non uulgare
quidem Dei donum est, Theologis placere : & ijs, quibus inquisitionis
prouincia demandata est. Nam sunt qui doctorum & Theologorum
titulo gloriantes, insania propè rumpuntur, cum uident alios, quan-
quàm cloctrina sine nomine insignes, aliquid Theologicse meditationis
in apertum proferre. Porrô, scribis nihil inter legêdum iUis occur-
risse, quod admittendum non sit : nisi quod dubitant, ne, quae scribo
de malis Principibus, de corruptis iudicibus, ac de impijs hominibus
ueritatis hostibus, aliter accipiantur, quàm forte intelligam : nempè
aduersus eos dictum, qui, hodiè sectarum seditiosos amatores &
pessimè de nostra religione sentientes persequuntur ac puniunt.
PIÈCES JUSTIFICATIVES 331
rii..i T^'s*) uero, Furnaee, Hsereticos oinnes, Atheos, Ana-
p. 12 loi o ' ' ' '
baptistas, carnales istos Euangelicos, & turbuleiilos
huius generis ac pestifcros homines sic odi, ut cupiam è medio iam
sublatos esse illos : taiitû abest ut inuehi velim in magistratus, qui.
seuerissinie in ipsos animaduertunt. Quod scribo de Principibus,
qui nialo consilio acquiescentes, saeviunt in bonos et pios, intelligo
de ijs, quorum mores facta satis ostendunt, quales experta est Italia
saepè multos, & non ita pridem Anglia. Set nominatim illos expri-
mere nô placuit, cùm periculosum sit de Principibus huiusniodi
etiam uera scribere. De iudicibus malis & impijs hominibus quod
scribo, non ignoras quo tendit : nempè tanguntur ij qui sub Luthera-
nismi prsetextu, crudelitatem uindictae suae in me innoxium exer-
cuerût : quos etiam dico suis censuris innoxios ab hominum com-
mercio et ab ipsa quoque Ecclesia excludere : de me ipso loquens,
quem solum obscuro loco concludi curauerunt : nec id tantum,
uerumetiam à sacratissimge Eucharistiae connuunione, tanquam
ludaeum aut Turcam repulerunt, quamquàm nuUius plané criminis
côuictum. Quod, nunquid est ab Ecclesia arcere ? Nunquid
[914.1 ueritatem oppugnare ? Oppugnat siquidem illam, qui,
' " ^ & quod non est uerum obijcit : & quod uerum est non
admittit. Quod superest, non ignoro fuisse semper, et adliuc esse,
qui calumniantur quse recta sunt, sinistré interpretantur quae sunt
dubia, exaggerant quae sunt leuia, et in omnibus tam inclementes
sunt indices, ut magis hoc agant, ut perdant eum qui forte prolapsus
erit, quam ut sanent, Set non dubito ne qui ueré Theologi, hoc est
sequi, boni, ac docti sunt, ab omni me iniuria uindicent : prsesertim,
Ecclesise iudicio, mea qualiacunque omnia sint opéra submittentê.
Commentarios nostros in Psal 118 ; ociosus relegam & recognitos
(ut à me postulas) emittam. Vale. Furnsee doctissime, & ordinis
uestri fauorem quem mihi conciliasti, sic faueto : ut in dies magis
atque magis coalescat. Gratianopoli, 24. Calendas. Aprilis. 1543.
— In Psalmum Septimum et Psalmum xxxiii, Paraphrasis, pp. [212]-
[214J.
DEDICACE DE LA MÉDITATION SUR LE PSAUME
QUATRE-VINGT-DIX (QUATRE-VINGT-ONZE)
Carolus Sanctomarthanus Gastono Oliuario Manci Domino.
S. D.
fol 2 ro Quemadmodum grassante peste, non solum qui sunt
infecti, set sani etiam ac intégra valitudine, ad medicos
recurrût, atque ab eis utrique auxilium & opem postulât : illi, ut
332 PIECES JUSTIFICATIVES
curentur : hi, ut pharmacis & salutari aliquo moly, praeseruentur :
Ita, rescissa hodie per tôt tamque varias opiniones Christanonim
côcordia, frigescente charitate, vacillante Fide, ac spe ex omnium
ferme animis excussa, crescente in dies hominû malitia, finesque
suos dilatante Atheismo, necesse quidam est, & ijs quos sectarum
diuersitas, adeo certè anxios ac dubios reddidit ut quid credant,
cuive parti adheereant, prorsus incertum habeant : & ijs quoque qui
nullis adhuc opinionem lab^nrinthis inuoluti implicatique sunt, ad
doctorem aliquem pium sese recipere, qui mutantes sustinere, lapsos
erigere, errantes in viam revuocare, eosque, qui a fide ac Spe non
j. T n r. exciderunt, magis ac magis confirmare, & in cliris-
fol. 2 vo ' & & '
tianismo continere queat. Doctores quidem habemus
ac Theologos & Ecclesiastias, & numéro multos, & doctrina excel-
lentes, quorum alij publicis lectionibus, alij concionibus, alij scriptis
& in lucem emissis commentarijs, quam nacti sunt Spartam probe
ornant : & nihil intêtatum relinquût, ut christiana religio sarta
tecta maneat. Verum nobis semper in manu non sunt, neque illis
licit per ociû votis nostris, quoties volumus respondere : vt intérim
taceam, quodsi peregre profîciscaris, si ruri habites, si non detur in
frequentia hominum vivere, cohortatoribus illis ac consultatoribus
vti non valeas. Dâda itaque nobis est opéra, ut si ex tam magno
numéro aliquis sese offerat, qui praesens nobis ac prsesto semper esse
velit, ipsum ut retineamus. Prsestare autem id vivi vix possunt :
mortui quidem per eom quae extât scripta possût : paremque
nobis operâ comodare valet, qui superstites agût. Set vereor,
ne morbis omnibus qui animum nostrum occupabant, remedium
f 1 «i .0 ^cque nobis prsescribere, atque ipsi desiderabimus non
possint : vt sileam in scriptis hominum, nescio quid
semper humani existere. Quse quum ita sint, eadem nobis est.
adhibenda in salute spiritus cura, quam solemus in corporis valetu-
dine mala adhibere : nimirum, vt quemadmodum qui decumbit,
optimum quemque ac fidissimû Medicuû aduocat, ita qui animo
laboret, illû ipsum consolatorem eligat, qui pietate magis valeat.
Quum autem Spiritus sanctus, animarum sit nostrarum Medicus
& consolator, neminem esse adeo vesanum puto, ut vel neget, vel
ambigat, ad eum nobis concurrendum esse.
Verum, vbi melius ac promptius reperitur, quam in scriptis illorum,
quibus ipse tanquam organo vsus est ? Nêpe Mosis, Prophetarum,
& Apostolorum ? Praesentes illi nobis esse semper, nobiscum per-
noctare, nobiscû perigrinari, nobiscû loqui possunt : neque vlluni
morbis animse nostrae remedium desiderabimus, quod illi statim
& affatim non suppeditent. Cseterum, inter omnia quae in manu
sunt Bibliorum volumina, vnus David sic tristes recréât, mœstos
PIÈCES JUSTIFICATIVES 333
f 1 Q o solatur, tristes mitigat, languentes reficit, animo
deiectos erigit, [se ?] malè habêtes sanat, in prosperis
côfirniat, in aduersis sustinet, vt nô immerito Hebraei pueros suos
eius doctrina tanquain lacté primo inil)ibàt, cêseantque Hilarius,
Orig. Aug. Hieron. & Chrysost. de manibus illû deponi nunquam
debere. Quod ad me adtinet, fateor me Davidis psalmis sic capi,
vt quod de Cicérone dicebat Plinius, eu doctû sese existimare,
cui ille placuisset, idê de Davide dicam, posse Christianum de gratia
Spiritus Dei certum esse, qui psalmorum lectione oblectabitur. Qua
in sententia quum te quoque vir doctissime, esse cognoscerem, ac
te voluptatem omnem in eo libro reponere, ex sermone tuo perspi-
cerem : simulque tua in me multa & magna officia expenderem, pla-
cuit meditatiunculam, quani in nonagesimum psalmum conscripsi
tuo nomini dicatam in apertum dare. Tibi quin grata & accepta sit,
nihil plane dubito : idemque ab ijs expecto, qui pietatem toto pec-
tore tecû amplexantur : de quibusdam autem, qui scripta trahunt
f ] 4 Q iii calumniam omnia, quid câdidi dextrique indidij
expectem ? Tu itaque quibus occupationibus . ocium
teraporis fallam, vide : ac nostra meditatione fruere, donec integrum
Psalmorum opus, in liendecasyllabos à me redactum, tibi legendum
mittâ. Vale amicorum optime.
Lutetise Parisiorum quarto Mus lulij. 1550.
— In Psalmum Nonagesimum Pia Admodum db Christiana Medi-
tatio, per Carolum Sanctomarthanum Fontebraldensem I. V. D..
fols. 2 ro — 4 ro.
PRÉFACE A LA VEPvSION LATINE
DE L'ORAISON FUNÈBRE DE LA REINE DE NAVARRE.
C. Sanctomarthanus lectori candido s.
P.^-, Tam corrupti sunt nostri temporis mores, Lector optime,
vit eruditi omnes, ac boni viri, suas vigilias in apertum
emittere non audeant. Sunt enim non pauci, quorum alii ingenio
certe ac doctrina prsestant : sed ceeca qusedam philautia laborantes,
nihil judicant posteritate dignum, quod non ipsi s(!i'ipserint ; alii,
tametsi nec judicio valeant, nec sint melioribus disciplinis exculti.
temere tamen adversus omnium liominum scripta pronuntiant. Qui
nialunt Ciceronianos se quam Christianos esse, quidquid non accedit
ad Ciceronis eloquentiam respuunt : neque intérim uUam habent
rationem reconditioris doctrinai, quse satis confirmât Scriptorem non
esse ex numéro cicadarum, aures tantum oblectantium. Philosophi,
qui sibi arcem verae eruditionis occupasse videntur, jejunas omnes
334 PIECES JUSTIFICATIVES
et aridas scriptiones appellant, quae de philosophia non tractant.
Athei rident onniia, quum sint ipsi omnium maxime ridi-
' ' culi. 8j^cophant», omnia rapiunt in calumniam. Poetae
proscindunt omnia. In summa, sumus prope omnes in tôt sententias
& opiniones distracti, ut nondum satis mihi constet, debeamus ne,
cum Democrito insaniam ridere nostram, an cum Heraclito nostram
ipsorum miseriam flere, qui vix possumus umbram nostram ferre.
Ego sane, lector candide, non expecto aliud de hac funebri laudatione
judicium, quam quod in dies singulos de scriptis eruditissimis fieri
video. Ciceroniani, dictionem Juris consulti hominis fastidient.
Rhetores, e sua schola orationem ejicient, quse orationis partes non
habeat & a rhetoricis prseceptionibus recédât. Tôt digressiones
damnabunt : tôt autorum (sic) nomina orationi inserta esse impro-
babunt : tôt denique ex historiis siunpta exempla, tanquam superva-
canea rejicient. Intérim vero non expendent, de industria id me
fecisse : qui potius historiam scribere vellem quam Orationem.
Atqui non erat orationis titulo eraittenda, nisi dignitas orationis
servaretur. Sit ita. Tu, igitur, cum Cicérone, ac Quintiliano voca
Laudationem. Set non ego certe in hoc scripseram, ut
" ederetur : verum ut a me Alenconii pronunciaretur, si
reginœ nostrse funebris pompa celebrata fuisset. Quod quum tam
diu differri vidèrent amici omnes mei, quibus mecum jactura quam
l'eci, communis est : suo jure a me impetrarunt ut in apertum illa
prodiret. Audio Petrum Paschalium virum eruditissimum & mihi
ahquando Avenione cognitum, statuisse, Reginœ vitam hteris man-
dare. Quod si semel tentarit, quam id ille fehciter perficiet, vel ex
sola oratione quam in obitum Mauhi scripsit, judicare poteris. Nimis
ergo difficiles esse Cicer[on]ianos dicam, si Paschahi tam pura tamque
tersa dictio palato illorum grata non sit. Vale. Datum Alenconii,
Idibus Martiis, 1550.
— In obihim incoîn/parabilis Margaritœ,... Nauarrorum Reginœ
Oratio funebris, etc., pp. [2]-4.
PRÉFACE
A L'ORAISON FUNÈBRE DE LA DUCHESSE DE BEAUMONT.
Ch.\rles de Saincte Marthe, Docteur es Droicts,
Au Lecteur, Salut.
Tu sçais. Lecteur, que le commû proverbe dit : Qui aime, aime
après la mort. Et un autre dit : Loue après la mort. Si nous
deuons donc louer les trespassés, non pas en detracter, comme font
ceuls qui tiennent de la nourriture Arcadique : & qu'il nous soit
PTKCES JUSTIFICATIVES 335
aussi cômandé rendre tesmoignage do nostre amitié, plus après la
mort, que durant la vie : i'ay bône & receuable excuse d'auoir loué,
par louenge funèbre, celle qui meritoit toute sorte de louenge, & qui
par ses bienfaicts m'auoit obligé à la louer : i 'entends de la defuncte
Ro\Tie de Navarre. Mais ie ne sçay ou nous pourriôs trouver
cuisinier, qui feist saulse agréable a touts appétits, veu les diuerses
qualités des ventricules. Je dy, que les iugements des homes sont
si diuers (que je ne die peruers), qu'il est impossible que, si Homère,
Ciceron, & leurs semblables uiuoient, leurs escripts ne leur fussent
insipides. C'est pitié d'ouir faire récit, de combien de parts ma pauure
oraison a esté assaillie, blessée, degettee, voire & de plusieurs qui sont
plus insipides que la Bete. Or maintenant que je t'en enuoye vne
autre, sur le trespas de Françoise d'x41ençon, Duchesse de Beaumôt,
douairière de Vendosmois, que m'en aduiendra il ? Si les paroUes
des jugemêts des personnes estoiêt ainsi trenchantes qu'est vne
espee nouvellement affilée, ie perdroie auiourd'huy un membre, &
demain l'autre, & biê tost ie seroie tout destrenché & mis en pièces.
Mais Dieu y a pourueu, qui a faict les langues de nos détracteurs
estre comme une espee de plomb, dens vn fourreau sanglant. Je ne
desisteray donc de poursuiure mon entreprinse : ie dy de mettre en
lumière, & la seconde oraison, & les autres oeuures, ou tous les iours
je travaille, dôt auras bonne partie dens peu de têps : Aydât le
créateur, que ie supply. Lecteur candide, te dôner sa saincte grâce.
Escript a Alêçon ie xii. d'Octobre. 1550.
— Oraison funèbre sur le trépas de.... Françoise cVAlençon,
Duchesse de Beaumont, Douairière de Vendosmois & de Longueville,
fol. 2 ro et vo.
PACTE DE SAINTE-MARTHE AVEC JEAN DE TARTAS.
A esté présent et personnellement estably maistre Charles de
Saine te-Marthe, maistre es arts, natif de ronte\Tault, diocèse de
Poictiers, et à présent demeurant à Bourdeaulx, au collège de Guyenne,
lequel de son bon gré et volunté bien instruict de son faict, ainsi qu'il
a dict, a promis et promect par ces présentes a monsieur Maistre
Jehan de Tartas, principal dudict colliège de Guyenne, illec présent,
pour luy, ses hoirs et successeurs stippullant et acceptant, demeurer
dedans ledict colliège ou ailheurs où ledict colliège sera séant tant en
la présente ville que dehors d'icelle pour l'espace d'un an comply,
lîny et révolu, commenssant le jourd'huy et finissant a mesme jour
et terme pour en icelluy colliège régenter et faire classe et règle à
composer et prononcer oraisons, dialogues, comédies et lire publique-
336 PIÈCES JUSTIFICATIVES
nient, toute ainsi que le plaisir sera duclict principal luy dire et com-
mander, et auquel principal ledict de Saincte-Marthe a jiromis et
sera tenu obèyr et à son jîouvoir servir en toutes chouses, le honnorer
et garder son proffict et honneur envert et contre tous, et lui éviter,
réveller et advertir son dommaige, et en icelluy colliège vivre quie-
tement et soy maintenir en humilité scolastique et collégiale, en
vertus et bonnes meurs, en l'honneur de Dieu premièrement, dudict
principal et dudict colliège, sans commettre en dict, ny en faict,
bandes, mutinemens, monopoles, ne aucune chouse scandaleuse, ne
vitieuse, et aussy sans dire, dèclairer ne réveller à aucun dedans
ledict colliège, ne hors icelluy, la manière de vivre, faict et secret
dudict colliège, et pour les gaiges, sallaires et stipendies dudict de
S**" Marthe, pour ledict an, ledict nions, de Tartas lui a donné la
somme de trente cinq livres tournois, laquelle somme ledict de
S^e Marthe a confessé avoir eue et receu entièrement avant ces prée-
sentes dud. de Tartas, tant en robbes et habilhemens que en or.
Du 4me de décembre 1533.
Archives Départeînentales de la Gironde. Garde-Note Contât. 1533.
LETTRES PATENTES, NOMMANT SAINTE-MARTHE DE
NOUVEAU PROCUREUR GÉNÉRAL DU DUCHÉ DE
BEAUMONT.
Antoine, Duc de Vendosine, et de Beaumont, Pair de France,
comte d'Armagnac, de Roddez, Couversan, Marie et Soissons, Baron
d'Epernoy, Mondoubleau, Brou, Brion et Apurilly Surdan et Broyé,
— Seigneur d'Anguien, d'oysy, de Ham, Bohain — Beaureuoir,
Vendeuil, d'Ailly-sur-Noye, de Dunkerke, Bourbourg, Grauelines et
Roddez en flandres, chastelain de l'Isle, Gouverneur et Lieutenant
gênerai pour Monseigneur le Roy ez pays de Picardie Boulenois et
Arthois. A Tous ceux qui ces présentes lettres verront. Salut.
Comme par l'érection que faist feu Monseigneur le Roy du Vicomte
de Beaumont en Duché, nostre deffuncte treshonorée Dame et Mère,
que Dieu absolue, eust crée plusieurs offices pour radministration de
la police et justice dudict Duché, et entre autres un procureur gênerai
lequel eust superintendance sur tous et chacuns les autres procureurs,
et lesquels procureurs demeuroient comme substituds dudit procureur
gênerai, nostre dicte deffuncte Dame de Mère eut pourueu nostre
Allié et féal Messire Charles de Sainte Marthe, Docteur es droites et
retenu de son conseil. Par la mort de laquelle ledict Duché de
Beaumont nous seroit escheu et tous les offices d'iceluy demeurez en
nostre disposition ; Scauoir faisons que pour la bonne et entière
PIÈCES JUSTIFICATIVES 337
confiance que nous avons de la personne duclict de Saincte-Marthe, —
et pour ces sens, suffisance, littérature, fidellité, et qu'il s'est bien et
sans reprehension gouv^erné audict estât, en considération aussy des
services qu'il a faicts à nostre dicte feu dame et Mère et espérons
qu'il nous fera cy après. Iceluy de Sainte Marthe auons retenu et
retenons en Testât de nostre Conseiller, et luy auons donné et conféré,
donnons et conférons par ces présentes, ledict office de procureur
gênerai en nostre dict Duché de Beaumont aux gages de six vingts
liures par an. Sur Saonnj-e trente Liures, sur chasteau Gontier
vingt Liures, sur la flesche vingt liures, sur Fresnay dix liures, et
sur Beaumont dix liures, qui est en tout six vingts Uures payables
à deux termes. Scauoir est la Sainct Jean et Xoel le premier paye-
ment commençant a la feste de sainct Jean prochain, venant. Pour
d'Iceluy en iouir doresnavant aux droicts, esmolumens, franchises,
prééminences et libertez qui y appartient tant qu'il nous plaira.
Lequel procureur General voulons, intendons et nous plaist auoir la
superintendance sur tous nos autres procureurs de nostre dict Duché,
qui demeureront ses substituds seulement en sorte qu'en sa présence
ne feront estât ou exercise de procureur gênerai des affaires qui sur-
viendront en nostredit Duché, chacun en son endroit pour y estre
par luy donné ordre, ou si besoin est nous en advertir la part ou
serons. Duquel estât de procureur gênerai ledit de Samcte Marthe
a ce Jourdhuy preste entre nos mains le serment en tel cas requis et
acconstumé. Si mandons a chacun de nos Receveurs et fermiers de
nostredit Duché de Beaumont presens et à venir, qu'ils ayent a payer
audit de Sainte Marthe la dicte somme de six vingts Livres selon
l'apreciation et cottite de chacun d'eux aux termes susdicts, et rap-
portant par eux les présentes Lettres, ou le vidimus d'icelles deuement
collationé avec quittance dudict de Sainte Marthe, quand besoin
sera. Les sommes ainsy par eux payez audit de Saincte Marthe leur
seront allouez par les auditeurs de leurs comptes. Ausquels mandons
ainsy le faire sans difficulté. Car tel est notre plaisir. Mandons
en outre à nostre Amé et féal conseiller, et seneschal de nostre dit
Duché et a ses Lieutenans avec lequels voulons et nous plaist ledit
de Saincte Marthe, nostre con*^'" et procureur gênerai, assister et par-
ticiper a la vuidange des procez civils et en leur absence tenir le siège
et jurisdiction. Et a nos autres Justiciers et officiers qu'il appar-
tiendra, qu'ils fassent, laissent, et souffrent, facent laisser et souffrir
ledict de Sainte Marthe iouii" et user pleinement et paisiblement de
l'efïect de nosdictes présentes comme nostre conseiller et procureur
gênerai. Nonobstant toutes autres lettres a ce contraires si aucunes
ont esté cydevant de nostre feu Dame et Mère ou de nous obtenues :
Lesquelles auons reuocquez et revocquons par ces présentes, et Scellés
22
338 PIÈCES JUSTIFICATIVES
déclarons de nulle valleur et effect. En tesmoing de ce nous auons
signé ces présentes de nostre main, et a scelles fait mettre nostre scel .
Doné a la feire le septiesme jour de Januier l'an 1550, signé Anthoine.
et sur le reply par Monseigneur le Duc et pair de Valentiennes et
scelé en queue double de cire rouge.
— Généalogie de la Maison de Sainte Marthe, fols. 27 v*^-29 v".
EXTRAITS DES PROCÈS-VERBAUX DES VENTES FAITES
AU NOM DU ROI, DES LANDES DU MAINE, PAR
SES COMMISSAIRES FRANÇOIS BOY LÈVE, CONSEIL-
LER AU PARLEMENT DE PARIS, ET JEAN TESTE, DIT
DE BRETAGNE, AVOCAT DU ROI, DANS LA VICOMTE
D'AUGE,5 SEPT.-SNOV. ir>.->0, Y COMPRIS UN PLAIDOYER
DE SAINTE-MARTHE K
Du samedy, huitième jour de Novembre mil cinq cent cinquante
à fresnay.
Plaidoier fovirni ^t led. Jour nous étant aud. lieu de frenay en l'hôtel-
^arthe p^^ du ll^rie OU nous Etions logé accompagné de plusieurs
Seigr de Ven- personnes seroit venu par devers nous à l'issue de notre
dosme sur son (^jj^^^ jgç| ^^^ Sainte Marthe accompagné d'aucuns qu'il
d°" des Landes disoit être officiers dud. seig'" de Vendosme et nous a
du g'''' et Petits présenté deux feiiilles de papier, signées de lui et de
Bercon . quelques autres et nous a dit que cétoit le plaidoier qu'il
avoit fait ce jour précédent. Comme nous voulions procéder à l'adju-
dication desd. landes nous requérant d'ycelles faire lecture et ordonner
icelui être inceré et transcrit en notre procès verbal, ce fait avons
dicelui fait lecture et en ce faisant, lui avons remontré que tout
ce qui était transcrit n'avoit été par lui plaidé. Lequel nous auroit
dit que ne lui aurions donné le Loisir de le dire, joint la Clameur du g'
peuple, Ce fait et nous étant vers la fin nous aurions trouvé qu'il
étoit écrit esd. deux feuilles de papier ces mots (et si nonobstant
son opposition voulions passer outre sans avoir égard au Contenu
qu'il en appelloit) lui avons dit que ces mots a y apposer étoient
mal mis et que led. de S*^ Marthe ne soutiendroit en avoir appelle,
lequel après l'avoir interrogé a dit n'en avoir à la vérité appelle
ainsy seulemt protesté d'en appeller et pour ce en la présence des
assistans avono ordonné qu'il rayeroit ces mots, dont il [n'] a appelle
1. Il se ti'ouve deux manuscrits de ce document à la Bibliothèque munici-
pale du Mans, dont A date de 1564, B de 1770. J'ai suivi B en le contrôlant
par A.
2. Ce plaidoyer a été officiellemsnt inséré à la fin du registre.
PIÈCES JUSTIFICATIVES 339
aiiisy seulement protesto d'appeler ce qu'il a fait présent lesd. offi-
ciers dud. seig'" de Vondosme qui n'ont aucunement voulu soutenir
le contraire pour ce que telétoit La Vérité. Ce fait avons ordonné
que led. Plaidoier par eux baillé seroit transcrit en notre d. procès
verbal pour leur servir ce que de raison, signé Boylève, de Bre-
teigne.
Du dit huiti(''me Jour de Novembre mil cinq cent cinq*^ Parde-
vant Nous fiançois Boyleve Commiss^e dessusd. étant aud. Lieu de
frenay pais et compté du Maine en notre hôtellerie.
Et ledit jour peu de temps après que led. teste dit de Breteigne
étant ja party dud. frenay pour soi retirer au pont levèque ou il fait
sa continuelle résidence se seroit led. de S*® Marthe retiré pardevers
nous Boyleve Commissaire dessusd. et nous auroit dit et remontré
que la rature mise et apposée en La teste et marge de son dit plai-
doier en laquelle y avoit ces mots approbo en Rature dont il avoit
appelle nettoit bien, disant que led. plaidoier seroit mieux être fait
de nouvel sans appostille ou rature et que led. appel n'auroit été
mis par lui ains par les officiers du Seig^ de Vendosme par ce que
veritablem* il n'avoit appelle ains protesté et que en icelui fut sup-
plem* mis dont il auroit protesté dappeller, ce que lui aurions
accordé et a lui baillé pour ce faire en notre présence et ce fait le
nous auroit Rendu signé de sa main, nous requérant de rechef ice-
lui lui bailler acte signé de notre main, comme il nous auroit baillé
Led. plaidoier, ce fait lui aurions octroie et a Lui baillé acte signé
de notre main.
Ensuite la teneur dud. Plaidoier signé dud. de S''*^ Marthe.
Ce sont les remontrances que fait a vous messieurs m^^ françois
Boyleve, Conseiller du Roi notre sire et Jean teste dit de Bre-
teigne, av* du Roi en pays d'auge, commissaires députés par le d.
seig"" pour vendre les landes communes et terres vaques des Pays
d'anjou et du Maine ^ m^^ Charles [de Sainte Marthe] ^, docteur es
droit, conseiller de monseig^ le duc de Vendôme et de Beaumont,
pair de france et procu^" général dud. seig^" Duc en son duché de
Beaumont pour empêcher pour et au nom dud. seig"" Duc D'alençon
de votre d. commission, quant à la vente et aliénation desd. terres
vaques, landes, et communes, sises et situées en et audcdans dud.
Duché de Beaumont.
Et premièrement. Dit led. procu'" que les Ducs d'Alençon quatre
ou cinq cent ans y a et davantage ont toujours été paisibles et pacif-
fiques possesseurs du viconté de Beaumont en propi'ieté non con-
1. /. e. Lettres-patentes données aux susdits de la part de Henri II, Saint-
Germain-en-Laye, le 28 et le 29 août 1550, et Vendôme, mai's 1550.
2. Les mots manquent en B.
340 PIECES JUSTIFICATIVES
tredit ni limité(s) ^ par les deffunts rois et sans y avoir prétendu(s) *
autre droit que de souveraineté.
Et lequel vicomte par partage de succession est échu a defï*^ dame
et princesse madame françoise D'allençon, qui en a joui et usé
piaillement et paisiblement comme dit est jusquà sa mort, de laquelle
dame led. seig^ dit (est) ^, est fils aîné et principal héritier.
Or fut le bon j)laisir du Roi deffunt que dieu absolve en faveur de
la maison de Vendôme, qui deprest touche La Couronne et qui a
toujours été affectée au service d'icelle, ériger Led. vicomte en
duché par la quelle érection toutes fois ne se réserva led. seig'' autre
droit sur La prop*^ et possession dud. Duché fors la souveraineté.
Item a fait led. Duché par lad. Erection exempt des juridictions
et ressort des pays d'Anjou et du Maine et renvoie immédiatement
a la cour de parlement à Paris, en sorte que led. Duché n'est plus
membre de l'un ny de l'autre desd. Pays D'anjou et du maine.
Il est aussy, mesd. seig^'s que le Roi voulant toujours user d'office
de bon et équitable prince sans faire tort ne grief a aucun de ses
sujets n'a entendu et n'entend par la teneur de votre commission
faire bailUe, vente ne ahenation desd. landes et communes terres
vaques et semblables si non de celles qui sont en son domaine et
qui lui appartiennent, toutes fois ainsy messieurs que le d. procu^
a été averti que vous avez fait pubUer les ventes des landes et
terres- vaques communes de S* Pater, du g** et petit bercon
D'oisseau, arçomiay, Berus, assé, marêché et autres plusieurs landes
et communes, lesquelles sont de l'Enclos et appartenances dud.
Duché et des baronnies de sonnois et de frenay, membre[sj ^ dud.
Duché desquelles sous correction ne pourroit être fait ahenation
sans l'évident dommage et appart''^'' du Roi, que si on voulloit dire
que Duchés, Comtés et Baronnies et généraUement toutes les sei-
gneuries sont et appartiennent aud. seig^ per L., bene a Renoue, c. ^ de
quador. i^restant. ^ il est vray, et personne ne le peut nier, mais il sen-
tend quant à la protection, pour ce que tout est en sa protection
et sauvegarde ut not. glossa, in L. Barbai us, ff. de ff. préside.
Item tout est aussi a luy en tant que droit commun, Son intention
est bien fondée sur tout ce qui est dans son roiaume et aux fins
d'icelui, quant a la jurisdiction et souveraineté ; car il n'y a Duc,
Comte, Baron ne seig"" de qui led. seig^. ne soit souverain. Personne
n'a jurisdiction que de lui, mais attribuer telle seig^i^ a la prop*®
1. h's manque en A.
2. Erreur de B.
3. L's manque en B.
4. Sic. (Bene a re nova ?)
5. Peu lisible.
PIÈCES JUSTIFICATIVES 341
et que led. seig'' voulut dire que le tout est a lui, a ce tiltre, ce seroit
déroger au nom de Roi et seroit faire tort aud. seig^. qui, comme vray
et bon Roi ne v^eut [enl ^ rien fouler ses sujets, ains veut et entend jus-
tice leur être faite tant contre lui que pour lui ; mais au Contraire que
lesd. landes, terres vaques et communes dud. Duché ne soient en
prop*^^, aud. Duc, (qui le doute), led. seig'". est souverain, mais le d. Duc
en demeure seig"". prop'"''. ut scribit, Panor. ^ inC. diligenti, et ibidem
Hostien[sis] ^ de Prescripte*. Il y '^ Davantaige que si même lesd.
terres, landes, et communes etoient infra fines entre les confins dud.
Duché ainsy que les landes et terres vaques des Limites des forêts sont
aux seigneurs des forêts, aussy seroient-elles aud. seig"". Duc et lui
appartiennent toutes qui y sont, Ita scribit Paul de Castro^ in L.
[III]® ff. de acq. Fossess. eo. chasseneus ' in cons. burg. ^ tit. des
mainmortes § IIII.
Puisqu'ainsy est par plus forte raison lesd. Landes et connuunes
qui sont en et audedans dud. Duché appartiennent aud. seig^
Duc. Car Cum ead. sit ratio totius ad totum, quam^ est partis ad par-
tem, L. qu[a]e de tota (de) rei vendi[tione] i", si tout led. Duché est au
duc et que icelui Roi ne prétende rien, qui dira que les membres et les
parties dud. Duché ne s'est aussy au seig^. Duc, et par conséquent quel
droit y peut prétendre le Roi, aussy a très bien dit, Valde, in rubo
c. de cont. empt. per. 1. res sacra, ff. eo. tit., que toutes terr s et autres
choses vaques n'ayant particullier seigneur de droit commun sont
a celui a qui le territoire appartient, puis donc que led. Duché est
au seig"^. Duc qui voudra dire que les terres vaques du dedans dud.
Duché n'appartiennent aud. seig^". Et ne pourroit préjudicier aud.
seig'" Duc de dire que lesd. terres, landes vaques et connnunes sont
usurpées par Le populaire car au reste quainsy fut et a qui feroit
led. populaire tort ou au Roi qui n'a droit en la prop*®. dud. Duché
et a qui lesd. terres n'appartiennent ou aud. seig^". Duc a qui led.
Duché et tout ce qui est en et au dedans dicelui appartient, mais les
Ducs D'alençon, vicomte[s] ^^ de Beaumont, ont été princes si bénins
1. Corrigé par A.
2. Panormitanus. Antonio Bologna Beccadelli Palermitano, le jm-iste et
humaniste distingué (1393-1471).
3. Henricus Bartholomseis, cardinal et évêque d'Ostie, aviteur de Summa
utriusque juris (aurea summa ostiensis). "j" 1271.
4. De prescriptione.
5. Auteur de Commentaires de droit, "j" 1420 ou 1437.
6. Manque en B.
7. Barthélémy Chasseneux, 1480-1542.
8. In consuetudines ducatus Burgundie. Lyons, MCCCCCXVI.
9- Peu lisible.
10. Emendation de l'auteur.
11" L's manque en B.
342 PIECES JUSTIFICATIVES
envers leurs pauvres sujets que pour les soulager et suporter de
toutes leurs puissances les souffroient et ont tous jours souffert et
permis user clesd. Communes, Landes et terres vaques et nourir des
bestes pour leur ayder a Vivre, que si l'on veut priver le peuple de
ce bénéfice, mettre lesd. terres en labeur et leur donner seig^".
prop^^. il ne faut aller chercher autre seig''. d'elles que led. seig''.
Duc, a qui elles doivent retourner comme a Leur seigneur.
Il y a plus que d'aucunes desd. terres vaques furent jadis en
forêt appartinrent aux vicomtes de Beaumont, depuis est demeuré
le fond pour pâturages et y a plusieurs vassaux et sujets dud. seig^.
Duc qui lui font certains devoirs pour L'usage desd. terres vaques
landes et Communes et le rendans par déclaration et aveu, ainsy
qu'il sera montré quant besoin sera.
Si Le Roi fait en son nom aliénation desd. terres et que comme
porte votre commission, les ecus retournez a ses recettes d'anjou
et du Maine il donne manifestement le domaine dud. seig^. Duc
et intéresse grandement la juridiction dud. Duché Contre l'in-
tention du feu Roi son père, qui par lad. érection et par tous autres
moïens desiroit élever et avancer lad. maison de Vendosme comme
la plus proche de son sang et davantage feroit aussi led. seig^.
contre son intention et désir qui est de favoriser et aider aud. seig^.
duc et a toute sa noble maison et même Mons''. gêner aucun de ses
sujets tant petit soit-il. Et ou toutes fois vous procéderiez à l'alié-
nation desd. landes, Terres et Communes qui sont de l'enclos et
du dedans dud. Duché, led. seig^. comme dit est, diminuroit led.
Domaine et juridiction dud. seig^. Duc et feroit inestimable dom-
mage à ses sujets qui est tout Le Contraire de l'intention dud. seig^
contenue en votre Commission.
Pour ces Causes et autres Raisons que déduira led. procu''. en temps
et lieu si mestier est, vous requert led. procu^. pour led, seig'". Duc
que votre plaisir soit superceder l'intention de laditte Commission
quant à la vente et aliénation desd. Landes, terres vaques et
Communes étant en et audedans dud. Duché tant es Baronnies de
S*^. Suzanne, chateau-goutier, la flèche, que de sonnois, frenay
et Beaumont jusquà ce que led. procu^". ait entendu les droits dud.
Seig'". Duc.
Et ou vous Messieurs ne voudrez entendre aux remontrances
dud. procui". s'oppose led. procu^. pour le seig^". Duc a lad. exécution
et ventes desd. terres et si nonobstant son opposition, vouliez passer
outre sans avoir egardasesd. remontrances proteste d'En appeler et
avoir son recours ou il appartiendra.
Présenté a mesd. seig^s. Commissaires au lieu de frenay, Le Sep-
tième Novembre mil Cinq cent Cinquante, ainsi signé de S*^ Marthe,
PIÈCES JUSTIFICATIVES 343
signé Boy levé. led. procès verbal annexé avec lesd. lettres patentes
sous un cordon de soie rouge et verd.
Signé : Maupeou et Angirart.
— Bibl. Mun. du Mans, 79 B. (ms. de 1564), fols. 199 rO-203 v» ;
et 79 B. bis, (ms. de 1770), fols. 277-283.
LETTRES ADRESSÉES A SAINTE-MARTHE.
Léon de Saincte More, dit de Monthozier, Cheualier de l'ordre
DE SAINCT IeAN DE HiERUSALEM, A ChARLES DE SaINCTE MaRTHE,
Salut.
Mon Voisin, ce qui m'induict a t'escrire est ta bien réputée renom-
mée : & t'ayant entendu, en maints lieux, ou as esté depuis ton
département de Poictiers, de maints regretté. Et nonobstant qu'as
soubstenu plusieurs adverses fortunes, es pays loingtains, a toy
toutefo}' prospères : as esté dernièrement bien uenu, & mieulx receu,
en ce tant honorable Collège de Lyon : estant des scauâts trouué
capable, a la profession publique, des quattre tant estimées & utiles
Langues, Hebraicque, Grecque, Latine, & Gallicque : qui faict foy
certaine, que l'Eternel maintient côtinuellement en vertu ceulx qui
bien l'ayment, & bien traictent ses tant recômendées paroUes :
contre l'opinion & sinistre jugement d'aulcuns. Si ton Père, que ie
cognoy, bien estimé par ses Vertus, & lettres, peut au long estre
adverty ta pergrination auoir esté exercé en scauoir & louable uie :
aura merueilleusement aggreable ton heureux & désiré retour, faisant
le debuoir paternel. De tes Frères, ilz ne fauldront au naturel, & deu
commandé, & te peux persuadder, que tu en as aulcuns, desquels
useras comme de toy : & qui ont le désir (sans fiction) te secourir
de tout leur pouuoir. le vouldroys entêdre de toy, si as cette
bonne volunté, d'addresser partie de tes Oeuures, & quelz, à ceste
tant honorable Dame, Madame la Duchesse d'Estampes : car suis
certain, qu'il ne t'aduiendra plus grand advâcement d'honneur, né
plus de plaisir a tes Amys, que de faire présent de chose louable,
& aggreable, a celle tant vertueuse & tresliberalle Princesse ; en
laquelle est le pouuoir de donner moyen a ton scauoir & affecté désir :
faire chose proffitable, & de grand' efficace a l'utilité publique :
qui seroit perpétuelle obligation enuers tous. Fay moy scauoir du
tout. le supply l'Eternel, nostre iustificateur, & dateur de toutes
grâces, nous conduire en spirituelle vie. D'hyeres en Prouence,
Le XX de Juing, M.D.X.L.
— Livre de ses Amys. P. F., p. 227 et seq.
344 PIÈCES JUSTIFICATIVES
R. Brit. Carolo Samartano. S. D.
Recepisti te ad tuos : factum laudo : idem magnopere optamus :
OLmiijia t[ame]n prius experiri certum est, atque id tentem, si csetera
pro dignitate institutum persequamur : Scribes ad nos, & valetudini
servies. Tolosae, Septein. Id. Decem.
— Roberti Britanni. . . Orationes quatuor... Ëpistolarum libri très
etc. (1536), fol. 96 v".
R. B. Carolo Sammarthano. S. D.
Te mihi ex memoria excidere non potuisse minime est mirandum :
cuni prsesertim tecum jucundissimè, atque optatissime Burdigala?
semper vixerim. Illiid est, quod satis mirari non possum, te adduci
potuisse, ut ne id aliquando accideret, metueres : sed liujus totius
dubitationis facilis est, ac peraperta, defensio, cum tu a multis
annis, neque ubi essem, teneres ; neque ego ipse ubi ageres, satis
exploratum haberem. Quod vero scribis mea reprehendi a multis,
facile patior, ac fero jam non moleste. Difficile enim est t(Ô u(oij.(o
apio-Xciv. Et nos quoque aures defessas jam obtrectatorum petu-
lantia habemus : qui nobis indies non solum nocendi voluntate,
verumetiam multitudine & numéro atque ipso apparatu copiarum
metum iniicere conantur. Certum tamen est omnia perferre quse
ferri poterunt : sin me contumeliosius invadi ab istis atque opprimi
sensero, colligam me & quantum meus patietur pudor, istis modice
tantum, quantum satis est, respondebo. Te co-optatum in collegium
tlieologorum summè est gratum, ut esse débet : jucundius etiam
quoque tuus ille in explicanda divina & prsestantissima arte labor,
non solum cseterarum rerum, quae sunt laudabiles, & magnopere
expetendae, verumetiam honoris & glorise fructus uberrimos capiat.
De me autem quid dicam ? Tu quidem me lion mediocriter inflam-
masti studio imitandi tui, cum patriam adiisti. Nescio quo pacto
id unum cogito, omissis cœteris quse sunt amplissima. Et gestio
quodammodo ('K ouoèv ykùxioy x/j; Tra-oiooç oùok Toxrjfoy) ylyvîTa'- 1. Ac
brevi, ut spero, te videbimus. Roulleto, si modo est Pictavi, salu-
tem a me dicito : ad quem scripsissem, si esse istic certo scissem.
Vale.
— Rob. Britanni... ëpistolarum, libri duo (1540), fols. 6 vo et seq.
R. B. Carolo Sammarthano. S. D.
Etsi magis tuam de his, quae superioribus litteris petii, sententiam
expectabam, quam ut te lacessere no vis deberem, tamen cum ad te
L L'Odyssée, IX, 35.
PlèCE;S JUSTIFICATIVES 345
proficiscerctur hoino utriiisquc nostrum studiosissimus, tui vero
etiam amore prœcipue inflammatus, non potui ad te nihil literarum
dare. De meis rébus statues, ut proxime ad te scripsi. Quiquid
âges, tam erit gratum quani quod gratissiraum. Dictaturam tibi
gratulor. Luculentus iste tuus honor nie indies magis ac magis
reficit. Vale. Burdig. IIII. id. Oct.
— Ibid. fol. 8 r".
RoB. B. Carolo Sammarthano. S. D.
Scribis ad me te summo, incredibilique honore ac studio a Rege
& illius sorore probatissima et lectiss. muliere Margareta exceptum
fuisse. Quod niihi quidam per quam jucundum fuit. Non solum
quia te propter ingenii amplitudinem honore semper dignissimum
duxi, verumetiam quod consuetudinem et vitam et pohtiss. sermones
considerans tuos, reficior quodammodo, et recreor, cum ea tibi
contigisse audio quîb optimo cuique & modestissimo propter virtutem
& constantiam omnium consensu tribui soient. Me quidem istud
multum délecta vit, ut etiam erat necesse, sed illud multo magis,
quod te idem Rex honorifice nec mmus humaniter ad sacrarum
professioneni hterarum invita vit, additis ad compensandos glo-
riosos labores uberrimis & honestiss. stipendiis. Illa est professio
plena existimationis, dignitatis, gratise, eaque non solum homi-
nibus, quod ipsum tamen est magnum, verumetiam, quod multo
est maius, divinse providentise conciliamur. Quod me hortatis ut
huic studio me dedam, facio equidem sedulo, facturas tamen accu-
ratius & studiosius, posteaquam videbor satis magnos progressus
in grseca hteratura fecisse. At stulte, inquies, quod hanc levissimam,
illius gravissimae & fructuosissimae causa, negligas. Minime sane, neque
enim id facio, ut illam hujus causa relinquam : neque id ferendum
uUo modo puto. Sed quoniam videor illi commodius satisfacturus
hac cognita, aliquanto plus temporis in hoc quem in illo studio
ponere decrevi, quod cum fecero tum me ad Theologiam quasi ad
tutiss. atque optatissimum portum curarum & sollicitudiimm
omnium revocabo. De negocio meo quod scribis laudo. Nam id
ita fîeri maxime optabam, idque in rem etiam meam in primis fore
videbatur. Quod tamen ut ne negligas te etiam atque etiam rogo :
fortasse si ita erit commodum ad vos contendemus propediem recta
Lutetiam petituri. Ac tum libère inter nos TràvTa -rcsp'l Tràvxtov.
Libellum sacrum de quo simul mentionem fecisti, vehementissime
exopto, dabis illum ad nos simul atque erit editum. De nobis nihil
aliud possum scribere nisi illud, quod paulo ante posui me indies
Lutetiam cogitare, sed varii de bello rumores metum afferunt, vix
posse quod mihi proposui efïici : nos tamen pro tempore omnia.
346 PIECES JUSTIFICATIVES
Extremum est, quod cupis scire, sit ne verum illud, quod nos de
Durasii morte dissipatur, scito illum esse Biirdigalae : et florere vale-
tudine ita, ut nunquam magis : sed arbitrer honiines non infacetos
neque omnino illiteratos id continuo disséminasse, quod is nuper
caussa cecederit. De uxore erat controversia, nune quia ab illa spe,
quam sibi proposuerat, quamque tantopore amplectebatur, est
dejectus, id circo eum mortuum fingunt. Scitum est n. illud Catonis,
& tibi opinor minime inauditum, animum amantis in alterius corpore
vivere. Commendarem tibi tabellarium, nisi hune eruditio & inge-
nium, & mehercule etiam humanitas, quse in eo est maxima, satis
commendaret. Is nostri Gouveani est f rater. Tuas literas Corderio
& Zebedeo reddidi. Cupido ad nos scribas quam sœpissime : nos
quidem si manebimus neque enim, ut dixi, quicquam adhue certi
habeo, te crebitate (sic) etiam et verbositate literarum obruemus. Vale.
— Ibid.,îo\. 12 to et seq.
DioNYSius [Faucherius] Carolo Sammarthano. 8. P D.
Etsi ego minus idoneus sum, quàm ut meis literis leuamen aliquod
tibi affere possim, propterea quod & literse meae non sunt eiusmodi,
qu3e id possint efficere, & ipse tuis incommodis ita sum effectus ut
magis consolationem egere quàm tibi eam adhibere posse videar,
attamen quia vi temporum & calamitatum concursu labefactatus
animus minus sua quàm aliéna videt judicatque, volui pauca hsec
ad te scribere, quibus & meus in te amor qualis esset, agnoseeres,
& meum fidelissimum amantissimumque consilum tibi homini mei
amantissimo non deesset. Dolui, Sammarthane carissime, ubi te
in tam graue discrimen adductum accepi, quo vita tua periclitaretur,
sed dolore pœnse contabui, quod de religione maie sentire te aiebant,
& hgereticorum opiniones erroneas obfirmato animo sustinere.
Verùm cum literas tuas nepos meus mihi reddidisset, gauisus sum
cumexiis, tum ipsius verbis intellixissem te melius quàm dudum ac
liberius agere futurumque ut breui, sopitis calumniis liber omnino
diraittare. Nam cum te sanctorum patrum vestigiis inhaerentem
senatus deprehenderet, esse etiam ex eô ordine, qui tibi adhuc morbi
reliquiis laboranti sumptus ad victum necessarios subministrarent,
dum videlicet manifestius innocentia tua (quod breui futurum est)
comprobetur. Unde, mi Sammarthane, te hortor, & pro mutua
nostra beneuolentia rogo, ut talem te prœstes, quem nulla opinio
mala unquam à firmitate sinceritatéque fidei Catholicse, nec uUa
tribulatio à mentis statu et viri sapientis dignitate possit dimouere.
Id autem scribo non tam de tua constantia diffidens, quam confidens
te quicquid perscripserim boni sequique pro ea quae mihi tecum inter-
cedit beneuolentia charitateque consulturum. Faciat Deus qui est
PIÈCES JUSTIFICATIVES 347
moerentiuin eoiisolator, ut liber ad nos quàiii citissiniè rcuerlatis.
Ititerea vcrô (la opcrani ut conualoscas, tui Dionysii menior.
Tharasconc. Vudecinio Calend. Julias, 1540.
— Chronologia Sanctorum et alioruni virorum lllustrium ac Abbatum
Sacrœ Insulœ Lerinensis, etc., p. 327.
Anto. Arlerius Carolo iSamarthano.
Quibus agiteris fortunœ ventis, tuis literis novinius : quamquam
in verbi charitate et rerum tuaruni familiaruin exercearis. Quorum
et si hsec propria et peculiaris philosophantibus est, illam vero te in
portum directuram puta. Ego autem, mi Samarthane, me tibi
adjutorem darem, ni cogérer Aulam de proximo proficisci, Régi
Christianissimo gratias acturus, quod me, si nesciias, munere Sena-
toris apud Taurinenses donaverit. Volueritque )îie etiam num Pro-
senescallum Arelatensem perpetuo esse. Ad quod viaticum, equos,
vestes, et famulatus, quia non suppetunt, aère alieno obstringar
oportet. Ecce quomodo infaelici egestate constitutus, cogar, dissi-
mulata paupertate, prodire in Regiam, amicos interpellare, et tibi
omnium optimo negare, quae alias essem ultro prsestiturus. Vale,
et a me literas propediem e Valensia expecta. Ex urbe Arelati,
Calendis Januariis.
Quod ornamentum nomini nostro doctissimis tuis scriptis addideris,
placet id quidem mihi, aliquando curaturo, nec te vigilias praistitisse
pœniteat.
— Inédit. Cf. supra, p. 39, n. 3.
VERS ADRESSÉS A SAINTE-MARTHE.
DE DENYS FAUCHER.
Ad Carolum Samarthanum.
Quas in me innumeras, amice, laudes
Et praeconia congeris tuo tam
Suaui carminé docto & eleganti
Dum mecum tacita reuoluo mente,
Ni nossem quis ego siem, repente
Tanto auctore mihi suasus ipse
lam pulchellus homo viderer, ad me
Sed sensi rediens tuis camœnis
Me affcctum varié, timoré partim
Partim Isetitia, timoré nempè
348 PIÈCES JUSTIFICATIVES
Exin afficior, quod immerentem
Dum laudas studiosius, tuisque
Plumis conspicuum exhibere amicum
Con tendis, videare me periculo
Non paruo obiicere, ut si opinionem
De me, non queo sustinere tantani,
Perfusus nimio pudore sannas
Et risum incipiam mouere, ut olim
Comix, quando aliarum inepta plumis
Exornata auium cupit venusta
Et décora nimis cupit videri.
Id sed mi placuit pii sodalis
Quod propensa mihi patet voluntas
Et dulcis patet hinc fidèle amici
Erga me studium, patet fidelis
Et optatus amor, tuos qui ocellos
Ne possis liquide videre verum
Praestringens facit ut pusilla falso
Ausis iudicio sestimare summa,
Tanquam si ex ocularibus specillis
Pigmeum aspicias repente factum
Gigantem, facile tibi sed istam
Condono facile pioque amico
Culpam, in quam nimio te amore ductum
Incidisse liquet ; tamen caueto
Cum sis iudicio acri et expolito
Ad unguem, numeris tuis venustis
Indignum me oneres magis quam honores
Dum te laudibus extulisse credis
Ridendumque aliis magis propines,
— Dionysii Faucherii mo^iachi varium Poëma, dans la, Chronologia
Sanctorum, etc. p. 373 (fol. DDDDd2 et seq.), p. 429.
DE GILBERT DUCHER.
Ad C. Smartanum.
Exhauriamus csecuba cantharis,
Smartane, uastis, prolue Massico
Jam labra lœtus : nec récuses
Nunc Tliasio indere Coa uino.
Mauors Cruoris nostri auidus iacet
Tandem reuinctus compede ferrea.
Bellona fraternae quieti
PlèCES JUSTIFICATIVES 349
Acldita deposuit furorem.
Pax nunc triumphat curribus aureis
Euecta, diues Galliam sordidam, &
Multo situ contaminât am
Exilio misero euocauit.
Hispanijs nunc Gallia iungitur
Faustis Leonor» auspicijs modo
Cum proie utrisque expetitam
Vitam agitare sua licebit.
Ergo procellas solicitudinum
Tristesque mentis pellere turbines
Tempus uidetur, candide atros
Lœtitœ excipiant dolores.
Gilberti Ducherii VuUonis Aquapersani, Epigrammaton libri
duo, p. 116.
Ad C. Smartanum.
Mnemosynes natis, ipso uel Appolline dignos
Accepi uersus, docte poëta, tuos.
Qui licet hoc habeant, quod rari forte poëtœ
Prsestiterint, mundos cum gravitate sales :
Attamen hoc unum nulla ratione probarim,
Conferri me adeo uatibus egregijs.
Nasoni quod Ducherium prseponis, ut illa
VergiHo sequalem conditione putes :
Quam sit ridiculum, Smartane, &, mehefcule falsum :
Hic criticus poteras, Censor & esse tibi.
Nam te apud ut mihi sim, non prseco, at uems Apelles,
Peniculoque meo me aptius effigiem :
At niyi'thum insuauis ieiunum eructo poëma,
Mopsopio passim dulcius amne fluis.
Phœbus es, & Phœbo tibi si me confero, fiam
Protinus extracta Marsya pelle tuus.
Gilberti Ducherii VuUonis Aquapersani, Epigrammaton libri
dw), p. 116.
DE VULTEIUS.
Ad Car. Marthanum.
Vis tibi dem nummos, longe es me ditior ipso.
Esset id in longum mittere ligna nemus.
Vis gemmas ? digiti gemmarum pondère sudant,
Lucet in articulis gemma nec uUa mois.
350 PIECES JUSTIFICATIVES
Vis libres ? Nulles habeo quin te putem habere :
Nam niea perpaucos bibliotheca capit.
Vis vestes ? nequeo nam tantum possideo uiiam
Quse brevis est, humeris née satis apta tuis.
Vis pectus ? tibi pectus habes prius ipsi dicatum.
Quid dem igitur, nisi dem, me dare posse nihil ?
— Joan. Vulteii Rhemi Inscriptionum libri duo, etc., fols. 45 r°
et yo.
BIBLIOGRAPHIE
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres de Charles de Sainte-Marthe.
1538. Une épigramme latine ; Caroli Smartani Phaleucium adDuche-
rium. Se trouve parmi les Ejpigrammata amicorum dans Gilberti
Ducherii Vultonis Aquapersani epigrammaton libri duo. Apud
Seh. GrypUum, Lugduni, 1538. Bib. Nat. Yc.8222.
1540. La Poésie Fran\coise de Charles de 1 Saincte Marthe na\tij
de Fonte\vrault en Poictou. Diuisée en | trois \ Livres, f Le
tout addressé | à tresnoble <&; tresill\ustre, Princesse \ Madame
la Du\chesse d' Estampes <fc Confesse de I Poinctievre. \ Plus, 1
1 Un Livre de ses Amys. \ Imprimé à Lyon ] chés le Prince
I MDXL. 80, 237 pp. Bib. Nat. Rés. Py.l93. Sans marques
typographiques, privilège, ou achevé d'imprimer ^.
Les divisions principales de ce volume sont :
pp. 3-6 : Epistre a tresillustre et tresnoble Princesse Madame la
Duchesse d' Estampes <& Confesse de Poinctievre. Charles
de saincte Marthe son tresobeissant rend humble Salut.
pp. 7-80 : Le Premier Livre de la Poésie Françoise de Charles
de Saincte Marthe, contenant les Epigrammes.
pp. 81-112 : Le second Livre de la Poésie Françoise de Charles
de Saincte Marthe, contenant Rondeaux, Balades tfc chant
Royauls ^.
pp. 113-124 (sic ; vraiment 224) : Le Tiers Livre de la Poésie
Françoise de Charles de Saincte Marthe, contenant Episfres
dk Elégies (inclus les Errata, pp. 222-224).
pp. [225J-237 : Le Livre de ses Amys. Le contenu suit :
1. Ré. les réimpressions de divers poèmes qui se trouvent dans le volume, cf.
pp. 58 note 3, 66 note 2, 136 note 6, 140, 141 note 4 ; plusieurs furent aussi
réimprimés par Viollet-le-Duc, Catalogue de... la Bibl. poétique de, vol. II,
pp. 207-209.
2. « Ostez chant Royaulx » dit V Errata.
23
354 BIBLIOGRAPHIE
p. 227 (sic ; vraiment 226) : A Monsieur le Secretain D'avenson,
Charles de Saincte Marthe.
pp. 226 (sic ; vraiment 227)-228 : Léon de Saincte More, dit
de Mo7ithozier, Chevalier de l'ordre de saincl lean de Hieru-
salem, A Charles de Saincte Marthe.
pp. 229-237 : Des Poèmes par Bigot, par Dolet, par Scève,
par P. de Marillac, par Exupère de Claveyson, par Tolet,
par Maurice Chausson, par Jean Roboam, par Jean Benac,
par A. de Villeneuve, par Charles Dupuy & par « Le Che-
valier Grenet ».
1543. In I Psalmum \ Septimum et Psal\mum xxxiii Para\phrasis
per Caro\lum Sinarthanum \ Fontebralden\sem, I. V. Doc.
Lugduni, \ apud Principeyn 1543. Entre le titre et le nom
de l'éditeur se trouve l'inscription suivante : « Disces hinc
Lector, in periculis & angustiis omnibus Deo fidere : & iis
liberatus, graltias ei agere : disces inquam paraphrastae
exemplo | qui hsec, in carcere uinctus, Jesu Christi meditatus
est. » pet. 8^, 215 pp. Sans privilège. Sans marque typo-
graphique sous le titre. A la dernière page, une marque
typographique n^ 616, Silvestre (3Iarques typographiques...
des libraires et imprimeurs, etc.). Bib. Ste. Geneviève no. B.
1515 ^. Le contenu suit :
p. 2 : Errata adressé Candido lector i.
pp. 3-16 : Lettre dédicace : Joanni Galberto Gratianopoli
Allobrogum regio Senatori modis omnibus absoluto.
pp. 17-133 : Caroli Smartani Fontebraldensis I. V. Doct., in
Psalmum Septimum Paraphrasis.
pp. 134-143 : Lettre dédicace : C. Smartanus Joanni Auan-
sonio apud Gratianopolim regio Senatori amplissimo db doc-
tissimo.
p. 144 : Epigramme : Ad Faysanum apud Gratianopolim Sena-
torem et Theod. Muletum in eod. Senatu Advocatum regium,
Smartanus.
pp. 145-204 : Caroli Smartaîii Fontebraldensis I. V. Doc, in
Psalmum xxxiii Paraphrasis.
1. La Oénéalogie de la Maison de Sainte- Marthe remarque, fol. 22 v" : « Tant
y a que ceste paraphrase (Ps. xxxiij) et la septiesme sont raportées et citées par
Andréas Schotus, Jésuite d'Amiens au traité qu'il a fait des Interprètes de la
S. Escriture ou des livres de la Bible, et au dénombrement et particiilier des
Autheurs qui ont traité des paraphrases particulières sur des Psaulmes comme
sont les Doctes Cardinaux Sadolet, Contaren & autres. Cet ouvrage fut imprimé
à Cologne, 1618. » Je n'ai pas pu trouver pour la consulter l'œuATe de Schott
dont il s'agit ici.
BIBLIOGRAPHIE 355
pp. [205]-[211] : Index insigniorum materiarum in hisce Para-
plirasibus contentarum .
pp. [212]-[214] : Epistola Apologetica. C. Hniarthanus F. Ludo
vico Furnaeo Jacobitae, theologo.
1543. II est à supposer que l'on peut réclamer pour 8ainte-Marthe
les trois derniers des cinq dizains que lui attribue Les questions
problématiques du j)ourquoy d'amours, nouvellement traduict
d'itcdien en langue françoyse par Nicolas Leonique [TJwmé],
poète jrançoys ; avecq ung petit livre contenant le nouvel amour,
inventé par le seigneur Papillon ; et une epistre abhorrant jolie
amour ; par Clément Marot,... aussi plusieurs dixains a ce propos
de Saincte Marthe. M.D.XLIII. On les vend à Paris... a
l'enseigne de lescu de France par Alain Lotrian. pet. in 8° ;
40 fols, sans pagination, avec figures sur bois. (Cette des-
cription est de Brunet. Je n'ai pas vu ce volume.) Les dizains
furent réimprimés cette même année, et encore en 1546, avec
Le Nouvel Amour de Papillon : Le Nouvel Amour inventé par
le Seigneur Papillon. Item une epistre en abhorrant folle
amour, par Clément Marot, varlet de chambre du Roy. Item
plusieurs dixains à ce propos de S. Marthe. Les titres des
dizains suivent :
Dizain de Vautheur es d'amour.
De luy et de Venus.
De folle amour.
Autre.
Autre Dizain de Cupido.
Le premier et le second de ces poèmes, dont le premier est
traduit de Pétrarque, sont, nous l'avons vu, de Salel. Cf.
supra p. 112, note 1.
1550, Mars. In obitum incompa\rabilis Margaritœ, Illustrissimae
1 Nauarrorû Reginae, Oratio funebris, per ] Carolum Sancto-
mar\thanum eiusdê lieginœ (dum illa viveret) \ apud Aleco-
nienses Consiliarû, & | Supplicum libellorum magistrum.
I Accessere | Eruditorum aliquot virorurn eiusdem Re\ginœ
Epitaphia. \ Parisiis, | Ex officina Reginaldi Calderij \ dh Clau-
dij eius filij. \ M.D.L. 4°, 147 pp. Marque typographique
n^. 432, Silvestre. Relié avec la version française. Bib.
Nat. L%. 1149. Le contenu suit :
pp. [2J-4 : C. Sanctomarthanus lectori candido S., daté Idibus
Martiis 1550.
pp. 5-136 : In Obitum Reginae Nauarrae, funebris Oratio.
pp. 137-[146] : Eruditorum aliquot, in eandem reginam Epita-
phia, i.e.
356 BIBLIOGRAPHIE
p. 137 : Matthœi Paci, JurisconsuUi.
p. 138 : Aliud ejusdem.
p. 139 : îi; r/iv to'j opavxîo-xoj [ia'jùdM; aosA'iO'j MapyaoÎTa;
TcGvTjxfiav, laxcô^o^ TmtzùXo^ tà^pô;.
sic Ty,v aûrr,v.
p. 140 : Pétri Mirarii Dialogus. Regina Nauarrae d; Poeta
interlocutores.
p. 141 : Antonii Armandi Massiliensis.
Renati Sanctomarthani.
p. 142 : Pétri Martelli Alencon. ejusdem Reginœ Secretarij.
Car. Sanctomarthani I. V. Doct., Dialogus.
^' * ,. ,i II est à présumer que Sainte-Marthe en est
Aliud / 1, .
. , . A 1 auteur.
Aliud j
p. 145 : Aliud. Margaridi vocem, etc. ^ Cf. sujyra, p. 307.
Huberti Sussanaei.
p. [146] : Epitaphe. Inscrihehat Cornes Alcinous.
p. [147] : Privilège, daté xviij Calend. Maij... M.D.L. Sig. de
Launay.
1550. Mars. Sonnet : De la Paix faicte par le Roi avec les Anglois.
Uni à VOde de la Paix par Pierre de Ronsard. Vendomois,
Au Roi. Guillaume Cavellat, 1550, cit. P. Laumonier, Chro-
nologie et variantes des poésies de Pierre de Ronsart, Rev. d'Hist.
Litt., 1904, p. 436 et seq., qui donne une bonne description du
volume. Il y a un exemplaire dans la bibliothèque du
Baron J. de Rothschild (cf. Picot, Catalogue) et encore un
dans celle de M. Laumonier.
1550. Avril. Oraison funèbre \ de V incomparable \ Marguerite, Royne
de I Navarre, Duchesse cV Alencon. | Composée en latin, par
Charles de | Saincie Marthe : éb traduicte par \ luy, en langue
Françoise. \ Plvs \ Epitaphes de ladicte Dame : par aulcuns
Poètes I François. \ Icy est le mirouer des Princesses. \ Imprimé
à Paris par Regnault Chauldiere ds Claude son fils, le ving-
tiesme d'Ap\uril, 1550. | Auec Priuilege du Roy, pour six ans.
4°, 148 pp. Sous le titre, la marque typographique n^ 1142.
Silvestre. Bib. Xat., L k 1149 et L k 1150.
Le contenu suit :
fol. Aj y° : Privilège. Daté le xiiij d'Apvril 1550. Sig. de
Launay.
fols. Aij r°-Aiiij v». A Treshcmltes et Tresillustres Princesses
1. Réimprimé dans le Tombeau de Marguerite de Valois, Royne de Navarre,
p. 170.
BIBLIOGRAPHIE 357
Mes Dames Marguerite de France Sœur unique du Roy :
cEr Jheanne, Princesse de Nauarre, Duchesse de Vendosmois.
(Cf. supra, p. 307 et seq.)
pp. 1-125 : Oraison funèbre de la Mort De l'incomparable Mar-
guerite Hoyne de Navarre & Duchesse d'Alencon. Réim-
primé par Anatole de Montaiglon dans son éd. de YHepta-
méron, Paris, Eudes, 1880, Vol. I, pp. 21-130 ^
p. 126 (vraiment 127, 126 étant en blanc) : Epitaphes de plu-
sieurs doctes personnes, sur le trespas de ladicte Royne de
Navarre, (i.e.)
M. du Val Evesque de Saix.
M. Heroet.
p. 128 : J/. 1. Frotté Secrétaire du Roy <fc iadis des Finances
de ladicte Royne, à VEsprit d'icelle.
Chant funèbre de Loys de Saincte Marthe, Procureur
du Roy au pais de Lodunois.
p. 130 : Par un secrétaire de ladicte Royne.
Du mesme.
p. 131 : Du mesme.
Du mesme.
p. 141 (sic, vraiment 132) : Sonnet de I. M.
p. 142 (sic, vraiment 133) : Aultre du Mesme.
Par A. D. Damoyselle Parisienne, Soîinet^.
p. 132 (sic, vraiment 134) : D'elle mesme.
De ladicte Dame, par Auteur incertain.
p. 135 : Pierre des Mireurs.
p. 145 (sic, vraiment 136) : Du Mesme.
Epitaphe du cueur de ladicte Dame par le dessusdict.
p. 137 (correcte) : C. D. S. M. (Sainte-Marthe).
p. 132 (sic, vraiment 138) : Aultre.
Prosopee de la Terre.
Aultre, tourné du latin.
p. 139 (illégible) : A Damoiselle Renée Laudier d'Alencon,
Sonnet.
1550, Mai. Cinque poèmes latins inclus dans le volume intitulé :
Annœ, Margaritœ, lanœ, Sororum Virginum Heroidum Angla-
rum ; In mortem Diuœ Margaritœ Valesiœ, Navarrorum Regi-
nœ, Hecatodistichon. Accessit Pétri Mirarij ad easdem vir-
gines Epistola ; unà cum doctorum aliquot virorum Carminibus.
1. Je donne les références à cette réimpression, sauf dans les citations de la
Dédicace que ne reproduit pas Montaiglon.
2. Ce « sonnet » a 1 2 vers arrangés ainsi :ababbcbccdcd.
358 BIBLIOGRAPHIE
Parisiis ex ofpcma Reginaldi Calderij <fc Clandij eius filij,
anno salutis 1550 cwm Privilegio. Bib. Nat. Rés. Pyc. 1215.
Les titres en sont :
1. Caroli Sanctomarthani lur. Vtr. Doct. ad Gallos. Cur tam
pauci poetœ Galli Reginavi Nauarrœ laudant. p. 135
et seq.
2. Margaritœ Reg. Nav. Tumulus per G. 8 ^. p. 142.
3. Spiritus Reginœ ad Viatorem. G. S. p. 144.
4. Eiusdem G. S. Gur tam pauci poetœ Galli Reginam
Navarrœ laudant, p. 144.
5. Pro Gallis Poetis, responsio per eundem. p. 145.
Les autres collaborateurs, arrangés selon leur ordre, sont
les suivants : Denisot, Pierre des Mireurs ; Matth. Pac ;
Daurat ; Valentina Alsinoia (la femme ou la fille de Deni-
sot ?) ; Baïf, une épigramme grecque ; Goupil, deux poèmes
grecs ; Ren. Sanc. (René de Sainte-Marthe) ; Louis de Sainte-
Marthe ; Mart. Brionsei Parisensis (Martial de Brionne) ;
Gérard Denisot ; Mathur. Dod ; Daurat ; Pierre des Mirreurs.
1550, Juin. In Psalmum \ nonagesimum pia ad\modum ds Ghris-
tiana \ Meditatio, \ Per Garolum. Sancto\marthanum Fonte-
braldensem. I.V.D. S. 1. n. d. La vraie page-titre manque,
à ce qu'il paraît, pet. 8°, 55 fols. Sans marques tj^ogra-
j^hiques ou privilège. Bib. Mazarine, n^ 23433.
Le contenu suit :
Fols. 2 rO-4 ro : Lettre-dédicace. Garolus Sanctomarthanus
Gastono Olivario MancU domino. S. D.
Fol. 4 vo. En blanc.
Fols. 5 r°-7 ro : Ejusdem, Psahni Argumentum per eundem.
Fols. 7 vo et 8 r» et v». En blanc.
Fols. 9 r'^-50 v° : In Psalmum, XG pia admodum et conso-
latoria meditatio paraphrastica, per Gar. Sanctomarthanu?n
I. V.D.
Fols. 51 r°-51 vo : P. Mirarii ad Lectorem exhortatio.
Ce qui suit n'a pas de pagination.
Fols, giiij rO-[gvj] r° : Index Rerum, Memorabilium in hac
Meditatione contentarum. Litterœ A. B. pag. indicant.
Fols, [gvj] vO-[gvij] vo : Ga. Sanctomarthanus F. Gab. Puther-
beo, Sodali Fontebraldensi. Daté Lutetise, 13 Calend.
Julias, 1550.
Fol. [gvij] : Pétri Musonii ad Pium Lectorem Epigramma.
1. Réimprimé avec deux vers d'extra dans le Tombeau de Marguerite de Valois,
Royne de Navarre, p. 160,
BIBLIOGRAPHIE 359
1550, Oct. Oraison funlebre sur le tres\'pas de Ireshaulle <&; tresillustre
Darne \ dh Princesse, Françoise d'A | lencon Duchesse de Beau
mont, I Douairière de Vendosmois <fc de Lon | geuille. Par
Charles de Saincte \ Marthe Docteur | es Droicts. | Imprimé à
Paris par Regnaiid Chau | diere, <£• Claude son fils. \ 1550 |
Auec Piivilege du Roy. 8^, 48 fols. Marque typographique
no 1142, Silvestre. Bib. Maz. n" 42207.
Le contenu suit :
Fol. 2 r° and v° : Charles de Saincte Marthe, Docteur es Droicts,
au lecteur. Salut.
Fols. 3 r"-44 r^ : Oraisoîi funèbre sur le trespas de treshaulte
cfc tresillustre Dame <fc Princesse Françoise d'Alencon Du-
chesse de Beaumot, Douairière de Vendosmois dk de Lon-
gueuille.
Fol. 44 yo : Epitaphe de Tresillustre Princesse Madame la
Duchesse de Vendosmois db de Beaumont, Par Pierre des
Mirreurs.
Fols. 45 r"-48 r^ : Discours du nouveau changement des choses,
faict sur les armes de la maison de France, jxir Pierre des
Mirreurs.
1551. Deux poèmes furent réimprimés, l'un de V Hecatodistichon,
l'autre de Vin obitum. . . Margaritœ. . . Oratio funebris, dans le
Tombeau de Marguerite de Valois, Royne de Navarre. Paris,
1551, Bib. Nat. Rés. Ye 1633. Ces poèmes sont : le TwmwZws
per C. S., p. 160, et encore un qui porte pour titre Aliud et qui
commence : « Margaridi vocem morbus. » p. 170.
Les autres contributions à cette collection sont : (1) Matière
préfatoire : Robert de la Haye ; Denisot ; P. G. T. ; des Essars
(une lettre datée 22" Februrier 1550) ; Ronsard. (2) Traduc-
tion de V Hecatodistichon, distique par distique ; Daurat
(Grecque) ; Jean Pien-e de Mesmes (I. P. D. M.) (Italien) ;
Denisot and Du Bellay (I. B. D. A.) (Français). Plusieurs des
distiques furent traduites en outre par Antoinette de Lo3aies
(Dam. A. D. L.) et Antoine de Baïf. (3) Contributions ori-
ginales : Daurat ; de Mesmes ; Ronsard ; Du Bellay ; Baïf ;
J. du Tillet ; Goupil ; Denisot ; Matth. Pac ; Macrin ; Bourbon ;
Claude d'Espence ; Antoine Armande de Marseilles ; Jean
Tagaut ; P. des Mirreurs ; N. Peron ; Jacques. B.A (?) ; Robert
de la Haye ; 'Apxro) ■zov.t-z'j (?) ; « Damoiselle A. D. T. « (L. ?) ;
J. Morel, Embrunois ; C. Bouguier, Angevin. La collection
se complète par deux contributions anonymes, la dernière
étant un sonnet.
3 GO BIBLIOGRAPHIE
II
Œuvres générales.
Abarbanel. Dialoghi di amore composili per Leone Medico (Ahar-
banel), di natione Hebreo, et di poi fatto Christiano. Venise,
Aide, 1545. (pe éd. Rome, 1535.)
Aigueperse, p. g. Biographie ou Dictionnaire hist. des personnages
d'Auvergne, illustres ou fameux par leurs écrits, leurs exploits,
leurs vertus... Clermont-Ferrand, 1834.
Alamanni, Luigi. Opère Toscane di Luigi Alamanni ad Christia-
nissimo re Francesco primo. Lyon, Gryphe, 1533.
Alberti, Léon Battista. Hecatomphilc. De vulgaire Italien tourné
en langaige Francoys. Les fleurs de Poésie Francoyse. Paris,
Galliot du Pré, 1534.
Allard, Guy. La bibliothèque du Dauphiné, contenant les noms de
ceux qui se sont distinguez par leur sçavoir dans cette province,
dressée par M. G. Allard. Grenoble, 1680.
Nobiliaire du Dauphiné, ou discours historique des familles
nobles qui sont en cette province,... Grenoble, 1671.
Allut, m. p. Etude biograph. et bibliograph. sur Symphorien Cham-
pier. Lyon, 1859.
Angier, p. L'expérience de l'Amye de court contre la contreamye.
Cf. Guevara.
Anselm, Le Père. Histoire généal. et chron. de la maison royale de
France, etc. Paris, 1726-1733.
Arlerius, Anton. Carolo Sammarthano. Une lettre inédite que
possède M. John L. Gerig prof esseur à l'Université de Columbia.
AuBER, L'abbé. Jacques de Hillerin. Bull, de la Soc. des Anti-
quaires de l'Ouest. 1850.
AuBiGNÉ, Merle d'. Histoire de la réforme au temps de Calvin.
Paris, 1860.
Baur, Albert. Maurice Scève et la Benaissance Lyonnaise. Paris,
1906.
Bayle, Pierre. Dict. hist. et crit. 5^ éd. Amsterdam, 1784.
Beaulieu, Eustorg de. Les Divers rapportz. Contenant plusieurs
Bondeaulx, Huictains, Dixains, Ballades, Chansons, Epistres,
Blasons, Epitaphes, cfc aultres joyeusetez. Le tout composé
par M. E. de Beaulieu. Paris, Latrian, 1544. {V^ éd., Lyon,
1537.)
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Traduictz d'Italien en Françoys par lehan Martin, Secrétaire
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le commandement de Monseigneur, Monseigneur le duc d'Or-
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maire des roys de France et d'Angleterre, Pays de Naples db de
Milan... Poitiers, A. Mounin, 1634.
Les angoyesses & remèdes damours Du Traverseur en son ado-
lescence. Poitiers, au Pélican, 1536.
Jugement jMetique de Vhonneur féminin (h se.iour des illustres,
claires éh honîiestes Dames par le traverseur. Poitiers, s. cl.
[1536].
Cy après suyvent xiii Rondeaulx differens. Avec xxv Balades
différentes composées par Maistre Jehan Bouchet, aidtrement
dict le traverseur des voyes périlleuses... Paris, Janot, 1536.
Epistres morales et familières du Traverseur... Poitiers,
Mamef, 1545.
Bouchet, Jean, et Conrad de Lommeau. Epistres, Elégies, Epi-
grammes et Epitaphes. Composez sur et pour raison du deces
de feu tresillustre et tresreligieuse Dame Madame Renée de
Bourbon, etc., par le procureur gênerai dudict Ordre é; par le
Traverseur. Poitiers, 1535.
Bourbon, N. Nicolai Borbonii Vandoperani nugœ. Paris, Vas-
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BouRCiEZ, Edouard. Les mœurs polies et la littérature de cour sous
Henri II. Paris, 1886.
BouRRiLLY, V. L. Jacques Colin, Abbé de Sainte- Ambroise. Paris,
1905.
Brantôme. Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, Seigneur de
Brantôme. Ed. Lud. Lallane. Paris, 1864-1882.
Breghot du Lut & Pericaud aîné. Biographie Lyonnaise, Cat.
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362 BIBLIOGRAPHIE
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volvptate colloquium. Eiusdem Carminum, liber unus. Tou-
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Boberti Britanni Atrebatensis epistolarum libri duo. Paris,
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Brunetiêre, Ferdinand. Manuel de l'Histoire de la littérature
française. Paris, 1898.
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Brunot, Ferdinand. Histoire de la langue française. Vol. II, Le
seizième siècle. Paris, 1906.
Brodeaf, Victor. Les louanges de Jésus nostre Saulueur, Œuure
tresexcellent Divin <&; élégant. Composé par Maistre Victor
Brodeau secrétaire dh varlet de chambre du Treschrestien Roy de
France, Francoys premier de ce nom : et de noble et haulte Prin-
cesse la Royne de Navarre sœur unique dud. seigneur. Avecques
les louanges de la glorieuse Vierge Marie. Plus. Psal. cxlvii,
Lauda Hierusalem, Dofnimim. s. 1. 1540.
Buisson, Ferdinand. Sébastien Castellion, sa vie et son œuvre.
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opéra, Vol. I, Corpus Reformatoruni, Vol. XXIX. Bruns-
wick, 1863.
Institution de la Religion Chrétienne. Joannis Calvini, opéra.
Vol. III, Corp. Réf. Vol. XXXI, 1865.
Excuse de Jehan Calvin à Messieurs les Nicodemites, sur la
complaincte qu'ilz font de sa trop grand rigeur. Joannis Calvini
opéra. Vol. VI, Corp. Réf. Vol. XXXIV, 1867.
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Sacrœ Insulœ Lerinensis a Domo Vincentio Barrait Saler no
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siècle ont fleury en france dans la profession des Lettres. Com-
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cois par G. Colletet. Eloge de Charles et Jacques de Sainte-
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original fut brûlé. Bib. nat. (nouv. acq. fr.) 3073. Il con-
tient une notice sur Charles de Sainte-Marthe, fols. 440 r"-
447 vo.
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Du BouLAY, C. E. (BuL^us). Historia Universitatis Parisiensis...
a Carolo Magno ad nostra tempora... Paris, 1663-1673.
DuCHASTEL, Pierre. Les deux Sermons funèbres prononcez es dictes
obsèques, Vung a Nostre Dame de Paris Vautre a Sainct-Denys
en France. Par Pierre du chastel Evesque de Maçon. Ils se
trouvent dans Pétri Castellani... vita, auctore Petro Gaïlandio.
Accedunt orationes duœ habitœ in funere Francisci primi Régis
Francorum Christianissimi, literarum ds artiurn parentis.
Paris, 1674.
DucHER, Gilbert. Gilberti Ducherii Aquapersani Epigrammato'n
libri duo. Lyon, 1537.
Du Verdier, Antoine. Bibliothèque françoise. Cf. La Croix du
Maine.
Egger, E. L'Hellénisme en France. Paris, 1869.
BIBLIOGRAPHIE 365
1<]lien 1. Ex Mliani historia per P. Gyllium latine facti itemque ex
Porphyrio, Heliodoro, Oppiano, tum eodem Gyllio accessionibus
(lucti libri xvi. De vi et natura animalium. Ejusdem Gyllii
liber unus de Gallicis et Latinis nominibus piscium. Lyon,
Gryphe, 1533.
Varice hisloriœ, Libri XIV... Rome, 1545.
Varice historiœ... cum interpretatione lat. Justi Vulteii.
Ed. Gronovius. Amst., 1731.
Fabrice, Arnold. Arnoldi Fabricii Vasatenis Pelluhetani, viri
Latinitatis purioris m primis studiosi dodique, Epistolœ ali-
quot. Rochelle, 1571.
Fagtjet, E. Desportes. Rev. des Cours et Conférences. Vol. I.
Le seizième siècle. Etudes Littéraires. Paris, 1894.
Histoire de la littérature française. Paris, 1900.
Flamini, Francesco. Le Leitere italiane alla corte di Francesco
Primo. Studi di Letteratura italiana et straniera. 1895.
Di alcune innosservate imitazioni italiane in poeti francesi del
cinquecento. Atti dell Congresso Internazionale. Rome, 1903.
Vol. IV, pp. 161-171.
Fletcher, J. B. Did « Astrophel n love « Stella ? « Modem Philo-
logy. Vol. V, pp. 253-264.
Fleurs de Poésie Francoyse. Paris, 1534. Cf. Alberti.
Fontaine, Charles. Response F aide à V encontre d'une petit Livre
intitulé le Triumphe S la Victoire d'argent contre Cupido
7iagueres vaincu dedans Paris. Par maistre Charles Fontaines.
Uni à La Victoire éâ Triumphe d'Argent contre Cupido dieu
d'Amour n'aguieres vaincu dedans Paris, de Papillon. L^'on,
Juste, 1537. Bib. Nat. Inv. Rés. Ye 1600. Fol. Bij v".
La contreamye de court. Paris, Sauliiier, 1541. Cf. Guevara.
La Fontaine d'Amour, contenant Elégies, Epistres <fc Epi-
grammes. Paris, Marnef, 1546.
Sensuyvent Les Ruisseaux de Fontaine. Œuvre contenant
Epistres, Elégies, Citants divers, Epigrammes, Odes cf- Etrenes
pour cette présente année 1555. Par Charles Fontaine Parisien.
Plus y a une traité du passetemps des amies avec un translation
d'un livre d'Ovide <£■ de 28 énigmes de Symposius traduids par
ledict Fontaine. Lyon, Payan, 1555.
Odes, Enigmes et Epigrammes, addressez pour etrennes au Roy
à la Royne, à Madame Marguerite (k autres Princes d- Prin-
cesses de France. Par Charles Fontaines Parisien. Lyon, 1557.
L I. €., les deux éditions que Sainte-Marthe aurait pu so prociu-er, et celle
que j'ai consulté moi-même.
366 BIBLIOGRAPHIE
FoRCADEL, Etienne. Stephani Forcatuli juris consuUi Epigrammata
ad Carolum LotJmringum Cardinalem. Lyon, 1554.
Frank, Félix. Cf. Marguerite de Navarre.
Gallia (^hristiana in Provincias ecclesiaslicas distributa ; ... Opéra
& studio Domni Dionysii Samartlmni et aliorum monacJium ex
ordine Sancti Benedicti, Vols. I-III. 1715-1725.
Id., Opéra <fc studio Monachorum Congregationis S. Maiiri
Ordinis 8. Benedicti, Vols. IV-XIII. 1728-1785.
Id., Condidit Bartholomaeus Hauréau, Vols. XIV-XVI. 1586-
1865.
Gallia Christiana novissima. Histoire des archevêchés, Evêchés <&;
Abbayes de France, etc. Valence, 1900.
Garasse, Le père. Les Recherches des Recherches, et autres œuvres
de M^ Etienne Pasquier. Paris, 1622.
Gaufres, M. J. Claude Baduel et la réforme des études au xvi^ siècle.
Paris, 1880.
Gaulliexjr, Ernest. Histoire du Collège de Guyenne. Paris,
1874.
Généalogie de la Maison de Sainte-Marthe Justifiée par Tiltres domes-
tiques, Arrests du Parlement, histoires manuscrites et Impri-
mées, Epitaphes et autres bonnes preuves. Contenant les Sei-
gneurs de Villedan, du Cha2:)peaiL, d'Estrepied, de Beauce, de
Corbeville, de Mère, des Humeaux, de Boisvre, de Chandoiseau,
de Chasteauneuf et autres. Avec la descente tant ynascidine que
féminine des familles lesquelles y ont esté alliées. Bibl. de l'Ins-
titute, ms. n^ 535. (Date probable, pas beaucoup après 1662).
Génin, F. Lettres de Marguerite d'Angoidême, sœur de François I^^,
Reine de Navarre, publiées d'après les mss. de la Bibliothèque
du Roi. Paris, 1841.
Nouvelles Lettres de la Reine de Navarre, adressées au Roi
François I^^ son frère. Paris, 1842.
Gerig, John L. Le Collège de la Trinité à Lyon avant 1540. Paris,
1910.
GoHiN, Ferdinand. Cf. Heroët.
GoTJJET, Cl. -Pierre. Bibliothèque françoise. Paris, 1741-1756.
GxTEVARA, Ant. DE (trad. Ant. d'Alaigre). Le mépris de la Court
avec la vie rusticque, nouvellement traduict Despagnol en
Francoys. L'amye de court ; La parfaite arnye ; La contre
amye ; VAndrozyne de Platon ; Lexperience de VAmye de court
contre la contre amye. Paris, Le Bret, 1544.
GuiBAL, G. De Joannis Boysonnei vita, seu de litterarum in Gallia
meridioni restitutione. Revue de Toulouse, 1864. Vol. IL
GuiFFREY, Georges. Cf. Marot.
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Guy, h. De fontibus démentis Maroti poetae. Foix, 1898.
Haag, Eug. et Emile. La France Protestante, ou Vies de protestants
français, etc. Paris, 1849-1860.
Habert, François. Les Epistres Cupidinesques du Banny de. Liesse
présentées au dames de la court de Venus tenant sa cour planiere.
Dedication de Vœuire A. Vénérable tfc scientifique personne
Benoist Soucheret prieur de Fontaines, Amateur de Poésie db
Rhétorique. S. 1. n. d. (après 1536 et avant 1541).
Le temple de Chasteté, avec plusieurs Epigrammes, tant de l'in-
vention de Vautheur que de la traduction <£,- imitation de Martial
<fc autres Poètes latins. Ensemble plusieurs petits œuvres poé-
tiques, contenues en la table de ce présent livre. Le tout par
Françoys Habert d'Yssouldun en Berry. Paris, Fezendat,
1549.
L'Histoire de Titus cfc Gisippus et autres petitz œuvres de
Beroalde, latin. Interprétés en Rim francoyse par Françoys
Habert d'Yssuldun en Berry Auec V exaltation de vraye et
perfaicte noblesse. Les quatre Amours, le nouveau Cupido, et
le Trésor de Vie. De l'invention dudict Habert. Le tout
présenté à Monseigneur de Nevers. Paris, Fezendat et Gra-
nion, 1555.
La Harangue de la Déesse Astree sur la réception de noble et
illustre personne M. Jean Mosnier au degré de Lieutenant
Civil, auec dix sonnets Héroïques de la perfection des Luges.
Ensemble la description Poétique de l'utilité <fc conservation des
Lettres de l' Imprimerie, Librairies et des premiers inventeurs
des dicts arts par François Habert de Berry. Avec Sentences
morales en Poésie Latine et Françoise, ensemble les epigrammes
addressez à plusieurs nobles db vertueux personnages, portans
faveur d- dilection aux Lettres. Paris, Thibout et Denise,
1556.
Hallam, Henry. Introduction to the literature of Europe.
Hanotaux, Gabriel. Etudes Historiques sur le xvi^ et le xvii^ siècle
en France. Paris, 1886.
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368 BIBLIOGRAPHIE
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Cf. Guevara.
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Leblond, Jean. Le Printemps de l'Humble Espérant aultrement
Dict Jehan Leblond Seigneur de Branville, ou sont comprins
plusieurs petitz œuvres semés de fleurs, fruict d; verdure quil a
composer en son jeune auge fort récréatifs comine on pourra veoir
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HIBLIOGRAIMIIK 369
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Cf. Marguerite de Navarre.
LBFRA^'c ET BouLENGER. Complcs de Louisc de Savoie (151:')-lô''2'2)
et de Marguerite d' Angoulê^ne ( 1 .') 1 '2 , I.~iJ7, i52'/, 7.529, l.'>39).
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Le Roville, Guillaume. Le recueil de Vantique preexcellence de
Gaule <t des Gaidoys. Composée par M. Guillaume Le Roville
d'Alenço7i, Licencié en Lois, Conseiller ordinaire des Roy &
Royne de Navarre, Duc <fc Duchesse d'Alençon, etc. Poitiers,
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Lommeau, Cf. Bouchet.
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Recueil de vraie Poésie Françoise imprimé pour la p'emière fois à Paris
en 1544, avec privilège du Roy, et réim}mmé à Lyon par Benoit
Rigaud, en 1559, sous le titre : Poésie Facecieuse. Réimpres-
1. Mes renvois sont à cette édition commode et utile.
2. Ce sont les deux éditions dont ait pu .se sei'\ir Sainte-Marthe, et celle que
j'ai moi-même consultée.
372 BIBLIOGRAPHIE
sion textuelle, augmentée d'une notice bibliographique par
M. Paul Lacroix. Paris, 1869. Réinipiession de la Poésie
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nostra patrumque memoria fioruerunt, Elogia. Recens aucta
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2. J'ai fait les références à l'édition de 1602.
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(Léon).
Ai-eha^us. p. 208.
Achille, p. 207. 213 n. T).
Achis, roi de Getli. p. 328.
Actuher (Pons), p. 42 n. 2. 43 n. 1.
A. D., p. 109.
Adam, p. 44 n. 2, 255.
Agalla. p. 213 n. 7. 214 n. 3.
Agameninon, p. 213 n. 5, 226.
Agathon. p. 219 n. 2.
Agrippa, p. 208.
Aigueperse. p. 32 n. 7.
Ajax. p. 101, 174 n. 4. 213 n. 5.
Albert i (Léon Battista). p. 150.
Albret (Henri tl"). Roi de Navarre,
p. 104.
Albret (Jeanne d"), p. 7*2, 98. 104.
307.
Alceste, p. 209, 212.
Alcinous, p. 172.
Aleandro. p. 54.
Alein (Jacques de Raynaud. sieur
d'), p. 34 etseq., 285.
Alemanni (Luigi), p. 147. 172. 303.
Alençon (Charles d'). ]i. 93 n. 1.
98.
Alençon (Françoise d). Duchesse
de Vendôme, Longueville et Beau-
mont, p. 4 n. 2, 73. 92-98. 106.
119 et seq., 205, 206. 208. 210.
217 n. 4, 219, 221, 224. 231, 234.
235. 244, 245, 246. 247. 248. 280,
334, 336. 340.
Alençon (René d). p. 93 n. 1, 312.
Alexandre, p. 207, 208, 212 n. (i.
217.
AUard (Guy), p. 30 n. 3, 31 n. 6,
32 n. 2, 33 n. 1, 49 n. 2.
Alphonse de Naples, p. 208.
Ambroise (Saint), p. 217.
Anaxagore. p. 216.
Anchurus. p. 209.
Ane on a (Alesandro d"). p. L")" n. 3.
Andromède, p. 209.
Aneau (Barthélémy), p. 64-66.
Angier (Paul), p. 123. 173 n. 3.
Angirart (Jehan), p. 342.
Angou (Nicolas d"). Evêciue de
Seez. p. 73. 243.
Angovilème. Cf. Marguerite.
Angoulème (Charles d"). p. 101,
207.
Anite. p. 214 n. 3.
Anselme (Le Père), p. 98 n. 3.
Antipater. p. 214 n. 3.
Antoine (Marc), p. 208 et n. 4.
Antigone, p. 208. 216.
Antimaque. p. 209. 214.
Antisthènes, p. 210.
Antonin (Antoninus Pius). p. 209.
Apollo. p. 163. 301.
Aquila (Seraphino d"). p. 154 n. 5.
155 n. 2. 160 n. 2. 162 n. 1. 164,
200.
Ai-bigny (Anne d). p. 32. 224. 226,
285, 288.
Aretin (Pierre), p. 148.
Ai-ioste (Louis), p. 150. 196 n. 1.
Aristide, p. 208.
Aristippe, p. 210.
Aristophane, p. 214.
Aristote, p. 210 et n. 1. 211. 212
n. 5. 217, 218, 222.
Arlier (Antoine), p. xiii. 34. 39. 62.
277 n. 1. 346.
Ai'mande (Antoine), p. lOS.
Ai'témise, p. 214 n. 3.
Aspasie, p. 207. 214 n. 3. 219 n. 2,
220 n. 3.
Atrée,p. 213n. 5, 226.
Auber (L'abbé), p. 7 n. 4 et 5, 8 n.4.
1. Les noms qui ne se trou\ent que dans la Bibliograiiliio no sont pas
CQHipris dans cet Index.
376
INDEX DES NOMS PROPRES
Aubigné (Merle d'), p. 24 n. 1.
Audeyard (Pierre), p. 42 n. 2.
Augustin (Saint), p. 87, 103. 217,
226 et n. 3.
Auguste, p. 208. 213 n. 2.
Aurèle (Antonin). Cf. Marc-Aurèle.
Aurèle. Cf. Marc-Aurèle,
Avanson (François d'), p. 53 n. 5.
Avanson (Guillaume d'), p. 53 n. 5.
Avanson (Jean. Saint-Marcel d').
p. 38, 53, 68, 80 n. 2, 81, 83, 291,
320, 326 et seq.
Bade (Josse). p. 172 n. 1.
Baïf (Jean-Antoine de). ]). 112. 123
n. 3. 126 n. 1.
Balsatie. p. 209.
Balzac. Cf. d'Entraigues.
Bartlioloniieis (Henricus), p. 341.
Baur (Albert), p. 159 n. 5. 197 n. 6.
Baville. Cf. Rouxal.
Bavius, p. 208.
Bayle (Pierre), p. 33 n. 6.
Beaulieu (Eustorg de), p. 55, 74.
176. 202. 231.
Beauniont (La duchesse de). Cf.
Françoise d'Alençon.
Beccadelli. Cf. Panormita.
Beconne (Mademoiselle de), p. 33.
285.
Bectone (Claude de), p. 198 n. 3.
Bellay. Cf. Du Bellay.
Belleau (Remy). p. 12*4. 120 n. 1.
Bembo (Pierre), p. 10, 148. 150,154
n. 4et5. 155n.2. 159. 161. 162 et
n. 4, 163. 164. 171. 17S n. 4. 180,
200, 258.
Benac (Jean), p. 68. 73. 285, 292.
Berdan (J. M.), p. 150 n. 5.
Beringue (Mademoiselle Loytaul-
de ?), p. 35-37, 74, 109, 128, 179,
182. 187. 285. 286, 292, 297.
Bernard (François), p. 42 n. 2.
Bernard (Jacques), p. 75 et n. 2.
Bernard (Frère Simon), p. 94.
Berni (François), yi. 150 n. 2.
Beroald, p. 177.
Bèze (Théodore de), p. xxr. 7 n. 5,
17. 29. 35 n. 1. 173 n. 3.
Bibulus, p. 216.
Bigot (GJuillaume). p. 33. 35 n. 4.
68, 286. 291.
Billon (Charles de), p. 96.
Blanchemain (Prosper). p. 146 n. 2,
150 n. 2 et 6. 153 n. 1.
Boccace (Jean), p. 212, 213, 214
n. 3.
Boiceau. Cf. La Borderie.
Boilleau (François), p. 107.
Bois. Cf. Du Bois.
Bolonne, p. 11.
Bonin (François ?), p. 107.
Bonnet, p. 24 n. 1.
Borderie. p. 123.
Borsale (De), p. 11.
Bossebœuf (L. A.), p. 4 n, 1.
Bossuet (J.-B.), p. 288, 270.
Bouchereau (Sieiu*), p. 3.
Boucliet (Jean), p. 8 n. 2 et 3, 15
n. 5, 17 et n. 6. 173 et n. 3. 175,
176, 177, 301.
Bouju (Jacques), p. 314.
Boulanger (Jacques), p. 73 n. 1.
Boulay. Cf. Du Boulay et cf.
Bulseus.
Bourbon (Antoine de). Duc de Ven-
dôme, p. 95. 98. 120, 336, 338-
342.
Bourbon (Catherine de). 248.
Bourbon (Charles. Cardinal de),
p. 280.
Bourbon (Charles de), premier duc
de Vendôme, p. 4 n. 2, 93 n. 1.
Bourbon (Charles, Connétable de),
p. 2 n. 6.
Bourbon (Eléonore de), p. 283.
Bourbon (François de), p. 4 n. 2.
Boiu'bou (Louise de), abbesse de
Fontevrault. p. 2. 15. 183. 283,
284.
Bourbon (Magdeleine de), p. 91
n. 2,
Bourbon (Nicolas), p. 68 n. 2. 104,
307.
Bourbon (Renée de), abbesse de
Fontevrault, p. 2, 3, 4-5, 15.
Bourel (Edouard), p. 41, 286.
Bourges (Clémence de), p. 58.
Bourilly (V.-L.), 174 n. 4.
Boylève (François), p. 121, 338,
339. 342.
Boysomié (Jean), p. 38 et n. 3. 39,
87, 286.
Bozon (Laurent), p. 42 n. 2, 43 n. 1.
Braga (Théophile), p. 12 n. 3, 13
n. 2.
INDEX DES NOMS PROPRES
377
Brantôme (Pierre de), p. 57 n. 7.
79, 105 n. 1, 242 n. 1.
Breghot du Lut, p. xii, xx, 59 n. 4.
Bressieux (Antoinette de), abbesse
de Vernaison, p. 31. 286, 291.
Bressieux (Phillipino de), p. 31 n. 6.
Breton (Robert), p. xx, 9 n. 8, 10,
lletn. 3. 12. 13 et n. 6. 14etn. 1,
18 n. 3, 19 et n. 1, 22 n. 1, 26. 27.
258, 277 n. 1.
Briansson (Gaioet de), p. 43 n. 1.
Briuon (Jean de), p. 107.
Brodeau (Victor), p. 173 et n. 3,
175etn. 2et3, 301.
Brunet, (J.-C), p. 60 n. 2, 112 n. 1,
171 n. 2, 211 n. 7, 277 n. 1.
Brunetière (Ferdinand), p. 125
n. 1, 209 n. 6.
Bruno ((4iordano). p. 169.
Budœus. Cf. Budé.
Bvidé (Guillaume), p. 6. 7 et n. 2.
122. 123, n. 2.
Bviissier (Agnet), p. 75 et n. 2.
Buisson (Ferdinand), p. xx. 11
n. 2, 12 n. 4, 13 n. 7, 18 n. 3. 25
n. 4, 55 n. 4, 56 n. 4, 74 n. 1 et 2,
75 n. 1.
Bulai^us. Cf. Du Boulay.
Bulis.p.-209, 213n. 4. '
Busserolle (Carré de), 114 n. 6.
Caligula. p. 208.
Calvin (Jean), p. 15-17. 18, 22,
25, 26, 44, 51, 74, 75, 79. 80 n. 2.
132 n. 5. 183. 216 et n. 3. 239.
240, 249, 279. 280.
Camille, p. 207. 217.
Canapé, (Jean) p. 59 n. 5.
Capitolinus, p. 214.
Caries (Lancelot), p. 123 n. 6.
Cassandre, p. 214 n. 3.
Castiglione (Balthasar), p. 155 n. 2,
172. 180.
Catherine de Sieime. p. 2 14 n. 3. 233.
Castro (Paul de), p. 341.
Caton, p. 29, 208, 217. 345.
César (Jules), p. 207, 208. 217.
Chamard (Henri), p. 113 n. 3. 142
n. 1 et 3.
Champeraulx, p. 75 et n. 2.
ChampoUion-Figeac (J.-J.). p. 150
n. 6, 151 n. 2 et 4.
Chappelani (Pierre), p. 42 n. 2.
Chappuis (Claude), p. 123 n. 4, 124,
173 n. 3, 177, 314, 320.
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Charles V (L'Empereur), p. 247.
Charrier (Jean), p. 129 n. 10.
Charvet, p. 65 n. 3.
Chassanée. Cf. Chasseneux .
Chasseneux (Barthélémy de), p. 7
n. 6, 35n. 1.
Chastel (Etienne), p. 26 n. 3.
CTiastillon (Odet de), p. 288 n. 1.
Chausson (Jean), p. 38 n. 5. 43 n. 1.
Chausson (Louis), p. 38 n. 5.
Chausson (Maurice), p. 38, 68, 286.
292.
Chereau (Geoffroy), p. 286.
Chevalier (Jules), p. 42 n. 1.
Christy (Richard Copley), p. 10 n. 1,
14 n. 1, 38 n. 3, 56 n. 2, 58 n. 2,
3 et 5, 59 n. 2 et 4, 62 n. 1 . 64 n. 1.
65 n. 4, 84 n. 6, 142 n. 1 et 3. 173
n. 3, 197 n. 3.
Chrvsostome (Saint), p. 103, 209.
217.
Cicéron, p. 118, 207, 208, 209, 210
n. 1, 212 n. 5, 213, 217, 222, 256.
258, 333, 334, 335.
Chnon l'Athénien, p. 208 n. 4, 217.
Claquier (RajTnond), p. 43 n. 1.
Claude, Reine de France, p. 21.
Claveyson (Exupère de), seigneur
de Parnans, p. 31. 68. 179. 180,
286, 292.
Claveyson (Loixis de), prieur de
Parnans, p. 31, 286.
Clenard (Nicolas), p. 9 n. 4.
Cleopatre, p. 208, 212 n. 7. 227
n. 2.
Cluzot (Henri), p. 3 n. 5.
Cocaud (Pierre), p. 11.
Coct. (Guigs), p. 43 n. 2.
Codrus. p. 209, 212 n. 5.
Colin (Jacques), abbé de Saint -
Ambroise, p. 66 n. 2. p. 123 et
n. 6. p. 129 n. 10, 147, 171, 173
et n. 3, 174 et n. 4, 180. 286. 290.
301.
Colletet (Guillaume), p. xx, 6, 99
n. 3, 122, 203, 257 n. 4. 277 n. 1.
Colonia (Le Père de), p. 57 n. 7.
Constantin (Antoine), p. 42 n. 2,
43 u. 1.
378
INDEX DES NOMS PROPRES
Oonti (Gliusto dei). p. 154 n. 4. 164.
Cordier (Matvirin). p. 12, 29. 74 et
n. 1, 75, 345.
Corinne, p. 214 n. 3.
Cormier (Guy), p. 103. 229.
Corrozet (Gilles), p. 171. 185.
Coste (Hilarion de), p. 175 n. 1.
Cotta, p. 209.
Crassus (Calpliurnius). p. 208. 209.
Cratès. p. 208.
Crespin (Jean), p. 35 n. 1.
Cublize (Claude de), p. 64. 65. 66.71.
Curtius (Les), p. 209, 217.
Cyprien. p. 217.
Cyrus. p. 209. 211.
Dagvies, p. 107.
Dalechanips (Jacques), p. 30 n. 2.
60, 286. 293.
Dallon (Louise de), p. 242 et n. 1.
Damon. p. 214 n. 3.
Dampierre (Jean), p. 35 n. 4.
Daniel, p. 85 n. 3.
Darius, p. 85 n. 3.
Dartige, p. 7 n. 5.
Daurat (Jean), p. 113. 123 n. 3.
David, p. 81. 84. 217. 268. 275. 283.
325, 328, 332. 333.
Daviolet (Edmond), p. 31 n. 4.
Debez (Ferrand). p. 129 n. 10.
Decuis (Les), p. 209. 217.
Delaruelle (Louis), p. 6 n. 6 et 8.
Démétrius, p. 208, 209.
Démocrite, p. 217, 334.
Démosthène, p. 100. 208. 213.
Denisot (Nicolas), p. 108, 112 et
n. Set 7. 123 n. 3.
Des Autels ((xuillaume). p. 129
n. 10.
Des Essarts. Cf. Herberay.
Des Masures (Louis), p" 123. 173
n. 3.
Des Mireurs (Pierre), ja. 108. 112.
Desnos (Odolant), p. xx, 93 n. 5.
99 n. 3, 109, 122 n. 4.
Des Periers (Bonaventure), p. 101,
173 n. 3. 178. 185. 197 et n. 5.
198.
Després (J.-B.). p. 135 n. 6, 136.
Desuellis (Desmellis. Jean), p. 42
n. 2, 43n. 1.
Diodore, p. 7 n. 1.
Diogène, p. 210.
Dion (Cassius), p. 214 et n. 1.
Diotima, p. 214 n. 3.
Dolet (Etiemie), p. 10, 27 n. 2, 30
n. 2, 56, 58-59, 61. 62 n. 1. 64.
68 et n. 2, 122, 141-143. 145. 148.
173 n. 3. 197 et n. 3. 198. 258.
277 n. 1, 280, 286, 287, 292, 303.
Domitien. p. 208. 213 n. 2.
Dreux du Radier (J.-F.). p. xx. 2
n. 4, 6, 17 n. 5 et 6. 1!) n. 2, 109
n. 3. 122 n. 2.
Douen (O.). j). 132 n. 5.
Droin (« Maistre »). p. 47 n. 1. 47-
48.
Drussac (Gratien du Pont, sieur de)
p. 58. 287. 295.
Du Bellay (Le cardinal Jean), p. 35
n. 2 et 4.
Du Bellay (Guillaïune). sieur de
Langey, p. 10, 141 n. 3.
Du Bellay (Joachim), p. 53 n. 3,
113, 123 et n. 3 et 6. 124, 126 et
n. 1, 129 n. 9 et 10, 141 n. 4, 144,
146, 176 n. 4, 280, 314.
Du Bois (Simon), p. 186 n. 2.
Du Boulay (C.-E.), p. 123 et n. 2
et 3.
Duchâtel (Pierre), p. 245.
Duchêne. Cf. Duchesne.
Duchesne (Léger), p. 11, 68.
Ducher (Gilbert), p. xx. 56. 58. 62.
68, n. 2, 280, 304, 305, 348, 349.
Dvifour (Louis), p. 80 n. 2. 84,
85, 91. 277 n. 1, 330.
Dufresnoy (Lenglet), p. 135 n. 6.
Du Guillet (Pernette). p. 58. 175
n. 3.
Du Lyon (Antoine), p. 107.
Du Mouchet (Le Seigneur), p. 287.
Du Moulin (A.), p. 178. 198 et n. 2.
Duns (Jean). Cf. Scotus.
Du Pac (Matthieu), p. 10. 108. 209.
Du Perault (Madame), p. 287.
Du Perron. Cf. Pi erre vive.
Du Pont. Cf. Drusac.
Du Port (Jean), p. 42 n. 2.
Du Prat (Le chancelier Antoine),
p. 89 n. 2.
Du Puy (Charles), p. 61, 68, 292.
Du Puy (Guillaume), p. 61 n. 2.
Durasius, p. 29, 345.
Du Val (Pierre), Evêciue de Seez.
p. 108.
TXOKX l)I<:s NOMS l'KOl'KKS
:{71»
I^u X'vidirr (Antoine), p. \'.\, ôil
II. :>. 140. 17.") 11. 1.
Eléonoro de Portuual. Kcino do
France, p. 56 n. 4.
Elion. p. 128. i:53. l.VK 203. l'io
n. 1, 212.
l*]ntraigiie.s(CJuillauiiiO(lf Balzacd' ).
p. 73. 16;") n. 7. 2.S7.
Epiclianne, p. 217.
Epictète, p. 211.
Epicure, p. 307. 315.
Erasme, p. 216 n. 3. 233. 25S.
Erinne. p. 214 n. 3.
Eschyle, p. 209-.
Escuiape, p. 163, 196.
Estable (Mademoiselle d"). j). 33.
287.
Estable (Paul de Fay d"). ]). 32.
287.
Esterpin (Jean), p. 103. 229.
Etienne (Robert), p. 18. 24 et n. 2.
Etampes (Anne d'Heilly de Pisse-
lieu. Duchesse d"). p. 66. 67. 71.
126. 134. 159. 162. 277 n. 1. 287.
293. 298. 319. 343.
Eudocius, p. 208.
Em-ipide. p. 209. 211. 216. 217.
Eustoehia. p. 214 n. 3. 233.
Evadne. p. 209. 212.
Ezéchie. p. 243.
Faber, p. 122.
Fabia, p. 214 n. 3. 233.
Fabien, p. 217.
Fabrice (Arnold), p. 10. 13. 17.
Fabro (Jean de), p. 42 n. 2. 43 n. 1 .
Faciot. Cf. Vulteius.
Fao;uet (Emile), p. 130 n. 3. 146.
170.
Farcy (Guillaume), p. 108.
Faucher (Denis), p. xx. 35. 51 et
seq. 80 n. 2. 122. 346. 347.
Fauchet (Claude), p. 157 n. 3.
Fay (Paul de). Cf. Estable.
Paysan (François), p. 49. 77, 81, 82.
92.
Félicité, p. 216.
Ferron (Jean), p. 18. 129 n. 6, 287.
Fetis. p. 61 n. 1.
Ficino (Marsilio), p. 172.
Figuet (George), p. 42 n. 2.
Flavius, p. 208.
KIctcl.cc (.1.-15.). |). 167 n. 4.
Kk'ui'v Vindiy. p. 53 n. 2.
Florès (Jean de), p. 57.
Fontaine (Charles), p. 59 n. 5. 60,
124 et n. 2. 173. 176 et n. 4. 3(t2,
320.
Korcadel (Etienne), j). 49 n. 6.
François I"-. p. 21. 22. 25. 26 n. 2,
27. 28. 5() n. 4. 7!). 99. 123. 146.
150 et n. 6. 151 n. 2 et 4. 15 1. 197
n. 3. 203. 245. 287. 340.
Fnmk (F.). 98 n. 2. 104 n. 3. 132.
n. 5. 185 n. 3. 186 n. 2.
Frégose (Frédéric), p. 147.
Frotté (.Jean), j). xxi. 73 n. 5. 98,
108.
Furnacus. Cf. Dufour.
(iaillarde (Jeanne), p. 58..
Galba, p. 208.
Galbert (.Jean). ]i. 38. 51. 80 n. 2.
83. 89, 253 n. 4. 258, 277 n. 1.
321 ef seq.
( iallienus. p. 208 et n. 4. 213 n. 2.
Gaufrés (M. J.). p. 33 n. 6. 35
n. 1.
(îaullieiu- (E.). p. xx. 9 n. 3. 4. 5. 7.
Set 9. 10 n. 1. 3 et 5. 11 n. 4. 12
n. 2. 13 n. 6. 14 n. 1. 16 n. 4. 17
n. 3.
Gaultier (Léonard), p. 124.
Gémiste (Plethon). p. 172 note 1.
Génin (F.), p. 22 n. 1. 72. 98 n. 3.
307 n. 1.
Gérard, Evêque d'Oléron. p. 103.
Gerig, (J. L.). p. xvi. 39 n. 3. 56
n. 4. 64 n. 3 et 5.
(ierot (Antoine), p. 13 n. 7.
(lesner. jj. 210 n. 1.
(ailles (P.). p. 128 n. 1.
Giustiniani (Agostino). p. 54.
Gondi (Antoine de). Cf. Pierre-
vive.
Gorgias de Léonte. p. 209. 210
n. 1. 221 n. 6. 212 n. 7.
(Joujet (L'abbé), p. xx, 109 n. 3.
Goupil (Jacques), p. 108. 112.
Gouvéa (André), p. 12. 13. 16 n. 4.
345.
(Jouvéa (Antoine), p. 13. 29. 346. ( V)
Gouvéa (Martial), p. 13 n. 6.
Grenet (Chevalier de), p. 32. 68,
127. 128. 287. 292.
380
INDEX DES NOMS PROPRES
Grolée-Mevouillon (Aiinar Antoine)
Baron de Br essieux, p. 30.
Grolée-Mevouillon (Antoine de),
p. 30, 183. 287, 288.
Grolée-Mevouillon (François de).
Seigneur de Ribbiers, p. 30, 31
n. 1, 39. 288.
(Jrolée-Mevouillon (Anne de), abbé
de Saint-Pierre de Vienne, p. 31.
288.
Grolée-Mevouillon (Laurent de),
p. 31 n. 3.
Groslot (Jacques), p. 107.
Grouchy (Nicolas de), p. 13.
Guesle (Jacques de la), p. 124
n. 3.
Guibal (Georges), p. 38 n. 3.
(Tuidacerius (Agathias). p. 54.
Guiffrey .(Antoine), p. 42. n. 2.
Guiffrey (Georges), p. 61 n. 5. 66
n. 2,' 135 n. 6, 177 n. 8.
Guillet. Cf. Du Guillet.
(ruinizelli (Guido), p. 157 n. 3.
(iuistiniani (Agostino), p. 54.
Haag, (Eug. et Emile) p. xx, 18
n.'3, 32 n^ 7, 35 n. 1. 80 n. 2.
Habacuc, p. 268.
Habbot, p. 107.
Habert (François), p. xx. 111. 175
n. 1, 177. 314.
Hallam, p. 13 n. 3.
Hamon (Auguste), p. 6 n. 3.
Haulteville (Mademoiselle de).
p. 288 et n. 1.
Helvius. Cf. Pertinax.
Henri II, p. 121, 305, 339 n. 1, 340
et seq.
Heraclite, p. 334.
Herberay (Nicolas d"), seigneur des
Essarts, p. 123 et n. 6. 135 n. 6
(p. 138), 173 n. 3.
Hercule, p. 207.
Héricault (Gharles). p. 135 n. 6
(p. 136).
Herminjard (A. L.). p. xxi, 11
n. 2. 12 n. 4. 22 n. 2. 24 n. 1 et 2,
26 n. 5, 49 n. 3, 74 n. 1, 75 n. 2.
3 et 4, 76 n. 1 et 2. 78 n. 4, 80
n. 1.
Hermonyme, p. 6.
Hérode, p. 85, n. 3.
Hérodote, p. 213 et n. 4. 216.
Heroet (Antoine, de la Maison-
neuve), p. 108, 123, 135 n. 6,
148, 173 et n. 3, 175 n. 1, 176 et
n. 4, 185, 201, 302, 314, 320.
Hervé (Jacques), p. 108.
Hervet (Gentian). p. 9 et n. 6 et 9.
11.
Heulhard (Arthur), p. 06 n. 2,
114 n. 6, 115 n. 2.
Hibou (Jacques), p. 119.
Hildegarde d'Allemagne, p. 214
n. 3. 233.
Hilaire (Saint), p. 103. 333.
Hillerin (Jacqvies). p. 7, 8.
Homère, p. 100. 128. 207, 213. 217,
219 n. 2, 220, 226, 237 et n. 3,
251, 253, 303, 314, 335.
Hondremar (Antoine), p. 41. 42.
44, 288.
Horace, p. 128. 144. 213 et n. 1.
252. 253.
Hortensius, p. 208.
Imbart de La Tour (P.). p. 89 n. 2.
Isocrate, p. 210.
Itterius (Mattliias), p. 9.
Jacob, p. 215 n. 2.
« Jacob )) (« Bibliophile «)• Cf. La
Croix.
Jamblique, p. 208 n. 4. 210, 211.
Jacques (Saint), p. 252.
Jannet (Pierre), p. 135 n. 6 (p. 136),
230 n. 7.
Janot (Denis), p. 135 n. 6.
Jeanne (Pope), p. 212 n. 7.
Jérémie, p. 85 n. 3, p. 258.
Jérôme (Saint), p. 103. 216 et n. 3,
217, 233.
Jervis. (W. H.) p. 70 n. 1, 89 n. 2.
Job. p. 215 n. 2, 217 et n. 3. 252,
258.
Jodelle (Etienne), p. 124, 126 n. 1.
Josias, p. 41 n. 3, 42 n. 1.
Jouvencel (Jean), ji. 42 u. 2.
Julien, p. 208.
Jullien (Le Capitaipe), j). 122.
Kastner (E. L.), p. 150 n. 5.
Kerr (W. A. R.), p. 126 n. 1.
Labbé (Arthm-), p. xvii. 91 n. 3.
Labbé (Louise), p. 58.
INDEX DES NOMS PROPRES
381
La Borderie (Jean Boiceau de),
p. 123. 173 n. 3, 176 n. 4, 177.
La Carrière (Baude), p. 157 n. 3.
La Cour (L.), p. 101 n. 3.
La Croix (A.), p. 31 n. 6.
La CVoix (Paul), p. 135 n. 6.
La Croix du Maine (François),
p. XX, 13 n. 3, 31 n. 6, 58 n. 3,
59 n. 5, 112 n. 1, 175 n. 1.
La Ferrière-Percy (H. de), p. xxi,
22 n. 1, 98 n.5 et 7. 101 n. 3.
111 n. 2, 197 n. 5.
La Guesie (Jacques de), p. 124 n. 3.
La Haye (J. de), p. 172.
La Maisonneuve. Cf. Heroet.
La Maisonneuve (Jean de), p. 173
n. 3, 175 et note 1, 301.
La Mare, p. 18 n. 3.
La Monnoye (B. de), p. 31 n. 6. 146
n. 2, 153.
La Mothe (Thierry de), p. 129 n. 10.
Landini ( Christ oforo), p. 172.
Lanson (Gustave), p. 56 n. 3, 145
n. 1.
Laodamie, p. 209.
La Rivière (Seignevu- de), p. 32,
288.
Larroque (Taniizey de), p. 177 n. 3.
La Ruelle (Charles de), p. 17, 288.
La Ruelle (Louis de), 17.
Lascaris (Constantin), p. 6.
La Toiu- (Magdalene de), p. 34. 288.
Laudier (Mademoiselle Renée),
p. 109.
Laumonier (P.), p. 108 n. 4, 112 et
n. 3, 5, 113 et n. 3, 4, 114 n. 1.
130 n. 3, 157 n. 3, 178 n. 3, 305.
Lavire, p. 146. 147, 151. 159, 166.
182.
Lavirent de Normandie. Cf. Nor-
mandius.
Laval (L'abbesse de). Cf. Ai'bigny,
p. 32, 288.
Leblond (Jean). Seigneur do Bran-
ville, p. 177.
Leclerc (L.), p. 124 n. 3.
Le CoTitelier (Thomas), p. 107.
Lee (Sidney), p. 157 et n. 3.
Le Ferron (Arnold), p. 10.
Lefèvre (Denys). p. 123 n. 5.
Lefè^Te (Isabelle), p. 17 n. 6.
Lefèvre (Louis), p. 122 n. 5.
Lefèvre (Nicole), p. 15.
Lefèvre (René), p. 17 et n. 6, 288,
294.
Lefranc (Abel), p. xvi, 3 n. 4, 6n. 6,
7n. 3, 12 n. 4, 15 n. 6, 54n. 1 et 3
58 n. 3. 63 n. 1. 73 n. 1, 90 n. 2,
98 n. 2, 104 n. 4, 114 et n. 6. 9,
115 n. 1,2, 116 et n. 1. 120 n. 5,
125 n. 2. 126 n. 2, 171 n. 1, 172
n. 1, 178 n. 4, 185 n. 1, 2, 3. 4.
197 n. 5, 216 n. 1. 219 n. 1.
Lelong (Le Père), p. xx, 124 n. 3.
Léon Hebreo. p. 171 et n. 2, 180.
Léonique. Cf. Thomé.
Leontin. Cf. Gorgias.
l..erminier, p. 25 n. 3.
Le Roy (Louis), p. 172.
Le Roux de Liney, p. xvr.
Le Roux (Jean), p. 103.
LEstrange (Madame de). ]). 74,
288.
Licinius, p. 208.
Liney. Cf. Le Roux.
Lisle (Hector de), p. 286. 289.
Longuemare (P. de). Y'- 3cx. 5 n. 3,
7 n. 2, 15 n. 2, 37. 80 n. 2. 105
n. 6, 121 n. 4, 123 n. 2, 142 n. 1.
Longueville. Cf. Alençon.
Lopin (Perrette), p. 114 n. 5.
Lorraine (Le Cardinal Charles de),
p. 35 n. 4.
Louise de Savoie, p. 21, 207.
Lowndes (M. E.). p. xvi. 9 n. 5
12 n. 4. 13 n. 3 et 4.
Loynes (Antoinette de), p. 108
n. 4. 113.
Loytaulde. Cf. Beringue.
Loytaulde (Gaeinette). p. 289.
Lucina, p. 208 n. 4, 217.
Lucrèce, p. 252.
LucuUus. p. 208. 209.
Luther (Martin), p. 70. 322. 323,
324.
Lutteroth (H.), p. 55 n. 3. 89 n. 2,
94 n. 5.
Lyon (Du). Cf. Du Lyon.
Macault (L'Eslu), p. 123. 173 n. 3.
Macrin (Sahnon). p. 35 n. 4. 108
n. 8. 123 n. 6. 147, 313.
Magny (Oliv-ier de), p. 124.
Maimii. Cf. Matéreni.
Manein (Maneni ?), p. 43 n. 1.
Marbode, p. 227 n. 1.
382
INDEX DES NOMS PROPRES
Marbodius. Cj. Marbode.
Marc-Aurèle. p. 208.
Marcella, p. 214 n. 3, p. 233.
Marcoussis (Célestin de), p. 122
n. 5.
Mardis Plautus, p. 209. 212 n. 5.
Marguerite d'Angoulêiiie, Reine de
Navarre, p. xxi, 21, 22, 28, 51,
53, 66, 71. 72-74. 73 n. 1 et 9. 91.
92, 96, 97. 98. 99-105. 111. 113
et n. 2, 114 n. 2, 119, 120. 129
n. 10. 134, 178 et n. 4, 183, 184.
185 et n. 1, 2, 3, 4, 186, 187, 188.
189-197, 198 et n. 1, 2. 201, 205-
208, 214 n. 3, 215 et n. 2, 216 et
n. 1, 217. 219. 222. 223. 224-228.
231-235. 238-243. 245. 246. 257.
280. 283. 289. 305. 306 et seq.,
312. 313. 314. 315, 333. 335, 344.
Marguerite de France, p. 21, 22,
53, 245. 289.
Marillac (Charles de), p. 32, 41 n. 1.
Marillac (Gabriel de), p. 54.
Marillac (Pierre de), p. 32. 68. 289.
292.
Marot (Clément), p. 26. 30. 61. 62.
74, 78, 111 et n. 1. 114. 122. 123
et n. 2 et 6. 129-141. 146, 148,
149, 150. 151 n. 1, 155 n. 2. 156.
159. 173 et n. 3, 174 et n. 3 et 4.
177 n. 8. 200, 201, 202, 203, 277,
279, 289. 293. 296. 301. 320.
Marquet (Marie), p. 3. 289.
Marquet (Michel), p. 3.
Marquet (Pierre), p. 289.
Marron (Frère I.). p. 33. 2S9.
Martel (Pierre), p. 108.
Martial, p. 213.
Martin (Jean), p. 123 n. 6.
Massebieau, p. 12 n. 4.
Materini (Mainni) (Jean), p. 42
n. 2, 43n. 1.
Matheron (Henri), p. 43 n. 1.
Maupeovi (Vincent), p. 342.
Maximi (Jehan), p. 42. n. 2.
Maxime, de Tyr. p. 208. 209. 210
n. 1. 213.
Maxime Valère. p. 212 et n. 5. 222.
Mécène, p. 208, 213 n. 1.
Médicis (Catherine de), p. 58.
Médicis (Laurent de), p. 133. 160.
165 et n. 5.
INIelancthon (Philippe), p. 26.
Méléagre, p. 175 n. 3.
Ménandi'e. p. 217.
Merlin (Jean-Raymond), p. 40,
54, 289.
Mermet. p. 30 n. 3.
Mesmes (Jean -Pierre de), ji. 113.
Meugnier (F.), p. 38 n. 3.
Michel de la Roche-Maillet (Ga-
briel), p. 2, 124 et n. 3.
Michel de la Roche-Mailk't (René),
p. 2, 124 n. 3.
Miltiade. p. 207.
Mireurs (Pierre des), p. 112.
Moïse, p. 217. 332.
Molans (Madame de), p. 33. 289.
Mongaillard (Le Capitaine), p. 289.
Mônier (Foucaud). Cf. Mosnier.
Montaiglon (Anatole de), p. xvi.
106. 241, 257.
Montausier (Le duc de). Cf. Saint-
Maur.
More (Sir Thomas), p. 86 n. 1.
Morel (Jean de), p. 109.
Moréri (Louis), p. xx. 60 n. 2, 73
n. 8. 122 n. 3.
Mosnier (Foucaud). p. 3, 128. 289.
Mouchet. Cf. Du Mouchet.
Moulin. Cf. Du Moulin.
Moynet (Geoffroi et Jean), p. 107.
Mulet (Edmond), p. 49.
Mulet (Théodore), p. 49. 77, 81. 82,
92. 271.
Musonius. p. 208. 210. 212.
Myro. p. 214 n. 3.
Myrtis. p. 214 n. 3.
Navarre. Cf. Marguerite et All>ret.
Néron, p. 208.
Nerva. p. 214 n. 1.
Niceron (J.-P.), ]). xx.
Nicostrate. p. 217.
Nicquet (Honorât), p. 4 n. 1. 114
n. 6, p. 115 n. 2.
Nisard (J.-M. N. D.). p. 216 n. 3.
Nolhac (Pierre de), p. 108 n. 8.
Normanduis (Laïu-entius). p. 18.
Nosse. Cf. Nossis.
Nossis. p. 214 n. 3.
Nuilly (Mndemoiselle de). 290 p.
Obadie. p. 208 n. 4, 217.
Odde (Edmond), de Triors, p. 40,
290.
INDEX DES NOMS T'RorRIOS
383
Olluigartiy, jj. 1(14 ii. .'!.
Olivier ((Jastoii). |). 111. 117 et
n. 4. 11!» vt 11. 2. -.',. 277 n. 1. :VM
et seq.
Olivier (Krauçois). p. 107, 1 N n. '>.
Oraison (( 'at hcriii»' ti"), p. .'51
n. 1.
Orelius. p. 2U8 et u. 4.
Oreste, ]). 213 n. 5.
Origen, p. 217.
Orléans (François tl). p. '.t.'! ii. I.
Orléans (Magdeleinc d). p. 21.
Oulinont (Charles). |). ."jS n. ."5.
Ovide, p. 128. 213 et u. 1.
Pac. Cf. Du Pae.
Pagnini (Sanctes). j). ô4.
Pannier (L.). p. 227. n. 1.
Panorniita (Antonio Beeeodelli).
p. 341.
Papillon (Alniaque). p. 148. 177.
202, 304.
Paschal (Pierre), p. .33. 123. 334.
Pasquier (Etienne), p. 123. 130
n. 2, 135 n. 3, 176 n. 1.
Patrocle, p. 208 et n. 4.
Paul (Saint), p. 101, 208, 215 et
n. 2, 217, 218, 235, 275, 324.
Pausanias, p. 128.
Pélamon, p. 208.
Pelletier (Jacques), p. 123 n. G.
129 n. 10, 173 n. 3, 178, 314.
Pelletier (Jean), p. 107.
Perault. Cf. Du Perault.
Pernetti (L'abbé), p. 57 n. 7. 60
n. 2.
Perron. Cf. Pierrevive.
Persius, p. 209.
Pertinax (Helvius). p. 214 n. 2.
Petit (Jean), p. 172 et n. 1.
Pétrarque, p. 112 n. 1, 129 n. 10.
147, 148, 149, 151, 152, 153, 154,
157, 159-164, 166, 176 n. 4, 182,
200. 250, 297, 314.
Peyrat (Jean de), p. '^5. 56.
Pharaon (Les), p. 275.
Phidias, p. 217.
Philieul (Vasquin), p. 129 n. 10.
Philon. p. 16.
Picart (François le), p. 175 n. 1.
Picot (Emile), p. 39 n. 3. 61 n. 2.
288 n. 1.
Picrocholc, p. 3.
Pierre (Saint), p. 117. lis n. 3, 217,
275, 324.
I'it"n'evi\(^ (Marie-( 'at liniiic de),
p. 57-58. 290.
l'illosii (.lacqiies), p. 42 n. 2.
l'ilotelle (K.). p. 8 n. 1 (*t 6.
Pindar, p. 314.
Pisselieu (Anne de), i'f. Etaïupes.
Pitrel (Thoinon), |). 290.
Platon, p. 128, 172. 183, 197etn. 4,
205-206, 208 et n. 4.209. 210, 21 1,
11. 8. 212 n. 5, 214, 216 et n. 1,
217, 218. 219 et n. 2, 220, 221,
222, 225, 226, 233, 237 et n. 3. 278.
Plattard (Jean), p. 7 n. 6.
Plays (Claude de), p. 151 n. 7.
Plettion. Cf. Géinist(>.
J^ine, p. 118, 226 et n. 2. 227 et
n. 1 et 2. 253. et n. 2, 3, 4, 274 et
n. 4, 323 11. 1. 2 et 3, 327 n. 1 et 2.
326 n. 1.
Plutarque. p. 128. 207. 213. 217, 235.
Pollion, ]). 208.
Polyinnestor, p. 208 et n. 4.
Pomponius, p. 208.
Pdntanus, p. 152.
Pontoise (Gabriel de), p. 17. 290,
294.
Port. Cf. Du Port.
Porte-Freyne (Lo Capitaine de),
p. 42 n. 2.
Portie, p. 209, 212 n. 7.
Postal (Guillauiiie). p. 10.
Praxilla, p. 214 n. 3.
Prévost (Jean), p. 107.
Primet (Adam), p. 42 n. 2, 43-44 et
n. 2. 47. 48.
Probe, p. 212 n. 7.
Proclus, p. 172 n. 1.
Ptolémée, ]j. 209.
Puteo (Guillaume), ]>. 42 n. 2. 43
n. 1.
Putherbeus (Gabriel). Cf. Puy-Her-
bault.
Puy. Cf. Du Puy.
Piiy-Herbault (Gabriel), ]). 109,
114 et n. 6, 116 n. 3, 280.
Pygmalion, ]>. 208.
Pythagore, p. 208. 211.
Qiiielierat. p. 12 n.
(i)tiiutilieii. [j. 334.
384
FNDBX DES NOMS PROPRES
Rabelais (François), p. 3, 7, 59 n. 5,
61 n. 1, 100, 114 et n. 9. 116. 120,
123 et n. 6, 139, 140, 173 n. 3,
209, 227, 234, 235, 236, 237 et
n. 1, 2, 3, 5, 6, 238, 239, 253, 256
n. 1, 278.
Raemond (Floriniond de), p. 1 7 n. 1,
24 n. 1, 44 n. 3, 66 n. 3.
Raynaud (Jacques do). Cj. Aleiii.
Regin, p. 103.
Regius. Cf. Le Roy.
Régnier, Lieutenant -Général, à Poi-
tiers, p. 16.
Kégulus (Marc), p. 209. 212 n. 5.
Kepellin (Aynio). p. 42 n. 2.
lieynaud (Claude), p. 42 n. 2, 43
n. 1.
lioboam (Jean), p. 68, 290. 292.
Rochas, p. 31 n. 6, 53 n. 2.
Roche-Maillet. Cj. Michel.
Rocoules (Jeanne de), p. 40 u. 2.
290.
Rocoviles (Françoise (ialbert tie),
p. 40 n. 1, 51 n. 3.
Roillet (Nicolas), p. 10, 17, 20,
344.
Ronsard, p. 53, 108, 112 et n. 3, 4, 5,
113, 114 et n. 1, 120, 123 n. 6.
124, 126 et n. 1, 157. 170. 279,
305, 314.
Rouillé, p. 107.
Roulletus. Cf. Roillet.
Rouxal (JulUen), (» Le Capitaine
Jullien ))), p. 122.
Rouxal (René), sieur de Baville,
p. 122.
Rvible (Alphonse de). ]>. 98 n. 2 et 7,
p. 104 n. 3.
Ruffi (Antoine), p. 42 n. 2.
Rus (Jean), p. 177.
Rvitilius, p. 216.
Sadolet(LecardinalJacc|ues), p. 10,
35n. 4, 258.
Saint-Anibroise. Cf. Colin.
Kainte-Beuvè (C.-A.). p. 132 n. 6.
Saint-Gelais (Melin de), p. 114, 123
et n. 6. 124, 129 n. 10, 135 n. 6.
(p. 137). 147, 148, 150-151, 152,
153-159, 162 n. 5, 173 et n., 174,
175 n. 3. 201, 279. 296, 301, 314,
320.
Saint -Jean (Michel de), p. 34,. 290.
Saint Jean, p. 85 ii. 3, 215, 257,
265, 337.
Sainte -Marthe (Charles de). Sa
manière d'épeler et de ponctuer,
p. XV ; origines, 1 ; armes, 2 ;
naissance, 2 ; enfance, 3-5 ; édu-
cation, 5-9 ; professorat à Bor-
deaux. 9-13 ; voyages en Guyen-
ne. 13-14 ; retour en Poitou, 14-
15 ; second séjour à Poitiers, 15-
29 ; doctorat, 19 ; correspon-
danc(? avec Breton, 19-20 ; pro-
fessorat à Poitiers, 21-22 ; en-
trevue avec François I^'"" et sa
sœur. 21 ; lettre adressée à Cal-
vin. 23-24 ; renouvellement de
correspondance avec Breton, 27-
29 ; départ de Poitiers, 29-30 ;
voyages et relations dans le
Midi. 30-40 ; séjoiu' à Romans,
40-42 ; appel à Grenoble, 42-45 ;
tribulations dans cette ville. 47-
52 ; lettre de la part de Denis
Faucher. 52 ; professorat au
collège de la Trinité à Lyon. 53-
55 et 64-66 ; ainitiés et inimitiés à
Lyon, 56-66 ; pvxblication de la
Poésie francoise. 66 ; analyse de
ce livre, 68-71 ; départ de Lyon,
71-72 ; au service de Marguerite
de Navarre. 72-74 ; arrivée à
Genève. 74 ; situation à Ge-
nève, 75 ; retour à Grenoble.
75 ; deuxième emprisonnement
dans cette ville, 76-85 ; lettre
à Louis Dufour, 85-86 ; opinions
théologiques, 86-90 ; libération,
90 ; retoiU" à Lyon et publication
des paraplirases, 91 ; procureur
général de la duchesse de Beau-
mont, 93-97 ; conseiller et maître
des requêtes de la reine de Na-
varre et lieutenant criminel à
Alençon, 97-100 ; description de
Marguerite, 100-105 ; composi-
tion et publication de son oraison
funèbre, 105-107 ; relations à la
coiœ de la reine, 107-109 ; ma-
riage, 109 ; com.pliment de la
part de François Habert, 111 ;
collaboration avec Ronsard, 112-
113 ; avec Baïf et Daurat, 113 ;
réconciliation avec sa famille.
INDEX DES NOMS PROPRES
385
1I:M14 ; séjour à I^nris. 114 ;
])iil)lieatioii de la Mt^ditiitioiv sur
U> l'sauiue xc, avec; leUre à Puy-
Herbault. 114-117; attitude in-
tellectuelle eu 1550, 117-11!);
assistance à la mort de la du-
chesse de Beaumont, 119 ; orai-
son funèbre de la duchesse, 119-
120 ; retour à Alen(,*on, 120 ; rela-
tions avec Antoine de Boiu'bon.
120-121 ; actes omciels. 121-122 ;
mort, 122 ; réjnitation. 122-124 ;
portrait, 1 24 ; précurseur de la
Pléiade, 125-126; traducteur de
Théocrite, 1 20 ; imitateur de
Marot, 129-140 ; de Martial, 187-
139; de Kabelais. 139-140; ad-
mirateur de Dolet. 141-144 ;
précurseur de Du Bellay. 144 ;
pétrarquisme à travers Marot,
Waint-Gelais et Salel, 146, 152-
159 ; imitation directe des Ita-
liens, 159-167 ; catalogue des
poètes contemporains, 173 ; pla-
tonisme, 178-198 ; influence de
Marguerite de Navarre, 183-197 ;
comparaison avec Scère, 197-201;
caractères de la Poésie Françoise,
201-204 ; oraisons funèbres, 205
et seq. ; tendances classiques.
205-209 ; emisrmits de Stobée,
209-212 ; connaissances classi-
cjues de première main. 213-214 ;
piété chrétienne, 214-215 ; essai
de réconcilier la philosophie cliré-
tienne et paierme, 215-218 ; in-
fluence Platoniciemie, 218-226 ;
emprunts de Pline, 226-228 ; ta-
bleavix de la vie contemporaine,
228-232 ; point de vue sur la
femnie, 232-236 ; sur l'éducation,
236-237 ; rapport avec Kabelais,
234-239 ; manque d'influence de
Calvin et de Marguerite de Na-
varre sur son style, 239-241 ;
force descriptive et oratoire, 241
et 244-248 ; œuvres latines. 249
et seq. ; leur théologie, 249-251 ;
leur ascétisme, 250-251 ; lem*
classicisme, 251-253 ; leur lati-
nité, 257-260 ; paraplii'ase du
psaume vu, 259-261 ; du psaume
XXXIII, 261-264 ; méditation sur
le psaume xc. 264-276 ; projets
de travaih 277 n. 1 ; aperçu géné-
ral, 277-280 ; Vie par Scevole de
Sainte-Marthe, 283 ; traduc-
tion de Colletet, 284-285 ; choix
des poèmes, 292-316 ; dédicaces
et préfaces, 319-335 ; pacte avec
Fartas, 335-336 ; lettres patentes
nommant Sainte-Martlie ])rocu-
rem'-général, 336-338 ; son plai-
doyer, 338-342 ; lettres à son
adresse, 342-347 ; vers à son
addresse, 347-349.
Sainte-Marthe ((Jaiu^her de), p. 2,
5, 15, 67. 68. 120, 290.
Sainte-Marthe (Jactpies de), p. 6,
7n. 2, 283, 284.
Sainte-Marthe (Jeaii de), )>. 17,
291, 294.
Sainte-Marthe (Louise de). \). M.
Sainte-Marthe (Louis (I) de), p. 1.
Sainte-Marthe (Louis (II) de),
frère de Charles, p. 5, 15 et n. 3.
108, 113, 291.
Sainte -Marthe (René de), p. 15.
108, 113.
Saint-e- Marthe (Scévole de), p. xx.
p. 6, 13 n. 3, 26. 99 n. 3. 106, 122,
248, 283. 307 n. 1.
Saint-Martin (Louis de), p. 34. 290.
Saint-Maiu" (Léon de), duc de
Montaussier, p. 33, 53, 62, 66,
67, 68. 71. 69 n. 3. 289. 290, 292.
342.
Saint-Remy (Louis de), p. 39, 290.
Saint-Romans, p. 51. 290.
Salel (Hugues), p. 68 n. 1. 112 n. 1.
123 et n. 6, 148, 151-152. 153.
154, 155, 157. 173 et n. 3. 176.
203, 248, 291, 302. 314.
Saleranus, p. 208 n. 4.
Salomon, p. 85 n. 3. 215 n. 2. 217,
275.
San Martine, p. 13 n. 2.
Sannazar (Jacques), p. 148, 150.
Sapho, p. 212 n. 7, 214 n. 3.
Saiil, p. 325.
Saunier (Antoine), p. 75.
Sauvage (Denys), p. 171 n. 2.
Savonarole, p. 86 n. 1.
Savoie (Louise de), p. 21. 101, 207.
Scahgor (J. C), p. 9.n. 8, 10.
Scève (Claudine), p. 57, 58, 62, 291.
386
INDEX DES NOMS PROPRES
«cève (Maurice), p. 30 n. 2. 56-57,
68. 122, 124, 129 n. 10, 159 n. 5,
173 et n. 3. 176 u. 4, 185, 197, et
n. 6, 198 et n. 4. 5, 6, 7, 8, 199 et
n. 1, 2, 3, 4, 200 et n. 1. 2, 3, 4.
201, 202, 280. 291, 292, 301, 320.
Scève (Sy bille), p. 58.
ïSchyron (Jean) (Scuronis), p. 103.
229 n. 1.
Scotus (Jean Dun») (Escot), p. 139
et n. l.
Scuronis. Cf. vSchyron.
Sédécias, p. 85 n. 3.
8einei, p. 325.
Sénèque, ]). 208, 211. 217.
vSera]:)hino. Cf. Aquila.
Sernandi (Jean), p. 42 n. 2. 43 n. 1.
Seyniour (Anne. Marguerite et
Jeamie). p. 313. 310.
Sibilet (Thomas), p. 123. 129 n. 10.
173 n. 3.
Silly (René de), j). 107.
Silvestre (L. C). p. 135 n. 6.
Simon (L'abbé), p. 120 n. 4.
Simonide, p. 214.
Socrate. p. 184 n. 1. 208. 210. 211.
217 et n. 3, 219 n. 2, 222, 237 et
n. 3.
.Sopater, p. 212. 214 n. 3, 217.
Sophie, p. 216.
vSojaliocle, p. 209.
Sosipater. p. 214 n. 1.
Sotade. p. 209.
Spertus. p. 209.
Sterpin. Cf. Ester[)in.
Stobée. p. 128 et n. 2. 209-212, 213,
219 n. 2.
Strabon, 128.
Sturm (Jean), p. 26 n. 3, 78.
Suétone, p. 207, 213 et n. 2.
Snidas. ]). 213.
Sussaneau (Hubert), j). 31 u. 4.48.
62-63. 108.
Symplirosie. 216.
Tagliacarne (Benoît), |). 147.
Tahureau (Jacques), p. 124.
Tantale, p. 213 n. 5. 226.
Tardivon (André), p.40. 51 n. 3. 291.
Tardivon (Exupère). p. 40 n. 1.
Tardivon ((iuillaume). p. 40 n. 1.
Tartas (Jean de), p. 6 n. 2. 9, 11.
12, 62 n. 1, 335.
Télésille, j). 214 n. 3.
Tertullien. j). 217.
Teste (Jean), p. 338. 339.
Teste (Julien), p. 121.
Teyve (Jacques de), p. 13.
Thebaldéo (Antoine), p. 149, 157
n. 3.
Thémistius. p. 209.
Thémistocle. p. 207, 214 n. 3.
Théocrite. p. 126. 128, 277 n. 1,
320.
Théopliylacte. p. 103.
Thésée,' p. 207.
Thomé (Nicolas-Léonique), ]>. 112
et n. 1. 178 n. 1. 202.
Thorel (Abraham), p. 107.
Thon (De), p. 13 n. 3 et 4, 105 n. 6,
123 et n. 2 et 3.
Thyard (Pontus de), p. 124, 126
n. 1, 139 n. 10. 171 n. 2.
Tibère, p. 208.
Tilley (A.), p. 7 n. 1 et3, lUn. 1,
129 n. 10. 132 n. 5. 175 n. 3.
Tolet (Pierre), p. 30 n. 2, 59, 68,
167 n. 3, 181. 194, 291, 292.
Tory (Geoffrey). p. 140.
Tournon (Cardinal de), p. 55.
Trajan. p. 213 n. 2.
TrincavelH. p. 128 n. 2. 210 n. 1.
Trivulce (Théodore et Pompone de),
p. 55, 56.
Tronchet (Bonaventure du), p. 124.
Truchon, p. 108.
Tiissaint (Jacques), p. 122.
Ulysse, p. 96.
Utenhove (Charles), p. 53 n. 3.
Uvidius. p. 208 n. 4.
^"ace, p. 59 n. 5.
\'aganay (Hugues), p. 129 n. 10.
^'al. Cf. Du Val.
\'alentinien. p. 208.
\'alère. Cf. Maxime Valère.
Valla (Laïu-entius). p. 251.
Vallon (Jacques), p. 291.
Vares (André de), p. 43 n. 1.
Vatable (François), p. 54, 122.
Vauzelles (Matthieu de), p. 57.
\"endôme. Cf. Alençon et cf. Bour-
l)on.
« ^'endôme (Moyne de »), p. 173
n. 3.
INDEX DES NOMS PROPRES
387
Vordior. Gf. Du Verdier.
Verdoimay (Jean), p. 42 u. 2.
W-riiist (François), p. 60, 231 n. 2.
V'cTJust (Thomas Comte), p. 291.
V'ernou, p. 17 n. 3.
Vespasien, p. 208 et n. 4, 213 n. 2.
Vianey (Joseph), p. 149, 150, 200
n. 4.
Vicquet (Honorât), p. 114 n. 6.
Villedieu (Alexandre de), p. 63.
Villeneuve (A. de), p. 29, 68, 292.
Vilhers. p. 61. 291.
Vindry ( Fleury). Cj. Fleury.
V^iollet-le-Duc, p. XX.
Vin-t (Pierre), p. 74, 75, 76, 80 n.2.
Virgile, p. 208, 213, 237, 303.
Visagier (Jean), de V'endi, p. xx.
10, 11, 12, 14, 27 et n. 2, 35, n. 4,
61, 349.
Voltaire, p. 2.
Vossier (J.), p. 31 n. 0.
Vulteius (Johannus). Cj. Visagier.
Weiss (N.), p. XVJI, 12 n. 4, 13 n. 1.
Wolmar (Melchior), p. 65.
Wyatt (Thomas), p. 150 n. 2.
Xanthippe. p. 212 n. 6, 217 n. 3.
Xénophon, p. 207. 208, 210, 211
et n. 8.
Zebedée (André), p. 11, 12, 29, 74,
345.
Zoïle, p. 208, 212 n. 6.
ABBEVILLB. IMPRIMERIE F. PAILLART.
La Bibliothèque
Université d'Ottawo
Échéance
The Library
University of Ottawa
Dote due
tt
^19 £0^ 0 0^ 5 3^20 3b
ce PQ 1703
•S4R85 1919
COO RUUTZ-REES,
ACC# 1387890
CHARLES DE